Correspondance de Voltaire/1767/Lettre 7109

La bibliothèque libre.
Correspondance : année 1767GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 45 (p. 467-468).
7109. — À M. DE CHABANON.
25 décembre.

En qualité de vieux faiseur de vers, mon cher ami, je voudrais avoir fait les deux épigrammes qu’on m’a envoyées, et surtout celle contre Piron[1], qui venge un honnête homme des insultes d’un fou ; mais pour les vers contre M. Dorat[2], je les condamne, quoique bien faits. Il ne faut point troubler les ménages ; on doit respecter l’amour, on doit encore plus respecter la société. Il est très-mal de m’imputer ce sacrilège. Je n’aime point d’ailleurs à nourrir les enfants que je n’ai point faits. En un mot, j’ai beaucoup à me plaindre ; le procédé n’est pas honnête.

Oui vraiment j’ai lu le Galérien[3] : il y a des vers très-heureux il y en a qui partent du cœur, mais aussi il y en a de pillés. Le style est facile, mais quelquefois trop incorrect. La bourse donnée par le galérien à la dame ressemble trop à Nanine. Le vieux prédicant est un infâme d’avoir laissé son fils aux galères si longtemps. La reconnaissance pèche absolument contre la vraisemblance. Le dernier acte est languissant ; la pièce n’est pas bien faite, mais il y a des endroits touchants. L’auteur me l’a envoyée ; je l’ai loué sur ce qu’il a de louable.

Il paraît une nouvelle Histoire de Louis XIII[4], que je n’ai pas encore lue. Celle de Le Vassor doit être dans la Bibliothèque du roi, comme Spinosa dans celle de monsieur l’archevêque.

Je vous ai déjà mandé[5], mon cher confrère en Melpomène, que j’ai envoyé à M. de La Borde Pandore, avec une grande partie des changements que vous désirez, le tout accompagné de quelques réflexions qui me sont communes avec maman[6]. Elle s’est gorgée de vos huîtres[7]. Je suis toujours embarrassé de savoir comment les huîtres font l’amour ; cela n’est encore tiré au clair par aucun naturaliste.

J’attends avec bien de l’impatience l’ouvrage de M. Anquetil[8] ; j’aime Zoroastre et Brama, et je crois les Indiens le peuple de toute la terre le plus anciennement civilisé. Croiriez-vous que j’ai eu chez moi le fermier général du roi de Patna[9] ? Il sait très-bien la langue courante des brames, et m’a envoyé des choses fort curieuses. Quand on songe que, chez les Indiens, le premier homme s’appelle Adimo, et la première femme d’un nom qui signifie la vie, ainsi que celui d’Ève ; quand on fait réflexion que notre article le était a vers le Gange, et qu’Abrama ressemble prodigieusement à Abram, la foi peut être un peu ébranlée ; mais il reste toujours la charité, qui est bien plus nécessaire que la foi. Ceux qui m’imputent l’épigramme contre M. Dorat n’ont point du tout de charité, l’abbé Guyon encore moins ; mais vous en avez, et de celle qu’il me faut. Je vous le rends bien, et je vous aime de tout mon cœur.

  1. L’épigramme contre Piron est celle de Marmontel qui commence par ce vers :

    Le vieil auteur du cantique à Priape.

  2. Voyez une note sur la lettre 7102.
  3. Le drame de Fenouillot de Falbaire : voyez lettre 7090.
  4. Par de Bury, 1767, quatre volumes in-12.
  5. Lettre 7102.
  6. Mme Denis.
  7. Voyez lettre 7102.
  8. Abraham-Hyacinthe Anquetil-Duperron, ne en 1731, mort en 1805, frère d’Anquetil l’historien, publia, en 1771, Zend-Avesta, ouvrage de Zoroastre traduit en français sur l’original zend, deux tomes en trois volumes in-4°.
  9. Peacock, à qui est adressée la lettre 7089.