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Correspondance de Voltaire/1769/Lettre 7583

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Correspondance : année 1769GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 46 (p. 366-368).
7583. — À M. MARIN.
À Ferney, ce 5 juillet.

Vous savez, monsieur, que, vers la fin de l’année passée, il parut une brochure intitulée Examen de la nouvelle Histoire d’Henri IV, par M. le marquis de B***[1].

On est inondé de brochures en tout genre ; mais celle-ci se distinguait par un style brillant, quoique un peu inégal. Le titre porte qu’elle avait été lue dans une séance d’académie, et cela était vrai. De plus, tout ce qui regarde l’histoire de France intéresse tous ceux qui veulent s’instruire, et ce qui concerne Henri IV est très-précieux. On traitait, dans cet écrit, plusieurs points d’histoire qui avaient été jusqu’ici assez inconnus.

1° On y assurait que le pape Grégoire XIII n’avait pas reconnu la légitimité du mariage de Jeanne d’Albret et d’Antoine de Bourbon, père d’Henri IV ;

2° Que cette même Jeanne d’Albret avait pris la qualité de majesté fidèlissime ;

3° On affirmait que Marguerite de Valois eut en dot les sénéchaussées de Quercy et de l’Agénois, avec le pouvoir de nommer aux évêchés et aux abbayes de ces provinces.

Il y avait beaucoup d’anecdotes très-curieuses, mais dont la plupart se sont trouvées fausses par l’examen que M. l’abbé Boudot[2] en a bien voulu faire.

Ce qui me choqua le plus dans cette critique fut l’extrême injustice avec laquelle on y censure l’ouvrage très-utile et très-estimable de M. le président Hénault. Ce fut pour moi, vous le savez, monsieur, une affliction bien sensible quand vous m’apprîtes que plusieurs personnes me faisaient une injustice encore plus absurde, en m’attribuant cette même critique, dans laquelle il y a des traits contre moi-même. Je demandai la permission à M. le président Hénault de réfuter cet ouvrage, et je priai M. l’abbé Boudot, par votre entremise, de consulter les manuscrits de la Bibliothèque du roi sur plusieurs articles. Il eut la complaisance de me faire parvenir quelques instructions ; mais le nombre des choses qu’il fallait éclaircir était si considérable, et cette critique fut bientôt tellement confondue dans la foule des ouvrages de peu d’étendue, qui n’ont qu’un temps, enfin je tombai si malade, que cette affaire s’évanouit dans les délais.

Elle me semble aujourd’hui se renouveler par une nouvelle Histoire du Parlement, qu’on m’attribue. Je n’en connais d’autre que celle de M. Le Page[3], avocat à Paris, divisée en plusieurs lettres, et imprimée sous le nom d’Amsterdam en 1754.

Pour composer un livre utile sur cet objet, il faut avoir fouillé, pendant une année entière au moins, dans les registres ; et quand on aura percé dans cet abîme, il sera bien difficile de se faire lire. Un tel ouvrage est plutôt un long procès-verbal qu’une histoire.

si quelque libraire veut faire passer cet ouvrage sous mon nom, je lui déclare qu’il n’y gagnera rien, et que, loin que mon nom lui fasse vendre un exemplaire de plus, il ne servirait qu’à décréditer son livre. Il y aurait de la folie à prétendre que j’ai pu m’instruire des formes judiciaires de France, et rassembler un fatras énorme de dates, moi qui suis absent de France depuis plus de vingt années, et qui ai presque toujours vécu, avant ce temps, loin de Paris, à la campagne, uniquement occupé d’autres objets.

Au reste, monsieur, si on voulait recueillir tous les ouvrages qu’on m’impute, et les mettre avec ceux que l’on a écrits contre moi, cela formerait cinq à six cents volumes, dont aucun ne pourrait être lu, Dieu merci.

Il est très-inutile encore de se plaindre de cet abus, car les plaintes tombent dans le gouffre éternel de l’oubli avec les livres dont on se plaint. La multitude des ouvrages inutiles est si immense que la vie d’un homme ne pourrait suffire à en faire le catalogue.

Je vous prie, monsieur, de vouloir bien permettre que ma lettre soit publique pour le moment présent, car le moment d’après on ne s’en souviendra plus ; et il en est ainsi de presque toutes les choses de ce monde.

  1. Voyez lettre 7331.
  2. À qui est adressée la lettre 7434.
  3. C’est-à-dire Lepaige ; voyez tome XLIII, page 111 ; et XLI, 115.