Cours d’agriculture (Rozier)/ESQUINANCIE, ANGINE, MAUX DE GORGE

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Hôtel Serpente (Tome quatrièmep. 344-353).


ESQUINANCIE, ANGINE, MAUX DE GORGE. L’esquinancie est une maladie inflammatoire, qui établit son siège sur les parties qui concourent à former la gorge ou le gosier, & qui rend la respiration & la déglutition très-difficiles.

On distingue plusieurs espèces d’esquinancies ; les auteurs se sont plû à les multiplier ; il ont cru y être autorisés, parce que, dans cette maladie, c’est tantôt le voile du palais, ou la luette, & les amygdales, & tantôt la glotte, épiglotte, le latin, la trachée-artère, le pharinx, qui sont affectés.

La division la plus ordinaire est en vraie, & en fausse esquinancie.

La vraie esquinancie est toujours accompagnée d’une chaleur, d’une douleur, d’une tension avec difficulté de respirer, & d’avaler que les malades rapportent aux parties de la gorge ; on y apperçoit quelquefois une tumeur ; la fièvre est inséparable de cet état, elle augmente toujours, si on n’emploie promptement des moyens pour la faire diminuer ; les malades ne peuvent pas quelquefois manger, ni boire, & quand ils essaient, les alimens qui reviennent par les narines, tombent quelquefois dans la trachée-artère, & leur procurent des quintes de toux très-cruelles.

L’esquinancie fausse, ou symptômatiques est pour l’ordinaire sans fièvre, ou s’il y en a, elle est petite ; l’inflammation se fait très-lentement, & la tumeur ou le gonflement se manifestent plus au dehors ; le changement de saison, la constitution de l’air, le passage d’un endroit chaud en un lieu froid, & ce qui peut supprimer tout à coup l’insensible transpiration, concourt toujours pour beaucoup à produire différentes esquinancies : toutes ces causes établissent des maux de gorge, des esquinancies catarrales, & symptômatiques, qui dégénèrent en maux de gorge inflammatoires, & qui deviennent vraies ou essentielles. Les tempéramens vifs & bouillans qui s’adonnent à l’usage des alimens salés, des boissons ardentes, spiritueuses, sont très-sujets à contracter des esquinancies vraies ; elles peuvent devenir même mortelles, sur-tout s’ils sont dans l’âge viril.

Le régime qu’on doit prescrire dans ce cas, est le même qu’on ordonne dans toutes les maladies inflammatoires ; les alimens doivent être légers, & donnés en petite quantité ; la boisson doit-être délayante, & aiguisée avec quelque suc acide, de manière cependant à ne point causer d’irritation dans les fauces. Les vapeurs d’eau chaude avec le vinaigre sont aussi très-convenables. Dans l’angine inflammatoire très-forte, où la difficulté d’avaler est jointe à celle de respirer, le remède le plus puissant pour la combattre est la saignée ; mais elle présente deux considérations ; 1°. dans l’angine il faut saigner souvent, mais tirer peu de sang a la fois, pour éviter les défaillances qu’une saignée copieuse pourroit produire. J’ai observé que lorsque la peripneumonie survient avec l’angine, elle est de très-mauvais augure, & le malade y succombe ; or, les saignées peuvent occasionner l’affluence du sang vers les poumons, ou vers les parties voisines de celle qui est affectée par la foiblesse & l’énervation qu’elles y causent, & produire une inflammation de poitrine qui seroit mortelle. 2° Il ne faut pas prendre pour signe de la véhémence de l’inflammation, & du bon état des forces du malade, un pouls qui est très-fort, très-élevé, parce que, dans la l’angine, la force du pouls est souvent trompeuse, & dépend de l’affection des parties voisines de l’origine des nerfs, ou du spasme de tout le genre nerveux.

On conçoit aussi beaucoup d’espérance des forces de la nature, en ce que le malade rend beaucoup par les selles, les urines, & les sueurs. Mais Hippocrate avertit de se tenir sur ses gardes, quand on apperçoît ces signes, qu’il regarde comme annonçant une mort prochaine.

Il faut répéter les saignées dans le principe, & non dans l’état & sur le déclin de la maladie ; mais si l’esquirancie se renouvelle & qu’elle se montre avec violence, tantôt d’un côté du col, & tantôt de l’autre, il faut alors renouveler les saignées, & les boissons antiphlogistiques.

La saignée sera contre-indiquée plus ou moins, à raison des saisons & des tempéramens ; c’est ainsi qu’il ne faut point saigner, ou du moins très-peu, s’il a précédé une saison humide, une constitution putride, des vents du midi, & si le malade est d’un tempérament cachectique ; l’abus de la saignée causeroit la dégénération de l’inflammation en gangrène, & plus surement l’induration de la partie enflammée suivant l’observation de Storke.

Quand le mode inflammatoire est languissant, & qu’il y a menace de dégénération en gangrène, il faut le relever par l’administration du kina, en le donnant de six en six heures, en corrigeant son impression par le lait d’amande qu’il faut prendre par-dessus.

Les malades ne doivent pas beaucoup se livrer au sommeil, parce que, selon Hippocrate, le sommeil augmente les fluxions : c’est sur-tout au principe de l’inflammation que cet axiome se rapporte, mais ¡1 ne contredit point l’usage prudent des narcotiques.

Les vésicatoires sont les révulsifs les plus appropriés ; il vaut mieux les appliquer à la nuque qu’aux jambes ; l’origine de application des vésicatoires au col, peut avoir été indiquée par la nature elle-même, qui a guéri quelquefois l’angine, surtout épidémique, en produisant des vessies pleines de pus sur le col ; lorsqu’elles abcédoient, les symptômes devenoient moins fâcheux. Si ces glandes s’engorgent & se durcissent, on y applique alors les vésicatoires pour fondre cette matière durcie, qui dégénéreroit en squirre.

Après les évacuations générales & les vésicatoires appliqués, on donnera l’émétique, pourvu que l’inflammation soit abattue & les autres symptômes dominans soient calmés. Son utilité est prouvée par la révulsion générale qu’il excite, par le ton qu’il dorme à l’organe affecté, & aux parties voisines, parce qu’il prévient un abcès facile à se former dans les parties enflammées, en rendant les matières plus fluxibles, & capables de s’évacuer par la transpiration, indépendamment de l’évacuation de la sabure de l’estomac.

Dans le cas d’engorgement extrême, & de gonflement considérable, il faut sacrifier les amigdales, & faire plusieurs incisions profondes avec un rasoir sur la partie du col la plus enflée ; si ces moyens ne réussissent pas & qu’il y ait menace de suffocation, il faut en venir à l’opération de la bronchotomie, qu’il faut pratiquer de bonne heure ; & dans le cas où l’angine est avec gangrène, cette opération est inutile, la mort du malade étant presque assurée : on peut pratiquer également cette opération, dans le cas où il y ait des corps étrangers engagés dans la trachée-artère, qui causent une angine suffocante, & ce sera dès que les premiers symptômes de suffocation paroîtront.

Les gargarismes rafraîchissans conviennent dans le commencement de l’angine inflammatoire ; il ne faut pas que les malades les agitent trop dans la bouche, ils doivent les tenir en repos au fond de la gorge, autrement ils offenseroient les parties, & augmenteroient la fluxion dans le principe : un très-bon gargarisme qui peut bien convenir, est celui fait avec le miel rosat, le nitre & le sirop de mures.

Le traitement des maux de gorge légers, est très-différent de celui de la vraie angine ; la saignée y est souvent déplacée. Lorsque ce qui domine n’est pas l’inflammation, on détourne le catarre par des purgatifs, des diaphorétiques, & les durétiques ; après, ces remèdes, on passe à l’usage des masticatoires.

Enfin, on varie le traitement des maux de gorge, selon les différentes causes qui les produisent, & les complications qui peuvent survenir.

Esquinancie. Médecine vétérinaire.

L’esquinancie peut provenir de l’engorgement externe ou interne des muscles du larynx, de la membrane qui revêt intérieurement la trachée-artère, de la tunique charnue de l’œsophage, de celui de la langue, des amygdales, du voile du palais & de toutes les concrétions polypeuses capables de gêner les mouvemens de la glotte & de les suspendre, ainsi que des sarcomes qui, en grossissant, peuvent boucher l’ouverture des narines ; d’où son peut conclure que nulle partie de l’artère-bouche ne peut éprouver d’engorgement, sans que sa capacité en soit retrécie, sans que le diamètre du larynx & du pharynx n’en soit resserré, & sans que la respiration & la déglutition n’en soient plus ou moins empêchées. Cet engorgement est formé par deux liqueurs qui produisent des effets bien différens, l’une donne des tumeurs inflammatoires, & l’autre, des tumeurs indolentes ; ce qui nous détermine à réduire l’esquinancie À deux espèces principales ; savoir, à l’esquinancie vraie & à la fausse, ainsi qu’il a déjà été dit.

L’esquinancie vraie provient de l’inflammation qui s’oppose à la circulation du sang dans les extrémité des vaisseaux sanguins, qui s’engorgent, se dilatent, se distendent & forment la tumeur inflammatoire dans les parties désignées. Les symptômes de l’inflammation qui l’accompagnent sont souvent si funestes, que la cause qui les produit ne laisse pas le temps a y apporter aucun remède, ou rend inutiles ceux qu’on peut employer, sur-tout lorsque le mal avoisine la glotte, ou gagne les muscles qui servent à la fermer.

Toutes ces causes qui peuvent contribuer à établir l’inflammation en général, peuvent produire l’esquinancie inflammatoire ; mais il y a aussi bien d’autres causes particulières qui peuvent déterminer l’inflammation sur les parties qui sont le siège de l’esquinancie : telles sont la disposition particulière de l’animal qui en est affecté, les tempéramens sanguins, le partage de l’hiver au printemps, celui de l’été à l’automne, celui d’une écurie chaude dans un lieu froid, les courses violentes, les travaux excessifs, des pâturages humides ou brûlans, auxquels sont exposés les animaux qui paissent dans les campagnes, les fourrages dont les sucs sont viciés, &c.

L’esquinancie inflammatoire qui est occasionnée par quelques-unes de ces différentes causes, produit différens symptômes, parmi lesquels il en est de très-violens, selon la diversité des parties qui en sont le siège. Outre que la difficulté d’avaler & de respirer sont des signes communs à l’une & à l’autre, espèce d’esquinancie, la vraie est accompagnée de la fièvre aiguë, le fond de la gorge est brûlant ; les yeux sont enflammés, saillans, & quelquefois même tournés ; la bouche est à demi ouverte ; la langue pendante, brûlante & fort enflée ; les membranes qui tapissent l’intérieur des lèvres & de la bouche sont livides ; le cou est roide ; le cheval porte le nez au vent ; les veines jugulaires sont prodigieusement gorgées ; la respiration est fréquente, petite ; le pouls change à chaque instant ; l’animal s’agite continuellement, se jette par terre, & tombe même quelquefois dans un vrai délire : alors il hennit, gratte du pied ; le bœuf jette des mugissemens comme si on l’étrangloit, & le chien, des espèces aboiemens ; il prend même quelquefois subitement la fuite.

Le danger de cette maladie doit est d’autant plus grand, & les symptômes d’autant plus funestes, qu’il y aura un plus grand nombre de parties affectées, soit dans l’arrière-bouche, soit dans le pharynx, soit dans les muscles du larynx, soit enfin dans la membrane qui tapisse intérieurement la trachée-artère, & quand même inflammation n’attaque d’abord qu’une partie, elle gagne bientôt de proche en proche & s’étend plus ou moins sur les parties voisines ; elle passe quelquefois de l’état inflammation a celui de suppuration (Voyez ce mot) elle devient quelquefois gangreneuse, (Voyez Gangrene) d’autres fois elle est épizootique. (Voyez Épizootie)

La fausse esquinancie a ordinairement son siège dans les glandes & dans les vaisseaux secrétoires & excrétoires ; elle se manifeste par l’enflure, sans aucun signe inflammation, & s’il en paroît, ce n’est que par le mouvement & la distention des organes de la respiration ou de la déglutition. La tumeur lymphatique qu’elle forme peut dégénérer en squirre, en chancre. (Voyez ces mots)

L’on peut conclure de ce qui a été dit, que les esquinancies dans lesquelles la respiration est gênée, sont plus dangereuses que celles qui ne rendent que la déglutition difficile ; que celles qui a son siège dans la cavité du larynx, auprès de la glotte & dans les bords, est très-dangereuse ; & que celle dont le foyer est dans le pharynx, est encore plus à redouter, sur-tout si l’on ne peut découvrir aucune tumeur, ni rougeur dans la gorge ; & si elles sont apparentes, qu’elles rentrent ou disparoissent, que la respiration devienne plus gênée, c’est un très mauvais signe : si la douleur cesse tout-à-coup, il y a à craindre que l’inflammation ne se termine par une gangrène mortelle ; si l’inflammation s’étend beaucoup sur les parties voisines, & qu’il en résulte un concours de plusieurs différens symptômes qui produisent un désordre proportionné dans les fonctions des parties affectées, la maladie sera d’autant plus difficile à guérir, que les diverses espèces d’esquinancie seront plus multipliées en même temps.

Les chevaux sont plus sujets que les bœufs à l’esquinancie inflammatoire ; lorsqu’elle a son siège dans la cavité de la glotte, ils en périssent quelquefois dans l’espace de douze à quinze heures ; quand celles qui se forment dans d’autres parties de l’arrière-bouche, se terminent par la mort du sujet, il ne subit ce sort que vers le troisième eu quatrième jour : d’ailleurs, c’est toujours un signe de bon augure de quelque espèce que soit l’inflammation, dès que la respiration n’est pas fort gênée, que la boisson passe sans beaucoup de peine, que la fièvre n’est pas bien forte, & que l’animal est tranquille.

On observe aussi que la fausse esquinancie n’est point une maladie aiguë ; que quoique moins dangereuse que la vraie, elle est de plus longue durée : la cure en est plus ou moins difficile, suivant que l’humeur qui forme l’obstruction est plus ou moins susceptible de se résoudre aisément ; si elle devient squirreuse, chancreuse, le mal peut être long & incurable.

Quelque place qu’occupe l’esquinancie vraie dans l’arrière-bouche dans le pharynx ou dans le larynx, pour la guérir on doit employer le même traitement que pour l’inflammation ; (voyez ce mot) pour la combattre on s’appliquera à procurer la résolution de l’humeur morbifique : cette terminaison est même plus à désirer dans cette maladie que dans tout autre cas, parce que celle de la suppuration peut avoir des suites plus funestes dans les parties dont il s’agit, que dans toute autre.

Dès qu’on est assuré que l’animal est attaqué d’une esquinancie vraie, ou inflammatoire, si l’inflammation subsiste encore, on a recours sans délai à la saignée, on la fait abondante„ on la répète au plat des cuisses & ensuite aux jugulaires, jusqu’à ce que l’animal en paroisse affoibli, que la chaleur de ses extrémités soit sensiblement diminuée & très-tempérée, & ses vaisseaux soient affaissés ; alors, l’effort que fait le sang en se portant vers la tumeur, n’étant plus assez considérable pour l’augmenter & rendre les vaisseaux plus distendus dans les parties enflammées, on administre les purgatifs, (voyez Méthode purgative) ainsi que des lavemens de même nature pour suppléer aux purgatifs dans les cas où l’animal ne pourroît pas les avaler. On peut aussi, par le secours des lavemens, fournir dans ce cas, au malade, la nourriture qui lui est nécessaire pour soutenir ses forces pendant quelques jours. Mais il est indispensable qu’ils contiennent un suc nourricier tout prêt, tel que les œufs délayés, le lait coupé avec l’eau, les décoctions légères de son, celles de pain, celles d’orge, de blé, d’avoine. On injectera aussi fréquemment dans l’arrière-bouche des gargarismes d’eau nitrée, miellée ; on emploiera ensuite ceux d’eau acidulée avec le vinaigre ; on fera respirer les vapeurs d’eau bouillante, tantôt nitrées, tantôt acidulées ; & comme ces remèdes attaquent le mal directement, on doit les répéter très-souvent ; on appliquera extérieurement des cataplasmes de feuilles de mauve, de pariétaire auxquels on ajoutera la fleur de sureau, lorsque toutes les parties enflammées sont relâchées, les épispastiques appliqués sous la gorge, produisent quelquefois la résolution la plus heureuse.

Si l’esquinancie menace de suffoquer l’animal, malgré l’usage des remèdes indiqués, & que les symptômes, quoique très-alarmans, n’annoncent pas que l’inflammation soit devenue gangreneuse, alors il faut avoir recours à l’opération qu’on appelle bronchotomie, ayant attention de faire l’ouverture de la trachée-artère environ à six pouces au-dessous de l’engorgement qui s’oppose à la respiration.

Si enfin l’esquinancie vraie a fait des progrès, & qu’il se soit formé un abcès, on tâchera de le faire ouvrir par l’application des cataplasmes émolliens & relâchans ; s’il se trouve à portée d’être observé, que la tumeur soit molle, & que la matière contenue dans le sac soit au point de maturité convenable pour être évacué avec facilité, on en fera l’ouverture de la manière que l’art le prescrit ; (voyez Abcès) ce pus étant évacué, on mettra l’animal à l’usage des tisannes détersives, on en injectera une partie dans l’arrière-bouche, & on fera avaler le reste en différentes reprises au malade. En cas de gangrène, les vapeurs que l’on fera respirer à l’animal, seront les décoctions de fleurs de sureau, & dans L’espérance de faciliter la séparation de l’escarre, on pourra les injecter dans l’arrière-bouche, ainsi que l’oximel délayé dans ces mêmes décoctions.

Dans le traitement de l’esquinancie fausse, si l’orifice des vaisseaux lymphatiques a été resserré par le froid, on appliquera extérieurement des cataplasmes émolliens, & on fera respirer à l’animal les vapeurs des décoctions émollientes ; si l’engorgement des vaisseaux lymphatiques est occasionné par des obstructions, des concrétions qui gênent le cours des humeurs, si elle est causée par un squirre, on emploiera les résolutifs, ou les corrosifs, ou les incisions, ou les vésicatoires, ou les scarifications ; & les remèdes internes seront les purgatifs hydrologues, les sudorifiques, le régime échauffant, desséchant ; on privera l’animal des liquides, sur-tout si la fausse esquinancie est causée par une infiltration du tissu cellulaire qui se remplit de sérosités.

Il arrive quelquefois que l’esquinancie vraie est épizootique. En 1762. elle attaqua les bêtes à corne & un très-petit nombre de chevaux & de mulets, dans la paroisse de Mezieux, province du Dauphiné.

Le refus de toute espèce d’alimens solides & même liquides, une tête appesantie, des oreilles basses, des yeux larmoyons, un poil terne, une constipation décidée, une enflure douloureuse aux environs de la ganache & le long du col, un pouls plutôt concentré que fréquent, un flux d’une humeur écumeuse par la bouche & par les naseaux de quelque-uns, furent les signes qui se montrèrent en vingt-quatres heures, &c qui subsistoient l’espace de deux, trois & quatre jours, au bout desquels un grand battement de flanc & la foiblesse des malades annonçoient une mort inévitable & prompte.

On pratiqua des saignées aux oreilles, on administra des cordiaux, des breuvages comme purgatifs, sans néanmoins contenir aucuns mixtes & aucunes substances capables de produire de tels effets, furent constamment, mais inutilement mis en usage par des maréchaux & des paysans. Le progrès du mal & ses ravages engagèrent les habitans de recourir à des personnes plus éclairées.

Un premier degré de putréfaction se manifestoit assez généralement dans l’arrière-bouche, dans tous les muscles du pharynx & du larynx, dans le tissu cellulaire qui les entoure, ou qui les sépare, dans l’œsophage, dans la trachée-artère, par une lividité réelle, & par plus ou moins d’engorgement. Dans quelques cadavres, l’épiploon étoit affecté ; dans d’autres, quelques-uns des intestins ; dans ceux-ci, la rate avoit été fortement engorgée ; dans ceux-là, ni le foie ni les poumons n’étoient dans un état naturel, & dans tous la digestion étoit dépravée, comme elle l’est ordinairement dans les cas de maladies graves ; leur panse étoit remplie d’un fourrage dont ils s’étoient alimentés avant que le mal se fût déclaré en eux ; la couleur rouge, brune & quelquefois noire, le gonflement, la consistance molle des parties de la gorge dans le plus grand nombre des malades, étoient les suites d’une inflammation violente non phlegmoneuse, ou érysipélateuse qui auroit excité plus de fièvre, & qui d’ailleurs se seroit annoncée par une douleur plus marquée, & autrement que par la lividité, mais d’une inflammation sourde, d’un engorgement produit par la stupeur des parties. Cet engorgement s’étendoit souvent à toutes les glandes de la ganache & de l’encolure, ce qui formoit des tumeurs considérables au-dehors, qui dans plusieurs animaux parvinrent à suppuration, ou spontanément, ou par secours de l’art. Il y en eut dont la gorge ne fut point dans un état aussi fâcheux ; des tumeurs survenoient indistinctement dans toutes les parties de leurs corps, mais on ne les regarda pas moins comme des dépôts critiques, & comme des accidens d’une maladie qui avoit la même cause & le même caractère ; & en effet, le même traitement, à la différence près de la méthode curative particulière qu’exigèrent les dépôts de soixante-deux malades, en sauva cinquante-trois ; tandis que de quarante neuf, qui avoient été traités par les paysans & les maréchaux, aucun n’échappa à la fureur du fléau.

L’été avoit été très-vif, la sécheresse étoit extrême ; les seuls pâturages où l’on pouvoit conduire les bestiaux, étoient aux environs d’une mare ou d’un endroit bourbeux, contenant une eau infecte & croupissante. Le lieu le plus voisin de celui-ci étoit un gravier échauffé par l’ardeur du soleil, & formoit, pour les animaux qui y étoient la plus grande partie de la journée, un séjour vraiment brûlant : ainsi, l’excessive chaleur, la mauvaise nature de l’herbe, & plus encore les mauvaises eaux, furent les premières causes du mal ; d’une part les humeurs étant considérablement échauffées & raréfiées, il y eut nécessairement une très-grande déperdition de la portion la plus fluide & la plus subtile du sang ; de l’autre, des alimens pernicieux, & des eaux corrompues augmentèrent la disposition à la putridité. L’arrière-bouche, le larynx, le pharynx offrant un passage continuel à un air très-chaud, & l’humeur mucilagineuse qui lubrifie ces parties étant moindre, puisque le sang en étoit en quelque façon dénué, & que d’ailleurs les criptes qui le fournissent doivent être nécessairement desséchées, elles devenoient très-susceptibles d’inflammation. Si on ajoute à cette circonstance la dépravation des humeurs à raison d’une nourriture & d’une boisson ; pour ainsi dire venimeuses, on ne sera pas surpris de la dégénération de cette inflammation de la gorge en une esquinancie vraiment gangreneuse ; à l’égard des animaux dans lesquels elle n’a jamais été aussi vive, qui ne périssoient pas aussi promptement que les autres, & sur le corps desquels il survenoit indistinctement des tumeurs peu douloureuses, & se prêtant la plupart à une bonne suppuration, on a dû voir en eux les résultats des mêmes causes, ou plutôt de cette même dépravation, par le moins de subtilité des humeurs, & par leur aptitude à la concrétion & à des stagnations dans des canaux privés de leur élasticité ordinaire.

Quoi qu’il en soit, s’il étoit impossible de détruire une cause qui résidoit dans l’intempérie de la saison, il falloit du moins rendre ses effets moins terribles, remédier à la perversion que les humeurs avoient soufferte, appaiser l’inflammation de la gorge, exciter dans ces parties, eu égard à certains animaux, la séparation du mort avec le vif, & dissipera dans quelques autres, les tumeurs dures & plus ou moins volumineuses qui paroissoient indifféremment sur la surface de leur corps.

On s’occupa d’abord du soin le plus important, & le premier qu’on doive toujours se proposer dans ces fatales conjonctures, c’est-à-dire, de celui d’interdire toute communication des bestiaux sains & des bestiaux malades. Le moyen le plus assuré d’éviter la contagion, est en effet de la fixer ; les bêtes qui y avoient jusqu’alors échappé, furent donc conduites hors des étables infectées, après avoir été fortement bouchonnées avec des bouchons de paille, exposés auparavant à la fumée du tym, du romarin, de la sauge, & d’autres plantes aromatiques sur lesquelles on avoit jeté une légère quantité de vinaigre, pendant qu’elles étoient enflammées. Les écuries dans lesquelles on les plaça, furent nettoyées de tout le fumier qu’elles contenoient, & parfumées avec des bois, de genièvre & de laurier, macérés dans du vinaigre de vin, que l’on fit bouillir sur des charbons ardens ; d’autres le furent par la seule évaporation du vinaigre : on circonscrivit ensuite, pour ainsi dire, la maladie, pour la renfermer en quelque sorte dans le lieu où malheureusement elle régnoit, & pour en borner les progrès. Ce qui avoit été pratiqué relativement à ces animaux, le fut relativement à ceux qui habitoient les confins du village ; tous furent encore saignés à la jugulaire, &, au moyen de cette évacuation, de la boisson ordinaire que l’on eut la précaution d’aciduler légèrement, & de l’attention que l’on eut de diminuer la quantité de nourriture, de ne pas envoyer trop tôt les animaux aux pâturages, de ne pas les y laisser trop tard à la chaleur ou au moment de la nuit, enfin, de les faire abreuver insensiblement plutôt de l’eau du rhône que de mare, on compta plus de trois cens bœufs ou vaches qui furent constamment préservés des atteintes d’un venin qui n’outrepassa pas les limites qu’on venoit de lui prescrire.

Ces opérations faites, on en vint aux animaux infectés ; on usa des mêmes parfums dans les étables, qui furent également & soigneusement nettoyées : la nécessité d’y renouveler l’air, parut indispensable ; par un défaut d’action & d’agitation il s’altère & se corrompt bientôt lui-même, comme l’eau, le sang & les humeurs : or, dans des étables trop communément mal construites, basses & peu aérées, la fréquente respiration & l’augmentation de la transpiration animale lui font perdre une portion de son principe vital, c’est-à-dire, de son élasticité ; il croupit en quelque façon, & jes parties putrides qui s’exhalent des corps malades, & qui ne peuvent se dissiper aisément, accélèrent & multiplient incontestablement les causes & les effets de la corruption. Plusieurs de ces animaux furent saignés à la jugulaire, mais une fois seulement, & dès les premiers momens de la maladie : on se garda bien d’en faire à ceux dans lesquels les signes de putridité étoient apparens ; l’eau blanchie par le son fut offerte pour toute nourriture ; elle se prépare ainsi : prenez son de froment, une jointée ; trempez les deux mains dans un seau plein d’eau, tenant toujours le son ; imbibez-le de cette eau, comprimez-le à diverses reprises, & laissez tomber dans le même seau l’eau blanche que vous en retirerez, trempez & pressez de nouveau, jusqu’à ce que l’eau que vous exprimerez cesse d’être colorée : jetez alors la jointée de son dans l’eau, elle ira au fond. Reprenez-en de nouveau à différentes fois, selon la blancheur que vous voudrez communiquer à la boisson.

On ajouta pour les uns, dans celle-ci, & dans chaque seau, une once de cristal minéral ; on l’acidula pour les autres, comme on avoit acidulé celle des animaux sains & à préserver, le vinaigre étant de tous les acides végétaux celui qui, divisant & fondant le plus puissamment, est le plus contraire au mouvement intestin d’où résulte la putréfaction, & par conséquent le plus propre à assombrir immédiatement la force vénéneuse de la contagion.

Les lavemens rafraîchissans ne furent point oubliés ; on en administroit deux par jour à chaque malade ; ils étoient composés de feuilles de mauve, de pariétaire, de mercurielle, de de chacune une poignée, que l’on faisoit bouillir dans cinq livres d’eau commune jusqu’à réduction d’un quart. On délayoit dans la colature deux onces de miel commun, & on y ajoutoit huile d’olive deux onces, cristal minéral une once pour un lavement.

Les injections anti-putrides, que l’on poussoit deux & même trois fois le jour dans les naseaux & dans la bouche, étoient une décoction de plantin, de ronce & d’aigremoine : on prenoit une poignée de chacune de ces plantes, on les faisoit bouillir pendant une demi-heure dans quatre livres d’eau commune ; on jetoit dans la colature deux gros de sel ammoniac, & quelquefois au lieu de ce sel, on y mêloit deux onces d’oximel scillitique ; on comprend que la portion de cette liqueur qui étoit lancée dans les naseaux, abreuvoit & humectoit les parties de l’arrière bouche, qui dans la plupart des animaux étoient celles qui se trouvoient le plus véritablement endommagées. On fit encore humer de temps en temps à ceux-ci l’esprit volatil de sel ammoniac ; par ce moyen, des filandres blanchâtres, qui vraisemblablement n’étoient que des exfoliations membraneuses, s’échappèrent & furent détachées entièrement.

On accéléra autant qu’il fut possible, la suppuration des dépôts formés à l’extérieur ; le cataplasme maturatif que l’on employa, fut le levain mêlé avec un tiers de basilicum ; quand il parut insuffisant, on lui en substitua un autre, fait avec six oignons de lys cuits fous la cendre, & quatre poignées de feuilles d’oseille, que l’on fit cuire dans quatre livres d’eau commune, & qu’on pila ensuite dans un mortier. On y mêla deux onces d’axonge de porc, (graisse) & pareille quantité de miel commun, de vieux oing & d’onguent basilicum ; enfin, suivant les circonstances, on y ajouta demi-once de galbanum dissous dans du vin, & une égale dose de gomme ammoniac pulvérisée. Dès qu’on appercevoit de la fluctuation dans ces tumeurs, on les ouvroit avec le bistouri, ou avec un bouton de feu, mais plus souvent avec le cautère actuel qu’avec l’instrument tranchant, soit dans l’intention d’exciter une plus ample suppuration, soit dans la vue de procurer un chahgement plus subit dans la qualité pernicieuse des humeurs.

Leur reflux dans la masse pouvant être funeste, on en prévenoit les ravages en purgeant au plutôt les malades, que l’on disposoit à recevoir le breuvage par un ou deux lavemens purgatifs, auxquels on ajoutoit trois onces de catholicon. Le breuvage étoit composé d’une once de feuilles de séné, que l’on faisoit infuser l’espace de trois heures, dans une livre d’eau commune bouillante ; on couloit & on jetoit dans cette infusion une once d’aloès succotrin concassé, que l’on faisoit infuser pendant la nuit sur la cendre chaude, & que l’on donnoit tiède avec la corne le matin à l’animal. Ce même breuvage leur fut réitéré selon le besoin, & termina enfin la cure des uns & des autres. M. BRA.