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Cours d’agriculture (Rozier)/AGRICULTURE

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Hôtel Serpente (Tome premierp. 252-287).


AGRICULTURE. C’est l’art de cultiver la terre, de la fertiliser, & de lui faire produire les grains, les fruits, les plantes & les arbres qui servent aux besoins de l’homme. À cette définition, on doit ajouter qu’elle embrasse encore l’art de multiplier & de veiller à la conservation des animaux utiles ; enfin c’est le premier, le plus étendu & le plus essentiel de tous les arts.


Plan du Travail sur l’Agriculture.
PREMIÈRE PARTIE.
Des objets relatifs à l’agriculture.
DEUXIÈME PARTIE.
Considérations sur l’agriculture de quelques peuples.
CHAP. I. De ce que les Romains ont fait pour l’agriculture.
CHAP. II. Les vues des Romains, relativement à l’agriculture, étoient-elles liées avec les vues politiques du gouvernement ?
CHAP. III. En quoi consistoit l’agriculture des Romains.
TROISIÈME PARTIE.
Vues générales sur l’agriculture du royaume de France.
CHAP. I. Des circonstances morales.
CHAP. II. Des circonstances physiques.
Sect. I. Des grands bassins.
Sect. II. Des petits bassins.
CHAP. III. Observations sur les abris & sur les climats.
QUATRIÈME PARTIE.
Préceptes généraux des anciens sur l’agriculture.


PREMIÈRE PARTIE.

Des objets relatifs à l’Agriculture.


Il convient, en commençant cet article, de rapporter ce que Columelle disoit aux romains ses compatriotes : « Je ne pense pas qu’on doive attribuer les disettes qu’on éprouve à l’intempérie de l’air, mais plutôt à notre faute. Nous avons abandonné le soin de nos terres (comme si elles étoient, à notre égard, coupables de quelques grands crimes) à de vils esclaves ou à des mercenaires, tandis que nos ancêtres se glorifioient de les faire valoir par eux-mêmes. Rien n’est égal à ma surprise, quand je considère, d’un côté, que ceux qui veulent apprendre à bien parler, choisissent un orateur dont l’éloquence puisse leur servir de modèle : ceux qui desirent s’appliquer à la danse, à la musique & à tous les arts frivoles, cherchent avidement un maître de chant, un maître de graces ; en un mot, chacun choisit le meilleur maître pour faire des progrès rapides sous sa direction ; au lieu que l’art le plus nécessaire à la vie, & qui tient de plus près à la sagesse, n’a ni disciples qui l’apprennent, ni maîtres qui l’enseignent. J’ai cependant vu établir des écoles de rhéteurs, de géomètres, de musiciens, de danseurs, des maîtres pour enseigner l’art dangereux d’apprêter les mets, de la manière la plus attrayante pour la gourmandise ; des maîtres pour ajuster les cheveux, parer les têtes [1] ; au lieu que je n’ai jamais vu aucun maître pour enseigner l’agriculture, ni disciple pour l’apprendre. De-là, l’objet le plus intéressant pour la prospérité de la république, est encore le plus éloigné de sa perfection. Actuellement, nous dédaignons faire cultiver nos terres par nous-mêmes, & nous regardons comme fort peu important d’avoir un métayer très-instruit. Le recommandé, le protégé est sûr d’obtenir cette place. Si un homme riche achète une possession, il y relègue le plus énervé de ses valets, celui qui est le plus cassé par les années. Si, au contraire, un homme dont la fortune soit médiocre, fait cet achat, il met à la tête de ses travaux un homme à gage qui le trompera, & un homme qui n’a aucune des notions essentielles pour l’administration ; enfin, ce sera un homme à routine, comme si la coutume d’un village pouvoit & devoit s’appliquer au terrain d’un autre village, éloigné seulement de quelques lieues… c’est ce qui fait que dans ce même Latium, & dans cette même terre de Saturne, où les dieux avoient pris la peine d’enseigner eux-mêmes l’agriculture à leurs enfans, nous sommes réduits aujourd’hui, pour ne pas mourir de faim, de traiter avec des commissionnaires qui nous apportent du bled des provinces situées au-delà des mers : telles sont la Betique, la Gaule, &c. Ces faits sont d’autant moins surprenans, que, suivant l’opinion généralement reçue, l’agriculture est un métier vil, & de nature à n’avoir besoin d’aucun renseignement pour être appris. Quant à moi, lorsque je considère cet art dans le grand, & lorsque je l’envisage, formant un corps d’étude d’une très-vaste étendue, & ensuite descendant dans toutes les parties qui composent sa totalité, je crains de voir la fin de mes jours avant d’en avoir pu acquérir la connoissance entière. »

Ce que Columelle disoit aux romains, je crois devoir l’appliquer à mes compatriotes : les uns n’hésitent sur rien, & pensent que l’agriculture ne suppose aucune étude préliminaire, que le paysan sait tout ; les autres, au contraire, conviennent de la nécessité d’apprendre & de réunir la pratique à la théorie : mais ils ne prennent pas la peine d’étudier. La troisième classe connoît l’agriculture par les livres, paroît en parler doctement, & tranche décidément sur tous les objets, sans avoir aucune idée de la campagne, & sans être sorti de son cabinet. La quatrième classe enfin, est la classe routinière qui cultive sans réflexion, sans principe, laboure sa terre, taille sa vigne, comme son père avoit labouré & taillé, sans réfléchir si on peut ou ne peut pas perfectionner la méthode du pays, ou lui en substituer une plus avantageuse. De toutes les classes, la plus pernicieuse & la plus funeste à l’agriculture, c’est la troisième : elle propose expériences sur expériences, réformes sur réformes : elle dégoûte enfin, & souvent elle ruine le cultivateur qui s’est laissé éblouir par de brillans raisonnemens, par des promesses merveilleuses.

Le tableau qu’on présente ici sur les trois genres d’agriculture, suffit pour démontrer son importance & l’étendue immense des objets qu’elle renferme. L’ordre de ce tableau servira de guide à celui qui voudra réellement étudier l’agriculture dans toutes ses parties, & mettre de l’ordre & de la précision dans sa manière d’étudier. Sans ce moyen, ses idées seront confuses ; il faut donc que, par une marche progressive, il parvienne du premier point de la science au second, & ainsi de suite pour tous les autres.

À cette première étude doit succéder une seconde : c’est celle de l’expérience, sans laquelle la plus brillante théorie n’est qu’une chimère sans fondement, que la moindre circonstance locale, ou le moindre changement dérange ou détruit. Cependant, sans une saine théorie, il est très-difficile, pour ne pas dire impossible, de bien faire une expérience, parce que, sans elle, on ne part d’aucun principe certain ; alors, le succès ou la méprise sont le résultat de quelques combinaisons dont on ne sauroit rendre compte. Avant de se livrer à aucune expérience, il faut avoir bien étudié la manière d’être du climat que l’on habite, son exposition, surtout la qualité de la terre, la profondeur de sa couche, sa plus ou moins grande propriété à retenir ou à laisser filtrer l’eau. Ce peu de mots renferme la base de toute l’agriculture, & montre la charlatanerie ou l’ignorance de ces hommes qui décident, après la plus légère inspection d’un champ, de quelle charrue on doit se servir, de quelle manière il faut cultiver la vigne, sans connoître la nature du sol & celle des plants de raisins dont elle est garnie : le ton tranchant l’emporte toujours, aux yeux de la multitude, sur le ton modeste & sur l’homme qui fait douter. Encore une fois, & on ne sauroit trop le répéter, méfiez-vous de ces savans qui blâment tout du premier coup d’œil, qui veulent tout arracher pour planter de nouveau ; la pratique d’un canton, toute absurde qu’elle leur paroît, n’est pas souvent la plus mauvaise, & même quelquefois elle est nécessaire.

Si, par l’application des sages principes de la théorie à l’expérience, vous obtenez des résultats heureux, alors, c’est le cas de traiter sans miséricorde les coutumes

AGRICULTURE DE THÉORIE OU NOTIONS PRÉLIMINAIRES
des Éléments l’Air Comme Élément. sa fluidité. VÉGÉTAUX. du Germe. des Bâtimens pour une Métairie. des Bâtimens en général. leur Exposition.
son Élasticité. Descrip-
tion de l’organi-
sation des Plantes
des parties externes des Plantes des Racines. en Pierres.
sa Pesanteur. des Cotyledons. en Pisay.
Combiné dans les végétaux. sa Qualité mortelle. des Feuilles. en Paille & en Terre
la Pesanteur qu’il leur donne. des Tiges. en Plâtre.
il en est le lien. des Glandes. de chaque Bâtiment en particulier. des Caves.
l’Eau Comme Élément. sa fluidité. des Poils et Épines. des Celliers.
sa Pesanteur. des Fleurs. des Écuries.
sa Dilatabilité. des Fruits. du Four.
Combinée avec les végétaux. sa Combinaison avec les éléments, dans les végétaux. des Semences. du Fruitier.
la Terre Comme Élément. comme Être Simple. des parties internes des Plantes des Vaisseaux. de la Laiterie.
comme Être Composé. des Trachées. des Greniers.
Combinée sa Combinaison, avec les éléments dans les végétaux. des Fibres. des Hangars.
le Feu Comme Élément. sa Lumière. du Bois. du Colombier.
sa Chaleur. de l’Écorce. de la Basse-cour
Combiné dans les végétaux. son Action sur les végétaux. de l’Aubier. des Mares.
sa Combi-
naison ou Phlogistique.
de la Moelle. des Bois de Charpente.
son État d’ignition. de l’Accroissement de la plante. des Outils & choses indispen-
sables dans une Métairie.
Voitures. Brouettes.
des Terres, Sables et Pierres relati-
vement à l’Agri-
culture
Terres ordinaires Argileuses sans liaison. des Humeurs des Plantes sous forme fluide. la Sève. Chariots.
grasses ou compactes. la Succion. Charrettes.
composées. la Transpiration. Tombereaux.
Alcalines craies. sous forme concrète. la Miellée. Civières.
marnes. les Gommes. pour les Grains. Charrues.
des Sables… vivifiables. les Résines. Herses.
calcaires. Maladies des Plantes. Maladies dues à des causes externes. la Brûlure. Rouleaux.
argileux. le Givre. Semoirs.
réfractaires. la Rouille. Faulx.
métalliques. la Nielle. Faucilles.
des Pierres. Calcaires. à chaux. le Charbon. Vans.
marbre. l’Ergot. Cribles.
craie. la Mousse. Trémie.
spath. les Gales. Bêches.
stalactite. la Jaunisse. Pioches de tous genres.
albâtre. l’Etiolement. pour les Arbres. Coignée.
concrétion alcaline. Maladie due à des causes externes. le Couronnement. Hâche.
Argileuses. asbeste. la Fullomanie. Serpe.
mica. le Dépôt. Serpette.
talc. les Exostoses. Croissant.
ollaire. la Moisissure. Couteau à greffe.
roche cornée. la Pourriture. Scie.
Scie à main.
schiste. la Mort subite. pour les Fruits & leurs produits. Paniers.
Gypseuses. gypse. Manière de multiplier les Plantes et de les traiter. SEMIS. Hottes.
albâtre gypseux. des Marcottes. par Drageon. Bannes ou comportes.
Vivifiables. siliceuses. par Bouture. Cuves.
cristallines. par Provin. Pressoirs.
quartzeuses. Greffe. par Approche. Barriques.
sablonneuses. en Couronne. Tonneaux.
composées. en Flûte. Foudres.
(1) Les Naturalistes confondent les Terres, les Sables & les Pierres, comme dérivant les uns des autres… Les Botanistes confondent également les variétés dans les espèces : mais l’Agriculteur a besoin de plus de divisions ; il faut lui parler aux yeux autant qu’à l’esprit. Ainsi on pardonnera cette extension, qui est considérée comme superflue par le Naturaliste. en Écusson. pour les Écuries. Râteliers.
Exposition. Clôture. Auges.
Exposition. Fourches.
nature du Terrain. Pelles.
Travail. tems de Planter. Licols.
manière de Replanter Brides.
de Transporter les plantes Bâts.
Taille. Taille. Selles.
Ravalement. Jougs.
Ébourgeonnement. Brosses.
Effeuillaison. Étrilles, &c.
Analyse des Plantes l’Air.  
l’Eau.
les Sels.
l’Huile.
la Terre.




AGRICULTURE PRATIQUE
Des engrais tirés du
Règne minéral. mélange des Terres
Culture des grains
Grande Culture des grains farineux Froment
des Sables. Seigle
de la Chaux. Épeautre
du Plâtre. Blé de mars
de la Marne. Avoine
Règne végétal. la Tourbe Orge
les Cendres Riz
les débris de végétaux Sarrasin
Règne animal. Du Cheval Maïs
Du Bœuf Petite culture des grains farineux Pois
Du Mouton Haricots
De la chèvre Fèves
Du cochon Millet
Excrémens humains Panais
Des volailles Sorghum
Des Cornes et des os des animaux Lupin
Culture des arbres
Arbres forestiers Chêne Culture des semences huileuses Lin
Charme Chanvre
Hêtre Colsat
Ormeau Navette
Platane Œillette ou Pavot.
Érable Cameline.
Sycomore Culture des plantes charnues Raves
Pin Turneps
Sapin Pommes de terre
Mélèze, &c. Melon
Bois blancs Saules Courge
Osiers Potiron
Peupliers Concombres
Arbres d’agrément Tilleul Aubergines
Marronniers d’Inde
Des prairies
Artificielles Trèfle
Cyprès Luzerne
If Sainfoin
Acacia Naturelles Choix des graines
Phillyrea Irrigation
Alaterne, &c. Fenaison
Arbustes d’agrément Buis Des plantes nuisibles au bétail qui croissent naturellement dans les prairies
Laurier
Jardin potager
Plantes et arbustes à fruits Fraisier
Laurier-rose Framboisier
Laurier-tin Groseilliers
Jasmin Oignons Ail
Chevrefeuille Oignon
Houx Ciboules
Arbousier Poireaux
Syringa Rocamboles
Rosiers Grosse culture Chou
Spiroea Cardon d’Espagne
Baguenaudier Artichaux
Arbre de Judée, &c. Asperges
Pour les Haies Sureau Oseille
Troène Poirée
Aubépin Betterave
Ronce Chervis
Grenadier, &c. Panais
Arbres fruitiers à noyaux Prunier Salsifis
Abricotier Scorsonère
Pêcher Salades Céleri
Cerisier Cerfeuil
Jujubier Chicorée
Olivier Laitue
Arbres fruitiers à coque Amandier Cresson Alénois
Noyer Estragon
Noisetier Mâche
Châtaignier Pimprenelle
Arbres fruitiers à pépins Poirier Pourpier
Pommier Roquette
Cognassier Assortiment Câpre
Oranger Capucine
Citronnier Poivre d’Inde
Grenadier
Culture des plantes propres
Aux Teintures Garance
Sorbier Pastel
Néflier Safran
Mûrier Carthame
Vigne Gaude
Granette d’Avignon
Indigot
Aux manufactures Chardon Bennetier
Kali ou Soude
Varec


AGRICULTURE ÉCONOMIQUE
Méthode pour la conservation Des fruits.
des Animaux utiles à la campagne.
du Cheval. des Haras.
Des grains. du Poulain.
Méthode pour faire & conserver le Vin. du Cheval.
Poiré. de la Jument.
Cidre. de leur Âge.
Bière. du tems de leur Service.
Procédés les moins coûteux pour obtenir l’ Eau-de-vie. des Soins qu’ils exigent.
Esprit-ardent. de leurs Maladies.
Manière de faire les Huiles d’Olive. de leurs Remèdes.
de Lin. de la Ferrure.
de Chanvre. du Bœuf. du Veau.
de Navette. du Bœuf.
de Colsat. de la Vache.
de Pavot. leur Age.
de Cameline. tems de leur Service.
d’Amande. manière de les Engraisser.
de Noisette. leurs Maladies.
de Noix. Remèdes qui leur conviennent.
Préparation du Beurre Frais. des Moutons. des Parcs.
Salé. Agneaux.
Manière de faire les Fromages de Hollande. Brebis.
de Gruyères. Béliers.
de Sassenage. manière de les Engraisser.
de Roche. leurs Maladies.
du Mont d’Or. Remèdes qui leur conviennent.
de Brie. tems & manière de les Tondre.
de Roquefort. dégraissage des Laines.
de Lait de Chèvres. leur Filature.
de Brebis, &c. des Chèvres. Chevreau.
Manière de faire le Caillet. Chèvre.
les Recuites. Bouc.
Les Abeilles leur Éducation. leur Éducation.
leur Multiplication. des Cochons. Cochon de lait.
retirer le Miel. Truie.
retirer la Cire. Cochon.
la Blanchir. manière de les Engraisser.
Vers à soie leur Éducation. de les Saler.
leur Multiplication. des Volailles. Poules.
manière de tirer la Soie. Canards
Manière de préparer le Lin, le Chanvre & même les Orties pour les usages du commerce. Oies
Préparation de la coque de Pastel. Dindes
de la Soude. Pigeons
du Varech. Faisans
Examen des substances dont on peut faire du Pain dans les tems de disette. des Chiens. leur Éducation.
  leurs Maladies.
Des Étangs
manière de les Former
leur Entretien.
leur Empoissonnement,
nourriture des Poissons.
Pêches.
du Vivier.
Des Animaux destructeurs
Taupes
Rats.
Loirs.
Limaçons.
Fouine.
Belette.
Loutre.
Renard.
Loup.
Charançon.
Insectes de tous genres.
défectueuses, de détruire les abus, & par votre exemple, de montrer aux habitans du canton les défauts ou les absurdités de leurs cultures. Prêchez d’exemples & non de paroles ; voilà le grand point, la plus solide, & la seule instruction à donner à des paysans. Ils ne lisent pas ou ne savent pas lire, mais ils observent. Vos succès ou vos bévues seront pour eux le livre qu’ils liront, qu’ils comprendront très-bien, & le seul à leur portée. Ces hommes grossiers ne quittent jamais d’eux-mêmes le chemin battu ; timides par ignorance & par intérêt, ils n’osent se frayer des routes nouvelles. Pour inventer, pour changer ou pour perfectionner, le loisir & les avances sont nécessaires ; & ils n’ont ni l’un ni l’autre. Ils labourent, ils travaillent comme les araignées filent leurs toiles & les castors bâtissent leurs maisons, c’est-à-dire machinalement, à l’exemple de leurs pères ; mais offrez-leur une nouveauté qui frappe leurs yeux, ils seront long-tems à l’examiner, à douter s’ils l’adopteront ; enfin, si l’un se décide, tous les habitans du canton suivront peu à peu son exemple. C’est l’histoire des moutons ; où l’un a passé, tous les autres passent ensuite. Il n’y a pas d’exemples, & s’il en existe, ils sont fort rares, que des méthodes ou des procédés aient été simplifiés ou perfectionnés par des cultivateurs ordinaires. On doit ces heureux changemens, les innovations utiles, à des gens étrangers à la profession de cultivateur, mais qui chérissent l’agriculture, qui l’examinent avec attention, & qui joignent à des connoissances multipliées, l’habitude de la méditation. C’est à leurs soins, à leur zèle, à leur patience, qu’on doit cette espèce d’émulation pour l’agriculture qui s’est soutenue sous le dernier règne pendant quelques années, & qui s’est trop tôt ralentie pour l’intérêt du royaume. On les reverra, ces jours heureux, dès que le monarque paroîtra s’occuper de l’agriculture, & lorsqu’il lui accordera liberté & protection.



DEUXIÈME PARTIE.

Considérations sur l’Agriculture de quelques Peuples.


L’origine de l’agriculture, simplement considérée comme l’art mécanique de fouiller la terre, de lui faire produire des plantes & des fruits, de conduire les troupeaux dans les pâturages, &c. se perd dans les siècles les plus reculés. Tant que les hommes vécurent isolés & par petite famille, les fruits grossiers que la terre produisoit suffirent à leurs besoins. À mesure qu’ils se multiplièrent, les sociétés prirent naissance, & les besoins suivirent la progression du nombre des individus. La loi impérieuse de la nécessité les força de cultiver la terre, lorsque le lait des troupeaux ne fut plus suffisant pour les nourrir : ainsi, l’époque de l’agriculture est celle de la naissance des sociétés.

Presque toutes les nations ont fait honneur à leurs dieux de l’invention de l’agriculture, & toutes par reconnoissance s’empressèrent à couvrir leurs autels des prémices de leurs travaux. Les égyptiens adorèrent Osyris, comme un dieu bienfaisant qui leur avoit enseigné l’art de faire produire à la terre de quoi pourvoir à leur subsistance ; les grecs en firent hommage à Cérès & à Triptolème son fils ; les latins placèrent au rang des dieux, Janus, un de leurs rois, pour le service qu’il avoit rendu à la patrie ; enfin, les romains déifièrent Numa, & Romulus couronna ses prêtres avec des épis de bled. Mais comment l’agriculture est-elle parvenue successivement au point où nous la voyons ? À quelle nation, à quel siècle doit-on la découverte de la charrue, l’art du jardinage, l’art de greffer, &c. ? On ne sauroit le dire précisément. Si on remonte aux égyptiens, on voit par la constitution même de leur empire, qu’en supposant l’agriculture à un certain point de perfection, elle devoit nécessairement dégénérer, puisque toute la science résidoit dans la classe des prêtres. C’étoit le seul état considéré, le seul élevé en dignité & pouvoir. Le fils devoit succéder à son père : il étoit prêtre-né, & tout homme pouvoit être admis au sacerdoce. Qu’attendre des autres ordres de l’état qui végétoient dans le mépris & dans l’avilissement ! Dès-lors, la multitude des prêtres des chats, des prêtres des oiseaux, des prêtres du bœuf Apis, forma la classe la plus nombreuse & peu à peu diminua, ruina & épuisa la classe des travailleurs. Les forces manquèrent à l’état, & il devint la proie de ceux qui voulurent le conquérir. En vain, pour prouver l’excellence de l’agriculture de ce peuple, & les instructions qu’il recevoit de ses prêtres, a-t-on recours à ces hiéroglyphes fameux, qui sont encore l’écueil de tous les systêmes. La manière d’enseigner & d’instruire n’a jamais dû être plus obscure que l’objet à enseigner ; & pourquoi en faire un mystère, en réserver la connoissance aux prêtres qui ne cultivoient pas, & par conséquent qui en avoient moins besoin que le peuple ?

Si on jette un coup d’œil sur le goût que les grecs eurent pour les sciences & pour les arts, on sera porté à croire que l’agriculture fit beaucoup de progrès parmi eux, & l’économique publiée par Xénophon en seroit la preuve. Cependant, toutes les fois que l’agriculture n’est pas intimement liée avec le systême politique du gouvernement, il est naturel de supposer qu’elle sera toujours languissante ; & chez les grecs, rien ne prouve cette union. D’un autre côté, le génie changeant de ce peuple aimable & frivole, & son excessive passion pour les arts agréables, démontre son peu d’aptitude pour une science qui demande un esprit réfléchi, sérieux, persévérant, & beaucoup d’attention. Quel est donc le peuple qu’on doive considérer comme notre maître ? Les romains ont cet avantage. Cette assertion cependant exige quelques modifications. Les romains sont nos maîtres, non pour avoir inventé des méthodes & perfectionné les instrumens d’agriculture, mais pour avoir rapporté dans leur patrie les méthodes & les instrumens des peuples qu’ils fournirent à leur empire. C’est par ce mélange heureux de pratiques différentes, naturalisées chez eux, qu’ils sont parvenus à avoir un ensemble, & à devenir nos modèles. Pour les bien juger, examinons ce qu’ils ont fait pour l’agriculture ; si leurs vues sur l’agriculture étoient liées avec les vues politiques du gouvernement ; enfin, en quoi consistoit leur agriculture.


CHAPITRE PREMIER.

Ce que les Romains ont fait pour l’agriculture.

Il faut distinguer deux époques. La première comprend depuis la naissance de l’empire jusqu’au milieu du septième siècle ; & dans cet espace de tems, il paroît que le régime s’est occupé de l’agriculture. La seconde, depuis cette époque jusqu’à l’asservissement de la république sous le sceptre des Césars, c’est-à-dire, du tems où le régime ne s’occupa plus de l’agriculture.

Romulus divisa le territoire de la république en trente portions égales. Il en donna une à chaque curie, & les trente curies formèrent les trois tribus. Une certaine étendue de terrain fut réservée pour le service des dieux & les besoins de la patrie.

Tous les chefs de famille de chaque curie eurent, suivant leur rang, un certain nombre de journaux de terre, & les plus pauvres en eurent deux. La loi rendit ces deux journaux indivisibles ; & cette loi subsista, dans toute sa force, jusqu’à l’an 385 de Rome. Le journal romain étoit à peu près les sept huitième de l’arpent de Paris, c’est-à-dire que le journal contenoit 18 000 pieds quarrés, tandis que l’arpent de Paris en contient 32 400.

Par une fatalité commune à tous les pays, les riches absorbèrent peu à peu le patrimoine des pauvres, & il en sera toujours ainsi. Le peuple ne pouvant subsister par le produit de deux journaux, se plaignit, demanda un nouveau partage des terres ; il fallut dépouiller ceux qui en avoient trop concentré dans leurs possessions, & faire de nouvelles conquêtes. Après celle des Vèges, le sénat, à l’incitation de l’intrigant Licinius Stolo, régla à sept journaux par tête la division du territoire conquis, pour être donnés au peuple. Comme Licinius Stolo n’étoit pas animé de l’esprit patriotique, il viola bientôt la loi qu’il fit promulguer, & il en fut puni. Au contraire, Curius, le vainqueur de Samnium, refusa les cinquante arpens que la république lui accordoit par reconnoissance, disant qu’il falloit être un pernicieux citoyen pour ne pas être satisfait de ce qu’elle accordoit aux autres. Le même Licinius fit défendre, par une autre loi, de posséder plus de cinq cents arpens.

La loi, ainsi que toutes celles qui répriment l’avidité, ne restent jamais long-tems sans transgression, & deviennent nulles, lorsqu’elles ne sont pas étroitement liées avec le systême politique du gouvernement. En effet, en 454 & 461, on voulut les faire revivre ; plusieurs citoyens furent condamnés, pour avoir en propriété un nombre de journaux plus fort que celui permis par la loi. À la fin, elle fut violée & méprisée publiquement, & les possessions des particuliers qui eurent part à l’administration devinrent immenses.

L’estimable & le savant auteur des Recherches historiques & critiques sur l’administration publique & privée des terres chez les romains, fait à cette occasion une remarque bien judicieuse. « Si ces terres immenses n’avoient pu être acquises que par des voies légitimes, soit au prix d’un argent gagné par des travaux honnêtes & utiles, soit au prix des services rendus à l’état, la liberté d’acquérir la plus illimitée n’auroit point eu d’inconvéniens, parce que l’abus n’auroit jamais pu être porté fort loin. On avance lentement dans la carrière de l’intérêt, lorsque ce n’est pas en pillant le souverain ou le peuple que l’on peut s’enrichir, & lorsqu’il faut tirer de ses égaux, & sans contrainte, de quoi se procurer une fortune ; mais quand l’autorité souveraine, par sa manière d’administrer, donne lieu de faire rapidement des fortunes monstrueuses, il n’y a plus ni frein, ni barrières. C’étoit le cas où se trouvoit la république romaine ».

En 621 Sempronius Graculus fît revivre la loi qui fixoit les plus grandes possessions à cinq cents journaux. Il paya de sa vie son patriotisme & sa hardiesse d’oser attaquer les usurpateurs des terres publiques. Cette loi différa des précédentes, en ce qu’elle permettoit en outre, au père, de posséder deux cents cinquante journaux pour chacun de ses fils, & elle défendoit, pour l’avenir, aux nouveaux propriétaires du territoire de la république, de le vendre.

Après la mort de Sempronius, le dernier des défenseurs des loix agraires, relatives aux possessions, elles furent supprimées. On imposa un cens sur toutes les terres usurpées sur le domaine de la république, afin de le distribuer au citoyen indigent & peu à peu les gens riches parvinrent, sous différens prétextes, à ne le plus payer. Ici finit la première époque, avec l’anéantissement des loix agraires.

Il existoit encore un autre code de loix. La première assuroit, de la manière la plus invariable, le droit de propriété à chacun. Cette loi ne fut jamais transgressée, pas même par les empereurs qui se croyoient tout permis, parce que tous les individus, depuis les gens constitués en dignité jusqu’au plus pauvre propriétaire, avoient un intérêt direct à sa conservation ; & la propriété est un droit si naturel qui ne peut & ne doit pas être soumis aux caprices ou aux malversations de l’homme en place. La propriété fut si sacrée chez les romains, qu’ils punirent du supplice de la croix ceux qui gâtoient volontairement ou coupoient la moisson des autres pendant la nuit. Celui qui déplaçoit la borne d’un champ étoit regardé comme un coupable, & on avoit le droit de le tuer ; tout, en un mot, favorisoit la propriété : chacun avoit le droit de tuer le gibier sur son patrimoine ; aucune loi ne forçoit de porter ses denrées au marché, il étoit permis d’attendre une occasion favorable pour les vendre à un prix avantageux, & même au double de la valeur ordinaire. Nul citoyen n’avoit le droit de conduire ses troupeaux sur le champ de ses voisins, & le droit de parcourt ou de communaux étoit inconnu à Rome. On y multiplia les marchés, les foires, & il fut défendu de tenir aucune assemblée ces jours-là, afin de ne pas détourner le cultivateur : des grands chemins bien entretenus, facilitèrent le transport des denrées : la liberté attira la concurrence, & la concurrence assura la consommation d’un peuple prodigieux rassemblé dans la métropole.

Les romains surent profiter de l’opinion publique, toujours plus forte que les loix, pour encourager l’agriculture. Les tribus de la campagne étoient estimées ; celles de la ville, composées de gens oisifs, étoient méprisées, & le déshoneur accompagnoit l’habitant des champs, transféré dans ces dernières. Le laboureur tenoit le premier rang après la noblesse. Pour être soldat, & être compté au nombre des défenseurs de la patrie, il falloit être propriétaire de terres, & l’affranchi n’étoit admis à cet honneur, que lorsque sa possession valoit trente mille sesterces.

Ce fut dans ces beaux jours, dans ces jours heureux de la république, que l’Italie vivoit au sein de l’abondance ; ce fut alors que Manius-Marcius fit donner au peuple le boisseau de bled à raison d’un as (ou un sol) ; que Spurius-Murius l’imita pendant trois marchés consécutifs, & le bled fut au même prix lorsque Lucius-Metellus revint triomphant à Rome.

Pline, frappé du contraste de Rome de son tems & de Rome ancienne, se demande à lui-même, qu’elle étoit donc la cause d’une si grande abondance ? Et il répond : C’est que les généraux d’armée cultivoient leurs champs de leurs propres mains, & que la terre se plaisoit à se voir sillonnée par des hommes couronnés de laurier, & décorés par l’honneur du triomphe. En effet, Serranus étoit occupé à semer son champ, lorsqu’il reçut la nouvelle de sa nomination au consulat. Quintus-Cincinnatus labouroit les quatre journaux qu’il possédoit sur le mont Vatican : il avoit la tête nue & le visage couvert de poussière, lorsque l’huissier du sénat vint lui annoncer qu’il étoit dictateur : il fut obligé de se vêtir pour recevoir les ordres du sénat & du peuple romain. Les idées d’agriculture étoient si fortement empreintes dans les esprits, que pour récompenser un général d’armée, un vaillant citoyen, la république lui donnoit autant de terre qu’un homme en peut labourer dans un jour ; & lorsque le peuple accordoit une petite mesure de grain, c’étoit une distinction des plus honorables. Les premières familles furent désignées par des noms tirés de l’agriculture. En un mot, Caton ne croyoit pas pouvoir mieux louer quelqu’un, qu’en le nommant un bon laboureur.

Cette simplicité de mœurs, cet attachement pour l’agriculture & la frugalité, furent bientôt oubliés après l’an 620 de Rome. Les richesses prodigieuses introduites dans la capitale du monde, à la suite de ses conquêtes, le goût du luxe, de la parure, la soif des honneurs, corrompirent le cœur des romains, & l’agriculture se ressentit de la contagion. Les terres labourables furent converties en parcs, les prairies en jardins ; on cultiva & naturalisa les objets de luxe, de pur agrément, & la bonne culture fut abandonnée. Il fallut alors, comme dit Columelle, recourir aux nations étrangères pour se procurer du pain, parce que l’utile avoit été sacrifié à l’agréable, & parce que le modeste agriculteur ne jouissoit plus d’aucune considération.


CHAPITRE II.

Les vues des Romains relativement à l’Agriculture, étoient-elles liées avec les vues politiques du Gouvernement ?

Il est prouvé par le chapitre précédent, que Romulus & Numa réunirent les loix agricoles aux loix politiques du gouvernement, & établirent pour gage de leur réunion les institutions & les cérémonies religieuses. Tel fut l’esprit de Rome sous ses rois. Le peuple romain ne pensoit pas uniquement alors à la guerre & aux conquêtes comme dans les tems de la république. On pourroit presque dire que la seule nécessité de pourvoir à sa subsistance, lui mettoit les armes à la main pour s’approprier les moissons de ses voisins.

Après l’expulsion des rois, les citoyens, ambitieux de parvenir aux charges de la république, & de la gouverner, mirent en usage tous les moyens capables de leur gagner les suffrages de la multitude. Ils se parèrent du zèle & de l’esprit de patriotisme, prirent le parti du peuple, & demandèrent l’augmentation de leurs propriétés. Telle fut la route que suivit Licinius-Stolo, & que tant d’autres avoient frayée avant lui pour parvenir à leur fin. Combien de pareils exemples fournit cette histoire ! & ils prouvent tous que s’il est résulté quelques avantages pour l’agriculture romaine, c’est par une voie indirecte : ce bien ne fut jamais l’ouvrage des vues de la république ; mais l’effet du zèle intéressé de quelques particuliers. Il suffit de lire sans prévention l’histoire romaine, d’étudier & de réfléchir sur les causes de ses grands événemens, pour se convaincre de cette vérité.

S’il y avoit une liaison nécessaire entre les loix politiques & les loix agricoles, si les romains avoient regardé l’agriculture comme la base durable de la prospérité de l’empire, ils n’auroient pas été dévorés de l’ambition de conquérir & de gouverner l’univers entier. Que de sang répandu ! quelle diminution dans le nombre des cultivateurs, puisque pour être soldat, il falloit être propriétaire ! L’idée d’une monarchie universelle qui flattoit si fort l’amour-propre de ce peuple-roi, fut encore un des stratagêmes employés par les intrigans. Ils proposèrent de nouvelles guerres, afin de commander les armées, ou afin d’éloigner du sein de la métropole ceux qui leur faisoient ombrage, ou qui nuisoient à leur avancement. Ainsi les loix politiques, comme les loix agraires, furent l’ouvrage du crédit de quelques particuliers, parce qu’il tournoit à leur avantage.

Sans cette manière d’envisager les objets, seroit-il possible d’expliquer la contradiction monstrueuse qui se trouve entre les loix & la conduite de ce peuple ? La loi défend de posséder plus de cent têtes de gros bétail & cinq cents brebis : comme si une loi pouvoit priver le propriétaire du droit naturel de nourrir sur son terrain autant de bétail que son intérêt l’exige ! Il défend par une autre loi de convertir les terres labourables en prairies, en supposant que le grain doit manquer : mais le bœuf labourera-t-il les champs, s’il est privé de sa nourriture ? Le sénateur ne peut avoir qu’une seule barque, & le poids de son chargement est fixé. Toujours dans l’intention de fasciner les yeux de la populace, le prix des comestibles & des vins est fixé ; les dépenses pour la table, pour les funérailles, sont réglées, &c. N’auroit-il pas été plus sage & plus conforme à la saine politique, de défendre ces distributions immenses de grains à un prix au-dessous de sa valeur ? Ce fut le moyen le plus prompt pour décourager le cultivateur ; & ne trouvant plus le salaire de son travail, il convertit ses champs en verger & en potager, parce qu’il ne craignit plus les dangereuses conséquences d’une concurrence dictée par le luxe & par l’ambition. Enfin, il fallut recourir à l’étranger, avoir des commissionnaires gaulois, espagnols, africains pour manger du pain à Rome : on auroit pu dire que le gouvernement ne songeoit qu’à la subsistance de la capitale, & que le reste de l’empire n’étoit pas digne de ses regards. Et voilà cependant ce peuple dont on ne cesse de vanter les vues & les principes agricoles ! Quelques traits ajoutés à ce tableau suffiront pour l’achever.

L’étendue prodigieuse des domaines de la république fut, ou concédée sous un cens qu’on ne paya plus, ou livrée à des fermiers par un bail de cinq ans. Ce terme trop rapproché nuisoit essentiellement au domaine. Le fermier, loin d’y faire des améliorations dont il n’auroit pas eu le tems de profiter, semblable à la sangsue, l’abandonnoit lorsqu’il avoit épuisé le terrain. Des droits de tous les genres furent établis sur tous les grands chemins, aux portes de toutes les villes, & on ne pouvoit plus faire un pas sans rencontrer une foule de demandeurs. Les tarifs des droits n’étoient connus que des fermiers de ces droits ; dès-lors l’arbitraire le plus affreux dans leur perception, & les concussions les plus criantes. Les gouverneurs de provinces, rois & despotes dans leur gouvernement, étoient pour le peuple un fléau aussi redoutable que les traitans. Sous prétexte du logement des gens de guerre, de pourvoir à leur subsistance, à l’entretien des chemins, &c., le cultivateur étoit foulé, vexé & écrasé. Et voilà ce peuple-roi si vanté ! ce peuple qui jadis avoit institué des fêtes en l’honneur des bœufs destinés au labourage ; qui éleva un temple au Dieu Fumier, connu sous le nom de Stercutus, pour leur avoir enseigné l’usage des engrais sur leurs terres ! Ce qu’on vient de dire prouve visiblement qu’aussitôt après les rois, le systême d’agriculture ne fut plus lié au systême politique du gouvernement de Rome ; que lorsque ces deux objets ne se trouvent pas réunis dans tout État quelconque, sa gloire, sa splendeur tiennent aux circonstances passagères, & sa prospérité ne peut être de longue durée.


CHAPITRE III.

En quoi consistoit l’Agriculture des Romains ?

Il est assez démontré que lors de l’établissemént de l’empire, le peuple soumis aux loix dictées par Romulus, étoit un peuple de brigands & d’esclaves qui avoient secoué le joug. Leur manière de vivre différoit peu de celle des hordes sauvages de l’Amérique. Il ignoroit l’art de faire du pain ; & le sage & judicieux Numa leur apprit à faire cuire les grains & à les manger comme des gruaux. Dans la suite, le nom de pison, ou de pileur, fut donné à celui qui inventa les pilons pour écraser le grain & le réduire grossiérement en farine.

Pour avoir une juste idée de l’agriculture de ce peuple, il suffit de jeter les yeux sur les ouvrages de Caton, de Pline, de Columelle, de Virgile, &c. Ils entrent dans les plus grands détails, & sont les garants des faits rapportés dans les chapitres précédens, pour ce qui reste à dire.

Des terres. Elles furent cultivées avec la charrue, si bien décrite par Virgile, & encore en usage dans les provinces méridionales de France ; elles étoient tirées par des bœufs, & non par des chevaux. Les romains, dans les derniers tems de la république, apprirent des habitans de la Gaule Cisalpine à se servir de la charrue à roues, supérieure, à tous égards, à la première. Les terres étoient semées une année, & l’année suivante elles restoient en jachère.

Des engrais. Ils ne tirèrent aucun avantage de la marne, quoique son usage fut commun chez les gaulois & chez les anglois ; mais leur industrie fut extrême pour se procurer d’autres engrais. Celui qu’on tiroit des cloaques de Rome fut une fois vendu jusqu’à 600 000 écus. Leurs basse-cours & leurs colombiers leur en fournissoient beaucoup. Comme le droit de chasse appartenoit exclusivement au propriétaire du terrain, le gibier étoit aussi rare qu’il est commun aux environs de Paris ; les gens aisés multiplièrent les volières, & leur donnèrent la plus grande étendue, afin d’y élever des perdrix, des grives & toutes sortes d’oiseaux. Ces volières multiplièrent les engrais. Lorsque la masse de fumier n’étoit pas suffisante pour l’étendue des champs, on semoit des plantes légumineuses, & même du seigle ; & dès que le tems de leur fleuraison étoit passé, la charrue renversoit ces plantes dans les sillons, les recouvroit de terre ; & la plante ainsi enterrée, nourrissoit & formoit un engrais pour la récolte suivante. Cette méthode est encore pratiquée dans quelques provinces de France, & surtout dans les environs de Lyon, pour les terrains maigres & caillouteux : le lupin y garnit la terre pendant l’année de jachère. Chez les romains, le chaume étoit brûlé sur place, & les bestiaux parquoient en plein air. En un mot, rien n’étoit oublié pour multiplier les engrais. Les flamands & les artésiens sont les seuls habitans du royaume dont on puisse comparer la conduite sur cet objet à celle des romains.

Des bleds. Les romains comprenoient sous le mot frumentum toutes les plantes graminées qui fournissoient un grain dont la farine étoit bonne à manger, ou propre à faire du pain. Ils semèrent toujours beaucoup d’orge dont ils faisoient du pain ; & lorsqu’après les grandes conquêtes l’or & les richesses regorgèrent à Rome, ils en abandonnèrent l’usage pour la nourriture des chevaux. L’orge qui se sème en Mars & en automne y fut commune. Le far succéda à l’orge, & Columelle en comptoit quatre espèces. Ce grain fut le plus estimé, tint le premier rang, & fut préféré au grain que nous nommons froment. Pline rapporte que le far bravoit les rigueurs de l’hiver ; & ce qu’il ajoute paroît bien extraordinaire, puisqu’il dit que le far se plaisoit dans les terrains crayeux & humides, dans les endroits secs & chauds ; aussi il le caractérise par l’épithète de très-dur. On ne connoît plus cette plante graminée. N’étoit-ce qu’une variété d’une espèce d’orge produite par la culture, ou une espèce d’orge venue spontanément ? Il y auroit lieu de le croire. Cette variété seroit-elle retournée au point d’où elle est partie ; c’est-à-dire, est-elle ensuite dégénérée par défaut de culture, ou par une autre cause quelconque ? Il est bien difficile de prononcer. Les commentateurs sur les ouvrages des écrivains romains, loin d’éclaircir la question, l’ont encore plus embrouillée. Seroit-ce l’orge sécourgeon ? En comparant la description du far faite par les anciens, & la rapprochant & la comparant avec les caractères qui distinguent l’orge sécourgeon des autres plantes fromentacées, on y trouve quelque analogie. Les romains, au rapport de Columelle, cultivèrent trois sortes de bleds, proprement dits : notre froment ordinaire, appelé robus, ou bled rouge, bled pesant ; la seconde espèce, le siligo, ou bled blanc ; enfin la troisième, le tremas, ou triticum trimestre, que nous appelons bled trémois. La culture de l’épeautre ou zea, étoit très-considérable dans les environs de Véronne, de Pise, & dans la Campanie, ainsi que celle du millet. On comptoit quatre sortes de panis, le rouge, le blanc, le noir & le pourpre. Le millet & le panis furent seulement connus au tems de Jules-César. Le seigle étoit peu estimé ; on mêloit sa farine avec celle du far ; & l’exemple des habitans des pieds des Alpes, qui en faisoient du pain, ne produisit aucun effet sur l’esprit des romains. Ah ! combien les siècles changent les idées des hommes ! Aujourd’hui les habitans, au moins des trois quarts de l’Europe, ne mangent que du pain de seigle.

Des Légumes. Le mot légume est pris ici dans son sens propre, & non pas au figuré, comme à Paris, où l’on appelle improprement légume une courge, un choux, une rave, un oignon, &c. Sous la dénomination de légume, les romains connurent la féve, les faséoles ou haricots, les lentilles, toutes les espèces de pois que nous cultivons ; la gesse, la vesse, les ers, les lupins, &c. La culture de ce dernier légume étoit très en vigueur. Il servoit à la nourriture de l’homme & des animaux, & je crois que dans toute l’Europe, les corses seuls le cultivent pour leur servir d’aliment. Ils mêlent sa farine avec de l’huile d’olive toujours forte & puante, ils la font cuire, & quelquefois ils se contentent de la faire cuire avec de l’eau salée.

Des Herbages. Les raves, les navets, les raiforts étoient en grande recommandation dans l’empire ; & Columelle, en parlant des choux, dit qu’ils étoient estimés des peuples & des rois. Comme cette nation vivoit presqu’entiérement de végétaux, il est aisé de se figurer à quel point de perfection fut portée la culture des différens herbages, puisque dans les derniers tems de la république, une grande partie des champs fut métamorphosée en potagers & en vergers. Il est inutile d’entrer ici dans un plus grand détail ; il nous meneroit trop loin.

Des Prairies. Les romains élevoient beaucoup de bestiaux, & les bœufs seuls étoient appliqués à la charrue. Il falloit donc des prairies immenses, & elles furent un des objets principaux de leurs soins & de leurs attentions. Malgré leur étendue, elles ne suffisoient pas ; il fallut recourir aux prairies artificielles, & à tous les genres de culture capables de produire la nourriture des bestiaux. On voit ce peuple actif semer exprès du seigle pour le couper en verd ; du lupin, & en donner les grains aux bœufs après les avoir fait macérer dans l’eau pendant plusieurs jours, afin que l’eau en enlevât l’amertume. On les voit semer ce qu’ils appeloient le farago, & que les flamands nomment aujourd’hui dragée. L’orge & le far de rebut servoient à cet usage ; on mêloit ces grains avec des pois, des féves, des lentilles, &c. ; & aussitôt après que le grain étoit noué, la faucille coupoit le fourrage, & la charrue traçoit de nouveaux sillons. La luzerne fut la base de leurs prairies artificielles. Connurent-ils le sainfoin ? je l’ignore. Le fenu-grec, quoique bien inférieur à l’un & à l’autre, fut encore cultivé avec soin. Il est inutile de parler ici du fourrage nommé ocymum par les romains, puisque son usage étoit aboli du tems de Pline.

Des Vignes. Elles furent une des grandes richesses des romains. Si on juge par la célébrité de leurs vins, de leur art de le faire, & de leur manière de cultiver la vigne, il est constant qu’ils le portèrent au plus haut degré de perfection : cependant il paroît qu’ils travailloient plus pour la quantité que pour la qualité, puisque Columelle & Varron disent qu’un journal de vignes hautes produisoit, dans les années abondantes, jusqu’à quinze culées, c’est-à-dire, à peu près trente muids de trois cents pintes de notre mesure. Or, il est de fait qu’une telle vigne devoit être plantée dans un terrain trop fertile ; & dès lors le vin devoit avoir peu de qualité, Pline a compté jusqu’à 195 cantons renommés pour les vignes, & distribués çà & là dans les trois parties du monde connu. L’Italie seule en fournissoit les deux tiers, La France seule aujourd’hui en compteroit beaucoup plus. Ils avoient quatre manières de cultiver la vigne. Les ceps étoient rampans, ou liés à des échalas, ou disposés en treilles, ou mariés à l’ormeau, au peuplier, au frêne, &c. Ces dernières vignes étoient les plus estimées. On doit juger, dès lors, de leur qualité ; aussi Cynéas, ambassadeur de Pyrrhus, plaisante les romains sur l’âpreté de leurs vins. Lusisse in austeriorem gustum vini, merito matrem ejus pendere, in tam altâ cruce. Pl. Les espèces de raisins cultivés par les romains étoient en grand nombre, & aujourd’hui on en connoît bien peu de celles qu’ils cultivoient.

Des Oliviers. Columelle en compte dix espèces, la pausia, l’algia, liciniana, sergia, nævia, culminiana, orchis, regia, circites, murcea ; & Pline rapporte que du tems de Tarquin l’ancien, l’olivier n’étoit pas connu en Italie. Les romains exportaient l’huile d’olive dans toutes les provinces de leur empire, & sa qualité la faisoit regarder comme l’huile la plus délicieuse. Aujourd’hui presque toute l’huile d’Italie a un goût âcre, puant & détestable. Ce tableau abrégé des cultures romaines sera plus détaillé dans la suite de cet ouvrage. Consultez les mots propres.


TROISIÈME PARTIE.

Vues générales sur l’Agriculture du Royaume de France.

Plusieurs circonstances ont concouru à établir les différentes méthodes d’agriculture usitées dans les provinces de ce royaume : les unes sont morales ; & les autres physiques.


CHAPITRE PREMIER.

Des circonstances morales.

Elles reconnoissent pour principes les différens gouvernemens & les souverainetés établis autrefois dans les provinces qui composent actuellement le royaume de France. La Provence a eu ses comtes ; le Dauphiné, ses dauphins ; la Bourgogne & la Franche-Comté, ses ducs & ses comtes ; la Champagne, ses comtes ; la Normandie & l’Anjou, ses ducs ; la Gascogne & le Languedoc, ses comtes ; la Navarre, ses rois, &c. L’agriculture de ces états s’est ressentie des différens régimes par lesquels ils étoient gouvernés ; plus le régime a été fiscal, & par conséquent prohibitif, moins l’agriculture a été florissante.

Pour avoir une juste filiation des méthodes de ces petits états, il faudroit remonter à des tems plus reculés, & considérer par quelles nations ces provinces ont été peuplées & successivement conquises. On verra les phocéens établir, dans les environs de Marseille, leurs méthodes & leurs usages ; les grecs, les phéniciens, à Agde, à Narbonne, &c. les romains, dans presque tout le royaume ; & les peuples du nord, qui se répandirent comme des torrens, dans toutes les provinces septentrionales de France. Les mots techniques, conservés dans les patois de ces différens lieux, annoncent encore l’idiome original d’où ils sont dérivés : les caractères des différens peuples ont singuliérement influé sur l’agriculture.

Il est inutile de s’occuper plus long-tems de ces recherches : elles serviroient plus à l’histoire qu’à la pratique de l’agriculture & à sa perfection. Les circonstances ne sont plus les mêmes aujourd’hui : les sols ont changé par les alluvions ; les grands abris se sont abaissés en partie ; les étangs ont été desséchés ; les forêts qui couvroient presque tout le sol du royaume, ont été abattues, &c. Le terrain de la France actuelle ressemble bien peu à celui que nos ancêtres cultivoient paisiblement, lorsque les romains les assujettirent à leur domination ; il n’en reste plus que la masse. Le degré de chaleur ou de froid habituel du climat, la nature des productions, & les moyens pour cultiver, ont fini par fixer les méthodes de culture dans nos différentes contrées.

La communication qui s’est établie insensiblement, par le commerce réciproque des produits, a transplanté encore certaine culture d’une province à l’autre. Si on rencontre, dans une province, une espèce de culture qui lui soit particulière, & qu’ensuite on retrouve la même culture dans une province éloignée de la première, autant par la distance qui les sépare que par la position, on doit conclure que l’une a travaillé à l’imitation de l’autre, que c’est un vol heureux qu’elle lui a fait. Le safran va servir d’exemple.

Olivier de Serre publia, en 1600, son Théatre d’Agriculture ; & c’est un de nos plus anciens auteurs en ce genre. Il parle des pays où l’on cultive cette plante, & cite l’Allemagne, la Hongrie ; & pour la France, il se contente d’indiquer l’Albigeois. Les Alpes, les Pyrénées, les hautes montagnes d’Espagne & de Thrace, sont le pays natal du safran : il y végète de lui-même & le pays ne permet pas d’y établir une culture réglée. Si Olivier de Serre ne cite que l’Albigeois pour la France, & l’Albigeois avoisinant les Pyrénées, & ses habitans ayant toujours été d’ardens cultivateurs, il est donc naturel de conclure que la culture a passé successivement de cette province dans le comtat d’Avignon & en Provence ; enfin, en tirant du midi au nord, dans l’Angoumois, dans le Gatinois, en Normandie, en Angleterre, &c. La preuve la plus complette que le safran n’est pas une plante indigène dans ces provinces, se tire des soins que sa culture exige : il n’y subsiste que par le secours de l’art. Il en est ainsi du maïs, ou bled de turquie, ou gros millet : il a passé de l’Albigeois dans la Saintonge, dans l’Angoumois, &c. La pomme de terre ou truffe, venue originairement de la Pensilvanie en Irlande, a été successivement adoptée par la Bretagne, la Lorraine, l’Alsace, la Franche-Comté, le Lyonois, le Dauphiné ; & en 1766, on n’en cultivoit que fort peu aux environs de Paris. Dans l’Anjou, elle n’étoit mise en terre que pour nourrir les pourceaux. Il seroit facile de rapporter plusieurs exemples semblables ; mais ils nous écarteroient de notre objet actuel.


CHAPITRE II.

Des circonstances physiques.

La cause vraiment physique & toujours déterminante, est la position géographique du lieu : cet objet mérite une singulière attention. Il y a deux manières de considérer géographiquement l’agriculture du royaume : ou relativement aux grands bassins formés par le cours des rivières (la direction de leurs cours dépend de la chaîne des montagnes qui forment les bassins), ou en tirant des lignes parallèles de l’orient à l’occident du royaume. Ces deux manières de considérer l’agriculture présenteront des analogies & des singularités assez frappantes.


Section première.

Des Bassins.

Rozier - Cours d’agriculture, tome 1, pl. 6.png


On compte quatorze bassins ; dont quatre grands, & dix petits : les quatre premiers sont les bassins du Rhône, de la Seine, de la Loire, & de la Garonne.

On entend par bassin, la partie du terrain qui procure l’écoulement des eaux quelconques ; ainsi la portion du terrain qui sépare un bassin d’un autre, doit donc nécessairement être plus élevée, afin de déterminer la pente des eaux ; par exemple, le sommet de la chaîne des montagnes qui traversent le Vivarais, le Forez, le Bourbonnois, &c. dirige le cours des eaux, d’un côté à l’océan, & de l’autre à la méditerranée ; la même particularité se retrouve sur les montagnes du Bas-Languedoc. On pourroit donc, en général, dire que la France est divisée en deux grands bassins. Cette manière de voir ne présenteroit rien d’assez déterminé.

L’étendue des grands bassins renferme souvent plusieurs provinces, & quelquefois partage une province en deux, parce que la division du royaume en provinces est tracée par la main des hommes, tandis que celle des bassins est désignée & fixée par les mains de la nature. (Voyez Pl. 6.) Pour mieux apprécier l’étendue des bassins, il convient de prendre une grande carte du royaume, & de les comparer ensemble.


Des grands Bassins.

1º. Du Bassin formé par le Rhône & par les rivières qu’il reçoit. Presque toutes ces rivières partent du nord ou de l’orient, relativement à leur embouchure, pour se précipiter dans la mer au midi.

Ce bassin est parfaitement caractérisé par la grande chaîne de montagnes très-élevées qui se circonscrit de toutes parts, excepté vers l’embouchure du Rhône. On voit, même, en cette partie, que ce fleuve a successivement miné, détruit & renversé la chaîne de rochers, à travers laquelle il s’est ouvert un passage ; & cette chaîne étoit autrefois contiguë depuis Arles jusqu’à Nîmes.

Il s’agit actuellement de faire le tour de ce bassin. En partant d’Arles, comme le point le plus méridional & le plus près de l’embouchure du Rhône, & tirant à l’orient, on trouve la prolongation de la chaîne des Alpes, & cette chaîne couvre Aix, Grasse, &c. De cette dernière ville, en remontant presque perpendiculairement au nord, on trouve Senez, Digne, Embrun, Barcelonette, Saint-Jean-de-Morienne, tous bâtis sur les Alpes. Il faut traverser le lac de Genève, laissant sur la droite les hautes Alpes, qui forment à leur pied un bassin particulier, dont le lac de Genève est le dégorgeoir, & l’on voit ces mêmes Alpes venir se confondre avec celles de Saint-Claude, désignées sous le nom de Monts-Jura, & elles dominent Besançon & Montbéliard. Au nord de ce premier bassin, elles traversent la Lorraine. (On les suivra tout à l’heure, en parlant du bassin formé par le Rhin & par la Moselle.) De Bedfort, on parcourt une chaîne de montagnes plus basses, à la vérité, que celles des grandes Alpes & des Monts-Jura, mais elle en est un embranchement. Cette chaîne, en revenant au midi, se prolonge vers Langres ; de Langres à Dijon, à Lyon, à Viviers, à Alais, à Nîmes, & de Nîmes à la mer. Là on trouve un dépôt, peu ancien, formé par les eaux de la mer, & qui s’accroît chaque jour. Tel est le premier grand bassin : il doit son existence au Rhône & aux rivières qu’il reçoit.

Ce premier bassin comprend deux parties très-distinguées par une chaîne de montagnes de l’ordre secondaire, c’est-à-dire plus basses que les alpines. Le Rhône va de l’orient à l’occident, & suivant, après cela, une ligne droite au midi, forme cette réparation en baignant le pied de la chaîne des Monts-Jura, celui des montagnes du Bugey, & ensuite celui des montagnes du Lyonois & du Vivarais.

Il résulte de ces deux grandes divisions, deux climats dont la température est très-différente. Le premier, c’est-à-dire le supérieur, est habituellement & presque partout de trois à quatre degrés plus froid que Lyon, (je parle des plaines) parce que toute la partie inférieure de ce second bassin est perpétuellement garantie des vents du nord depuis Lyon jusqu’â la mer. La chaleur habituelle du premier bassin n’est pas en raison de son plus ou moins grand rapprochement du midi, mais en raison de la masse & de la multiplicité des grands abris : dès-lors la différence des produits & des cultures. Toutes les rivières qui traversent la partie supérieure du bassin ont un cours doux & paisible ; elles descendent, par des pentes insensibles, des montagnes que les eaux pluviales décharnent chaque jour ; leurs débordemens portent, dans la plaine, un limon fertile, un engrais comparable à celui que le Nil laisse sur ses bords ; dès-lors, les belles & riches prairies de Franche-Comté, de Bourgogne, de Beaujollois ; dès-lors, ces moissons abondantes que l’œil contemple avec admiration en parcourant ces provinces. La bonté du sol excite à la culture du chanvre & de tous les grains utiles aux hommes & aux animaux.

On voit dans plusieurs parties de ce bassin supérieur, les vignes & les vins jouir de la première réputation, & la majeure partie des spectateurs ne fait pas attention que les vignes renommées sont abritées par des collines ou des montagnes. Si, par supposition, on aplatissoit, au-dessus de Dijon, la chaîne du mont Afrique qui se propage du côté de Rochepot, que deviendroient les vignes de Nuits, de Beaune, &c. ? Leur bonté, leur excellente qualité tient à l’abri qui les défend, & augmente la chaleur dont elles ont besoin ; le grain de la terre décide le goût de ces vins.

La Saone, le Durgeon, l’Ougnon, le Doux, la Seille, &c. vivifient, enrichissent & embellissent ce bassin supérieur : mais la scène change dans le bassin inférieur ; le paysage des montagnes cultivées dans cette partie, doit tout à l’art, qui surmonte la nature, & au travail opiniâtre qui le soutient. On ne voit partout que rochers décharnés, sables, graviers. Le Rhône & toutes les rivières qui se jettent dans son sein ont des cours rapides, impétueux, précipités : tels sont ceux de la rivière d’Ain, de l’Isère, de la Drome, de la Durance, du Gardon, &c. aussi sur toute l’étendue depuis Lyon jusqu’à la mer, on connoît par les sables qu’elle est la rivière supérieure dont la masse des eaux a fait croître le fleuve. Le limon venu de la Saone est toujours jaunâtre & fertile ; le Rhône traîne un sable blanc, sec, sans mélange de terre, très-quartzeux ; celui de l’Isère est brun, schisteux ; ceux de la Durance & de la Drome, secs & arides, &c.

Si actuellement on jette un coup d’œil sur les chaînes de montagnes qui traversent ce bassin inférieur de l’est à l’ouest, on trouvera, comme dans le supérieur, des climats dont la chaleur augmente moins en raison de leur approximation du midi, qu’en raison des abris formés par les montagnes. Nous avons dit que la masse habituelle de chaleur étoit plus forte à Lyon de trois à quatre degrés qu’elle l’est, par exemple, à Dole, à Besançon. Au dessous de Lyon, elle varie visiblement de dix en dix lieues tout au plus. Lyon est abrité au nord par la haute montagne du Mont-d’Or ; Vienne, par une chaîne coupée par le Rhône, & qui se réunit à celle du Lyonois. Tournon & Thain, accolés au rocher, n’ont que le Rhône entre-deux. Ici les grenadiers commencent à être plantés en haie, pour circonscrire les héritages : la chaîne du Mont-Pilat les couvre du vent du nord. Montelimar est également abrité par une très-haute montagne ; & dès qu’on a contourné Montelimar pour remonter le Rhône, on ne trouve plus d’oliviers ; voilà leurs limites. Cet arbre si précieux commence à y devenir assez rare ; quelques-uns ont échappé au rude hiver de 1776. Les montagnes, les collines qui les abritoient, sans cesse dégradées par les pluies, battues des vents violens, particuliers à ces climats, se sont abaissées, & l’olivier exposé au vent froid du nord a péri. La chaîne du St. Esprit offre un nouveau climat, ainsi que celle du Mont-Ventoux, dans le comtat d’Avignon, &c. On doit donc regarder chacune de ces divisions, chacun de ces abris, comme un bassin très-particulier, soit pour l’intensité de chaleur, soit pour la diversité de ses productions & de leurs qualités. Ces qualités sont très-distinctes dans les vins. Ceux de Sainte-Foy, de Millery, de Charly près de Lyon ; de Côte-Rôtie près de Vienne ; de l’Hermitage à Thain ; de Saint-Peret & de Cornas, vis-à-vis Valence ; de Châteauneuf-du-Rhône, de Donzère, de Châteauneuf-du-Pape, &c. ont des caractères si marqués, qu’on ne peut s’y méprendre, & ils les doivent aux abris & aux plants de raisins qu’on y cultive.

Après avoir parcouru toutes les parties basses de ce grand bassin du Rhône, & des rivières qu’il reçoit, si on suit les montagnes de chaîne en chaîne, on verra qu’à hauteur égale les cultures & les productions y sont partout les mêmes. Les sapins des Alpes, des Monts-Jura, se retrouvent au Mont-Pilat. Les pins des montagnes moins élevées font presque le contour de ce grand bassin. Beaucoup de seigle, point ou peu de froment, du bled sarrasin ou bled noir, des pommes de terre, y sont les objets des cultures. Leurs arbres fruitiers y sont tardifs, & leurs fruits sont transportés dans la plaine, surtout les pommes, ainsi que les châtaignes & les marrons, dont le goût est excellent. Ces chaînes de hautes montagnes, divisées & sous-divisées en mille & mille vallons, offrent des prairies délicieuses dont l’herbe est fine, courte, aromatique.

Des troupeaux nombreux de bœufs, de vaches, de moutons, de chèvres, consomment ces pâturages pendant l’été, & fournissent ces énormes fromages connus sous le nom de vachelin, en Franche-Comté, & qui sont faits de la même manière que ceux de Gruyères. Chaque canton a les siens propres & particuliers, & tous sont excellens, parce que les pâturages sont élevés. Voilà les avantages généraux que chaque pays de ce bassin doit à sa position.

2º. Du Bassin de la Seine. La montagne de la ville de Langres sert de point de démarcation à trois bassins : à celui dont on vient de parler, à celui de la Meuse, & à celui de la Seine. Nous reviendrons à ce second après avoir parlé de quatre bassins principaux du royaume. Toutes les rivières de celui-ci partent du sud & sud-est, relativement à leur embouchure. Les variations des climats, des productions & des cultures, y sont moins frappantes & moins caractérisées que dans le précédent, parce que les chaînes de montagnes y sont moins élevées & vont toujours en diminuant, à mesure qu’elles accompagnent le cours des rivières ; & dans la partie basse de ce bassin, elles ne sont plus que des côteaux renforcés. Voilà pourquoi à Laon, à Rheims, on récolte du bon vin, quoique ces deux villes soient aussi Septentrionales que Rouen, le Havre, &c. où la vigne ne reçoit pas la chaleur suffisante pour la maturité de son fruit.

En partant de la chaîne qui couvre Autun, & tirant au nord jusqu’à Langres, les montagnes y sont hautes, & Langres est la ville la plus élevée de tout le royaume. De Langres, en continuant au nord, la chaîne se partage ; à droite, elle va gagner celle des montagnes de Lorraine ; & à gauche elle forme la partie orientale du bassin dont il s’agit. Elle passe par Chaumont en Bassigny, par Joinville, Bar-le-Duc, Rheims, Rhétel. À Guise, qui est la partie la plus septentrionale du bassin, elle se divise en quatre, & forme une espèce de croix : on vient d’en voir une partie. La seconde part du midi au nord, & gagne le Cambresis ; la troisième se dirige vers Calais ; & la quatrième, qui concourt à former le bassin dont nous parlons, correspond au Havre-de-Grace ; elle couvre Noyon, Beauvais, Caudebec, &c. En traversant la Seine, & revenant au midi, on trouve une autre chaîne de côteaux, qui va toujours en s’élevant jusqu’à Autun, point d’où l’on est parti. Pont-Audemer, Verneuil, Mortagne, Chartres, Pithiviers, Montargis, Château-Chinon, enfin Autun, sont dans ce trajet.

Ce second grand bassin doit être subdivisé en deux parties, à cause des embranchemens des montagnes. Si on tire une ligne presque droite de Laon à Nevers, en passant par Epernay, Sezanne, Sens, Joigny, Auxerre, il sera facile de reconnoître ces embranchemens. C’est par le secours de ces abris que ces climats fournissent des vins délicieux, moins spiritueux que ceux de la première division du bassin du Rhône, & ceux-ci encore moins généreux que ceux de la seconde division. Je ne compare pas ici la délicatesse & l’aromat de ces vins entr’eux ; il ne s’agit que de cette portion spiritueuse qui les constitue vin, & qu’on retire par la distillation. Il faut cependant convenir que l’approximation du midi doit être comptée ; mais comme on l’a déjà dit en parlant du Rhône, ses effets ne sont pas suivant la distance, mais suivant les abris.

À mesure que les abris s’abaissent pour former la seconde division du bassin de la Seine, les vins perdent immensement de leurs qualités ; ils deviennent plats, foibles comme dans les environs de Paris, & le long du cours de la Seine de Paris à Rouen. Enfin, plus l’abri est abaissé, plus l’intensité de chaleur diminue, & il arrive très-souvent que le raisin ne mûrit pas. Le cidre le remplace en Normandie depuis le treizième siècle à peu près : les pommiers à cidre ont été apportés de la Navarre espagnole. Ils sont indigènes dans les environs de Pampelune ; & s’ils ne sont pas greffés en Normandie, ils donnent du mauvais cidre.

Les rivières qui concourent à former ce second bassin, sont la Seine, l’Armançon, l’Yonne, l’Ouin, l’Aure, l’Oise, la Marne, &c. Que l’on considère actuellement les bords de ces rivières, dont le cours est lent & paisible, & on jugera du degré de leur fertilité par les dépôts qu’elles forment. Supposons pour un instant que le cours de la Seine soit isolé, par exemple, depuis Paris jusqu’à Rouen, & que les dépôts aient été formés par les seules eaux de la Seine, abstraction faite de toutes les eaux qu’elle reçoit ; ces dépôts seront peu fertiles, parce qu’elle charie un sable presque tout composé de débris des silex, & le silex nuit à la végétation. Au contraire, s’il se présente quelques dépôts terreux, ils seront dûs à l’Yonne, à l’Oise, à la Marne, &c. Il seroit trop long de suivre ici le cours de chaque rivière en particulier. L’homme qui traversera les provinces renfermées dans ce second bassin, observera ces rivières dans leurs crues, & examinera quelle est la nature de la terre ou du sable qu’elles charient ; par cela seul il aura une idée exacte de la fertilité du sol qui les avoisine.

Le vin forme la principale production de la partie supérieure de ce bassin. La craie s’oppose à la culture du bled, c’est-à-dire, qu’il n’y a nulle comparaison entre les récoltes, en ce genre, de la partie inférieure avec la supérieure ; & encore le pays crayeux de l’inférieure ne vaut pas mieux. La craie retient trop l’eau, ou plutôt l’eau ne peut pas la pénétrer, ni la diviser, & par conséquent les racines des plantes s’y insinuer. Ces provinces sont très-heureuses d’être souvent arrosées par les pluies, & de ne pas éprouver les chaleurs & la sécheresse qu’on ressent dans les provinces méridionales ; autrement tout ce qui est craie seroit infertile.

L’abondance des pâturages de la Normandie sert à multiplier les bestiaux, à entretenir des haras ; & tout ce qui n’est pas dépôt de la Seine est un terrain précieux, dont une grande partie est consacrée à la culture du chanvre. Sa qualité en est supérieure, & favorise singuliérement le commerce des toiles de cette province. Tel est l’effet des différens abris & des dépôts multipliés de ce second bassin. Il en est un important à connoître & à suivre dans sa marche, puisqu’il parcourt presque tout ce bassin : c’est le dépôt de craie. Il commence au-dessus de Dijon, suit tout le cours de la Seine jusqu’au Havre, remonte de Dijon dans la Champagne, traverse la Picardie pour aller correspondre au même dépôt en Angleterre ; ce qui prouve assez clairement que l’Angleterre a été jadis unie à la France. Les couches y sont les mêmes, & les unes & les autres conservent entr’elles le même ordre & la même disposition.

3º. Du Bassin de la Loire, & des Rivières qu’elle reçoit. C’est le plus grand & le plus considérable de tous ceux de la France. La chaîne très-haute des montagnes commence entre Mende & Viviers, dans la partie orientale & méridionale du Languedoc. C’est là qu’elle se divise en deux parties ; l’une monte au nord & l’autre gagne l’ouest. Celle du nord passe par le Puy-en-Velay, Saint-Etienne-en-Forez, Roanne, Charolle, Autun : de cette dernière ville, elle s’abaisse vers Nevers, continue toujours, en s’abaissant, à Cosne, Orléans, Alençon, Domfront ; revient au midi, passe par Laval, Château-Gontier, Nantes, & enfin à la mer. Là, il faut traverser la Loire ; & de l’autre côté recommence une chaîne de côteaux renforcés qui couvrent Mauleon, Poitiers, & vont toujours en s’élevant pour former les hautes chaînes de montagnes du Limosin, de Clermont-en-Auvergne, de Brioude, & se prolongent jusqu’à Viviers.

Ce bassin a, comme le précédent, deux parties bien caractérisées, & on peut également le diviser en haut & bas. Le haut comprend les montagnes du Limosin, de l’Auvergne, du Forez, du Bourbonnois & du Vivarais. Cette chaîne de montagnes offre les mêmes productions que celles des montagnes du Dauphiné, de la Franche-Comté, &c. des engrais pour les bestiaux ; des pâturages & des parcours pour les haras ; des fromages de toutes les espèces ; des châtaignes délicieuses. Il faut une certaine intensité de froid, & une certaine élévation au-dessus du niveau de la mer, pour que ce fruit soit savoureux ; il n’a point ou presque point de goût dans la plaine. Le sarrasin, le seigle, les pommes de terre, quelque peu de chanvre, sont les productions de ces pays montueux. Quoiqu’il y ait des abris, & de très-grands abris, leur élévation trop forte ne permet pas à la chaleur d’y mûrir le raisin ; &, à l’exception de quelques cantons privilégiés & très-bas au milieu de ces montagnes, on ne voit aucune vigne. La nature les dédommage par l’abondance des fruits à pépins, & ils y sont délicieux.

La partie inférieure de ce bassin, abritée par des côteaux multipliés, offre toutes sortes de productions & très-bonnes en leur genre ; les vins blancs de Poilly, de la Charité-sur-Loire ; les rouges d’Orléans, de Blois, &c. les fruits de Tours, d’Angers. Depuis Nevers jusqu’à Nantes, en suivant la Loire, on voit de droit & de gauche de riches côteaux chargés de vignes. Presque toute la pierre de ce bassin inférieur est calcaire ; elle se décompose aisément depuis Blois jusque dans l’Angoumois, en passant par Châtellerault ; elle se divise en feuillets plus ou moins épais, & on les nomme grouais. À Tours, ces bancs forment de larges & longues tables : on creuse les habitations par-dessous, & elles servent de toit. Ces habitations souterraines ne diffèrent de celles que l’on découvre le long de la Seine, depuis Rouleboise jusqu’à Rouen, qu’en ce qu’elles ont été taillées en plein dans la craie ; au lieu que les bancs de la Tourraine sont horizontaux, & non en masse, & souvent le banc de pierre dure repose sur un lit de terre ou de pierre plus tendre, & par conséquent facile à travailler. Entre Tours & Angers, on trouve ce dépôt immense de coquilles pulvérisées, connu sous le nom de falun en Tourraine, & de cran ou craon en Anjou.

Il ne faut pas passer sous silence le pays particulier de la triste Sologne. Le fond du terrain est presque partout glaiseux ; il retient l’eau, & multiplie les étangs, les mares ; & ces eaux stagnantes corrompent l’air dans l’été, causent des fièvres, &c. Cette couche glaiseuse est recouverte par une couche de sable, sec, infertile, dans lequel on rencontre souvent du fer semblable à celui que l’on trouve dans les landes, entre Anvers & le Mordick, dans le duché de Gueldres ; dans les landes de Bordeaux, où il est appellé alios. Quelquefois il s’y rencontre en masse, & le plus souvent divisé par parcelles. C’est une mine de fer très-pauvre. Ces dépôts ferrugineux sont-ils dus aux portions ferrugineuses chariées par les eaux, & aglommérées ensemble ? sont-ils formés par la décomposition des bruyères, qui en contiennent beaucoup, & qu’on retire sans peine & en assez grande quantité avec l’aimant, après les avoir calcinées & réduites en cendres ? ou bien les bruyères se multiplient-elles en raison de la quantité de parties ferrugineuses contenues dans la terre sur laquelle elles végètent ? Nous n’entreprendrons pas de résoudre ces problêmes. Le dépôt presqu’infertile de la Sologne a été formé par les inondations du Cher & de l’Allier ; ou du moins, il y a tout lieu de le supposer, lorsqu’on examine la nature du sable & du gravier que ces deux rivières charient, & lorsqu’on le compare avec celui de la Sologne.

Ce grand bassin offre encore des singularités bien dignes de l’attention du naturaliste & de l’agriculteur. Tous les pays bas, depuis le Puy-en-Velay jusqu’au-delà de la Limagne en Auvergne, sont d’une fertilité surprenante. La terre est un dépôt des laves & des montagnes volcaniques. Ces laves se sont décomposées à l’air ; elles ont été réduites en poussière, & forment cette excellente terre qui assure les plus belles moissons dans la Limagne en Auvergne. Quelle différence pour la fertilité, si on compare celles-ci avec les productions des montagnes du Limosin ! Comme elles sont graniteuses, & par conséquent très-dures, les parcelles qui s’en détachent, ne présentent à l’œil que des petits graviers ; la dureté extrême de ces graviers ne leur permet pas de se décomposer, & leur décomposition même est inutile pour la préparation d’une bonne terre végétale.

Les rivières qui arrosent ce troisième bassin, viennent toutes du midi au nord ; & au nord, elles prennent leur direction à l’ouest. Il faut cependant en excepter le Loir, la Maïenne & la Sarte. Celles du midi sont l’Allier, le Cher, l’Indre, la Creuse, la Vienne, enfin la Loire, qui les reçoit toutes.

4º. Du Bassin de la Garonne. Sa circonférence commence du côté du midi à Saint-Bertrand dans les Pyrénées, se propage jusqu’à Foix, toujours par une chaîne de hautes montagnes ; de Foix, elle remonte à Mirepoix, Toulouse, Castres, Vabres, Milhaud, Mende dans le Gévaudan, Saint-Flour en Auvergne. Le Mont-d’Or, montagne si connue par les expériences de Pascal, & par l’excellence de ses pâturages, est situé au nord & sur la lisière de ce bassin, qui se continue jusqu’à la chaîne des montagnes du Limosin. Ces montagnes s’abaissent, & ne sont plus que des côteaux renforcés près d’Angoulême : plus ils approchent de la mer, plus ils s’abaissent, & finissent enfin à n’être plus que des côteaux simples à l’embouchure de la Garonne, nommée Gironde dans cet endroit, & depuis sa jonction avec la Dordogne. Après avoir traversé la Gironde, on voit les côteaux doucement s’élever à la pointe de terre, vis-à-vis la tour du Cordouan ; ils couvrent Bordeaux à l’ouest, s’élèvent encore plus à Bazas, à Lectoure ; ils laissent Tarbes sur la gauche, & vont enfin se terminer aux Pyrénées, près de Saint-Bertrand. Plus ils approchent de ce point, plus ils s’élèvent ; & depuis Tarbes, ils se métamorphosent en montagnes.

La partie de la chaîne des montagnes qui regardent le midi dans le Périgord, le Limosin & l’Auvergne ; celle placée à l’est dans le Languedoc, relativement à ce bassin, & au midi dans le pays de Foix, &c. concourent toutes ensemble à former sa partie haute. Elles préparent ces abris heureux pour les productions des plaines fertiles des environs de Toulouse, de Lauraguais, &c. du délicieux pays de l’Agénois coupé en cent & cent manières par des côteaux riants, très-productifs & bien cultivés. C’est par le secours de l’abri formé par la chaîne des montagnes du Périgord, que les vins de Libourne, de Bergerac, de Saint-Emilion, &c. acquièrent de jour en jour une réputation si bien méritée. Mais plus on se rapproche de la naissance de l’abri, plus les productions diminuent. Un sable quartzeux & graniteux couvre tout le Périgord noir ; des châtaigniers, quelque peu de seigle, du sarrasin sont ses seules productions. En général ses côteaux ne présentent à l’œil que des landes immenses, chargées de bruyères : cependant, on pourroit en tirer quelque parti, au moyen des semis du pin maritime, nommé pinada à Bordeaux & dans ses landes. Plusieurs expériences faites par des particuliers, ont prouvé que ce pin y réussiroit à merveille. On en tireroit au moins de la poix, dont le débit est assuré dans les ports de mer.

Quel contraste étonnant entre le Périgord noir, & cette belle plaine bordée d’un côté par la Dordogne, & de l’autre par la Garonne ! C’est-là qu’on trouve ces terres de promission, & qu’on ne sauroit mieux comparer qu’à celle de Lauraguais ; c’est-là que la nature étale avec une espèce de luxe sa plus grande magnificence dans les moissons, & l’habitant industrieux la soutient par son travail.

Il n’est pas surprenant que ces plaines soient si fertiles ; elles servent de réceptable à toute la portion terreuse entraînée des montagnes par les eaux, tandis que le sable & les petits graviers, comme les plus pesans, ont formé d’immenses dépôts dans les parties supérieures. Tout le terrain contenu entre la Dordogne & la Garonne, est appellé entre deux mers, soit à cause du reflux qui se fait sentir en remontant assez haut dans ces deux rivières, soit parce qu’il est visible que c’est un dépôt formé à l’aide du reflux, qui retenoit les terres apportées par les rivières : la mer a également contribué à son élévation par le limon qu’elle y a déposé.

Le côteau renforcé couvre des vents du nord la plaine de Bordeaux composée en grande partie d’un sable limoneux du côté de la mer, & qui lui doit son existence. Lorsque sous ce sable, il ne se rencontre point de couches glaiseuses, argileuses, le vin y est délicieux. Tel est celui d’Aubrion, &c. parce que l’eau s’imbibe facilement, pénètre le sable, & ne surcharge pas d’une humidité nuisible les racines de la vigne. On rencontre quelquefois dans ce sable de dépôt des couches d’alios, ou ferrugineuses. Si on n’a pas la précaution de les briser, lorsqu’on le peut, elles produisent sur la vigne le même effet que l’argile, c’est-à-dire, que l’eau reste stagnante. Il seroit trop long de suivre toutes les particularités & variétés frappantes qu’on rencontre dans les dépôts & les abris de ce grand bassin. C’est une esquisse, & non un tableau achevé, que nous devons présenter.

Les rivières qui concourent à former ce bassin, sont la Gélisse, le Gers, l’Ajoux, le Tarn, le Lot, la Dordogne, la Vezère, l’Ill, l’Isonne, l’Argentière & l’Ariège : ces deux dernières, semblables au Rhin, au Rhône, au Doux, à la Cèse dans les Cevènes, au Gardon, au Salat, roulent des paillettes d’or, & en assez grande quantité ; enfin, une infinité d’autres petites rivières qui, après avoir vivifié leurs bords, vont s’engloutir & se confondre avec la Garonne.


Section II.

Des petits Bassins.

On compte au nombre des petits bassins ceux de la Basse-Provence, du Bas-Languedoc, du royaume de Navarre, des landes de Bordeaux, de la Saintonge, de la Bretagne, d’une partie de la Normandie, de Calais, d’Artois & d’une partie du Cambrésis.

1º. Du Bassin de la Basse-Provence. En partant du Var, qui sépare la France du Piémont, on voit à Nice la chaîne des Alpes venir se perdre à la mer, & un de ses embranchemens se propager en Italie, & y former les Apennins. Au nord de la Basse-Provence & au-dessous de Senez, de Riez, est un autre embranchement des Alpes, dont on a déjà parlé en décrivant le bassin du Rhône, & qui va se terminer à la mer, en laissant Arles sur la gauche. Ce bassin a peu de rivières, & elles fournissent un petit volume d’eau. La Veaune, le Gapeau, l’Argens & le Var sont les seules un peu remarquables : aussi le pays est-il très-sec, abstraction faite de sa position méridionale. Il y a peu de terrain en France aussi coupé par des montagnes & des côteaux renforcés, que celui de cette partie, & même ces montagnes ne conservent pas entr’elles cette espèce de régularité qu’on observe ailleurs. Cette irrégularité seroit-elle la suite des tremblemens de terre occasionnés par les irruptions des volcans ? Il y a tout lieu de le présumer. On découvre visiblement leurs antiques vestiges dans les vaux d’Olioulles, dans les montagnes de Toulon, sur celles de l’Estérelle, &c. C’est à ces irrégularités, à leurs abris, que l’oranger, le citronier & quelques palmiers doivent leur naturalisation dans cette province ; on en peut dire autant des oliviers, des pistachiers & de beaucoup d’autres plantes & arbustes qu’on ne trouve que dans ces expositions très-chaudes. Les récoltes en grains sont médiocres, celles en vin prodigieuses & assurées, celle des amandes considérable, & quelquefois casuelle ; enfin, celle du lin, semée en Octobre & Novembre, & levée à la fin de Mars, est une ressource pour la Basse-Provence, qui ne peut cultiver le chanvre nécessaire à sa consommation. L’huile d’olive du territoire d’Aix est la meilleure huile connue ; sa supériorité est marquée sur toutes les huiles du monde entier : la nature du sol y contribue pour beaucoup ; le choix dans les espèces d’olives, & la manière d’en extraire l’huile, font le reste. La qualité n’est pas égale dans tout le territoire d’Aix. Les oliviers plantés dans le terrain gypseux, par exemple, de la montagne qu’on appelle Avignon, donnent une huile moins fine, moins délicate ; & il en est ainsi des vins de la Malgne, d’Eimez près de Toulon : le grain de terre les fait distinguer de tous ceux de cette côte, quoique les espèces de raisins y soient les mêmes. Les abris concourent beaucoup à leur qualité supérieure, ou plutôt, sans eux, ils en auroient très-peu.

2º. Du Bassin du Bas-Languedoc. Il est très-exactement circonscrit par la chaîne des montagnes qui commence à l’embouchure du Rhône, remonte à Nîmes ; de Nîmes à Ganges par le nord ; de Ganges redescend au midi par Lodève, Saint-Pons, Carcassonne, Limoux, Aleth, Mont-Louis dans le Roussillon ; enfin, la chaîne des Pyrénées dans la partie la plus méridionale. La mer limite toute la partie d’est.

Aucune rivière navigable n’enrichit ce bassin. L’Aude, qui prend sa source dans les hautes montagnes du Roussillon, forme un demi-cercle pour suivre la lisière du bassin du côté des montagnes, & finit par se diviser en deux branches, lorsqu’elle approche de la mer : l’une se jette dans l’étang de Vendres près de Béziers, & l’autre dans l’étang de Bages près de Narbonne. Le Roussillon est traversé par le Teck, le diocèse de Nîmes par le Vistre & la Vidourle, celui de Montpellier & d’Agde par l’Eraut, & celui de Béziers par l’Orbe. Toutes ces rivières se jettent dans la mer séparément, & chacune forme son bassin particulier.

De la chaîne de montagnes qui traverse de l’est à l’ouest le bassin dont on parle, il part des embranchemens sans nombre de petites monticules qui viennent toutes se précipiter à la mer. Ces éminences présentent de vallons fertiles, bien abrités & bien cultivés : mais la crête ou leur plateau, est sec, décharné, couvert de cistes & de bruyères, de petits chênes verts rampans, & de garou. Les uns ne sont qu’un amas de cailloux roulés, les autres des vastes couches de pierres calcaires ; enfin, dans beaucoup d’endroits, des laves en masses énormes pour l’étendue & pour la profondeur. Valros n’est qu’un amas de cendres volcaniques ; Saint-Ibery un assemblage de basalte, & Agde le foyer du volcan, d’où la lave s’est répandue. On peut dire, strictement parlant, qu’il n’existe aucune plaine d’un peu de conséquence dans le Bas-Languedoc. Il faut cependant en excepter celle depuis Nîmes jusqu’à la mer, & celle de Montpellier ; ces plaines sont le résultat des dépôts & des atterrissemens peu anciens. Les dépôts, les vallons sans nombre, les abris multipliés à chaque pas, rendent les récoltes de vin & d’huile presque toujours sures. On leur doit les vins muscats de Lunel, de Cette, de Béziers, la blanquette de Limoux & les vins du Roussillon, & surtout de Rivesaltes. Si la sécheresse & les ardeurs de l’été étoient moins fortes, le Bas-Languedoc produiroit beaucoup de bled : des rosées abondantes & le vent humide de la mer suppléent en partie aux pluies ; elles entretiennent la vigueur des vignes, mais ne sont pas suffisantes pour les grains. C’est à la faveur de ces abris que les fruits à noyaux acquièrent une maturité parfaite & un goût délicieux. Peu de provinces du royaume peuvent lui disputer la prééminence pour les melons, excepté la Provence.

Quoiqu’il y ait beaucoup de terrain inculte, on ne peut pas le regarder comme inutile. Il nourrit de nombreux troupeaux, dont la laine est très-fine, & sert aux manufactures des draps légers qu’on fabrique pour le Levant. L’animal est petit & sa chair est excellente, ferme, & ne sent point le suif. Tout le monde connoît la réputation dont jouissent les moutons de Ganges. Des pluies plus fréquentes rendroient ce pays de la plus grande fertilité.

3º. Du Bassin de la Navarre. Il n’est, à proprement parler, qu’un amas de montagnes arrosées par mille & mille ruisseaux. Toutes les rivières partent du sud-est, forment un demi-cercle en tirant vers le nord, reviennent toutes à l’ouest se jeter dans l’Adour, qu’on pourroit compter au rang des fleuves. Les principales sont la Gave d’Oléron & la Gave de Pau, la Nive, la Midouze, la Douce, &c. La chaîne des montagnes qui séparent ce bassin des autres, est formée par les Pyrénées du côté du midi ; leur embranchement remonte au nord par Tarbes, s’abaisse à Mirande, se propage près de Condom, en le laissant sur la droite, côtoie le midi du Bazadois, redescend au midi par le Mont-de-Marsan, par Dax ; enfin, se termine à Bayonne, (où se jette l’Adour) pour recommencer du côté opposé, afin d’aller regagner les Pyrénées par Saint-Palais, Saint-Jean-pied-de-Port, &c. S’il étoit possible que ce pays montueux fût traversé par de grandes routes, il seroit moins pauvre. Les produits de ses vallons auroient des débouchés assurés par Bayonne. Beaucoup de pâturages où l’on engraisse des troupeaux en tous genres ; de belles forêts inutiles, puisqu’on les exploiteroit en vain ; des vins délicieux : voilà en général les produits de ce bassin. Les chevaux tiennent de la race espagnole ; ils sont bien faits, & cette branche de commerce est assez lucrative.

4º. Du Bassin des Landes de Bordeaux. À l’ouest, la mer baigne ce bassin depuis la tour du Cordouan jusqu’à Bayonne ; à l’est, les montagnes du bassin de la Navarre ; & de l’est au nord, la chaîne des dunes qui couvrent Albret, & se propagent à la tour du Cordouan. Tout ce bassin est visiblement un dépôt de la mer ; tantôt le terrain se trouve composé d’un sable pur & quelquefois mouvant, ce qui forme & a formé les dunes ; tantôt, c’est une couche d’argile impénétrable à l’eau, ou une couche de matière ferrugineuse aglutinée avec le sable, & qui se laisse difficilement pénétrer par les racines des plantes à cause de sa trop grande compacité : cependant, si on expose à l’air cet alios, ces molécules & ces graviers se désunissent peu à peu. Il n’est pas surprenant qu’un tel pays soit peu productif ; il pourroit le devenir si on rendoit l’air plus salubre, en desséchant les relaissées d’eau qui se corrompent pendant l’été, & en profitant de ces eaux pour en remplir des canaux : alors les productions auroient un débouché facile, ou du côté de Dax & de Bayonne, ou du côté opposé par Bordeaux. À l’article Défrichement & Lande, on entrera dans des détails sur ce sujet.

Le Médoc forme la partie septentrionale de ce bassin. La suite des côteaux & des vallons du haut Médoc, donne de bons abris, & est surchargée de vignes dont le vin a de la réputation ; sa qualité dépend autant du terrain sabloneux, dans lequel la vigne est plantée, que de son exposition. Les vins du Bas-Médoc n’ont point cette délicatesse ; mais, en revanche, le terroir offre des cultures en bled, de belles prairies, des bois, &c. plus on s’approche du midi, plus les landes se multiplient, ainsi que les dunes : les pins maritimes, ou pinadas, y sont en grand nombre, & c’est le seul produit qu’on en obtienne, soit en tirant la résine de ces pins, soit en les réduisant ensuite en charbon. La résine du Marensin est toujours d’un prix plus haut que la première qualité de celle de Suède : année commune, les landes plantées en pins maritimes, fournissent à Bordeaux à peu près huit mille charrettes chargées de résine, & plus de quatre mille charrettes de charbon. La difficulté des chemins empêche que les charrettes ne soient chargées comme elles le devroient être : enfin, là où les charrois sont impraticables, le bois pourrit sur pied ou est abattu par le vent.

L’eau ne manque pas dans ces landes ; plusieurs ruisseaux les traversent ; Leyre, Bielba, la Molasse, &c. sont considérables. Derrière les dunes du bord de la mer, les étangs traversent toutes les landes du midi au nord, & communiquent presque tous les uns avec les autres. C’est donc à cette masse d’eau, à la qualité du terrain, qu’on doit attribuer l’infertilité de ces landes : elles ne seront productives, pour les moissons, qu’autant qu’elles auront été couvertes pendant un long espace de temps par des forêts de pins maritimes, par des chênes-lièges, dont le pied sera labouré, & nullement brouté par les moutons, les chèvres, &c.

Les romains avoient tracé un chemin à travers ces landes, qui commençoit à Dax & finissoit à Bordeaux : aujourd’hui on passe à travers les sables.

5º. Du Bassin de la Saintonge. L’embouchure de la Loire & de la Garonne sont ses confins, l’un au midi & l’autre au nord ; il comprend la Saintonge, l’Angoumois, le pays d’Aunis, & une portion du Poitou. De l’embouchure de la Loire, en tirant au sud-est, s’élèvent des monticules dont la hauteur augmente à mesure qu’elles approchent des montagnes du Limosin ; elles laissent sur la gauche, Mauléon, Thouars, Poitiers, Confolent, Limoges. De Limoges part un embranchement qui passe à Rochechouart, Angoulême, Barbezieux, & vient se perdre à l’embouchure de la petite rivière de Seudre : la mer garnit toute la partie d’ouest ; sa principale rivière est la Charente, navigable depuis Angoulême jusqu’à Rochefort, & qui le sera jusqu’à Civrai en Poitou, si les travaux commencés sont continués ; les autres petites rivières sont, la Vie, le Lay, la Sèvre, la Boutonne, le Bandiat, qui perd ses eaux sous terre, pour former ensuite la Touvre, enfin le Sévigné & la Seudre. Si on excepte la partie qui avoisine le Limosin, on ne rencontre par-tout que des côteaux renforcés, dont les couches sont de pierres calcaires, &, en général, elles se lèvent par feuillets d’un à plusieurs pouces d’épaisseur.

Comme la Charente est la seule grande rivière, les autres forment de petits bassins particuliers : toutes ces eaux ont un cours lent & paisible ; leur dépôt est un limon fertile ; il sert d’engrais à tous leurs bords, entretient des prairies immenses : le terroir en est très-productif, le grain y donne de belles récoltes, le maïs y est cultivé en grand, les noyers y sont de la plus grande force, & ils n’acquièrent jamais cette force que dans les terrains gras & fertiles. Outre ces productions, il en est une qui équivaut à toutes les autres, c’est celle du vin, non par sa qualité comme vin, mais par son excellence pour l’eau-de-vie ; c’est la meilleure eau-de-vie connue, & nulle ne peut encore lui être comparée.

6º. Du Bassin de la Bretagne. Il comprend la Bretagne proprement dite, & une partie de la Normandie ; il se divise en plusieurs petits bassins particuliers. Au midi & à l’embouchure de la Loire, au dessous de Nantes, s’élève une chaîne de montagnes qui court à l’est du côté d’Angers, remonte au nord entre Laval & Angers, à Domfront ; revient encore à l’est pour gagner Séez, remonte au nord pour aller se réunir & s’incliner vers l’embouchure de la Seine à Pont-Audemer : de Domfront, tirant au nord-ouest, la même chaîne se propage jusqu’à Barfleur & au cap de la Hogue ; au dessus de Rennes, un embranchement s’étend à l’est, & à Rosternau il se subdivise en trois parties, dont la plus septentrionale s’étend à Brest, la mitoyenne gagne le cap le Ras, & la troisième, tirant au midi, vient à Vannes former un des côtés de l’embouchure de la Vilaine. La Vilaine, l’Isaac, la Chère, la Sèche, le Méen, l’Oust & l’Arre, ont formé le bassin de Rennes : la Vilaine est la seule rivière considérable ; c’est aux petites rivières du Blavet, de l’Issote, de Benaudet, qu’est dû le bassin de la ville de l’Orient ; au Bours & à l’Aven celui de Brest, & celui depuis Brest jusqu’au cap de la Hogue, aux rivières de Trieu, de Rance, de Couenon, de Sée, de Sienne, &c. ; enfin, celui de Cherbourg à Pont-Audemer, aux rivières de Vire, d’Orne, de Dives, de Touque, &c.

D’après la description des abris de ces bassins particuliers & des rivières qui les arrosent, dont le cours est doux, paisible, & les dépôts limoneux, il est aisé de pressentir quelles sont leurs productions & la base de leur agriculture. Si on demande pourquoi la vigne s’entretient sur la côte méridionale de Nantes, qui fait partie du grand bassin de la Loire, & pourquoi généralement parlant, on ne la cultive plus dans le reste de la Bretagne, on verra que cela tient à l’abri qui couvre Nantes, tandis qu’à partir de Pont-Audemer jusqu’à Brest, tout cet espace de terrain se trouve sans abri contre les vents du nord, & ce pays n’est pas même si septentrional que l’Isle de France, que la Champagne, qui sont sous le même parallèle. Les habitans de ces cantons ont donc été contraints de recourir à des cultures plus analogues à leur position, & aux abris dont ils jouissent. Le bassin de Rennes fournit le froment, le seigle, l’avoine, pour sa consommation, & une quantité considérable de sarrasin ou bled noir. La qualité & l’abondance des pâturages permet d’y élever des bestiaux, & les vaches y donnent le délicieux beurre, connu sous le nom de beurre de la Prévalaye. Les prés salés des bords de la mer, nourrissent des moutons, dont la chair est fine & délicate : le chanvre, le lin, y sont cultivés en grand, & la marine en assure le débit, après en avoir encouragé la culture. Le bassin de Vannes, de Quimper, &c., est riche en bled ; celui de Saint-Brieux, en grain, en chanvre, en lin ; enfin, celui de Caen, en toutes sortes de productions : le cidre, & dans quelques endroits le poiré, fournissent à la boisson habituelle des habitans. Il ne faut pas cependant croire que tous les bassins de la Bretagne soient également cultivés : les chaînes de montagnes & de monticules qui les traversent, sont en partie couvertes par des forêts de chênes, de hêtres, de châtaigniers ; & on y rencontre des landes immenses, plus susceptibles de culture que celles de Bordeaux. Cette province ne forme, pour ainsi dire, qu’un grand cap baigné par la mer ; sa température est douce, & près de Nantes on voit croître l’arbousier en pleine terre, ainsi que plusieurs autres plantes indigènes aux provinces méridionales, & qui ne passeroient pas l’hiver dans les environs de Paris sans le secours des serres ou de l’orangerie.

7º. Du Bassin de la Picardie. Il comprend le pays de Caux & le Comté d’Eu, en Normandie, & une assez grande partie de la Picardie. En partant du Havre, ou plutôt de l’embouchure de la Seine, & tirant de l’est au nord-ouest, on rencontre cette chaîne de côteaux & de montagnes dont on a parlé en décrivant le grand bassin de la Seine, & qui forme un embranchement semblable à une croix entre Saint-Quentin, Guise, Landrecy, & Cateau-Cambresis, après avoir traversé par Neufchâtel, Montdidier, &c. Cette chaîne est une continuation des montagnes qui courent du nord au midi, & vont toujours en s’élevant jusqu’à Langres. La seconde partie de cet embranchement couvre Péronne, Boulogne-sur-mer, & va se terminer à Calais. Ici la mer ou le Pas de Calais sépare la France de l’Angleterre : les sondes & les observations prouvent que cette chaîne se propage sous l’eau jusqu’à Douvres, & parcourt, en serpentant, toute la partie méridionale de l’Angleterre, & va enfin, par deux rameaux, se perdre dans la mer, l’un à la pointe de Stard, & l’autre au cap Lézard. L’Arques, la Bresle, la Somme, la Canche, sont les rivières de ce bassin.

Par la position septentrionale de ce bassin, par le défaut de grands abris, il est évident que la masse de chaleur n’est pas assez forte pour la culture de la vigne : les pommiers à cidre la suppléent. On pourroit croire même avec assez de fondement, que tout ce bassin est un dépôt de mer : la terre y est excellente, & le banc immense de craie dont il a été question en décrivant le grand bassin de la Seine, court à une profondeur considérable sous ce sol fertile, & va gagner l’Angleterre. Les principales cultures sont celles du grain, qui y est très-beau, & celle du lin y tient le second rang. La Picardie fournit presque toute la graine de lin qu’on sème dans la Flandre, la Normandie & la Bretagne ; & souvent, dans ces deux provinces, on la vend aux autres provinces du royaume pour de la graine de lin de Riga. Comme le sol est peu élevé au dessus du niveau de l’eau, les pâturages y sont abondans ; & du Calaisis ou du Boulonnois, il passe en Normandie une quantité considérable de jeunes chevaux, que l’on y vend quelques années après pour des chevaux normands.

8º. Du Bassin de l’Artois. Ce bassin comprend l’Artois, la Flandre françoise, & les Pays-Bas autrichiens. Il faut revenir à l’embranchement en forme de croix, dont on vient de parler, & partir par la gauche de Cateau-Cambresis, passer par Bapaume, Arras, Aire, enfin remonter jusqu’aux îles des Provinces-Unies, formées par la mer & par les dépôts des rivières de ce bassin : la seconde chaîne part sur la droite de Cateau-Cambresis, monte au nord par Bouchain, Mons, Maëstricht, & se termine à Berg-Op-Zoom. Les principales rivières de ce bassin sont, la Lys, la Scarpe, le Senset, la Senne, la Grette, enfin l’Escaut qui les reçoit toutes, & va se perdre dans la mer au dessous d’Anvers, près de Berg-Op-Zoom. On peut regarder tout ce pays comme de nouvelle formation, & créé par les dépôts des rivières, retenus par les eaux de la mer : en effet, tout le terrain y est bas, gras, & de couleur brune ; on le voit presque partout composé de débris de végétaux, & entremêlé de coquillages maritimes. Un sol aussi excellent donne les plus brillantes récoltes, soit en grains, soit en tabac, soit en lin : on est étonné de la quantité d’huile que l’on y retire des graines de colsat, de navette, & du produit du houblon pour ces pays. L’on doit dire, à la louange des flamands & des artésiens, que leur industrie & leur application pour la culture des terres, surpasse encore leur excellence & leur fertilité.

9º. Du Bassin de la Meuse. Il est inutile de s’arrêter à sa description, puisque la seule partie droite de ce fleuve appartient à la France, & renferme peu de terrain. Sedan, Landrecy, Maubeuge, peuvent être comparés pour leurs productions à celles du bassin de l’Artois.

10º. Du Bassin de la Moselle. Celui-ci est dans le cas du précédent, & si on suivoit ses contours, ce seroit, sans contredit, le plus grand de tous les bassins dont on auroit encore parlé, puisque d’un côté il renfermeroit tout le cours de la Moselle jusqu’à Coblentz, & de l’autre, tout celui du Rhin, depuis la source, près le Mont Saint-Gothard, jusqu’à son embouchure près de Roterdam. La Lorraine mérite cependant quelques remarques particulières : on sait que ses productions en bled, orge, avoine, &c. sont très-considérables ; que ses montagnes sont chargées de superbes forêts, & dans quelques endroits de pins & de sapins de la plus belle venue : les Hollandois vont les y acheter, leur font descendre la Moselle, & nous les revendent ensuite à Marseille, à Cette, à Bordeaux, à la Rochelle, &c. pour des bois du nord. Cette province récolte beaucoup de vin, quoi qu’elle soit dans le même parallèle que Rouen, Saint-Malo, &c. : c’est donc aux grands abris formés par les montagnes des Vosges, qu’elle doit cet avantage.


CHAPITRE III.

Observations sur les Abris ou sur les Climats.

On ne fait point assez attention à cette grande vérité, & plus on réfléchit, & plus on trouve que les abris ont décidé les genres de culture dans le royaume & ailleurs. Le territoire d’Aigle, dans le canton de Berne, en fournit un exemple bien sensible. La température de l’air est si douce dans les trois villages d’Yvorne, qu’on y cultive des vignes dont le vin est très-bon ; les grenadiers, les amandiers, y végètent en pleine terre, & les rochers sont, comme dans nos provinces les plus méridionales, couverts de thym & de romarin ; tandis que dans le baillage de Gessenay, qui est limitrophe, la température est à peu de chose près égale à celle de la Suède. C’est sur les montagnes de ce bailliage que paissent les animaux dont le lait sert à former les excellens fromages de Gruyères.

Une exception ne prouve point assez ; il convient donc d’examiner les choses plus en grand : en conséquence, tirons une ligne de Nice en Piémont, jusqu’à Saint-Sébastien en Espagne, en traversant les provinces les plus méridionales de France ; on y trouvera quatre climats bien caractérisés.

Le premier est le pays des orangers, des oliviers, & des vignes : il a au sud la mer & l’Afrique, & immédiatement derrière lui les montagnes coupées, presque à pic, qui l’abrite du nord.

Le second, le pays des oliviers & des vignes, sans orangers : il a au sud la mer & l’Afrique, & les montagnes qui lui servent d’abri sont éloignées de la côte.

Le troisième est le pays des vignes, sans orangers ni oliviers : il a au sud les Pyrénées.

Le quatrième, le pays sans vignes : il a au sud les Pyrénées ; & elles sont si voisines, qu’elles l’abritent entièrement de tous les vents du sud. Il convient de détailler un peu plus amplement cette manière d’envisager les abris.

Carcassonne & ses environs, sont un des points principaux de partage. Le climat de Toulouse ressemble plus à celui de Paris, qu’à celui de Béziers ou de Montpellier. La Provence, depuis Marseille jusqu’au Rhône, est dans le même climat que le Bas Languedoc. On pourroit, à l’exemple des Botanistes, pour déterminer la nature des productions de chacun de ces climats, examiner les plantes qui y croissent ; mais cet examen nous meneroit trop loin ; & il suffira de dire que, depuis Marseille jusqu’à Carcassonne, le pays est couvert d’oliviers ; qu’il ne s’en trouve plus après cette ville ; & que ceux qui sont dans son voisinage y réussissent très-mal. Il en est de cette ville pour les oliviers, comme de Montelimar ; voilà leurs limites & le point de démarcation. La raison de cette différence est évidente, quand on considère le méridien de Carcassonne, qui partage deux pays, dont l’un a au midi la mer, & par delà les sables brûlans d’Afrique, tandis que l’autre a au midi les sommets des Pyrénées, presque toujours couverts de neige.

À Dax, à Bayonne, dans les landes de Bordeaux, le climat est plus chaud que dans le Haut-Languedoc, soit parce que le terrain est entiérement de sable, soit parce que le pays est plus bas. Dans les landes, on trouve plusieurs cistes qui ne végéteroient point dans le Haut-Languedoc. À Bayonne, on cultive en pleine terre la caracelle, qui exige l’orangerie à Paris. La force des vins, leur spirituosité, caractérisent l’intensité de chaleur du climat. Le cyprès étoit autrefois naturel dans le pays qu’on nomme entre deux mers, près de Bordeaux. Ce sont les hommes qui l’ont détruit ; cependant on ne pourroit pas y cultiver l’olivier comme en Provence & en Languedoc. On doit donc regarder la plaine depuis Bordeaux jusqu’à Bayonne, comme un climat mitoyen, moins chaud que le Bas-Languedoc, & beaucoup plus chaud que le Haut-Languedoc. Ce pourroit être un cinquième climat.

Depuis Toulon jusqu’à Monaco, on voit les orangers en pleine terre, & on n’en trouve plus dans le reste de la Provence & du Languedoc. Cependant, comme cette culture est précieuse & lucrative, il est à croire qu’on a fait plusieurs tentatives dans les pays voisins de celle où elle est usitée ; & si on n’y a pas réussi, c’est que le climat ne l’a pas permis. À Toulon, quelques orangers sont cultivés dans les jardins, & les rigueurs de l’hiver leur seroient souvent funestes, si on ne les en garantissoit pas : mais à Hières, qui n’en est éloigné que de quelques lieues, à Grasse, à Vence, à Connatte, à Nice, à Monaco, &c., la culture en est solidement établie, & l’arbre est naturalisé au pays. La grande chaîne des Alpes les garantit si complettement du nord, qu’on diroit que ces pays sont autant d’espaliers exposés au sud, accolés à la montagne, & de tous les côtés abrités par des montagnes escarpées.

Dans les trois climats ou trois genres d’abris dont on vient de parler, il y pleut rarement. Les montagnes, placées à leur nord, attirent par leur sommet & par leurs forêts, les nuages chariés par les vents du midi ; & ceux portés par les vents du nord, sont chassés fort au loin dans la mer. Enfin, dans l’un & dans l’autre cas, il faut un conflit de plusieurs directions de vents pour que le pied de ces montagnes & son terrain jusqu’à la mer soit arrosé par les masses énormes de nuages qui roulent sur leur tête avec la plus grande célérité. Sans l’humidité qui s’élève de la mer par les vents d’est & du sud, qui humecte les plantes par de très-fortes rosées, aucune plante ne sauroit végéter. On voit par-là pourquoi il pleut beaucoup à Toulouse. Cette ville est couverte au sud, à une certaine distance, par la chaîne des Pyrénées ; & au nord, à peu près à la même distance, par les montagnes du Rouergue : de sorte que les nuages attirés d’une part ou d’une autre se dégorgent dans l’espace qu’ils ont à parcourir, parce que la longueur du trajet d’une chaîne de montagne à une autre, excède la force de leur direction.

D’après les exemples qu’on vient de citer, & les applications qu’on peut en faire à chaque province du royaume, il est aisé de concevoir pourquoi un canton est plus pluvieux qu’un autre ; pourquoi telle ou telle paroisse est, pour ainsi dire, chaque année abîmée par la grêle, tandis que la paroisse limitrophe en est exempte.

Le quatrième climat, au moins aussi méridional que Toulon, & beaucoup plus que Grasse, Nice, Monaco, &c., contraste singuliérement avec les trois autres. En sortant de Bayonne pour aller à Saint-Sébastien, capitale de la petite province de Guipuscoa en Espagne, on traverse la rivière de Bidassoa, qui sépare les deux royaumes. Dès-lors, on ne trouve plus de vignes. Les pommiers y sont cultivés comme en Normandie, en Bretagne, &c. & la boisson du peuple est le cidre. La seule différence dans ces arbres, est que les sauvageons d’Espagne y sont naturels, & n’ont pas besoin d’être greffés ; tandis que les sauvageons de Normandie non greffés donneroient un fruit dont la liqueur ne seroit pas buvable.

Pourquoi la province de Guipuscoa est-elle si froide sous le parallèle du quarante-troisième degré ? C’est qu’elle est adossée au nord de la chaîne des Pyrénées, & qu’aucune chaîne de montagne ne l’abrite contre les vents froids du septentrion.

Celui qui voudra actuellement parcourir le reste du royaume, y suivre & y étudier les positions des abris, y trouvera la raison physique & déterminante de la culture de chaque pays, cependant subordonnée à la nature du sol, qui est une cause secondaire & essentielle. Ce qui a été dit des bassins de France, de leurs abris & des climats, suffit pour mettre chaque cultivateur instruit dans le cas de réfléchir sur le genre de culture la plus appropriée & la plus convenable pour son canton. Dès-lors il sera en garde contre ces systêmes de culture qui embrassent l’agriculture du royaume entier, qui généralisent tout, & veulent tout soumettre à la même loi & au même régime. L’excellente culture de Flandre conviendroit peu à nos provinces méridionales, & celle de ces provinces seroit absurde dans les pays de montagnes. Perfectionnez les méthodes de votre canton, & ne les changez jamais complettement, quant au fond, sans avoir auparavant fait beaucoup d’expériences. Les raisonnemens & la théorie ne concluent rien en agriculture : l’expérience seule dicte des loix.


QUATRIÈME PARTIE.

Préceptes généraux sur l’Agriculture, tirés des anciens Écrivains.

M. Dumont, auteur des Recherches sur l’administration des Terres chez les Romains, a recueilli dans son savant & excellent ouvrage, les préceptes que Caton, Varron, Pline & Columelle donnoient à leurs contemporains. Ils sont si judicieux & si dignes d’être rapportés, qu’ils méritent de trouver place dans un Ouvrage de cette nature.

Que faut-il, se demande Caton, pour bien exploiter une terre ? 1º. Prendre garde à la travailler à propos ; 2º. la bien labourer ; 3º. la bien fumer. Voulez-vous, ajoutoit-il, acquérir un bien de campagne ? ne vous pressez pas de l’acheter : ne ménagez point vos pas pour le bien connoître, & faites-en plus d’une fois le tour. Observez si les voisins ont l’air d’être à leur aise : on reconnoît à cela que le pays est bon. Remarquez par où on y entre & par où on en sort.

Pline dit : Considérez la qualité du climat & du sol ; n’achetez aucun domaine dans un climat mal sain, quelque fertile qu’il soit, ni dans un canton salubre, si le terroir en est stérile.

Suivant Caton, renoncez aux terres dont le travail demande trop de dépenses & d’attirail. Sachez qu’il en est d’un champ comme d’un homme : il importe peu qu’il rapporte beaucoup, s’il coûte beaucoup. Alors le profit est nul. Le vrai but est de retirer l’intérêt de ses avances & de ses peines ; ainsi le premier soin doit être d’épargner la dépense.

Rien n’est moins avantageux, au sentiment de Pline, que de trop bien soigner son champ. Faites-y ce qui est nécessaire, & rien de plus. Un fonds est mauvais quand il exige continuellement beaucoup de travail & d’argent pour le mettre en valeur. Surtout que votre domaine ne soit pas trop étendu : n’imitez pas ces gens qui semblent posséder moins pour jouir, que pour empêcher les autres de jouir. Il vaut mieux moins semer, & mieux labourer… Le champ doit être plus foible que le laboureur, dit Columelle : si le fonds est plus fort, le maître sera écrasé. On pourroit ajouter ici l’adage françois : Qui trop embrasse, mal étreint.

Achetez d’un bon maître, vous dit Caton ; il y a de l’avantage à acquérir un domaine en bon état. Bien des gens croient que l’on gagne à acquérir d’un propriétaire négligent, à cause qu’il vend moins cher : ils se trompent. L’acquisition d’un bien délabré est toujours un mauvais marché.

Que l’habitation soit proportionnée à la grandeur du domaine ; qu’elle regarde, s’il est possible, le nord dans les climats chauds, le midi dans les climats froids, & l’orient équinoxial dans les cantons tempérés. Pline.

Qu’il y ait de l’eau, qu’elle soit près d’une bonne ville, près de la mer ou d’une rivière navigable, ou du moins d’un grand chemin fréquenté, & qu’on puisse à la proximité trouver des ouvriers & des bœufs. Caton.

Ne bâtissez qu’après avoir planté, ou plutôt achetez, comme on dit, la folie d’autrui, pourvu que l’entretien n’en soit pas à charge.

Si votre maison est bien bâtie, bien située, vous l’habiterez avec plus de plaisir & plus long-tems ; votre fonds en sera mieux tenu, & vous en retirerez plus de revenu. L’œil du maître engraisse les champs, dit Pline. Magon le carthaginois prétendoit qu’en achetant un bien de campagne, on vendît la maison de ville. Pline trouve le précepte trop rigide, & contraire au bien public : & Pline a tort ; sur l’un & sur l’autre objet, il n’est pour voir que l’œil du maître, & le maître voit mal quand il ne voit pas chaque jour.

Le domaine acheté, ne méprisez pas légérement les méthodes du pays. Pourvoyez-vous d’un économe habile ; n’abandonnez pas à des esclaves la conduite de votre bien ; ils font mal tout ce qu’ils font, comme on doit l’attendre des gens qui n’ont rien à espérer. On peut en dire autant de nos journaliers.

Vivez bien avec vos voisins : ne souffrez point que vos gens leur donnent lieu de se plaindre. Si vous avez su vous attirer la bienveillance du voisinage, vous vendrez mieux vos denrées, & vous trouverez plus aisément des ouvriers. Si vous bâtissez, on vous aidera ; s’il vous arrive un accident, on volera à votre secours. Caton dit encore, que tout soit achevé dans son tems, Les travaux de la campagne sont tels, que si vous commencez une chose trop tard, tout le reste sera pareillement retardé.

Celui qui emploie le jour à des ouvrages qu’on peut exécuter le soir, n’est pas regardé par Pline comme un bon économe, à moins qu’un tems défavorable ne le retienne à la maison. Plus mauvais économe est encore celui qui fait les jours ouvrables ce qu’il pourroit exécuter les jours de fêtes, & très-mauvais celui qui travaille par un beau tems à la maison, au lieu d’aller aux champs. C’est moins la dépense que l’œuvre qui avance la culture.

Si vous avez de l’eau, attachez-vous sérieusement & principalement à faire des prés humides ; si vous manquez d’eau, procurez-vous le plus que vous pourrez de prés secs. Caton.

N’oubliez pas que le père de famille doit être vendeur & non pas acheteur. Il doit tirer de son fonds tout ce que le sol peut fournir pour ses besoins. Les voyages périlleux que l’on entreprend par mer, & les richesses qu’on va chercher aux Indes, ne sont pas d’un plus grand produit à ceux qui les trafiquent, que ne l’est un fonds de terre à celui qui le cultive bien.

L’ordre dans lequel Caton rangeoit les fonds de terre à raison du revenu qu’ils rendoient, étoit celui-ci. 1º. Les vignes, lorsqu’elles étoient bonnes ; 2º. les potagers ; 3º. les saussaies ; 4º. les plants d’oliviers ; 5º. les prés ; 6º. les terres à grain ; 7º. les taillis ; 8º. les arbres fruitiers ; 9º. les forêts de chêne qu’on laissoit sur pied à cause du produit du gland. Varron & Columelle placent les prés au premier rang. Le meilleur de tous les produits de la campagne, au rapport de Caton, étoit les bestiaux : aussi lorsqu’on lui demandoit quel objet produisoit plus de profit, il répondoit, les troupeaux, si vous les conduisez bien : & après celui-là ? les troupeaux, si vous les conduifez médiocrement bien.

Il seroit facile de grossir le nombre de ces préceptes, en ajoutant les préceptes particuliers pour tous les objets d’agriculture ; mais ils sont réservés pour chaque objet pris séparément. Si on veut avoir une idée des écrivains françois sur l’agriculture, on trouvera à la fin de cet Ouvrage une note détaillée sur tous les livres qu’ils ont publiés.


  1. Il est assez singulier que du tems de Columelle les romains aient eu le même goût pour les arts inutiles, & la même insouciance pour les bons établissemens. Il est bien à craindre que deux siècles qui se ressemblent si fort pour le luxe & l’amour des ridicules frivolités, ne soient encore en rapport pour les siècles qui doivent leur succéder, Une cause générale a toujours des effets au moins analogues, s’ils ne sont les mêmes.