Cours d’agriculture (Rozier)/CAROTTE

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Hôtel Serpente (Tome secondp. 573-580).


CAROTTE, ou Pastenade, ou Pastonade. Dans presque toutes nos provinces méridionales, la carotte est plus connue du peuple sous ces seconds noms que sous le premier. Cette différente acception de mot est fausse, puisque celui de pastenade est tiré du latin pastinaca, qui désigne le panais. (Voyez ce mot) Dans quelques provinces, on confond encore la carotte avec la bette-rave ; & on les distingue l’une de l’autre par carotte jaune, qui désigne la première, & par carotte rouge la seconde. J’insiste sur la vraie signification de ces noms, parce que j’ai vu une confusion étrange entr’eux dans un ouvrage sur le jardinage ; ce qui prouve combien son auteur connoissoit peu les plantes dont il parloit. Cependant il a été servilement copié par un autre auteur.

M. Tournefort place la carotte dans la première section de la classe septième, qui comprend les herbes à fleur en rose, eu ombelle, soutenue par des rayons dont le calice devient un fruit composé de deux petites semences, striées ou cannelées ; & il l’appelle daucus sativus radice lutea & rubra. M. Linné la nomme daucus carotta, & la classe dans la pentandrie digynie.

Fleur, en rose & en ombelle, composée de cinq pétales en cœur, recourbés, les extérieurs plus grands que les intérieurs. L’ombelle universelle, ainsi que la partielle, est composée d’un grand nombre de rayons presqu’égaux, mais un peu plus courts dans le centre. L’enveloppe générale est composée de plusieurs folioles de la longueur de l’ombelle ; ses folioles linéaires & ailées ; l’enveloppe partielle simple, & de la longueur des petites ombelles.

Fruit, ovoïde, couvert de poils rudes, composé de deux semences convexes & velues d’un côté, & applaties de l’autre.

Feuilles. Elles embrassent les tiges par leur base, & elles sont ailées ; les folioles ailées, très-découpées, & d’un vert foncé.

Racine, en forme de fuseau.

Port, tige herbacée, cannelée, rameuse, velue ; l’ombelle blanche naît au sommet, & les feuilles sont alternativement placées sur les tiges.

Lieu. Les prés, cultivée dans les jardins, où elle subsiste pendant deux ans.

La carotte mérite d’être considérée sous trois points de vue différens : 1°. relativement au jardinage ; 2°. relativement à l’agriculture économique ; 3°. relativement à la médecine rurale & vétérinaire.

I. Relativement au jardinage. On compte trois espèces jardinières, que les botanistes prennent pour des variétés. La couleur de la racine constitue leur principal caractère ; mais sa forme plus changeante varie beaucoup ; la racine est tantôt ronde, tantôt longue ; ce qui dépend sur-tout de la nature du terrain & de la fréquence des arrosemens. Si le sol est solide, compacte, s’il n’est pas assez humecté, la racine ne peut pas pivoter ; alors elle prend en largeur ce qu’elle perd en longueur. Les trois espèces de carottes sont la jaune, la blanche & la rouge : la rouge est souvent panachée de jaune, & quelquefois la jaune est panachée de rouge.

La rouge est celle que l’on préfère en Angleterre ; la blanche en Italie, & la jaune en France. Cette dernière paroît mériter la préférence ; elle cuit mieux ; elle est plus tendre & plus délicate : cependant on ne peut pas disputer des goûts. La blanche craint moins l’humidité que les autres.

Culture. Plus la terre est légère & substantielle, plus la carotte pivote profondément. J’en ai vu plusieurs de deux pieds de longueur sur un diamètre de près de cinq pouces vers le colet. D’après ce principe, il faut donc rendre doux & léger le sol qu’on lui destine, s’il est trop compacte & trop-serré. Le sable sec & non graveleux est excellent pour cet objet, & le terreau bien consommé vaut encore mieux.

On sème la carotte en pépinière ou à demeure ; le premier moyen est préférable, 1°. parce qu’on espace les pieds régulièrement & à volonté ; 2°. parce qu’on soigne plus facilement une petite pépinière que plusieurs grandes raies ; & il est plus aisé de la sarcler & de la tenir en état.

Du semis. Dans les provinces méridionales du royaume, on peut semer en Février près d’un bon abri, en Mars, en Avril, en Mai, en Août & en Septembre ; dans celles du nord en Avril & en Septembre. Dans les provinces du midi, on a à craindre que les carottes semées en Février ne montent facilement en graine ; car cette plante n’est bienne qu’autant qu’elle ne fleurit pas dans la même année. Dès qu’on s’apperçoit qu’un pied monte en graine, il faut l’arracher de terre, à moins qu’on ne le conserve pour grainer. On doit cependant observer que cette graine précoce & hâtée n’est jamais aussi bonne que le grain de la plante, dont la fleur & le fruit paroissent à la seconde année. Alors la racine a eu le tems de se fortifier, & de produire une tige forte & vigoureuse, dont la qualité de la fleur & de sa graine se reddent.

Dans les provinces du nord, il est prudent, à l’approche des gelées, de couvrir les semis faits en Septembre, avec de la paille longue, afin de les garantir des rigueurs de l’hiver.

Il y a deux manières de semer en pépinière : ou à la volée, ou par rayons séparés les uns des autres de huit à neuf pouces. Cette dernière méthode est préférable à l’autre ; on arrose plus facilement, & on n’endommage pas les jeunes plants en les sarclant. Le point essentiel, même dans les deux cas, est de semer clair.

L’art du jardinier consiste à se procurer, pendant toute l’année, des carottes bonnes à manger. Ces plantes sont d’une nécessité première dans les cuisines. Les semis pratiqués à différentes époques, lui ménagent cette ressource.

De la transplantation. Elle dépend de la grosseur acquise par la racine. Dès qu’elle a acquis la grosseur d’un tuyau de plume à écrire, elle est en état d’être transplantée. Le jardinier doit alors, après avoir préparé le terrain, ainsi qu’il a été dit plus haut, commencer la tranchée à une des extrémités de la pépinière, & après avoir découvert jusqu’à l’extrémité des racines, soulever la terre sans les endommager d’une manière quelconque. S’il casse le pivot, la carotte ne prendra plus d’accroissement en longueur, mais seulement en largeur. Il ne coupera, suivant la méthode meurtrière des jardiniers, aucun des chevelus ; la reprise sera plus prompte & plus assurée. La réussite dépend beaucoup d’une petite précaution dont je me trouve très-bien pour toutes les plantes de jardinage que je fais transplanter : au moment qu’on les sort de terre, leurs racines & une partie de leur pied sont mis dans un plat plus ou moins profond, plus ou moins rempli d’eau, suivant la grosseur & la longueur de la plante que l’on tire de terre. Je prie les personnes qui regarderont cette attention comme trop minutieuse, d’en faire l’expérience comparée avec des plantes mises en terre, suivant la manière des jardiniers. Cette eau fait que la terre se joint plus intimément à la racine, & elle empêche sur-tout que l’action de l’air n’agisse sur la plante depuis qu’elle est hors de terre jusqu’à ce qu’elle y rentre ; de manière que les feuilles ne sont point fanées, & conservent leur fraîcheur.

Aussi-tôt qu’on a transplanté, il faut arroser près du pied. La trop grande quantité d’eau serre la terre, & détruit presque tout le bénéfice du labour. Il vaut mieux répéter plusieurs fois la même opération.

Des soins. Sarcler & arroser à propos, sont les seuls que la carotte exige. On peut la laisser l’hiver suivant en pleine terre, si, selon le climat, on a soin de couvrir le sol avec des feuilles, de la paille, &c. mais éviter de lui occasionner trop d’humidité, qui la feroit périr. Ceux qui sont dans le cas de craindre les rigueurs de l’hiver, feront bien d’enlever les plantes de terre avant les fortes gelées, de les porter sous quelque abri, ou dans l’endroit que les maraîchers nomment jardin d’hiver, qui est une simple chambre au rez-de-chaussée, & où il ne doit point geler. Là, après avoir coupé la fane, on disposera les carottes les unes contre les autres sans les enterrer. C’est alors le cas de séparer les pieds les plus petits & les plus sains pour les replanter après l’hiver à douze pouces de distance les uns des autres dans un terrain bien préparé, pour se procurer une récolte de bonnes graines.

Dans les provinces méridionales, il est inutile d’arracher les plantes avant l’hiver ; de petits soins pendant la courte durée du froid leur suffisent.

Du tems de récolter la semence & de son choix. À la fin d’Avril, en Mai ou en Juin, suivant le climat, du milieu des feuilles s’élève une tige, & cette tige porte des fleurs disposées en ombelle. Aux fleurs succèdent les semences, & ces semences sont ordinairement mûres en Août. Celui qui sera curieux de se procurer d’excellente graine, cueillera seulement celles de l’ombelle principale, qui occupe le sommet de la tige, & abandonnera toutes les autres. Sur cette ombelle principale, il choisira, de préférence, les graines de la circonférence, parce qu’elles sont mieux nourries que celles du centre. Aussi-tôt après le choix, la plante sera arrachée, la bonne graine exposée pendant quelques jours au soleil, & ensuite tenue dans un lieu fort sec.

On peut en semer tout de suite, pour avoir des racines bonnes à manger au printems suivant, lorsque celles qui avoient été semées au mois de Mars précédent seront épuisées.

Le ver du hanneton est l’ennemi le plus dangereux de la carotte ; il la cerne tout autour & cause sa ruine. La courtillière ou taupe-grillon, est moins dangereuse lorsque la racine a acquis une certaine consistance ; mais lorsqu’elle est encore mince, la fatale scie dont chacune des deux pattes de devant de cet animal est armée, la partage en deux.

II. De la carotte considérée relativement à l’agriculture économique. On doit au zèle de la société établie à Londres pour l’encouragement des arts, la culture en grand de cette plante, & elle fit publier en 1764 le mémoire de M. Robert Billing, fermier à Weasenham, dans la province de Norfolk. En 1766, M. Guerwer, pasteur de Vigneule, répéta en Suisse, & avec le plus grand succès, les expériences de M. Billing. Depuis cette époque, la carotte fournit une culture réglée en plusieurs endroits. Elle a l’avantage, ainsi que toutes les plantes dont la racine pivote, de ne point épuiser la superficie du terrain, & par conséquent de ne point nuire au blé, aux grains qui seront semés après avoir enlevé les carottes. C’est une vérité à laquelle on ne fait point assez attention, & qui cependant doit être la base de toute bonne agriculture. Lorsque la superficie d’un champ est épuisée par les racines des blés, il ne l’est pas dans la couche inférieure. Lorsque les trèfles ou les luzernes ont appauvri la couche inférieure, la supérieure ne l’est pas du tout ; ce qui provient de la différence de profondeur sur laquelle les racines travaillent. C’est par ce moyen simple, & par plusieurs autres semblables, qu’on peut chaque année obtenir une récolte sur le même champ. (Voyez le mot Alterner) Voici comment M. Billing s’explique dans son mémoire.

« Ce fut en 1763 que j’ensemençai de carottes trente arpens & demi. Tout ce terrain étoit partagé en trois portions : la première pièce de treize arpens, avoit porté en 1762, du froment ; la seconde, d’un demi arpent seulement, avoit porté du trèfle, & la troisième, de dix-sept arpens, avoit porté cette année des raves. Celle de treize arpens est une terre froide, tenace & mauvaise, qui repose sur une espèce d’argile ; la dernière pause est une terre mêlée, sur un fond de terre grasse & humide. Les dix-sept arpens peuvent être divisés en deux parties, l’une de quatorze & l’autre de trois. L’une & l’autre forment une terre légère & aride que j’avois tout fraîchement amendée avec la marne. La première est un excellent sol bien tempéré, & qui porte sur un fond de marne ; l’autre est un sable noir & stérile, qui porte sur un fond de molasse imparfaite.

» Je labourai mon champ de froment & de trèfle dès le commencement de Novembre ; car une chose dont je suis convaincu par toutes les observations que j’ai faites depuis que j’ai entrepris cette culture, est que si on sème les carottes sur un champ de trèfle ou de froment, & que les anglois nomment reyngras, la terre ne peut jamais être labourée d’assez bonne heure, afin que le froid & la neige puissent la diviser & la rendre propre à recevoir une si petite graine. Plus la terre est dure & tenace, plus cette attention devient nécessaire. Pour ce qui est du champ qui n’avoit porté que des raves, je le laissai reposer jusque vers la fin de Janvier ; je pensois qu’il seroit assez tôt de le labourer alors, la terre ayant été entièrement nettoyée de toutes les mauvaises herbes par la culture & les labours qu’elle avoit reçus avec la herse, pendant l’été précédent.

» De treize arpens de champ de froment, six avoient été travaillés comme si le champ devoit être ensemencé de nouveau de froment, & non pas de carottes. Sur quatre & demi, je ne mis aucun engrais, & deux arpens & demi furent fumés simplement comme pour porter des carottes. Le champ de trèfle fut travaillé de même ; & des dix-sept arpens où j’avois recueilli des raves en 1762, une partie avoit servi de bergerie, & toute la récolte de raves y avoit été consommée par les brebis & le menu bétail.

» Je trouve que quatre livres de graines suffisent pour ensemencer un arpent ; il faut, avant de la semer, avoir l’attention de la passer par un tamis fin, & de la frotter entre les mains pour la dépouiller de tout ce qui est inutile.

» Il se passe ordinairement trois semaines & quelquefois davantage, avant que les jeunes plantes paroissent, & c’est-là le principal avantage, sans parler de la différence qu’il y a dans la dépense que les raves occasionnent en comparaison de celle que les carottes exigent. » (Voyez au mot Rave les avantages qui résultent lorsqu’on alterne avec ce légume.) « Les carottes que j’avois semées en Avril sur le champ de trèfle, furent les premières en état d’être sarclées, quoique semées les dernières. J’avois donné trois labours aux champs de froment & de trèfle, tandis que je n’en avois donné que deux au champ de raves ; le premier fort léger, & le second aussi profond que la nature du terroir pouvoir le permettre. Après ce labourage, je semai les carottes.

» Il est nécessaire de sarcler les jeunes carottes, & ce sarclage ne les fait point souffrir. Quoiqu’elles se trouvent en peu de tems couvertes de méchantes herbes avant d’être sarclées, & qu’elles soient couvertes de terre après cette opération, il ne paroît cependant pas qu’elles en reçoivent aucun dommage après qu’elles ont été nettoyées de nouveau.

» Notre sarcloir a six pouces de longueur ; & pourvu que les mauvaises herbes n’y soient pas à l’excès, il n’en coûte guère plus de six livres par arpent pour les faire sarcler la première fois. Si, par hasard, il survient beaucoup de pluie, & que la terre soit humide avant d’avoir été ensemencée, ou qu’il se passe un long intervalle entre le tems de semer & celui de sarcler, ou si par toutes ces raisons prises ensemble, la terre se trouve couverte de méchantes herbes, il en coûtera depuis sept jusqu’à neuf livrés par arpent. Dix ou quinze jours après avoir fait sarcler mes carottes, je fais passer la herse sur le semis, tant pour déplacer les mauvaises herbes que pour les empêcher de recroître, accident qui arriveroit vraisemblablement sans cela, sur-tout si le tems continuoit à être pluvieux. Bien loin que la herse endommage les jeunes plantes, elle leur fait beaucoup de bien, parce qu’elle leur procure de la terre fraîche, en même-tems qu’elle extermine les mauvaises herbes.

» Trois semaines après les avoir hersées, au cas que le champ ne soit pas bien net, qu’il y ait encore de mauvaises herbes je sarcle mes carottes une seconde fois, travail qui coûte environ trois livres & un peu plus, suivant que le champ est plus ou moins rempli de mauvaises herbes. Si, après cela, il en reste, ce qui peut aisément arriver si pendant le second sarclage il pleut souvent, je fais passer par-dessus une seconde fois la herse ; cependant j’ai remarqué plus d’une fois que lorsque le tems a été favorable, & que les ouvriers ont fait leur devoir, les carottes seulement sarclées & hersées une fois, ont été aussi nettes que celles que j’ai fait sarcler deux fois & herser à plusieurs reprises.

» Je dois actuellement donner le détail des succès obtenus en 1763, sur les différentes parties du terrain dont je viens de parler. Les carottes qui réussirent le mieux furent celles du champ de deux arpens & demi, qui avoient porté l’année précédente du froment ». Il est aisé de concevoir d’où provient la différence qui frappa M. Billing. Le froment n’avoit appauvri les sucs de la superficie du sol qu’à quelques pouces de profondeur, & la carotte, en pivotant, a profité de ceux de la couche inférieure, tandis que les raves & le trèfle avoient appauvri cette couche inférieure.

» Les carottes (continue M. Billing) tirées du champ de froment, avoient deux pieds de longueur, & depuis douze jusqu’à quatorze pouces de circonférence à la partie supérieure ». Suivant son calcul, il a recueilli sur les deux arpens & demi, vingt-deux à vingt-quatre chars par arpent, & en tout cinquante-cinq ou cinquante-six chars. Le demi-arpent semé auparavant en trèfle, produisit environ douze chars. Les six arpens & demi, fumés comme si on avoit voulu semer du froment, rendirent dix-huit à vingt-quatre chars par arpent. Enfin les quatre arpens non-fumés produisirent depuis douze jusqu’à quatorze chars par arpent.

» Je n’avois fait qu’une chétive récolte de raves dans l’année précédente, sur le champ de dix-sept arpens ; cependant chacun de ces arpens produisit seize à dix-huit chars. Je parle de quatorze arpens ; car les autres trois arpens ne donnèrent qu’une pauvre récolte : en sorte que je calcule avoir recueilli sur les dix-sept arpens, qui avoient porté auparavant des raves, environ deux cens soixante-dix chars de carottes, ce qui, joint aux premiers, forme un produit de cinq cens dix chars : or, je porte la valeur du produit total des carottes à près de mille chars de raves, ou à trois cens chars de foin, & c’est d’après l’expérience que je parle.

» J’ai trouvé que la meilleure méthode de tirer les carottes de terre, étoit avec une fourche à quatre branches. Un homme ouvre, avec cet instrument, la terre à la profondeur de six ou huit pouces sans endommager les carottes ; un petit garçon le suit, les ramasse & les met en tas.

» Je remarquai que toute espèce de bestiaux mangeoient les choux avec autant d’avidité que les raves, & que s’étant accoutumés insensiblement à manger les carottes, ils commençoient à les préférer aux choux. Je conduisis d’abord les choux & les carottes, & ensuite les carottes & les raves du champ où ils avoient crû, dans un enclos ; & là, sans autre préparation que d’en secouer un peu la terre, je les dispersai sur le sol, afin que le bétail pût manger le tout ensemble.

» Le premier troupeau nourri de cette façon, étoit de douze bœufs & de quarante moutons qui n’avoient pas encore deux ans, une vache & une génisse de trois ans ; enfin, j’y ajoutai dix-sept bœufs venus d’Écosse.

» Je dois observer ici, qu’après avoir consommé ma provision de choux, j’employai pendant quelques jours une charge de raves, ce qui, avec trois charges de carottes, suffisoit pour nourrir tout ce bétail. De-là, je pouvois conclure avec raison, qu’une charge de carottes équivaut, à peu de chose près, à deux charges de raves, & aucun fourrage n’engraisse autant le bétail que les carottes. Cette nourriture leur répugne un peu dans le commencement ; mais dès qu’ils y sont accoutumés, ils la préfèrent à toute autre.

» La grande quantité de carottes que j’avois cultivées, me fournit encore l’occasion d’essayer quel avantage on en retireroit si on les donnoit à manger aux vaches, brebis, chevaux & cochons, que l’on garde dans les écuries.

» Ce fut au mois d’Avril que je trouvai à propos d’économiser un peu le produit des carottes de neuf ou dix arpens, & de n’employer que ce qu’il falloit absolument pour achever d’engraisser mes bœufs, & je venois de finir ma provision de raves. Le bétail que j’avois alors se montoit à trente-cinq vaches & à un troupeau de quatre cens vingt brebis.

» Ce fut alors que je tâchai de trouver un moyen de tirer mes carottes de la terre avec moins d’embarras & plus de vîtesse que je ne faisois auparavant : je me déterminai à me servir de la charrue à petit soc. Comme elle va doucement, comme le soc ouvre la terre, il y a peu de racines endommagées. Le versoir fait sortir de la terre la plupart des carottes, & la herse finit par les enlever. Il est impossible qu’il ne reste pas toujours quelques carottes enfouies dans la terre, mais comme aussi-tôt après que cette récolte est levée, il faut labourer le champ & le herser, alors ce qui reste est ramené sur la terre, & on y conduit le bétail qui n’en laisse aucune. De cette manière, rien n’est perdu.

» L’expérience m’a prouvé que les vaches donnent beaucoup plus de lait, un beurre de meilleure qualité, & qu’elles, ainsi que les brebis, se portent beaucoup mieux. Cet avantage est encore manifeste sur les agneaux qui naissent dans cette saison.

» En Novembre 1763, je commençai à nourrir avec des carottes, seize chevaux qui faisoient tous mes ouvrages de la campagne. Je ne leur donnai ni foin, ni graine, mais quelque peu de paille & des pois. Ils furent ainsi nourris jusqu’au mois d’Avril. Comme ils travailloient beaucoup, ils eurent à cette époque un peu d’avoine, & les carottes ont été leur principale nourriture jusqu’à la fin de Mai, qu’ils furent mis au vert. Cependant, mes chevaux ne se portèrent jamais mieux, & ne firent jamais mieux leur ouvrage.

» Je donnai à ces seize chevaux deux charges de carottes par semaine ; & suivant mon calcul, ces deux charges m’épargnoient pour le moins un char de foin. Dans le commencement, je faisois couper la tête & la queue de ces carottes avant de les donner aux chevaux, & ces rebuts servoient à la nourriture des cochons. Je m’apperçus bientôt que les chevaux mangeoient avec autant de plaisir les deux extrémités que le corps de la racine. Le cochon mange avec avidité cette plante, & elle l’engraisse beaucoup.

» Il en coûte plus pour mettre un champ en carottes qu’en raves, parce qu’il exige des labours plus profonds & plus de sarclage ; mais le bénéfice est de beaucoup plus considérable. Les raves sont très-sujettes à manquer, & souvent elles pourrissent au premier printems. La durée de la carotte est plus assurée, plus longue, objet très-précieux dans cette saison où les fourrages sont épuisés ».

Nous devons faire des vœux pour que la culture des carottes, faite en grand, s’établisse en France. Les malheureux cultivateurs y trouveront ua légume très-sain, & les animaux une excellente nourriture. Un autre avantage qui mérite la plus grande attention, c’est que le champ qui donnera cette récolte, en fournira une, l’année suivante, supérieure en froment.

III. Ses propriétés médicinales. La racine est regardée comme apéritive, carminative, diurétique. La semence est une des quatre semences chaudes mineures. Pour l’homme, la dose des semences est depuis demi-drachme jusqu’à demi-once en macération au bain-marie dans cinq onces d’eau ; & pour l’animal, à la dose de demi-once macérée dans du vin blanc.