Cours d’agriculture (Rozier)/NEIGE

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A. B.,
Hôtel Serpente (Tome septièmep. 71-80).


NEIGE, Physique. Il est difficile de se faire une idée exacte de la neige, si on ne compare ce phénomène avec ceux de la cristallisation des sels en général : il convient de remonter à ce procédé de la nature, d’étudier les circonstances qui le favorisent & de déduire des mêmes principes la congélation particulière qu’on se propose d’examiner ici. On suppose d’ailleurs, que la savante dissertation de M. de Mairan, sur la glace, est connue.

Les principaux agens, ou plutôt les moyens que la nature emploie pour opérer la cristallisation des sels, sont, comme on sait, l’eau, l’air & le refroidissement ; car le repos qu’on suppose être une circonstance essentielle, semble quelquefois être un obstacle : on peut en effet observer, en faisant cristalliser des sels dans un appareil convenable, que les cristaux lents à se former, quand tout étoit immobile, paroissent aussitôt, & se réunissent en une masse concrète par une impulsion communiquée au vase.

L’eau entre essentiellement comme principe constituant de toute forme de cristallisation ; si l’eau surabonde, il faut la soustraire en partie par l’évaporation, afin que les parties du sel suffisamment rapprochées, s’unissent les unes aux autres, & forment des cristaux. Si l’évaporation est poussée trop loin, & qu’on enlève une partie de l’eau de cristallisation, la forme régulière des cristaux disparoît aussi, & il ne reste qu’une espèce de poudre plus ou moins fine, comme on peut facilement en faire l’expérience sur le sel commun, le sucre, &c. L’air est aussi un principe constituant de toute cristallisation, puisqu’on ne peut opérer celle-ci dans le vide ; un des grands principes même de la raffinerie du sucre, suivant la méthode nouvelle de M. Boucherie, est d’exposer à l’air le sucre d’une qualité inférieure ; c’est-à-dire, celui dont les cristaux sont petits & peu prononcés : c’est ce qu’on pratique en versant le sirop très-rapproché dans de grands baquets qui présentent une grande surface à l’air : on augmente encore le point de contact avec cet élément en remuant souvent cette masse sous forme saline ; quelques jours après, si on reprend ce même sucre & qu’on le soumette de nouveau à l’évaporation & aux autres procédés ordinaires, pour ne lui laisser que la quantité d’eau nécessaire, on obtient un sucre très-bien cristallisé, & de la meilleure qualité. Le refroidissement, enfin, est une circonstance essentielle que personne n’ignore.

On ne doute point, depuis longtemps, que toutes les espèces de concrétions de l’eau, ne soient de véritables cristallisations ; mais on doit remarquer que les circonstances les plus favorables se réunissent pour la formation de la neige ; elle vient de l’eau des nuages qui est dans une très-grande division, & qui offre une grande surface au contact de l’air. Ces amas de vapeurs ou d’exhalaisons sont suspendues à différentes hauteurs, & sont transportées librement par les vents dans l’atmosphère ; c’est un refroidissement qui vient les saisir avant qu’elles se soient réunies en grosses gouttes. Rien ne manque au concours des causes propres à seconder la cristallisation ; c’est l’eau elle-même qui entre comme principe constituant de toute forme de cristaux salins, & qui semble, à ce titre, devoir posséder à un degré éminent cette qualité ; elle est dans un état de division extrême, & par conséquent elle présente une grande surface à l’air, & peut s’en pénétrer pour prendre une forme concrète. Le refroidissement se conclut aisément par la saison même dans laquelle paroît la neige.

Le caractère particulier des flocons de neige doit offrir nécessairement plusieurs points de ressemblance avec les autres formes que prend l’eau dans toute autre espèce de congélation. Les variétés dont ils sont susceptibles ne peuvent venir que de la promptitude ou de la lenteur du refroidissement, ainsi que des autres causes qui concourent à la cristallisation. Ces flocons ne sont quelquefois que comme de petites aiguilles, quelquefois ce sont de petites étoiles hexagonales qui se terminent en pointes fort aiguës, & qui forment ensemble des angles de soixante degrés. Il arrive ainsi que le milieu du corps de l’étoile est plus épais & se termine en pointes aiguës. M. Muschembroek dit avoir vu dans une autre occasion des flocons exagones composés de rayons fort minces, qui étoient comme autant de branches d’où il en partoit encore d’autres, ce qui donnoit à l’ensemble la forme d’un arbre. MM. Cassini, Erasme, Bartholin & d’autres observateurs ont remarqué encore d’autres variétés accessoires. Le passage subit d’une température moyenne de l’atmosphère à un froid plus ou moins vif, doit nécessairement influer sur la forme de la neige.

Dans les sels & dans toutes les substances cristallisables, quoiqu’on observe dans chaque espèce la forme primitive qu’affectent les cristaux, des circonstances particulières peuvent l’altérer plus ou moins, & la faire éloigner d’un état parfait de régularité. C’est ce qui a aussi lieu par rapport à la neige ; les progrès divers du refroidissement dont je viens de parler, le mouvement de l’air qui pousse les vapeurs aqueuses au moment de leur concrétion, la nature même des nuages, sont autant de causes qui peuvent s’opposer à un arrangement régulier des parties intégrantes de l’eau, combinées avec celles de l’air ; mais les différentes espèces de flocons qui en résultent ne sont jamais confondues dans la même neige. Il n’en tombe que d’une espèce, soit dans différens jours, soit dans différentes heures du même jour.

Quelle que soit la forme des flocons de neige, on y retrouve toujours les premiers linéamens de la cristallisation primitive que l’eau affecte dans la congélation en général. On voit de longs filamens d’eau glacée, quelquefois entièrement séparés les uns des autres, mais ordinairement rassemblés sous différens angles de soixante degrés, arrangement qui paroît tenir à une loi fixe & déterminée du passage de la fluidité de l’eau à son état concret.

Si on trouve la plus grande analogie entre la formation de la neige & celle des cristaux salins qu’on produit en chimie, ou que la nature opère elle-même, on en trouve aussi dans la manière dont cette espèce de congélation de l’eau se détruit, comparée avec celle qu’observent les autres cristallisations dans le même cas.

La plupart des sels cristallisés dans une quantité d’eau insuffisante pour les tenir en dissolution, deviennent solubles par cette même eau, si on l’échauffe, & les cristaux disparoissent. On sait qu’il en est de même de la fonte de la neige dans un air chaud ou tempéré. La même fonte peut être produite par une chute de pluie, de même qu’une quantité d’eau surabondante produit la dissolution des sels. Si on fait perdre l’eau de cristallisation à un sel quelconque, la forme de ses cristaux s’efface & disparoît ; de même s’il survient un vent sec au plus fort de la gelée, il se produit une espèce d’évaporation qui fait disparoître la neige.

La glace ordinaire est beaucoup plus pesante que la neige ; le volume de cette première ne surpasse que d’un dixième ou d’un neuvième tout au plus, celui de l’eau dont elle est formée ; au lieu que la neige qui vient de tomber a dix ou douze fois plus de volume que l’eau qu’elle fournit étant fondue. Quelquefois même cette augmentation est plus grande. M. Muschembroek ayant mesuré à Utrecht de la neige qui étoit faite comme de petites étoiles, il la trouva vingt-quatre fois moins dense que l’eau. D’un autre côté, la neige ne sauroit faire le même effort que la glace pour se dilater ; elle ne rompt point de vaisseaux qui la contiennent ; elle cède à la compression, & l’on peut la réduire à un volume presqu’égal à celui de la glace ordinaire ; mais elle ne peut être fortement comprimée sans perdre au moins en partie son opacité & sa blancheur ; c’est qu’elle n’est blanche & opaque que dans sa totalité.

La blancheur de la neige peut être conçue de la manière suivante : elle renvoie la lumière avec beaucoup de force, quoiqu’elle ne soit que de la glace, dont chaque particule est transparente lorsqu’on l’examine de près ; il semble que presque toute la lumière, bien loin d’être réfléchie, devroit plutôt passer à travers les pores qui se trouvent entre chaque particule. Cependant, dès qu’on vient à considérer avec attention ces petits espaces intermédiaires, on apperçoit qu’ils sont d’une figure fort irrégulière, ce qui contribue à la réflexion des rayons de la lumière ; il en est ici comme du verre le plus transparent que l’on réduit en poudre ; car il est aussi blanc que la neige, & les parties dont il est composé sont aussi transparentes lorsqu’on les examine en elles-mêmes.

La froideur de la neige n’a rien de particulier en général ; la neige & la glace sont également froides, soit dans l’instant de leur formation, soit après qu’elles se sont formées, toutes les circonstances étant d’ailleurs les mêmes ; mais lorsque la neige est rassemblée en tas, il paroît qu’elle conserve une température plus douce qu’à la surface. On lit dans les Mémoires de l’académie des sciences, le détail des expériences de M. Guettard, qui tendent à prouver qu’il fait moins froid sous la neige qu’à l’air extérieur, & que plus le monceau est épais, plus le thermomètre qu’on plonge au bas de cette masse se tient au-dessus de zéro. C’est ce que les perdrix semblent avoir appris de la nature. Ces oiseaux se cachent en hiver sous la neige, & on les y chasse avec des chiens dressés. Les hommes pris de la nuit en voyageant, se forment des cabanes de neige où ils passent les nuits les plus froides, sans avoir rien à craindre de leur rigueur.

Économie rurale.

L’assertion d’un chimiste qui dit avoir découvert du nitre dans la neige, ne trouve guères plus de défenseurs ; & si on n’avoit à alléguer que cette substance saline, pour prouver l’influence de la neige sur la végétation, la question seroit bientôt terminée : mais on a des faits beaucoup plus positifs, déduits de l’observation, & que la composition même de la neige peut faire présumer. On ne peut nier en effet, que la neige, comme cristallisation, ne contienne beaucoup d’air, outre l’eau qui est son autre principe : or, ces deux élémens sont les grands agens de la végétation. Il est constant d’ailleurs, que la neige contribue à la fertilité de bien des terres, & à l’accroissement d’un grand nombre de végétaux. Les années où il tombe beaucoup de neige, sont toujours abondantes, & les montagnes que la neige couvre perpétuellement, sont chargées à leur base, sur leur adossement & dans les prairies, des plantes les plus vertes & les mieux nourries.

On en trouve des exemples frappans dans les montagnes de la Laponie. Les bases ou les parties inférieures de ces montagnes, sont couvertes de forêts épaisses ; les parties moyennes qui succèdent à ces dernières, outre des collines nues, hérissées & sablonneuses, offrent des plaines & des vallons qui contiennent une terre grossière, semblable à celle des marécages, & propre à la végétation. C’est là que coulent des torrens d’une eau froide qui provient de la fonte des neiges : on trouve encore au-dessus, d’autres lieux montueux & couverts de l’espèce de lichen dont se nourrissent les rennes : il y a enfin, avant d’arriver aux sommets glacés de ces montagnes, d’autres lieux élevés où croissent aussi les plantes des Alpes.

Tout l’adossement donc de ces montagnes qui est compris entre les sommets recouverts de neiges éternelles, & les bases où croissent les forêts, est le vrai champ de la végétation, de ce qu’on appelle les plantes alpines, telles que sont différentes espèces d’héracleum, l’angélique, le sonchus, l’eringium & plusieurs plantes de la classe de la tétradynamie. Ces lieux sont couverts de neige jusqu’au solstice d’été : elle se fond alors par la chaleur du soleil dans sept à huit jours. La végétation est si prompte, que dans la semaine suivante les campagnes sont couvertes de verdure : il ne faut pas plus de tems aux plantes pour parvenir à leur juste grandeur. Huit jours de plus suffisent pour les faire fleurir & pour les porter au plus haut degré de vigueur. Le même espace de temps fait parvenir les fruits à leur pleine maturité. À peine ont-elles donné leur semence, que les nuits très-froides & les neiges annoncent le retour de l’hiver. Ainsi, ce pays ne jouit que d’un été d’environ six semaines, sans être précédé du printemps, ni suivi de l’automne. Il ne peut y croître & subsister que l’espèce de plantes qui, dans ce court intervalle, sont de nature à germer, fleurir, porter des fruits & les mûrir. L’hiver suit immédiatement l’été, & fait succéder la gelée aux chaleurs : il tombe aussitôt une grande quantité de neige qui s’y accumule à une grande hauteur ; elle couvre la terre qui n’est point encore glacée, & la défend du froid rigoureux qui doit succéder. Les plantes alpines, quoique dans un climat très-âpre, ne reçoivent aucune atteinte, & leurs racines se conservent sous la terre. Ces mêmes plantes reçoivent plus de dommage de la gelée dans nos climats tempérés, parce que souvent dans nos jardins, elles ne sont pas défendues par une enveloppe extérieure de neige, & les gelées de la nuit les font périr.

Si la neige ne se fond pas lentement, elle peut nuire aux végétaux : rien n’est plus pernicieux aux plantes & aux arbres que la neige, qui, séjournant sur la terre, fond en partie le jour, pour se geler de nouveau la nuit. Il en est de même de la neige qui succède à de fortes gelées : on voit sur-tout les tristes suites de ce renversement de l’ordre naturel en Laponie, lorsque ce cas rare survient. En général, les rennes, pendant l’hiver, parcourent les neiges, & y subsistent comme les autres animaux dans de gras pâturages : leur industrie leur fait trouver au dessous de cette congélation, l’aliment qui leur convient : la peau très-dure de leur museau & de leurs pieds suffit pour rompre la croûte glacée qui couvre la neige, & ils vont chercher au-dessous, l’espèce de lichen qui est destiné à leur servir de nourriture. Mais s’il arrive, ce qui est rare, que l’hiver commence par la pluie, la terre se couvre immédiatement d’une croûte de glace, avant que la neige tombe : le lichen se trouve pris au-dessous, & le renne ne pouvant y pénétrer, est privé de son aliment naturel, & ne peut que périr, faute de substance dans ces climats stériles. Le Lapon est alors exposé à perdre une grande partie de les troupeaux, & il n’a d’autre ressource pour les faire subsister, que d’abattre avec la hache, les vieux pins qui sont couverts d’une mousse filamenteuse. La neige sert de couverture à la terre, & entretient une certaine chaleur nécessaire à la végétation.

Diététique & Médecine.

La neige peut être employée au défaut de la glace, pour préparer des boissons rafraîchissantes. Il paroît que les anciens Romains en usoient ainsi pendant l’été, & qu’ils conservoient dans des espèces de glacières, la neige la plus pure qu’on faisoit prendre dans les montagnes. On en servoit ensuite à table, & la prompte dissolution dans les boissons, devoit produire une fraîcheur agréable durant les grandes chaleurs de l’été. Pline le naturaliste, déclame contre cette coutume, & prétend qu’il résulte en général, de la neige, une boisson très-nuisible. Mais de pareilles opinions tiennent souvent à des préjugés ou à des principes de physique peu exacts. La raison en effet, que ce naturaliste en donne, est que la neige étant un corps solide, ce que l’eau avoit de plus subtil, s’est évaporé. Or, on sent aisément que les notions qu’on a maintenant acquises sur la nature & la formation de la neige, ne laissent plus de prise à de pareils raisonnemens : il est aussi très-douteux qu’on doive attribuer la formation des goîtres à la seule boisson de l’eau qui résulte de la fonte des neiges, & il faut nécessairement admettre le concours de la nourriture & de l’influence de l’air.

Rien ne prouve mieux la différente origine de la chaleur animale & de celle des autres corps, que le pouvoir qu’a la neige même d’exciter la première par son application sur le corps vivant : qu’on frotte ses mains avec la neige, bientôt après on y éprouvera une chaleur vive & piquante, comme par une espèce de réaction des forces de la vie qui semblent repousser une atteinte nuisible. Les septentrionaux rappellent ainsi la chaleur à leurs mains, à leur nez & à leurs oreilles, après s’être exposés à un froid aigu, & au moment de rentrer dans leurs demeures. On a employé dans les fièvres malignes ou pestilentielles, des frictions avec la neige ou la glace ; & ce moyen est devenu un tonique salutaire qui a rappelé une vie prête à s’éteindre : la neige ou toute autre eau, dans un état de froideur glaciale, est employée par les Russes immédiatement après leurs bains de vapeurs ; ils se roulent tout nuds sur cette espèce de congélation, raffermissent leur corps comme par une espèce de trempe : ce passage brusque & subit ne fait que les rendre plus robustes, & répercuter les humeurs qui s’étoient portées à la surface du corps par une chaleur humide ; leur peau étoit d’un rouge vif & pourpré en sortant du bain ; bientôt par l’action de la neige, elle reprend la blancheur de l’albâtre. Ce peuple, en observant cette coutume, se maintient sain & robuste, au lieu que les grands qui se bornent au bain de vapeurs, restent dans un état de foiblesse. La neige devient elle-même un remède contre ce mal si ordinaire en hiver sous le nom d’engelures : Agricola assure que celles même du nez ou des oreilles peuvent être facilement guéries par l’application de la neige. A. B.

Neige, vapeur dont les particules glacées dans l’atmosphère, tombent ensuite par flocons sur terre. La neige est une véritable cristallisation de l’eau réduite en vapeurs.

Les nuages ne sont autre chose qu’un brouillard plus ou moins épais ; ou une eau réduite en vapeurs, & par conséquent dont les particules sont très-déliées, & au point qu’elles sont plus légères que l’air atmosphérique qui les supporte : si plusieurs de ces particules se réunissent, elles forment une gouttelette, si celle-ci se réunit à une autre, alors l’équilibre est rompu, & la vapeur réduite en eau ou en gouttes, tombe, forme la pluie pendant l’été, & la neige lorsque le froid règne dans l’atmosphère. Plus les régions supérieure & moyenne sont froides, & la région terrestre échauffée jusqu’à un certain point, & plus la neige est abondante ; parce que le froid de la région supérieure, à l’instar du réfrigérant d’un alembic, condense les vapeurs, & les oblige à se réunir en molécules, & pendant ce temps, la région terrestre laisse évaporer de son sein, une plus grande masse de vapeurs, qui s’élèvent à la région moyenne : sans évaporation, point de distillation, & aucune distillation sans condensation de vapeurs. Cet exemple qu’on a sans cesse sous les yeux dans toutes les brûleries d’esprit ardent, est l’image la plus caractérisée de la formation des nuages, & de leur chute en pluie ou en neige. La pluie affecte une forme ronde en tombant, parce toutes ses parties fluides tendent à se rapprocher de leur centre ; la figure de la neige, au contraire, ressemble à une étoile, à six & quelquefois à douze pointes, c’est l’effet de sa cristallisation par le froid. Si plusieurs portions neigeuses se rencontrent dans leur chute, elles se réunissent ; alors leurs figures sont plus compliquées ; cependant cet agrégat présente toujours des pointes d’étoiles, & on l’appelle flocon. Si, au contraire, la neige est ballottée dans l’air, si chaque particule est froissée contre une ou plusieurs particules voisines, alors les angles s’émoussent & les grains de neige sont ronds ; enfin, la neige est quelquefois si fort ballottée dans l’atmosphère, & le frottement si considérable, qu’elle tombe alors comme une poussière très-fine sans forme déterminée : La cause de ce dernier effet peut encore dépendre d’une si prompte congélation de la vapeur dans l’atmosphère, que la neige n’a pas le temps de prendre une forme régulière, en se cristallisant : l’on sait que la cristallisation opérée lentement, donne les plus beaux cristaux, & c’est même le seul & unique moyen de les obtenir dans leur plus grande perfection. La neige fondue, rend environ un douzième d’eau ; ainsi un pied de neige donne à peu près un pouce d’eau ; il n’est pas possible d’établir, à ce sujet, une proportion géométrique, parce que la neige, tombée depuis plusieurs jours, ou depuis long-temps, se tasse sur elle-même, & encore plus, lorsqu’elle est tombée par flocons, & pendant les grandes gelées. S’il règne de grands courans d’air, ces courans causent une forte évaporation, & les paysans disent : le vent mange la neige. Ces portioncules de neige entraînées dans l’atmosphère, rendent le froid plus piquant. Sur les hautes montagnes, la neige fond plus promptement par un temps nuageux & bas, que par un ciel clair & serein, quoiqu’au même degré de température.

Il arrive ordinairement, lorsque le temps se radoucit, qu’il tombe plus de neige qu’auparavant ; cette observation est vraie, à la lettre, pour l’intérieur des terres ; mais le voisinage de la mer fait une exception, & prouve que, pendant les plus grands froids, il neige dans les pays circonvoisins.

La blancheur éclatante de la neige fatigue beaucoup la vue, parce que le blanc réfléchit fortement la lumière, & il survient des inflammations aux yeux de ceux qui sont forcés à l’avoir long-temps en perspective, & même plusieurs en perdent la vue. Lorsque la terre est couverte de neige, & pendant que la lune l’éclaire, on découvre, pendant la nuit, à une très-grande distance.

La couleur de l’atmosphère, chargée de neige, est ordinairement bleuâtre pendant le jour, & rougeâtre du côté du soleil couchant. Il neige par toute espèce de vents, mais bien plus lorsque le vent du sud occupe la région supérieure de l’atmosphère, & le nord, la région inférieure.

La neige, au moment qu’elle tombe, est, à mon avis, l’eau la plus pure ; parce qu’en se cristallisant dans l’atmosphère, elle se dégage de toutes es impuretés ou parties hétérogènes. L’eau de mer gelée, est très-bonne à boire ; sa cristallisation l’a donc purifiée ? La neige n’a plus les mêmes qualités, lorsqu’elle a séjourné durant quelques jours, ou pendant quelques mois sur la terre ; elle devient un être plus composé ; semblable à une éponge, elle se pénètre des évaporations qui s’élèvent du sol sur lequel elle repose, & des vapeurs & du sel aérien de l’atmosphère : ce sel, au rapport du célèbre Bergman, est acide. La distillation de la neige, prise au moment qu’elle tombe dans les campagnes éloignées des villes, & non dans les villes ou dans leur circonférence, prouve qu’elle fournit l’eau la plus pure ; & la même distillation de neige tombée, par exemple, dans une ville, démontre combien elle est altérée. — Le fait suivant prouve cette assertion : la neige couvroit, depuis quinze jours, le sol des environs de Paris, & je fus un jour me promener jusqu’à une bonne lieue de la ville, du côté du midi : je pris de la neige bien propre, & la mis dans ma bouche, je lui trouvai l’odeur & le goût de fumée. Le lendemain je fus à la même distance, du côté du nord, & la neige se trouva sans goût, sans odeur ; elle en avoit un peu à l’est, & beaucoup plus à l’ouest, mais moins qu’au sud. Ces différences étoient produites par le vent de nord-ouest, qui régnoit depuis long-temps ; l’atmosphère basse & neigeuse, & le courant d’air avoient forcé la fumée des cheminées de la ville, de se rabattre, & elle avoit communiqué son goût & son odeur à la neige : on éprouve, en effet, & par la même raison, dans des villes une cuisson aux yeux, lorsque l’atmosphère est chargée de neige, & que le temps est bas. Cette acrimonie, dans l’air, tient à la fumée qui est rabattue, & la neige, en tombant, se l’approprie, ou plutôt la fumée s’attache à la neige, parce que celle-ci est plus froide : j’ai cru ces détails nécessaires à l’explication des effets de la neige, relativement à la végétation.

La neige, comme eau pure, & rendue telle par sa cristallisation, contribue moins à la végétation qu’une simple pluie d’été, parce que cette dernière, dans son état de vapeur, s’est appropriée les émanations élevées de la terre, le sel aérien & une portion d’air fixe qui flottoient dans l’atmosphère. Ainsi, la neige, comme neige, n’engraisse donc pas la terre dans le sens littéral du proverbe. Il faut cependant convenir qu’elle produit les plus grands effets. Elle défend les herbes des injures de l’air, & conserve les racines des plantes. Si la couche est épaisse, le grand froid ne peut la pénétrer. Un thermomètre plongé jusqu’au fond, & un autre thermomètre placé à sa superficie prouvent la différence d’intensité du froid. Si la couche est très-forte, le froid intérieur sera le même que celui qui existoit dans la terre au moment que la neige est tombée ; quelques jours après, le froid de la couche supérieure de la terre sera mis peu-à-peu en équilibre avec celui de la couche inférieure de la neige, & souvent on trouvera comme une espèce de voûte sous cette couche de neige, si le froid de la terre étoit peu considérable au moment de sa chûte. Il est clair que ces données souffrent beaucoup de modifications, mais elles ne sont pas moins réelles. Il ne s’agit pas ici des froids de Sibérie, des glacières, &c., mais de la neige & du froid des parties tempérées de l’Europe.

On auroit tort de conclure de ce qui vient d’être dit, que la neige est moins froide que la glace. Dans les deux cas, l’eau est réellement glacée, & lorsque les circonstances sont égales, le thermomètre prouve que le degré l’est aussi. Ce n’est donc qu’à une certaine profondeur que la couche inférieure est moins froide que la supérieure.

Jamais la neige ne produit des effets plus salutaires que lorsqu’elle tombe avant que le sol soit engourdi par de fortes gelées, & lorsqu’elle reste long-temps sur terre. Si la terre a été fortement gelée avant la chûte de la neige, si elle a été abondante, il est certain que le dégel laissera les racines des blés en l’air ; & si après le dégel il ne survient pas une pluie douce qui resserre la terre, les blés en souffriront. Le bon cultivateur attend que la grande humidité soit dissipée, que la terre ne soit plus gelée, alors il fait passer le rouleau sur les blés, ce qui vaut mieux que s’il se servoit du côté plat de la herse. (Voyez ce mot.) Cette opération tasse la terre, & la presse contre les racines. S’il survient de nouvelles gelées, les racines ne sont pas endommagées. Il répète alors la même opération, si le besoin l’exige. La neige & la gelée sont d’excellens laboureurs. Alors les exhalaisons de la terre sont retenues, la transpiration des plantes ne s’évapore pas, l’air fixe, (voyez ce mot) qui s’échappe des uns & des autres est retenu, & la neige s’approprie le tout. C’est dans ce cas que la neige engraisse réellement la terre, c’est-à-dire, qu’en fondant elle lui rend ces matériaux de la séve qui se seroient disséminés sans elle dans le vague de l’air. Les deux effets généraux de la neige sont donc d’empêcher le froid de pénétrer profondément dans la terre, & de s’opposer à la perte des exhalaisons qui s’élèvent de son sein ; enfin, de lui rendre & les principes qu’elle a retenus, & ceux qu’elle a absorbés de l’atmosphère par sa surface extérieure. On n’a point fait assez d’attention à cette dernière absorption. Cependant je la regarde comme la cause unique de la couleur terne & jaunâtre que prend la neige lorsqu’elle commence à fondre, surtout près des grandes villes, & lorsque le dégel survient lentement. Quoiqu’il en soit, l’expérience journalière prouve que la neige est très-utile aux champs, aux prairies & même aux vignes & aux arbres pendant les grands froids. Il n’en est pas ainsi du tronc & des branches de plusieurs arbres qui succombent sous son poids, l’olivier sur-tout, & par le verglas dont elle les recouvre, si le dégel est interrompu.

L’abondance de neige, toutes circonstances égales, sa longue durée sur la terre, sont un présage heureux d’une bonne récolte. Ce qui a été dit plus haut, en explique la raison. Mais on doit beaucoup craindre les gelées & les dégels successifs ; ils furent la cause des terribles effets des hivers de 1709, 1728 & 1740.

Les montagnes chargées de neige, ont une grande influence sur l’état de l’atmosphère des environs, & quelquefois même à des distances fort éloignées. M. Arbutnot va jusqu’à dire que la neige des Alpes influe sur le temps qu’il fait en Angleterre. Il est certain que dans les plaines situées au pied des montagnes couvertes de neige, on éprouve un froid très-âcre, lorsque le vent passe rapidement sur cette neige, parce qu’il en enlève une partie. Le bas-Languedoc offre un phénomène bien singulier. Tant que la chaîne des montagnes qui le traverse de l’est à l’ouest, est chargée de neige, on ne craint pas que les vents de sud, de sud-est & sud-ouest, règnent. On voit les nuages accumulés sur la mer, & le vent de mer faire les plus grands efforts pour qu’ils s’avancent vers le nord ; mais le vent de terre reste triomphant, & l’on jouit alors des beaux jours qui rendent ce climat si délicieux à cette époque ; enfin, tant que la neige tient sur les montagnes, on ne craint pas les débordemens des rivières, pendant les mois de novembre & de décembre. La fonte des neiges n’a aucune part à ces débordemens. Voyez-en la cause rapportée au mot montagne.

La neige possède plusieurs propriétés, non comme eau simple, mais comme eau glacée. Lorsqu’elle est bien serrée, bien battue, on la conserve tout aussi long-temps que la glace dont elle a le même degré de froid. La manière de la conserver est décrite au mot glacière. Ses effets sur le corps humain sont les mêmes que ceux de la glace ; cependant on préfère la neige lorsqu’il s’agit de frictionner un membre gelé. (Voyez le mot Glace)