Correspondance de Voltaire/1766/Lettre 6396

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Correspondance : année 1766
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 44p. 334).

6396. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL.
12 juillet.

Mes divins anges, quoique les belles-lettres soient un peu honnies, que le théâtre soit désert, que les hommes n’aient plus de voix, que les femmes ne sachent plus attendrir ; quoiqu’il faille enfin renoncer au monde, je ne renonce point aux roués[1], et je vous prie de me les renvoyer, pour qu’ils reçoivent chez moi la confirmation de l’arrêt que vous avez porté sur eux.

Puis-je vous demander s’il est vrai qu’on ait imprimé Barneveldt[2] ?

Avez-vous vu M. de Chabanon ? Êtes-vous contents de son plan[3] ?

Je ne vous parle que de théâtre, et cependant j’ai le cœur navré. C’est que je n’aime point du tout les Félix[4] qui font mourir inhumainement, et dans des supplices recherchés, les Polyeucte et les Néarque[5]. Je conviens que les Polyeucte et les Néarque ont très-grand tort : ce sont de grands extravagants ; mais les Félix n’ont certainement pas raison. Il y a enfin des spectateurs qui n’aiment point du tout de pareilles pièces. Je me persuade que vous êtes de leur nombre, surtout après avoir lu l’excellent traité des délices et des Peines[6]. Il se passe des choses bien horribles dans ce monde ; mais on en parle un moment, et puis on va souper.

Respect et tendresse.

  1. La tragédie du Triumvirat.
  2. Cette tragédie de Lemierre venait en effet d’être imprimé, quoiqu’on en eût interdit la représentation. Elle fut jouée, pour la première fois, le 30 juin 1790.
  3. De sa tragédie d’Eudoxie ; voyez lettre 6356.
  4. Personnage de la tragédie de Polyeucte.
  5. Sous ces noms il désigne ici les chevaliers de La Barre et d’Étallonde.
  6. Par Beccaria ; ouvrage sur lequel Voltaire a fait un Commentaire ; voyez tome XXV, page 539.