Cours d’agriculture (Rozier)/RUMINATION

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Hôtel Serpente (Tome huitièmep. 692-697).


RUMINATION. Action par laquelle certains animaux font revenir dans leur bouche & y remâchent les alimens qui étoient déja descendus dans leur estomac. Plusieurs auteurs ont écrit sur la rumination, & Peyrus en particulier, sur tous les animaux fournis à cet exercice. En général, tous les quadrupèdes frugivores ruminent, & sur-tout ceux qui sont à pieds fourchus ; quelques oiseaux, & un grand nombre d’insectes ruminent ; le perroquet, la mouche, le taupe-grillon en sont un exemple ; & Peyrus cite l’exemple de plusieurs hommes qui ruminoient.

On doit à M. d’Auventon un travail complet sur la rumination des quadrupèdes domestiques, & personne n’en a mieux que lui développé le mécanisme. Son ouvrage est inséré dans le volume de l’académie des sciences de Paris pour l’année 1768. C’est ainsi que ce grand homme s’explique :

« On sait que plusieurs espèces de quadrupèdes mangent deux fois le même aliment : après avoir pris leur nourriture comme les autres animaux, ils la font revenir dans leur bouche par la gorge, ils la mâchent de nouveau, & ils l’avalent une seconde fois : c’est ce que l’on appelle la rumination. On fait aussi que les animaux ruminans ont plusieurs estomacs ; on a même cru jusqu’à présent qu’ils en avoient quatre. À l’inspection de ces estomacs & des matières qu’ils contenoient, on a reconnu que les alimens étoient conduits la première fois dans le premier estomac, qu’ils en sortoient pour revenir à la bouche, & qu’ils rentroient dans l’œsophage apr-s la rumination, pour aller dans un autre estomac. Mais on a tenté vainement d’expliquer le mécanisme de cette opération singulière. Je me suis occupé de cette recherche d’abord par curiosité, parce qu’elle m’a paru fort intéressante dans l’étude de l’économie animale. J’ai reconnu bientôt qu’elle seroit importante pour le traitement du bétail, & principalement des bêtes à laine, soit en santé, soit en maladie.

La rumination a plus d’influence qu’on ne croit sur le tempérament de l’animal, parce qu’elle ne peut se faire que par des organes qui affectent toutes les parties du corps, & qui sont particuliers aux animaux ruminans. Le principal de ces organes est le viscère qu’on appelle à cause de sa forme, le bonnet. On l’a regardé jusqu’à présent comme un estomac : c’est le second des quatre qu’on attribue aux animaux ruminans ; cependant il ne fait aucune fonction d’estomac. Pour mieux expliquer celle du bonnet, il faut commencer par considérer le trajet que les alimens font pour la rumination.

L’animal broute de l’herbe & la mâche seulement pour en faire dans sa bouche une pelote qu’il puisse avaler. Cette pelote passé dans l’œsophage & tombe dans le premier estomac qui est la panse. Ce viscère est fort ample. Il se remplit peu à peu d’herbes grossièrement broyées, qui forment une masse compacte. Lorsque l’animal veut ruminer, il faut qu’une portion de cette masse rentre dans l’œsophage & revienne à la bouche. La panse peut se resserrer, se contracter, comprimer la masse d’herbe qu’elle contient & la presser contre l’orifice de l’œsophage. Mais comment une portion de cette masse s’en séparera-t-elle ? comment pourra-t-elle glisser dans l’œsophage, s’il n’y a des organes particuliers pour opérer cette déglutition renversée ?

Je donne le nom de déglutition à cette opération qui se fait dans le premier estomac des animaux ruminans, parce qu’elle peut être comparée à celle qui est commune à sous les animaux, & qui se fait à l’autre bout de l’œsophage, au fond de la bouche, dans le pharinx. Il faut que l’aliment soit arrondi dans la bouche, & humecté par la salive pour être avalé : de même ne faut-il pas qu’une portion de la masse d’herbes contenues dans la panse, soit détachée, arrondie & humectée par quelque agent particulier, avant d’entrer dans l’œsophage pour revenir à la bouche ? Le viscère qu’on appelle le bonnet, est l’agent qui fait toutes ces fonctions : ce qui me les a fait reconnoître, c’est que j’ai vu ce viscère en différens états de relâchement & de contraction.

On ne l’a jamais décrit ni représenté que comme une poche dilatée, dont les parois internes forment des reliefs semblables aux mailles d’un réseau ; je l’ai moi-même vu & décrit en cet état dans quinze espèces d’animaux ruminans. Mais m’étant appliqué depuis à faire des recherches, particulières sur la conformation des bêtes à laine, & sur les causes de leurs maladies, observant souvent leurs viscères, j’ai vu le bonnet en contraction.

Dans cet état il a peu de volume : le diamètre de sa cavité n’est guères que d’un pouce : en l’ouvrant j’y ai trouvé une pelote d’herbes semblables à celles de la masse qui étoit dans la panse ; cette pelote avoit environ un pouce de diamètre, & remplissoit toute la concavité du bonnet. Après avoir enlevé toute la pelote, j’ai vu les parois intérieures de ce viscère, & je ne les ai pas reconnues ; au lieu d’un réseau à larges mailles, il n’y avoit que de petites sinuosités, dirigées irrégulièrement ; en sondant ces sinuosités, j’ai vu qu’elles avoient de la profondeur & qu’elles contenoient de la sérosité. Pendant que je faisois ces observations, le bonnet se relâcha en se refroidissant ; les sinuosités s’agrandirent, & elles prirent sous mes yeux la figure des mailles d’un réseau, telles qu’on les voit sur les parois de ce viscère lorsqu’il n’est pas en contraction. Alors la sérosité disparut ; je resserrai les mailles du réseau pour leur faire prendre leur première forme, & à l’instant je vis la sérosité suinter & même couler. Je réitérai cette compression, & la sérosité reparut à chaque fois ; elle étoit contenue dans l’épaisseur du viscère, comme dans une éponge.

Cette observation me rappela celle que j’avois faite quatorze ans auparavant sur le chameau & sur le dromadaire, dans lesquels j’ai trouvé un réservoir d’eau, placé de manière à me faire présumer dès-lors qu’il fournissoit une liqueur pour humecter les alimens qui revenoient de la panse à la bouche dans le temps de la rumination, & pour désaltérer l’animal par ce moyen, lorsqu’il n’avoit point d’eau à boire. Je vois à présent que le réservoir du chameau & du dromadaire fait les mêmes fonctions que le bonnet des autres animaux ruminans, qui est aussi un réservoir d’eau ou de sérosité.

Après ces observations, & à l’inspection exacte des parties qui concourent à la rumination, on peut commencer à expliquer son mécanisme. La rumination paroît être un acte qui dépend de la volonté. Lorsque l’animal veut ruminer, la panse qui contient la masse d’herbe qu’il a pâturée, se contracte, & en comprimant cette masse, elle en fait entrer une portion dans le bonnet. Ce viscère se contracte aussi, enveloppe la portion d’alimens qu’il reçoit, l’arrondit, en fait une pelote par sa compression & l’humecte avec l’eau qu’il répand dessus en se contractant : la pelote ainsi arrondie & humectée, est disposée à entrer dans l’œsophage ; mais pour qu’elle y entre, il faut encore un acte de déglutition.

Les anatomistes savent qu’il y a beaucoup d’appareil pour la déglutition commune à tous les animaux, qui se fait dans le pharinx. Le mécanisme de cette fonction, est encore difficile à expliquer. Le mécanisme de la déglutition particulière aux animaux ruminans me paroît moins compliqué & plus facile à découvrir, quoiqu’il ne paroisse pas plus difficile de faire aller des alimens de la bouche dans la panse, que de les faire revenir de la panse dans la bouche ; car ce dernier trajet ne se fait pas d’un mouvement convulsif, comme le vomissement, mais par un mouvement réglé, comme la déglutition du pharinx.

La partie de l’œsophage qui aboutit à la panse, au bonnet & au feuillet, que l’on regarde comme le troisième estomac des ruminans, forme une sorte de gouttière, qui a des bords renflés par un gros muscle demi circulaire. Il est tel que la gouttière de l’œsophage peut s’ouvrir & se fermer, à peu près comme l’un des coins de notre bouche peut faire ces deux mouvemens, tandis que l’autre coin reste fermé.

J’ai fait voir comment le bonnet détache une portion de la masse d’herbes contenue dans la panse, comment il l’arrondit en forme de pelote, & l’humecte en la comprimant. Il est situé de façon que la pelote qu’il contient se trouve placée contre les bords de la gouttière de l’œsophage, & à portée d’y être introduite par la pression subsistante du bonnet. La pelote étant entrée dans l’œsophage, est conduite jusqu’à la bouche par l’action des muscles de ce canal. Lorsque la pelote repasse dans l’œsophage au sortir de la bouche, la gouttière se trouve fermée par l’action de ces muscles, & la pelote arrive dans le feuillet, sans pouvoir entrer dans la panse ni dans le bonnet. Ce fait est avéré par l’inspection des matières qui se trouvent dans la panse & dans le feuillet. Je n’ai jamais vu dans la panse que des alimens grossièrement broyés ; je n’ai trouvé dans le feuillet que des alimens bien broyés, tels qu’ils doivent être après la rumination. J’ai fait manger à un mouton des herbes aussi-bien broyées que s’il les avoit ruminées ; cependant après la mort du mouton, je les trouvai dans la panse, & non pas dans le feuillet.

Quoiqu’il faille le concours de plusieurs organes pour faire revenir dans la bouche une petite portion de la masse d’alimens contenus dans la panse ; cette opération se fait en peu de temps. Pour s’en assurer, il suffit de considérer une bête à laine pendant qu’elle rumine ; lorsqu’elle a fait revenir une pelote de la panse dans sa bouche, elle la mâche pendant environ une minute, ensuite elle l’avale, & l’on voit la pelote descendre sous la peau le long du cou : alors il se passe quelques secondes, pendant lesquelles l’animal reste tranquille & semble être attentif à ce qui se passe au-dedans de son corps : j’ai tout lieu de croire que, pendant ce temps-là, la panse se contracte, & le bonnet reçoit une nouvelle pelote ; ensuite le corps de l’animal se dilate ; il se resserre bientôt par un effort subit, & enfin l’on voit la nouvelle pelote remonter le long du cou. Il me paroît que le moment de la dilatation du corps est celui où la gouttière de l’œsophage, s’ouvre pour recevoir la pelote, & que l’instant où le corps se resserre subitement, est celui de la déglutition, qui fait entrer la pelote dans l’œsophage pour revenir à la bouche, & pour y être broyée de nouveau. Je crois que l’animal satisfait presqu’autant le sens du goût en ruminant, qu’en mangeant l’herbe pour la première fois ; quoiqu’elle ait été macérée dans la panse, elle n’a pas beaucoup changé de saveur, elle a encore à peu près le même goût.

J’ai tiré de ces connoissances sur le mécanisme de la rumination, plusieurs conséquences, par rapport au tempérament & au traitement des animaux rumïnans, & principalement des bêtes à laine, soit pour les maintenir en bonne santé, soit pour les guérir de leurs maladies.

La santé des bêtes à laine, & probablement de tous les animaux ruminans, est très-sujette à s’altérer par des différences de quantité dans la sérosité du sang, qui sont plus fréquentes que dans les autres animaux, parce que les ruminans ont un viscère particulier où il se fait une sécrétion de sérosité. Cette sécrétion est abondante, car il faut beaucoup de liqueur pour humecter toutes les pelotes d’un pouce de diamètre, que fournit la masse d’alimens contenus dans la panse d’une bête à laine. La sérosité du sang ne suffiroit pas, sans épuiser l’animal, si elle n’étoit suppléée par la boisson ; soit que l’eau entre, au sortir de l’œsophage, dans le bonnet, pour imbiber & remplir ce réservoir, & qu’il en entre aussi dans la panse pour humecter la masse d’alimens qui s’y trouve, & la disposer à la macération qui se fait dans cet estomac ; soit que l’eau arrive par d’autres voies dans le bonnet & dans la panse. Si la masse d’alimens contenue dans la panse est trop humectée, parce que l’animal a trop bu, les pelotes qui sortent de la panse dans le temps de la rumination, sont assez imbibées pour ne point tirer de liqueur du bonnet, & même pour en fournir à ce réservoir, au lieu d’en recevoir ; alors la sécrétion de la sérosité du sang est ralentie ou interrompue dans le bonnet. Cette humeur n’ayant pas son cours ordinaire, surabonde dans le sang, s’épanche dans le corps, & cause un grand nombre de maladies qui ne sont que trop fréquentes parmi les bêtes à laine… Au contraire, si la boisson manquoit pendant trop long-temps, l’animal maigriroit, il s’affoibliroit & il tomberoit à la fin dans l’épuisement. L’on sait que, pour engraisser les moutons, on les fait boire souvent en leur donnant de bonnes nourritures. L’animal prend bientôt un embonpoint qui, avant été favorisé par une boisson abondante, est une vraie maladie dont il mourroit, si on ne le livroit pas assez tôt au boucher.

Il ne faut donc abreuver les bêtes à laine qu’avec circonspection, soit pour les maintenir en bonne santé, soit pour les guérir de la plupart de leurs maladies. Indépendamment des raisons que j’ai rapportées, & qui prouvent que la boisson trop fréquente leur est nuisible, il y a des faits avérés depuis long-temps & qui en sont aussi de bonnes preuves. On sait que les chèvres boivent peu. Le cerf & le chevreuil boivent rarement, & peut-être point du tout dans certains temps. Les pacos, que l’on appelle aussi brebis du Pérou, parce qu’ils ont des rapports à nos brebis, peuvent se passer de boire pendant quatre à cinq jours, quoiqu’ils habitent un pays chaud, & qu’ils fatiguent en servant de bêtes de somme. Les chameaux, les dromadaires, qui sont aussi des animaux ruminans, fatiguent encore plus que les pacos, car ils parcourent un grand espace de chemin chaque jour avec une très-grosse charge ; ils traversent des déserts brûlans, qui ne produisent point d’herbes, parce qu’ils manquent d’eau & même d’humidité. Les chameaux sont réduits à une nourriture sèche, & entièrement privés d’eau dans des voyages qui durent ordinairement cinq jours, souvent dix, & quelquefois quinze. On a toujours admiré la merveilleuse propriété de ces animaux qui peuvent se passer d’eau pendant si longtemps. J’ai éprouvé par des expériences suivies, que nos bêtes à laine peuvent rester plus long-temps sans boire, & sans que leur appétit diminue, même lorsqu’elles ne vivent que de paille & de foin, sans sortir de l’étable. La plupart des bergers croient qu’il ne faut pas abreuver les bêtes à laine tous les jours ; mais leur pratique varient beaucoup sur le nombre des jours qu’il leur font passer sans boire. Après tant de preuves de différens genres, on ne peut pas douter que l’abondance d’eau prise en boisson ou avec les herbes mouillées, ou d’une consistance trop aqueuse, ne soit contraire au tempérament des bêtes à laine, & la cause de la plupart de leurs maladies. On reconnoît sensiblement les effets de cette cause dans les hydatides ou vésicules pleines d’eau, qui sont très-fréquentes dans les bêtes à laine ; elles adhèrent aux viscères ; j’en ai trouvé souvent dans la tête au milieu du cerveau, où elles grossissent au point de le comprimer & de le réduire à un très-petit volume ; j’en ai vu qui occupoient les trois quarts de la capacité du crâne, & qui avoient causé la mort de l’animal, après l’avoir fait languir pendant très-longtemps. Ces hydatides percent quelquefois la peau, & y sont adhérentes entre les floccons de la laine ; pour remplir ces vésicules, il faut que la sérosité du sang soit tellement abondante & épanchée, qu’elle forme des dépôts tant au dehors qu’au dedans du corps.

La sueur est aussi un écoulement de la sérosité du sang, & par conséquent elle est plus à craindre pour les animaux ruminans, que pour aucun des autres, parce qu’elle suspend ou diminue beaucoup la sécrétion de la même sérosité qui doit se faire pour la rumination. Si les bêtes à laine sont en sueur, lorsqu’elles ruminent, elles ont en même temps deux évacuations de sérosité ; le corps étant desséché, & le sang épaissi & échauffé par la perte de cette liqueur, elles éprouvent une soif qui les fait boire au point de s’incommoder & d’altérer leur tempérament. La sueur est encore nuisible, à d’autres égards, à ces animaux. Les filets de leur laine sont privés d’une partie de leur nourriture, que la sueur entraîne au-dehors du corps, & la chaleur qui cause cette sueur, fait croître la laine trop promptement pour qu’elle prenne assez de consistance.

Cependant nous logeons nos bêtes à laine dans des étables, où elles suent non-seulement dans l’été, mais aussi dans l’hiver. Par des soins mal entendus, & par une dépense inutile & même nuisible, nous altérons leur santé, nous gâtons leur laine. Pourquoi renfermer ces animaux dans des bâtimens ? La nature les a vêtus de façon qu’ils n’ont pas besoin de couvert ; ils ne craignent que la chaleur : le froid, la pluie, ni les injures de l’air ne leur font pas autant de mal. Consultez ce qui a été dit aux mots Brebis, Bergerie, Moutons ; ce qui vient d’être dit de la rumination du mouton, s’applique également à celle du bœuf.