Cours d’agriculture (Rozier)/SABLE

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Hôtel Serpente (Tome neuvièmep. 2-6).
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SABLE. Matière pierreuse réduite en parties fort menues. On pourroit compter autant d’espèces de sables qu’il y a d’espèces de pierres, parce que le frottement qu’éprouvent les pierres quelconques, roulées & charriées par les courans, égrise leurs angles, & la portion qui s’en détache forme le sable. Ainsi, plus une pierre est roulée pendant longtemps, & plus elle diminue de volume, & plus ses parties sont réduites en sable. Les pierres vitrifiables, en général, résistent beaucoup plus longtemps aux effets du frottement que les pierres calcaires, parce qu’elles sont d’un tissu plus fin & plus serré. Il faut cependant excepter de cette règle les pierres schisteuses. Leur texture est par feuillets, & moins cohérente que celle des premières. Ce sont ces schistes qui produisent ces petits sables brillans sur le bord des rivières, & qu’on jugeroit, par leur couleur & leur éclat, être de l’or ou de l’argent. D’après l’idée qu’on a de leur formation, on est en droit de conclure qu’il est très-difficile de trouver des sables homogènes, c’est-à-dire composés d’une seule substance pierreuse, sur-tout quand la couche sablonneuse est dûe au dépôt des eaux d’une rivière dont le cours est prolongé.

La formation du dépôt de sable reconnoît deux causes ; la force du courant, & la cessation de cette force dans l’endroit où s’établit le dépôt. Prenons le Rhône & la Loire pour exemple. Le sable, plus léger que les cailloux que roulent ces fleuves, à mesure qu’il s’en détache, est porté sur leurs bords, & les cailloux sont entraînés par le courant. On observe également que les petits cailloux suivent la même loi, & que leur grosseur augmente à mesure qu’ils sont plus rapprochés du lit de la rivière. Cela doit être, puisque ces derniers, pour être entraînés, exigent une plus grande force dans le courant, les autres une force moindre, & le sable enfin presqu’aucune force. Ainsi, comme corps plus légers, ils se rendent sur les bords, où ils s’accumulent. Supposons que les bords de ces fleuves forment une plage ou pente douce jusqu’au lit ordinaire de la rivière, ce qui arrive toujours lorsque les fleuves à cours rapide ne sont pas encaissés ; que sur cette plage croissent des arbustes ; à coup sûr, derrière eux s’accumulera un monceau de sable. Ces arbrisseaux ont présenté un obstacle aux cours de la rivière ; il s’est formé contre eux un courant particulier, qui s’est divisé en deux parties ; ces deux courans partiels ont établi un lieu de stagnation à l’eau entre eux deux, & ce lieu de repos a été rempli de sables jusqu’au point où le courant a commencé d’agir. Ainsi la formation des dépôts de sable sur les bords des rivières, est due à la légèreté spécifique du sable, comparée à la force du courant, & tous les dépôts locaux par l’opposition de deux courans ; mais si dans une même masse d’eau deux courans agissent en sens contraire, c’est-à-dire, si l’un vient du midi & l’autre court au nord, comme on le voit souvent en mer, alors le dépôt de sable s’établit entre ces deux courans, & bientôt il s’y forme des isles. C’est par la même raison que les deux fleuves déja cités sont chargés d’isles sablonneuses, quoique leurs courans ne soient pas en sens contraire. Toutes les fois que dans la masse d’eau de ces fleuves il y a un seul courant, ce qui arrive toujours dans les endroits où les eaux sont encaissées, il ne s’y forme jamais d’isles ; mais si ces fleuves roulent dans la plaine, s’ils s’y étendent avec liberté, alors plusieurs courans s’établissent, & dans l’entre-deux les sables s’y accumulent. C’est toujours au point de la jonction de ces courans que commencent les dépôts ; de là l’origine des isles placées à l’embouchure des grandes rivières qui se jettent dans la mer.

On est tout étonné de trouver aujourd’hui dans les montagnes des dépôts de sables assez nets, quoique leur base soit de beaucoup au-dessus du lit actuel des rivières. Ces dépôts ont été formés dans le temps, de la même manière que nous les voyons s’accumuler sous nos yeux dans le cours des rivières rapides, & on les trouve assez communément sur la droite ou sur la gauche de la montagne qui domine la plaine, suivant la direction qu’a dû avoir le courant auquel ils doivent leur existence.

Toute terre actuellement existante n’est autre chose que la décomposition des pierres quelconques, à laquelle il faut réunir celle des animaux & des végétaux. Toute espèce de terre renferme encore du plus au moins des portions de sable, & ce sable ne s’est pas encore réduit en terre, parce qu’il est trop dur, & qu’il n’a pas encore eu le temps de se décomposer, ou par les acides contenus dans le sol, ou par ceux de l’atmosphère, ou enfin par les effets des météores. Ce qui les a garanti ou ce qui a retardé leur décomposition, est leur nature vitrifiable, sur laquelle les acides ont peu ou point d’action, tandis qu’ils agissent avec force sur les substances calcaires, les dissolvent & les réduisent en terreau ou humus.

il est facile de juger de la nature du sol d’un champ ; il suffit, après une grande pluie, de suivre les dépôts que les eaux ont laissés après leur écoulement. Elles ont entraîné & dissout toute la terre végétale, & déposé sur leurs bords la terre sablonneuse ou vitrifiable. Or, plus on trouve de sable, & moins le sol du champ est fertile. Je conviens que cette assertion est trop générale ; cependant elle est vraie quant au fonds, parce que la fertilité du champ tient aux combinaisons des autres terres qui en forment le sol. Dans ce cas le sable n’y est que comme terre matrice, nullement productive, & uniquement destinée à recevoir les racines des plantes. Il n’existe qu’une seule terre vraiment nourricière des plantes, c’est l’humus ou terre végétale, soluble dans l’eau, & uniquement formée par les décompositions des plantes & des animaux. Consultez le mot Terre. Actuellement, si vous désirez connoître combien une portion donnée de ce sable contient de parties calcaires ou vitrifiables, prenez-là, lavez-là à grande eau, afin de la détacher de toutes ses parties terreuses. Ensuite faites sécher & évaporer toute humidité. Quand ce sable sera chaud, versez aussitôt du fort vinaigre, & encore mieux de l’acide nitreux ou eau-forte, dans le vaisseau de verre ou de faïence, où on aura jeté le sable. Si l’on apperçoit un bouillonnement, une effervescence, c’est une preuve que les acides trouvent des substances calcaire ; & qu’ils les dissolvent. Laissez jusqu’au lendemain le tout en repos ; après cela, remplissez au trois quarts le vaisseau avec de l’eau commune ; remuez, agitez cette eau, versez-la doucement & par inclinaison ; ajoutez de nouvelle eau, & recommencez jusqu’à ce que dans le fond du vase il ne reste plus que le sable pur ; vous trouverez que c’est un sable vitrifiable, peu susceptible de décomposition, & par conséquent infertile. Si, après le premier lavage du sable, & après son séchage, vous avez pesé la totalité du sable ; si, après la dernière opération, vous pesez le résidu, vous connoîtrez combien le vinaigre ou l’acide nitreux ont dissout de portions de sable calcaire, & cette proportion vous indiquera sa qualité. On peut faire la même expérience sur la terre d’Un champ, afin de connoître dans quelles proportions se trouvent les substances qui en forment la masse. Il suffit d’en prendre une portion, & de la dessécher exactement au four ou au soleil, de la peser, & de procéder comme pour le sable. Si j’insiste sur cette matière d’opérer pour connoître les terres, c’est afin de détruire une foule d’erreurs que plusieurs écrivains sur l’agriculture propagent avec complaisance, parce qu’ils prennent quelques exceptions isolées pour des loix générales, & ne veulent pas remonter aux principes des choses ; ils prononcent que le sable noir est fertile, que le jaune l’est moins, que le rouge l’est un peu, &c. Je leur demande à quoi tient cette couleur ? est-elle inhérente au sable ? quand elle le seroit, en quoi la couleur contribue-t-elle à la qualité du sable & à sa fertilité ? À mon tour je dis la couleur est accidentelle & ne prouve pas sa bonté. Si le sable est vitrifiable, qu’il soit blanc, noir, rouge, &c, il n’en vaudra pas mieux. Le sable résultant du froissement & du frottement du granite, quelle que soit sa couleur, par lui-même, sera toujours infertile. Le sable calcaire, au contraire, quelle que soit sa couleur, sera toujours fertile, & son degré de plus ou moins grande fertilité, tiendra à sa plus forte ou moindre combinaison avec des parties vitrifiables. Les sables sur les bords de la mer sont dans le même cas ; avec cette différence cependant, quant à leur fertilité, que quoique sur certaines plages ils soient presqu’entièrement vitrifiables, ils sont toujours mêlés avec un grand nombre de débris de coquilles, de dépouilles d’insectes & d’animaux marins ; toutes ces substances étant calcaires se décomposent aisément, & leur décomposition rend féconds les sables vitrifiables, ou plutôt les interstices entre ces sables sont autant de loges, autant de réceptacles où se cache la terre calcaire. Alors les sables vitrifiables n’ont plus d’autres fonctions gue de devenir terre matrice & sables capables de loger l’humus qui forme la charpente des plantes après s’être séparé des matériaux fluides de la sève. On doit encore ajouter aux résultats des décompositions des parties calcaires, les principes du sel marin qui restent attachés à ces sables ; or, ce sel est à base terreuse & calcaire, & il a la propriété d’attirer l’humidité de l’air ; c’est à ces qualités qu’est due la grande fertilité que ce sable procure aux terres fortes sur lesquelles on le répand, & avec lesquelles on le mêle ; il est lui-même fertile & très-avantageux pour la culture de certaines plantes, pour l’ail, par exemple (consultez ce mot) pour les oignons, si les pluies ne sont pas rares dans le canton, & si on a le soin de couvrir sa superficie avec des algues ou autres productions marines ; ces algues, ces plantes sont naturellement salées, & par cette qualité elles ont le double avantage d’absorber l’humidité de l’air, ainsi qu’on a déja dit, & de retenir & s’opposer en grande partie à l’évaporation de l’humidité du sol. C’est donc des principes constituans des sables, & non de leur couleur, que dépend leur fertilité. En effet, que l’on suppose un fleuve, une rivière, un ruisseau, encaissés par des montagnes de granite, n’importe leurs couleurs ; que dans leurs débordemens ces eaux délavent & détrempent des couches ocreuses, rouges, noires ou jaunes, les sables granitiques paroîtront avoir ces couleurs ; mais comme les ocres sont le résultat de la décomposition du fer, il n’en suit pas que ces sables colorés soient fertiles, Il n’en est pas ainsi des sables schisteux, tels que ceux de l’Isère, de la Mozelle ; parce qu’ils se brisent facilement & se délitent en parties très-subtiles, & pour peu qu’ils soient mêlés avec des substances calcaires, ils deviennent très-productifs.

Si les sables vitrescibles sont mêlés avec de grands dépôts de terres calcaires, ils augmentent, dans ce cas, la fertilité du champ, parce que sans eux cette masse deviendroit trop compacte, & pas assez perméable à l’eau & aux influences de l’air. Ils la divisent, en séparent les molécules, les rendent douces au toucher, faciles à travailler ; mais dans tous ces case, ils ne sont que secours auxiliaires, secours mécaniques, & c’est dans ce sens, & non par leurs principes, qu’ils concourent d’une manière efficace à la beauté de la végétation. C’est par une sage conséquence de cette loi de la nature, que les auteurs ont conseillé l’emploi du sable pur pour fertiliser les terres argileuses & tenaces. Je me sers de leur expression fertiliser ; on devroit dire concourir à la fertilité des terres tenaces. Mais si au lieu d’un sable vitrifiable on n’employoit qu’un sable vraiment calcaire, la bonification seroit excellente pendant plusieurs années consécutives ; elle diminueroit peu à peu, & finiroit enfin par être nulle, parce que ces sables calcaires se décomposant plus ou moins promptement, suivant la nature du gluten qui lie leurs molécules, deviendroient à la longue presqu’aussi tenaces que les argiles. Le grand avantage qui résulte du mélange des sables avec les terres tenaces, c’est de les diviser & d’empêcher qu’elles ne retiennent trop d’eau ; car la bonne végétation, (suivant la destination de chaque plante en particulier) dépend de la juste portion d’eau que retient la terre consacrée à la culture. Voilà pourquoi dans les années pluvieuses les récoltes sont abondantes dans les terres sablonneuses, nulles ou presque nulles dans les terres fortes & tenaces. C’est précisément tout l’opposé dans les années de sécheresse. Le transport des sables dans les terres argileuses, & celui des terres tenaces dans les terres sablonneuses, est le grand correctif dans l’agriculture : personne n’ignore cette vérité, mais très-peu de cultivateurs sont dans le cas de la mettre en pratique ; elle est trop coûteuse, & trop au dessus de leurs moyens.