Cours d’agriculture (Rozier)/ESPÈCE

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Hôtel Serpente (Tome quatrièmep. 332-343).


ESPÈCE. Ce mot indique les différences secondaires qui font distinguer un fruit, une fleur, une plante, d’un ou de plusieurs autres Individus du même genre. Plus de cinquante mille individus de plantes sont connus, en comptant les variétés avec les espèces. Afin d’en se connoître un ou plusieurs au milieu de cette multitude, il a fallu établir des méthodes générales, ou des systêmes pour les classer, & en partant des grandes divisions, on parvient successivement à l’individu que l’on désire connoître. Sur ce plan est fondée l’étude de la Botanique.(Voyez ce mot) Chaque auteur, après avoir fait ses grandes divisions, ou après avoir établi les familles sur un caractère essentiel quelconque, les a divisées en genre, & les genres ont renfermé les espèces. Par ce moyen, on peut comparer l’ensemble des plantes à celui d’une armée. Les régimens représentent les classes, ou ordres, ou familles ; la compagnie, les genres, & chaque individu qui compose la compagnie, est l’espèce. D’après ces divisions, un général peut savoir le nom du dernier des soldats, & le connoître personnellement ; de même le botaniste peut, par le secours des méthodes ou classes, (voyez ce mot) soit naturelles, soit artificielles, distinguer, au milieu de la multitude des plantes, l’indidividu qui se présente à sa vue, & reconnoître les caractères constitutifs de son espèce, qui lui impriment des signes à lui seul appartenans.

J’ai que le caractère ou les caractères des espèces, portoient sur des différences secondaires ; ils sont pris de la forme du fruit, des feuilles, de la tige, des racines, &c. & non sur les parties constituantes de la fleur ou du fruit : les mauves, par exemple, déterminent un genre, & ce genre est composé d’un grand nombre d’espèces. On reconnoît dans tout l’ensemble une similitude, une figure propre & commune à toutes les espèces qui constituent ce genre ; mais chaque espèce a un caractère qui la spécifie & la distingue de toutes les autres ; certainement la mauve qui croît dans les champs, le long des chemins, est bien différente de l’espèce cultivée dans nos jardins, & cependant toutes les deux sont de véritables mauves ; il en est ainsi de la mauve frisée, de la mauve en arbre, &c..

La culture fait beaucoup varier les espèces ; alors, pour parler le langage des botanistes, elle produit des variétés ; par exemple, des mauves à fleurs doubles, à fleurs jaunes, rouges, blanches, panachées. Ce que je dis des plantes, s’applique également aux arbres, aux fruits, qui acquièrent plus de perfection, plus de grosseur ; &c. dès-lors que cet état de perfection se soutient, soit en multipliant les sujets par les semis ou par la greffe, il convient d’appeler ces espèces perfectionnées, des espèces jardinières trop négligées, & trop méprisées par les botanistes. Ils ne comptent qu’une espèce de pommier proprement dite, de poirier, de prunier, de cerisier, abricotier, de pêcher, &c. &c. & d’un seul coup de plume, ils renvoient ces espèces dans le rang des variétés, de manière qu’à leurs yeux les pommiers de calville & de reinette &c. ne méritent pas plus d’égards que les pommiers à cidre, ou même le pommier sauvage. Ce dernier, il est vrai, est plus près de la nature sauvage, & l’autre de la nature civilisée. Mais, celui qui savourera une poire, une pêche délicieuse, ou qui goûtera la pomme des buissons, conviendra sans misanthropie, qu’au moral comme au physique la civilisation est excellente. Laissons les vaines disputes aux sciences spéculatives, & reconnoissons trois qualités d’espèces, les naturelles, les jardinières & les hybrides. Voyons ensuite comment on parvient à perfectionner les premières, comment les secondes dégénèrent, peuvent enfin retourner au point d’où elles sont parties.

Section première.

Des Espèces.

I. Des espèces naturelles. Je qualifie de ce nom toute plante, tout arbre qui croît par les seuls soins de la nature, donne des fleurs, des fruits ou graines qui, semées sans le secours de l’homme, produisent des individus semblables à ceux qui leur ont donné l’existence, & sans dégénération.

L’homme a trouvé, au milieu de cette prodigieuse quantité de plantes, des espèces dont il a tiré sa subsistance, ou qu’il a su approprier à ses autres besoins ; dès-lors devenues précieuses pour lui, il les a cultivées, leur a fait abandonner leur première habitation, les a transplantées dans un sol plus riche & mieux préparé ; enfin, ces espèces, à force d’être semées & soignées, ont donné des plantes plus nourries & mieux conditionnées ; leurs sucs se sont épurés, elles ont conservé simplement le type de leur premier état ; enfin, elles ont été perfectionnées dans toutes leurs parties, & ont produit les espèces que je nomme jardinières.

II. Des espèces Jardinières. Je comprends sous cette dénomination les espèces de plantes & d’arbres, perfectionnées par la main de l’homme ou par un luxe de la nature, & qui, par les semis, les marcottes, les boutures, la greffe se conservent dans leur état de perfection.

Cueillez au milieu des champs de la graine, par exemple, d’un coquelicot ou petit pavot rouge, celle d’un pied d’alouette sauvage, &c. ; semez ces graines dans une excellente terre de jardin chargée d’engrais, arrosée suivant les besoins ; les plantes y acquerront une grandeur, & une vie double ou triple de la première : cueillez de nouveau leurs graines, resemez-les dans une terre encore meilleure, s’il est possible, les plantes en seront plus vigoureuses, les fleurs plus grandes ; enfin, de semis en semis perfectionnés, vous parviendrez, à faire doubler les fleurs ; &c. ces plantes sortent dès-lors de la classe des espèces naturelles, mais elles ne constituent pas des espèces jardinières, proprement dites, puisque de semis en semis en terre plus mauvaise, sans engrais, sans arrosemens, elles dégénèrent insensiblement, & sont à la fin à leur premier état de simplicité, de petitesse & de maigreur.

Je crois qu’on devroit diviser en deux ordres les espèces jardinières. Le premier comprendroit les espèces perfectionnées par les simples mains de la nature, & le second, par celles des hommes.

Sur les lisières des bois, des champs, on trouve, par exemple, des merisiers dont le fruit est plus gros que celui de la merise ordinaire, & souvent tous les deux à côté l’un de l’autre. Dans ce cas, les circonstances sont parfaitement égales : pourquoi donc cette différence dans la grosseur de la fleur, du fruit, la grandeur de la feuille ? &c. À quoi est due cette perfection d’un individu sur plusieurs centaines ? Je l’ignore. Sans doute ces premières espèces perfectionnées par la nature ont frappé la vue des hommes, ils les ont choisies par préférence, en ont semé les graines d’où sont provenues les espèces vraiment jardinières, qui ont eu besoin de secours pour se maintenir telles. Si, par exemple, on sème des pépins de pomme d’api, qui certainement est une espèce jardinière du second ordre, on aura dans la suite un sauvageon, dont la pomme sera plus grosse que l’espèce jardinière ; si on sème un noyau de reine-claude, le fruit de l’arbre qui en proviendra, sera plus petit & conservera le goût de reine-claude. Cette singularité seroit inexplicable, si on ne remarquoit que la pomme sauvage est naturellement plus grosse que l’api, & que le cultivateur ayant dans le principe trouvé un pommier dont le fruit étoit très-petit, bien coloré, agréable au goût, l’a perpétué par la greffe ; tandis que le type ou fruit premier des prunes est naturellement plus petit que celui des espèces jardinières ; mais si on sème par exemple un noyau de l’abricot d’Angoumois, & je crois toute espèce d’abricots à fruits doux, on aura des arbres dont le fruit ne dégénérera point, parce que ces fruits tiennent de l’espèce jardinière du premier ordre ; on aura une autre preuve analogue, dans le bezi-de-Montigny, que M. Trudaine le père trouva au milieu de ses bois, & qui diffère de tous les autres bezy. Voilà donc des espèces du premier ordre perfectionnées par les simples mains de la nature.

Une autre singularité du second ordre de l’espèce jardinière, consiste dans l’étonnante variété du produit des semis faits avec soin ; les fleurs des parterres en offrent des exemples frappans, & si les pépiniéristes ne se pressoient pas de greffer les jeunes sujets, s’ils attendoient qu’ils eussent donné des fruits, chaque année seroit marquée par l’acquisition de nouvelles espèces jardinières du second ordre. Ce qui constitue donc les espèces jardinières du premier ordre, est de se reproduire par les semis dans le même état de perfection, & les espèces du second ordre, de dégénérer par les semis ; la greffe, les marcottes, les boutures sont seules capables de les entretenir dans l’état de bonté & de beauté auquel elles sont parvenues.

III. Des espèces hybrides, ou du troisième moyen employé par la nature à la multiplication des espèces. Je qualifie de ce nom les espèces formées par la fécondation d’une fleur par les étamines d’une autre fleur d’une espèce jardinière différente, mais analogue ; par exemple, d’une fleur de pêcher & d’un abricotier : tel est à mon avis le principe de l’abricot-pêche, de l’abricot-alberge, &c. On peut encore appeler ces espèces adultérines ; mais il est inutile de multiplier les dénominations ; (Voyez Tome I, page 195, au mot Abricot, la manière de faire naître ces espèces hybrides.)

Il est constant qu’il s’en forme tous les jours, mais on y fait peu d’attention. Il faudroit suivre toutes les fleurs d’une branche, par exemple, jusqu’à leur métamorphose en fruit, & examiner si ces fruits n’ont aucune différence sensible, soit dans le goût, soit dans la forme avec ceux du reste de l’arbre. Si le semis conserve le même état sans dégénérer, alors ce sera une espèce jardinière & naturelle du premier ordre ; l’abricot-pêche en est un exemple : si au contraire, l’arbre ou la plante dégénère par le semis, ce sera une espèce hybride & jardinière du second ordre.

L’expérience de l’hybridicité a été tentée plusieurs fois ; elle a réussi à quelques amateurs, & manqué complètement entre les mains du très-grand nombre, d’où ceux-ci ont conclu son impossibilité, & ont tenté d’établir que dans les plantes l’hybridicité représentoit les monstres que l’on rencontre parmi les hommes ; monstres par excès ou par défauts. Certainement, lorsque j’étudie l’abricot-pêche, je ne vois aucun caractère de l’une ou de l’autre monstruosité ; au contraire, j’y remarque une perfection frappante ; il en est ainsi de toutes, les plantes que le chevalier von Linné a désignées sous la dénomination, d’hybrides ; elles conservent leur hybridicité par les semis dans la partie la plus essentielle de leur être, c’est-à-dire, la fleur & le fruit. Il n’y a donc point de monstruosité, ce sont de véritables espèces & bien déterminées du premier ordre des jardinières ou du second, si elles dégénèrent : voici un exemple bien décisif.

Le drouiller ou cratægus aria, Lin. ou alizier, (voyez ce mot) avec le cormier ou sorbier sauvage, ont produit une espèce vraiment distincte, & qui tient de tous les deux. M. von Linné l’a trouvée dans le Gothland, & il l’a nommée sorbus hybrida ou sorbier hybride. Cette partie du Nord ne possède pas exclusivement cette plante singulière ; on la trouve aujourd’hui, & depuis peu d’années, dans les montagnes de Neufchâtel en Suisse ; les anciens botanistes du pays n’en avoient aucune connoissance.

J’ai sous les yeux les manuscrits d’un homme bien digne de foi, & qui par modestie ne veut pas être cité, dans lesquels il m’assure en avoir rencontré deux pieds parmi les espèces déjà citées, sur une montagne éloignée de plus de dix lieues de tout jardin de curieux, d’amateur ; le même phénomène s’est donc manifesté dans des pays bien éloignés. Les semences de cette espèce hybride confiées à la terre, ont produit chez l’auteur de ces manuscrits des sorbiers hybrides, & M. de Janssen l’a assuré que de semblables graines ont donné au jardin du Roi, à Paris, des sorbiers hybrides & des sorbiers ordinaires ; mais, comme dans les jardins de M. de Janssen, il y a beaucoup de sorbiers communs, mêlés aux hybrides, ne peut-il pas se faire que ceux-là aient fécondé à leur tour quelques fleurs des hybrides, & ayent rendu leurs semences, celles des sorbiers ordinaires ? L’opinion de M. von Linné est d’un grand poids. Ce célèbre botaniste qui a si fort resserré le nombre des espèces, n’auroit pas établi celle du sorbier hybride, s’il ne s’étoit auparavant assuré de sa propagation constante & uniforme. (Voyez le mot Hybride)

Section II.

Du Perfectionnement des Espèces.

Il se forme tous les jours des espèces nouvelles ; on vient d’en donner plusieurs exemples, & les jardinières du second ordre augmenteroient de beaucoup, si le nombre des amateurs étoit plus multiplié. Pourquoi les catalogues des fleuristes renferment-ils aujourd’hui un si grand nombre d’espèces de renoncules, d’hyacintes, de tulipes, d’anémones, &c. qui se perpétuent ou par griffes ou par cayeux ? C’est que l’amour des fleurs dégénère en passion ; l’enthousiasme soutient l’espérance, entraîne vers le travail ; enfin, entretient la patience même par l’envie de jouir. Les pépinières, au contraire, sont livrées à des hommes dont la subsistance dépend de leur travail ; ils n’ont ni le temps ni les moyens de faire des expériences, ni d’observer. Sur cinq cens pépiniéristes habitans la province, on n’en trouvera peut-être pas un seul en état de raisonner son métier, ni qui puisse avoir une idée autre que celles dictées par la routine de son père. Dans les environs de la capitale même, le nombre des observateurs est fort circonscrit, & si jamais il se fait une révolution dans ce genre, on la devra, en France, aux travaux de M. Duhamel, & en Angleterre, à ceux de M. Bradcez, qui, je crois, ont les premiers porté le flambeau de l’observation sur les arbres de toutes espèces. Si j’étois moins âgé, je reprendrois sous œuvre toutes les expériences indiquées par ces deux hommes célèbres ; & je les varierais de manière que, vraisemblablement, j’obtiendrais des résultats, & peut-être augmenterais-je de quelques points nos connoissances en ce genre. J’aime à croire qu’il excite beaucoup d’amateurs, dont il faut seulement diriger leur travail, afin de les mettre sur la voie ; & si je réussis à leur inspirer ce goût, ma récompense la plus flatteuse fera dans leurs succès.

Il y a deux ordres de perfectionnement ; le premier consiste dans les semis, & le second dans la greffe : les marcottes & les boutures perpétuent l’espèce & ne la perfectionnent pas. Au contraire, à force de multiplier les boutures, toujours de la même filiation, elles dégénèrent.

I. Des semis. Je dirais au fleuriste, parcourez les bois de nos provinces septentrionales, & vous y trouverez le type de ces belles jacintes ou hyacinthes : une petite tige s’élève, soutient une fleur chétive, de couleur bleue, tirant sur le violet, sans nuances, sans décoration secondaire. Eh bien, c’est de cette plante sur laquelle on marche avec indifférence, que sont provenues ces jacintes, dont souvent le prix d’un seul oignon monte à plus de 3000 liv. ! Je lui demanderais encore s’il connoît le type premier de ses renoncules, de les œillets ? La renoncule des marais ne le seroit-elle pas ? Croiroit-on que ce petit œillet rouge qui végète çà & là sur nos rochers, soit le père de ceux dont le diamètre de la fleur est aujourd’hui de quatre à six pouces. Les semis ont produit ces miracles ; ils ont donné, il y a environ vingt-cinq à trente ans, le petit œillet grenadin à fond rouge, panaché de rouge-brun foncé, qu’on a appelé médée ; enfin, les semis de sa graine ont produit presque tous les œillets à trois ou à quatre couleurs, que nous connoissons sous la dénomination de bizarres, ou sous telle autre, car on les multiplie à l’infini. Ce que je dis du perfectionnement de ces plantes, s’applique à toutes autres cultivées dans les jardins, & il est très-possible qu’avec des soins continuels, les fleurs les plus simples de nos champs servent un jour à l’embellissement des parterres & s’y perpétuent. Semez donc, semez comme il convient, & ne vous rebutez jamais.

Je dirois aux amateurs des arbres : Votre jouissance sera plus tardive ; elle exige plus de patience & plus de travail : persévérez, la douce espérance soutiendra votre entreprise, le succès la couronnera, & vous viendrez à bout de naturaliser dans votre patrie des arbres précieux. Un particulier du Lyonnois a semé des pépins de raisin, (je ne sais de quelle espèce ) il en a formé une vigne, & le vin qui en provient n’est pas sujet à pousser comme celui de la vigne précédente.

Le climat, la Situation sont des objets à considérer. Je ne doute point que si on eût apporté de Chine en France, par exemple, des plants de mûriers, leur multiplication auroit été peut-être impossible ; (Voyez ce mot) mais, comme on l’a semé en premier lieu dans les pays chauds de l’Europe, peu à peu il s’y est acclimaté ; enfin, on fait aujourd’hui une grande quantité de soie dans la Prusse : c’est ainsi, que cet arbre a gagné de proche en proche au moyen des semis ; c’est ainsi qu’on a naturalisé l’arbre appelé tulipier, & qu’on l’a accoutumé à passer l’hiver en pleine terre, même dans les environs de Paris. Il ne faut jamais contraindre la nature, mais la plier doucement à se prêter à nos besoins ou à nos fantaisies ; car elle ne fait point de sauts. Si vous avez à semer, par exemple, un arbre un peu aquatique, choisissez un sol un peu analogue ; lorsque la graine aura levé, transportez-la avec la terre qui l’avoisine, & sans déranger l’ordre de sa radicule, dans un autre sol un peu plus sec ; lorsqu’elle aura poussé les premières racines, répétez la même opération avec les mêmes soins, répétez-la encore l’année suivante, & peu à peu vous l’accoutumerez à végéter dans un sol naturellement plus sec. Pendant cet espace de temps, l’arbre aura pris une nouvelle manière d’être, parce que son éducation a commencé dès sa plus tendre enfance & a été soutenue. Si vous avez plusieurs sujets, semez en même temps, chaque année transplantez-en un ou plusieurs dans des endroits de plus en plus secs ; cependant il y aura un terme où ils périront, parce qu’il ne subsistera plus aucune analogie entre les deux extrêmes ; mais au moins, vous aurez gagné tous les termes moyens.

Lorsque ces arbres donneront des fleurs, des graines, partez du degré auquel chaque arbre est parvenu, semez dans le même sol, & remontez toujours comme dans l’expérience précédente. Enfin, pour conserver les individus, multipliez-les par les marcottes, les boutures, la greffe, &c. mais toujours dans un sol semblable à celui sur lequel ils végètent. C’est ainsi que petit à petit on réussit, par l’éducation, à naturaliser des arbres, sur un sol différent de celui qu’ils habitoient autrefois.

Ce que l’on dit du sol, s’applique également au climat, sur-tout pour les arbres. Je ne crois pas qu’il en soit ainsi relativement aux plantes vivaces, mais herbacées. Par exemple, la capucine est vivace au Pérou ; la grande espèce de tabac l’est en Amérique, &c ; mais comme le tissu de leur charpente est trop aqueux & pas assez solide, les gelées de l’Europe les font périr. Cependant, peut-être à force de soins & de semis parviendroit-on à leur faire passer l’hiver sans danger, en les acclimatant de proche en proche comme il a été dit ci-dessus.

L’arbre du nord s’acclimate plus facilement au midi, que ceux du midi transportés subitement dans le nord. Le pommier de Sibérie, par exemple, dont les Russes appellent le fruit pomme de glace, réussit à Paris. Son fruit est transparent & de couleur de cire, & je crois que c’est le même que nous nommons, dans nos provinces méridionales, pomme gelée ; il y subsiste de temps immémorial. Si le fait est vrai, comme je le crois[1], je suis convaincu que si du Las-Languedoc on transportoit ce pommier, même avec les plus grands soins en Sibérie, il y périroit, parce que la transition seroit trop subite, quoique pourtant ce soit la même espèce d’arbre. C’est aussi la raison pour laquelle les pays qui approchent du pôle, n’ont presqu’aucun des pommiers cultivés dans nos jardins. Ils auront beau faire venir de France des pieds de nos diverses espèces, ils n’y réussiront pas : les semis au contraire commenceront par acclimater les individus ; ces individus, originaires de la calville, de la reinette, &c. donneront un fruit inférieur en qualité, mais il participera & du sauvageon & de la reinette, ou de la calville ; enfin, en se procurant de bonnes greffes, elles réussiront, & l’espèce sera naturalisée. On dira, il seroit bien plus court de greffer tout de suite sur le pommier de Sibérie, cela est vrai ; mais l’analogie entre le pommier de Sibérie & la greffe seroit nulle ou presque nulle, non par la qualité de l’arbre, puisque c’est un pommier, mais par rapport à sa constitution locale. Si je cite cet exemple, c’est pour offrir un exemple des extrêmes, puisqu’il resteroit à savoir si les quinze jours ou les trois mois de chaleur dans ces pays du nord, suffiroient à la maturité du fruit de la reinette, de la calville, &c.

L’effet du changement de climat, du nord au midi, est presque toujours avantageux. Quelle énorme différence ne se trouve-t-il pas entre les plants de vigne de Bourgogne, & ceux, du Cap de Bonne-Espérance ? cependant ce sont les mêmes. Reconnoîtroit-on, dans les vignes de Pierre-Simon de Guadalcanar en Espagne, les plants des vignes qui y ont été apportés ? mille exemples viennent à l’appui des heureux changemens produits par la différence de climat & sur-tout du nord au midi.

Soit relativement au sol, soit relativement aux climats, si vos semis ou vos transplantations ont donné ou assuré de bonnes espèces, commencez par les multiplier de bouture ou de marcotte, ou par la greffe, & ne vous lassez pas de greffer franc sur franc. (Voyez ce mot) Il n’en est pas tout-à-fait ainsi des individus herbacés. Les melons, les citrouilles vont servir d’exemple. Supposons qu’un curieux ait trouvé une nouvelle espèce jardinière ou hybride, s’il la lève de couche & la plante parmi des melons &c. d’espèce différente, il est très-probable qu’elle s’abâtardira, parce que les fleurs mâles du melon étant séparées sur le même pied des fleurs femelles, il faut que leur poussière fécondante vienne donner la vie aux germes placés sous le pistil. Il ne sera donc pas plus difficile à cette poussière de se porter de droite à gauche sur les fleurs femelles de la plante de melon voisine, que de gauche à droite sur ses propres fleurs femelles ; alors l’espèce de ce curieux rentrera dans son premier ordre, si la plante voisine est précisément du même ordre que le sien avant son hybridicité. Il résulte de cette observation, que l’on doit planter chaque espèce de melon ou de courge, &c. dans des places très-éloignées les unes des autres ; sans cette précaution il en seroit, & il en est effectivement de ces plantes, comme du sorbier hybride du jardin de M. de Janssen.

L’expérience démontre tous les jours, que beaucoup de nos fruits à noyaux se reproduisent aussi parfaits par les semis. Dans la supposition que l’abricot par exemple, ait été apporté d’Arménie, dira-t-on qu’on ait en même temps apporté toutes les espèces que nous connoissons ? Cette supposition n’est pas admissible, puisqu’en Arménie même à peine trouve-t-on aujourd’hui le type naturel du premier abricot ; ceci s’applique également aux cerisiers. &c. C’est donc de proche en proche que ces espèces se multiplient, & des heureux hasards, plutôt que le travail de l’homme, les ont produites. Ce que le hasard fait, l’homme peut le faire, en suivant la marche physique par laquelle la nature a opéré & perfectionné les espèces. L’hybridicité est le moyen le plus prompt de perfectionner & de multiplier les espèces.

Je ne répéterai pas ce qui a été dit à ce sujet, au mot Abricot déjà cité ; j’ajouterai seulement qu’on réussira moins sur un gros arbre chargé de branches & de fleurs, que sur un jeune arbre qui donne ses premières fleurs. À l’époque de ces premiers signes de puberté, si je puis m’exprimer ainsi, la fleur est plus susceptible de recevoir des impressions étrangères, & de recevoir dans son sein un principe de fécondation différent de celui avec lequel elle étoit unie. Les fleurs des vieux arbres sont dans le même cas ; par un principe opposé, la poussière fécondante du jeune arbre est plus active que la sienne.

À quelle époque doit être faite cette fécondation adultérine ? Au moment où la fleur va s’épanouir. Si on attend que l’épanouissement soit complet, la fécondation naturelle est accomplie. Il faut donc choisir le moment où les pétales de la fleur ne sont ni ouverts ni fermés, mais prêts à s’ouvrir, les soulever doucement ; doucement couper les étamines, & saupoudrer avec la poussière des étamines d’un autre fruit, ou analogue ou congénère ; car, si la disparate est trop grande entre les espèces, il n’y aura point de fécondation ; cependant nous ignorons complètement jusqu’à quel point s’étendent les loix de la nature. On pourra répéter cette opération plusieurs fois dans le jour, & même ne pas supprimer les étamines des fleurs qu’on veut rendre adultérines. On ne sauroit trop diversifier les expériences, & en tenir un état bien circonstancié, comme il a été dit au mot Abricot.

II. De la greffe. La greffe fournit un autre moyen de perfectionner les espèces, mais elle n’en crée point de nouvelles. On aura beau appliquer greffes sur greffes, ce sera toujours le même fruit diversement modifié, & nullement changé de nature. Ce que j’ai dit des arbres, des légumes, s’applique également aux plantes graminées qui nous ont fourni une si grande quantité de blés d’espèces différentes. On conçoit assez l’analogie sans entrer dans de plus grands détails. Ceux qui s’attacheront à faire des semis de pépins, de noyaux, doivent les enterrer dans du sable aussitôt après les avoir séparés du fruit, & les tenir dans un lieu frais jusqu’au moment du semis. Il vaut encore mieux les enterrer dans le lieu destiné à la pépinière dont le terrein aura été bien préparé ; les semer ou planter par rangées, indiquer ces rangées avec de petits piquets, afin que, jusqu’au moment de leur sortie, on puisse enlever les mauvaises herbes sans les déranger, & même travailler légèrement le terrein de temps en-temps, comme si les plantes étoient déjà sorties de terre. Ces petits labours tiendront la terre meuble ; elle s’affaissera peu, & ils faciliteront la germination dans le temps. Si on suit toute autre méthode, c’est-à-dire, si on laisse sécher le pépin & le noyau sur-tout, on doit s’attendre à le voir souvent germer au commencement de la second année, & non dans la première. En outre, plusieurs espèces de graines ne lèvent qu’à la seconde, troisième, & même quatrième année.

Section III.

De la Dégénération des Espèces.

Deux objets sont à observer dans, cette section ; la dégénération proprement dite des espèces jardinières, & la transmutation des espèces naturelles ou d’autres espèces également naturelles.

I. De la dégénération des espèces jardinières. On trouve la solution du problême dans ce qui a été dit ci-dessus. La pomme de reinette a été acquise par les semis, & elle porte le nom de son auteur. Des pépins de cette pomme, ont produit un sauvageon, mais supérieur au sauvageon naturel. En auroit-il été ainsi, si M. de Reinette, après avoir multiplié cette espèce par la greffe pour en assurer la jouissance, avoit semé les pépins des premiers fruits ? N’en seroit-il pas des pépins comme des boutures, qui vont toujours en diminuant relativement à la qualité. On a transporté dans le bas-Languedoc, une assez bonne qualité de plants de raisins cultivés à Alicante, & qui donnent ce vin si connu. La première vigne plantée de ce cépage continue à avoir une supériorité bien marquée sur toutes celles formées ensuite avec les crocettes qu’elle a fournies. De manière, qu’à force de multiplier cette espèce de raisin par crocette, ce qui est une espèce de bouture, on finira par avoir une espèce peut-être détestable, au lieu d’excellente qu’elle étoit. La première cause de cette altération ne tiendroit-t-elle pas à son transport du midi au nord ? En effet, le vin des premières vignes de ces cépages dans le bas-Languedoc, a le goût & même le parfum des bons vins d’Alicante ; malgré cela, il leur est très-inférieur en qualité. La vigne aime les terreins pierreux, caillouteux, exposés à la grosse chaleur du matin & sur-tout du midi. Sans s’attacher à ces considérations, on a, dans un pays où l’on ne court qu’après la quantité, planté ces crocettes dans des plaines, dans, des terreins gras, & l’espèce est dégénérée ; le vin n’offre plus qu’un mélange de doux & d’âpre. Quelle sera donc la qualité de celui qu’on obtiendra des plants que l’on tirera de nouveau d’une telle vigne ? Les plants de vigne les plus cultivés aux environs de Paris, sont les morillons nommés pineaux en Bourgogne, & les mêmes cependant. Il n’existe aucune comparaison entre les vins de Montmorenci & ceux de Nuits, de Beaune, &c. parce que l’espèce portée du midi au nord y a dégénéré : voilà l’effet du climat, & la différence du sol a fait le reste. La même espèce de Bourgogne, portée en Languedoc, donne un vin beaucoup plus spiritueux, mais non pas aussi délicat, & si on multiplioit ce plant sans égard au sol & à l’exposition, il en seroit de celui-là comme de celui d’Alicante, qui en outre à dégénéré à force d’être multiplié par boutures. J’ai goûté à quelques lieues de Paris, du raisin d’un plant venu de Côte-Rotie, c’était en vérité un détestable raisin.

Les causes opposées à celles qui concourent au perfectionnement des espèces, concourent indispensablement à leur dégénération : du blé récolté dans un terrein maigre, & qui aura en outre souffert des rigueurs des saisons, semé sur un sol encore plus maigre, & toutes circonstances égales, doit donner un grain plus chétif, & ainsi successivement. Le même blé, le même légume, perpétuellement semés sur le même champ, dégénèrent à la longue, & l’expérience la plus constante démontre la nécessité du changement des semences d’un lieu à un autre.

II. De la transmutation des espèces naturelles en d’autres espèces naturelles. Avant d’examiner cette question qui a été souvent & longuement discutée dans les différens papiers publiés du temps que l’agriculture étoit de mode, il faut se rappeler la différence qui existe entre ce qu’on nomme espèce naturelle, & ce que j’appelle espèce jardinière du premier ou de second ordre ; alors la question fera bientôt décidée : faute de s’entendre elle est presque restée indécise. Est-il possible que le froment se métamorphose, par exemple, en avoine ? Je réponds décidément non. On ne connoît pas le vrai type du premier, & il est sans doute lui-même ce type par excellence. Voyez ce qui est dit au mot Blé. Admettons-le donc pour une espèce naturelle qui a fourni, par la culture, une prodigieuse quantité d’espèces jardinières : l’avoine est encore une espèce naturelle qui croît spontanément, au rapport d’Anson, dans l’île d’Ivan Fernandès, près du Chili. À quelle époque les hommes ont-ils commencé à cultiver ces deux espèces de graminées ? on l’ignore, & quand on le sauroit, la question resteroit la même. L’éternel a imprimé une loi physique à chaque être, dont il ne peut complètement s’écarter, & pour qu’il s’en écarte jusqu’à un certain point, il faut de toute nécessité qu’il y ait une analogie entre lui & l’être dans lequel il se naturalise, ou s’adultérine ou s’hybride. Certainement on ne trouvera ni ne démontrera jamais aucun caractère rigoureux de botanique, ni aucun caractère relâché des jardiniers entre l’un & l’autre : la feuille, la tige, la situation des fleurs, leur enveloppe, les fruits diffèrent essentiellement : comment donc, & par quelle loi inconnue s’opéreroit cette métamorphose ? Jusqu’à ce que les protecteurs de la transmutation la démontrent physiquement, il sera permis de ne la pas croire, & même de la regarder comme contraire à l’ordre de la nature. Je vais citer quelques-uns des fruits les plus favorables à cette opinion.

On rapporte qu’on sema du froment sur un champ qui depuis plusieurs années n’avoit pas produit de l’avoine, & que, malgré cela, ce champ donna une excellente récolte d’avoine & non de froment : donc, ajoute-t-on, la transmutation a eu lieu. On porta sur un champ la terre retirée de l’intérieur d’un ancien bâtiment sous lequel on creusoit une cave, & l’année suivante, au lieu d’avoir une récolte de seigle, il se trouva une plus grande quantité d’avoine que de seigle. Voilà, dit-on, deux espèces parfaitement constatées pour être naturelles, & pourvues de tous les caractères botaniques qui les constituent telles, transformées en une autre espèce aussi naturelle que les deux premières.

Admettons ces faits comme constans, quoiqu’ils ne ressemblent pas mal à celui de la dent d’or : un seul exemple répondra à tous les deux. Tous les papiers publics annoncèrent, il y a environ dix ans, qu’on avoit trouvé dans une citerne en maçonnerie, parfaitement sèche, fermée exactement & recouverte de terre, du froment que l’on estimoit y avoir été déposé pendant les guerres de religion ; que ce blé étoit parfaitement conservé, sans odeur, sans moisissure ; enfin, que semé comme le froment ordinaire, il avoit produit une bonne récolte. Ce fait, tout merveilleux qu’il paroît, est conforme aux loix de la physique.

L’expérience a prouvé que du blé bien sec, bien pur, mis en monceau & recouvert de deux à trois pouces de chaux réduite en poudre, se conservoit dans son état de perfection & de disposition à germer pendant un grand nombre d’années : il faut, il est vrai, avec une espèce d’aspersoir, imbiber peu à peu cette couche de chaux ; quelques grains de la superficie du monceau, végètent & dessèchent à mesure que cette poudre de chaux prend de la consistance & se cristallise : l’eau d’aspersion ne suffiroit pas à cette cristallisation, car, si on en donnoit trop, & trop à la fois ; cette eau filtreroit dans le monceau de blé, le feroit pourrir & la chaux ne cristalliseroit pas & resteroit en pâte, ou du moins elle cristalliseroit en laissant des gerçures ou passages à l’air ; il faut encore que cette chaux attire à elle l’humidité surabondante du grain, s’il y en reste.

Ces deux exemples prouvent démonstrativement que sans action de l’air, il n’y a point de fermentation ni de corruption ; par conséquent, un fruit mis sous le récipient de la machine pneumatique, duquel on a pompé l’air, s’y conserve pendant plusieurs années : n’est-il donc pas dans l’ordre de dire que les deux faits cités par les amis de la transmutation, prouvent seulement que les grains d’avoine, trop profondément enterrés pendant plusieurs années, s’y sont conservés frais & sains, mais qu’ensuite ramenés vers la surface, par des labours plus profonds qu’à l’ordinaire, ils y ont germé, végété & par leur quantité étouffé le bon grain ? Le loup ne se transmue jamais en renard, ni le renard en chien, quoique ces trois animaux soient du même genre ; il peut de leur accouplement naître des races adultérines & non des métamorphoses entières. Des fumiers amoncelés pendant plusieurs années & répandus sur les champs, ne portent-ils pas avec eux une quantité de grains qui y germent & prospèrent ? Les vesces dont on nourrit les pigeons, &c. en sont la preuve ; cependant leur putréfaction auroit dû être la suite de l’humidité du fumier combinée avec sa chaleur ; ce qui n’arrive pas toujours & ce qui est prouvé par l’expérience journalière.

La loi générale qui sépare les espèces naturelles des animaux, sépare également les espèces naturelles des plantes, & la barrière, mise entre elles, par la main de l’éternel, est insurmontable, sans quoi l’ordre admirable de cet univers seroit bientôt bouleversé. L’expérience m’apprit que l’avoine-folle ou avena-fatua, Lin., dont le calice renferme trois fleurs, & dont une avorte ordinairement, jetée en terre avec le blé, sans avoir séparé les deux grains de cette avoine, l’un pousse la première année & l’autre la seconde. Dira-t-on encore que même après avoir choisi grain à grain le froment ou le seigle destiné aux semailles, il se soit fait une transmutation pendant cette seconde année ? Observons plus attentivement la nature, les loix d’après lesquelles elle agit & nous ne nous laisserons plus séduire par des apparences.


  1. Au mot Pommier, je rendrai compte de la vérification que j’en aurai faite, avec celui cultivé à Paris.