Cours d’agriculture (Rozier)/TERRE

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Hôtel Serpente (Tome neuvièmep. 390-401).


TERRE. Un des quatre élémens, ou principes primitifs, qui entrent dans la combinaison des corps composés. On peut encore la définir, corps solide, qui sert de base à tous les autres corps de la nature. Ceux qui aiment les hypothèses sur la formation de notre globe, & qui désirent connoître les causes des singularités que l’on y observe, doivent lire les ouvrages de Woodward & de Buffon. Leur théorie est aussi ingénieuse que théorie peut l’être. Entrer dans de tels détails, ce seroit nous écarter de notre but, & il ne nous est pas plus permis, comme naturaliste, d’établir les classes, les ordres, les genres & espèces des différentes substances qui la composent : elles ont été modifiées à l’infini. Voyons en agriculteur, & parlons leur langage.

1°. Toute terre n’est autre chose que le débri des montagnes, des pierres, des animaux & des végétaux ; d’où il résulte, 2°. deux espèces de terres, l’une calcaire, & l’autre vitrifiable. La terre calcaire fait effervescence avec les acides, c’est-à-dire, que si l’on verse par-dessus du vinaigre ou tel autre fluide acide, on voit des écumes & un bouillonnement sur cette terre. Elle est formée des débris des animaux, de leurs coquilles, &c. & les végétaux ont eu pour base primitive de leur charpente, cette terre animale. La terre vitrifiable est ainsi dénommée, parce que, soumise à l’action du feu, elle se fond, & donne un verre, tandis que la première, soumise aux mêmes circonstances, se convertit en chaux. La pierre vitrifiable, frappée brusquement avec le briquet, donne des étincelles, tandis que l’acier le plus pur ne sauroit en tirer des pierres calcaires. Cette division, quoique très-simple & très-naturelle, n’est pas rigoureusement vraie, puisqu’à l’aide d’un feu violent & soutenu, il est possible de réduire toutes les terres & toutes les pierres en verre. C’est par l’extrême que l’on parvient à la vitrification de la première. L’extrême ne détruit pas la vérité générale de la division en deux classes.

3°. Ces deux espèces, si distinctes par leurs caractères & par leurs résultas en agriculture, offrent encore quatre divisions bien marquées ; 1°. la terre calcaire proprement dite, ou alcaline, que l’on réduit facilement en chaux ; 2°. la pierre gypseuse ou plâtre, qui se convertit par le feu en une espèce de chaux ; celle-ci, dans son état de chaux, fait effervescence avec les acides : 3°. la terreargileuse, visqueuse & ductile, qui se consolide, se lie au feu, & donne des étincelles, frappée avec l’acier ; 4°. la terre vitrifiable, proprement dite, qui se fond au feu, donne des étincelles, & ne peut être attaquée par les acides. (Consultez les mots écrits en lettres italiques)

4°. Comme la terre n’est que le débri des pierres du voisinage, on peut, par la simple inspection des rochers & des montagnes voisines, déterminer la nature de la terre des environs. J’examine une longue suite de rochers, & je vois que les couches dont ils sont composés, sont ou parallèle à l’horizon, ou qu’elles ont une inclinaison régulière ; je dis alors, toutes ces couches sont calcaires : elles sont un dépôt formé par les eaux, soit du déluge, soit par la mer (l’examen de l’une ou de l’autre hypothèse n’est pas de notre ressort) : j’appelle ces rochers & ces montagnes, les indicateurs du monde nouveau. Si au contraire les rochers qui établissent la grande charpente des montagnes, au lieu d’avoir des couches régulières, ont leurs scissures perpendiculaires ou obliques dans leur généralité ; si leurs blocs, sont irréguliers dans leur forme, dans leur volume, dans leur position, ils m’annoncent des êtres de nature vitrifiable, antérieurs au bouleversement du globe par les eaux, & par conséquent antérieurs à la formation des montagnes calcaires & à couches régulières : de telles montagnes sont de l’ancien monde, ou monde appelé primitif.

5°. Le bouleversement causé par les eaux n’a pu s’effectuer sans mélanger les débris de ces différentes montagnes : ils se sont heurtés les uns contre les autres ; ils se sont usés & réduits en parties plus ou moins fines ; enfin, ce mélange a formé la terre que l’on cultive. Toute pierre lisse & arrondie a été charriée par les eaux ; c’est par le frottement soutenu contre d’autres pierres, qu’elle est devenue telle : on n’en trouve jamais de semblable dans les carrières, à moins qu’elle n’y ait été voiturée avec la substance qui, dans la suite, s’est cristallisée, & a formé la carrière.

6°. Ce qui s’est effectué en grand lors du bouleversement général, s’exécute chaque jour en petit sous nos yeux. L’acide disséminé dans l’air atmosphérique agit sans discontinuité, mais lentement, sur les pierres calcaires ; peu-à-peu il dissout une légère partie de leur surface ; la pluie survient, elle détache la partie dissoute, & entraîne dans la région inférieure cette terre à base calcaire. Les plantes, les lichens, par exemple, qui se colent par toutes leurs parties inférieures, soit contre les pierres calcaires, soit contre les pierres vitrifiables, leurs racines infiniment petites s’insinuent dans leurs pores, y introduisent de l’humidité ; le froid survient, la glace occupe plus d’espace que l’eau ; cette glace devient levier, & détache peu-à-peu toute la partie pénétrée d’humidité. C’est ainsi & par l’ensemble de tous les effets météoriques, que les surfaces des rochers sont peu-à peu converties en terre. Les pierres vitrifiables sont celles qui résistent plus fortement à leur action.

7°. Que l’on suppose une étendue de terrein quelconque, formant un bassin avec l’enceinte des montagnes qui l’environnent de tous côtés, excepté d’un seul, par où s’écoulent les eaux ; la terre de ce bassin sera homogène, si toutes les montagnes de la circonférence sont homogènes, par exemple, calcaires, puisque cette terre n’est formée que de leurs débris, & cette terre sera précieuse pour l’agriculture. Si au contraire les rochers sont vitrifiables, le sol de ce bassin sera pauvre, & ne deviendra productif qu’en y multipliant les engrais… Mais si cette chaîne de hautes montagnes, supposée calcaire, est surmontée sur le derrière, comme cela arrive ordinairement, par une autre chaîne plus élevée, cette seconde sera vitrifiable : alors le lavage des terres des unes & des autres par les eaux pluviales, rendront mixte le fonds de terre du bassin… Mais si ce même bassin est traversé de part en part par une grande rivière, dont les débordemens soient considérables, ce ne sera plus en totalité la terre des montagnes de la circonférence qui formera le fond du bassin, ce sera celle de toutes les montagnes dont le pied aura été baigné par les eaux de la rivière : alors il existera dans ce bassin un mélange prodigieux, qui augmentera ou diminuera la fertilité, suivant les principes terreux déposés par la rivière.

8°. Ce que l’on dit des mélanges de terre opérés par les pluies ou par les dépôts des rivières, s’applique en grand aux dépôts formés par la mer ; c’est elle qui a établi dans la Touraine cet amas énorme de débris de coquilles, la plupart réduites en poudre, & que dans le pays en nomme falun : c’est elle qui a déposé ce banc prodigieux de craie qui commence vers Sainte Seine en Bourgogne, traverse toute la Champagne-pouilleuse, la Picardie, la Normandie ; se propage sous la mer, entre Calais & Douvre, & se continue dans la partie méridionale de l’Angleterre, jusqu’à la dernière extrémité du cap Lézar. C’est encore à ces dépôts coquillers, que sont dues nos différentes marnes que l’on rencontre aujourd’hui, soit disposées en couches, soit par bloc. Ces derniers ont souffert des altérations dans leur manière d’exister ; car dans leur origine ils formoient des couches qui, par la suite, ont été divisées par différens courans, & qui ont charrié çà & là les bloc. Les dépôts dont on vient de parler, sont tous calcaires, parce qu’ils ont pour base des substances animales, réduites en chaux naturelle, dont une partie est grossièrement concassée, & l’autre réduite en molécules très-déliées. Ce sont principalement ces dernières qui constituent la craie ; les principes de son adhésion sont la substance proprement dite de l’animal, & la partie gélatineuse ; l’air fixe, (consultez ce mot) qu’elles contenoient, a servi à la crystallisation, & à donner de la solidité à la masse entière.

Les autres dépôts, formés par la mer, sont d’immenses bancs de sable, tels qu’on le voit entre Bayonne & Bordeaux, entre Anvers & le Mordik, & qui, malgré la distance du sud de la France, au nord de la Flandres Autrichienne, sont identiques par leur nature.

Dépôts.

9. Autant les premiers sont fertiles lorsqu’on parvient à détruire leur ténacité & à les diviser, autant les seconds sont infertiles ; 1°. parce qu’ils contiennent peu de parties calcaires ; 2°. parce que leur division est extrême ; 3°. parce qu’ils sont incapables de retenir l’eau nécessaires la végétation des plantes. Il en est ainsi des dépôts sabloneux formés par les rivières.

10. Je regarde les dépots de cailloux, comme provenant des rivières, & non réellement de la mer proprement dite, lorsque les eaux couvroient une plus grande partie du globe que nous habitons. Ce sont les courans formés par ces rivières, qui, dans l’intérieur de la mer, charrioient ces cailloux, & qui les ont successivement accumulés en masses dans différens lieus ; aussi ces blocs, ces amas sont-ils toujours mêlés avec une portion de terre, & agglutinés les uns aux autres, soit par un lien minerai, soit par un lien ou gluten animal, & quelquefois par tous les deux ensemble. Mais si les masses de cailloux & de graviers n’ont entre eux aucune ou presqu’aucune adhérence, le dépôt alors a été formé dans la partie correspondante au point de réunion de deux courans de rivières.

11. On ne peut nier que les amas & couches de pierres coquillières ne soient dus à des dépôts établis par les courans de la mer. Telles sont ces couches remplies de graphites & de grandes cornes d’ammon sur les monts d’Or, près de Lyon ; les grandes huîtres à semelle, les pousse-pieds dont le banc commence près de Saint-Paul-Trois-Châteaux en Dauphiné, & se prolonge jusqu’au delà de Narbonne en Languedoc. Il en est ainsi de ces couches remplies de plantes, telles que les capillaires, les polytrics, les fougères, &c. qui servent de toit à presque toutes les carrières du charbon de terre du royaume, sur-tout dans celles du Forez, & les carrières du pays de Liège. Les plantes originales sont inconnues en Europe, & il n’a été possible de les spécifier qu’après que le père Plumier a eu publié l’histoire des fougères & capillaires de l’Amérique.

Les grands bouleversemens causés par les volcans, ont singulièrement multiplié les variations dans la nature du sol de la France. Ces volcans ont successivement occupé près d’un quart de la superficie. Entre Marseille & Toulon on voit les restes d’un volcan qui semble détaché de leur grande masse ; mais si l’on part de celui d’Agde près de la mer ; si on remonte à droite en tirant vers l’est, & du midi au nord, on voit leurs débris couvrir tout le territoire de Montpellier, tout le Vivarais jusques & près d’Annonay, & de proche en proche gagner toute l’Auvergne. Toujours en partant d’Agde & prenant à l’ouest, traversant le Rouergue & remontant jusque dans l’Auvergne, on suit leur second embranchement. Ils sont tous ou du moins presque tous sur les montagnes primitives. Tout le sol de l’Alsace a été travaillé par les feux souterrains, & on en trouve les vestiges en suivant le Rhin presque jusqu’à son embouchure. Il n’est donc pas surprenant que la nature primordiale du sol de toutes ces contrées ne soit prodigieusement changée. La limaille d’Auvergne leur doit sa surprenante fertilité ; dans d’autres cantons, une infertilité presque absolue. Mais ces volcans n’ont pu exister sans causer dans les environs, & même fort au-delà, de fréquens & terribles tremblemens de terre, presque toujours suivis d’effondrement, d’engloutissement ; de-là l’origine de plusieurs petits lacs, que les eaux pluviales ont comblés par l’amas de terre qu’elles y ont charriées, ou qui ont ensuite été desséchés par l’industrie de l’homme.

Il seroit superflu d’entrer dans des détails, faciles à multiplier presque à l’infini. Il suffit donc d’indiquer les causes majeures, & celles qui ont le lus contribué au bouleversement de notre sol. Chaque cultivateur, pour peu qu’il soit intelligent, en fera l’application au canton qu’il habite, & reconnoîtra sans peine la cause dominante qui rend son terrain plus ou moins fécond ou ingrat. Des causes générales, passons aux effets qui en sont résultés.

Les terres compactes retiennent trop l’eau ; les sablonneuses la retiennent trop peu. (Consultez les articles argille, plâtre, craie, sable, afin d’éviter des répétitions.) De ces deux effets, résultans des principes constituans de ces terres, & de leur mélange en proportion convenable dépendent les succès de la végétation. Cette proposition générale est vraie à la rigueur, mais elle souffre des modifications ; par exemple, supposons compacte une terre uniquement composée de débris d’une terre vitrifiable ; on aura beau la mélanger avec du sable pur, elle n’en sera guère plus fertile, parce n’en lui procurant de la ténuité, on ne l’a enrichie d’aucun principe qui contribue à la végétation : il en sera ainsi si on charge un champ sablonneux avec la même terre vitrifiable pure ; mais si au sable, si à la terre vitrifiable, on ajoute de la marne, de la chaux, de la poussière de plâtre cuit, ou telle proportion d’une autre terre calcaire, il résultera de ce mélange heureux, une forte végétation. Ce n’est donc pas simplement par les mélanges que l’on bonifie un champ, mais en raison des principes constituans, renfermés dans ces mélanges, & en raison de la ténuité ou de la densité que les molécules de terre conservent entre elles. L’on peut donc dire en général, 1°. que toutes terres trop tenaces ou trop friables, sont peu productives, soit parce que l’une ne retient pas assez l’eau nécessaire à la végétation, soit parce que l’autre la retient beaucoup trop ; ce vice dépend de la manière d’être de leurs molécules entre elles. 2°. Que toute terre de nature purement vitrifiable, est presque infertile ; tandis que celle composée de parties calcaires, est très-fertile, si ses molécules n’ont qu’une adhérence convenable. Ces assertions de la plus grande évidence, sont cependant relatives à l’espèce de plante que l’on se propose de cultiver. Le ris, par exemple, aime que le sol retienne l’eau, & s’il ne reste pas inondé, il périt. Le chanvre se plaît dans une terre meuble qui conserve un peu d’humidité, tandis que le sain-foin végète dans un sol sec ; & jamais la vigne ne donnera un vin précieux dans un terrain très-productif en froment.

La couleur des terres est en général trop accidentelle pour en tirer des indices certains, relativement à la force de la végétation, sur-tout si ces terres sont considérées comme ayant peu éprouvé de nouvelles combinaisons depuis leur état presque primitif : je n’appelle pas primitif, par exemple, la couche supérieure que l’on trouve dans les antiques forêts ; elle est au contraire de formation graduelle & successive. La véritable couche de terre sera celle qui est recouverte par cette nouvelle, & qui, par le lavage & l’infiltration des eaux, lui a communiqué jusqu’à une certaine profondeur, une partie de sa couleur… Toute terre où surabonde les débris des végétaux & des animaux sans coquilles, est noire ou plus ou moins brune… Toute terre qu’on appelle franche, & où les cailloux sont rares, est en général de couleur fauve. Elle est formée primordialement par les dépôts lents des rivières à cours tranquille ; le Rhin, le Rhône, la Loire, &c. ne présenteront jamais de dépôt semblable, soit parce que leur cours est trop rapide, soit aussi parce que ces fleuves & les rivières qui s’y jettent, coulent entre des montagnes & rochers vitrifiables. Les terres rougeâtres, d’un jaune clair, obscur, &c. doivent leurs couleurs au fer réduit à l’état de chaux qui a fourni les ocres plus ou moins rouges, plus ou moins jaunes ; &c. Quoi qu’il en soit, toutes les terres que nous cultivons, reconnoissent pour origine première, la décomposition des pierres, soit calcaires, soit vitrifiables, qui composent la charpente des montagnes. Après cette décomposition, les eaux en ont formé les couches terreuses ou simples, ou mélangées par les alluvions & par les dépôts.

On a déjà conclu, sans doute, par ce qui a été dit, que je regardois la terre calcaire comme la seule productive ; elle l’est en effet dans toute la rigueur du mot ; toute autre terre n’est que terre matrice. C’est sur cette base unique qu’est établi le systême général de la végétation, & c’est ce qu’il faut développer.

Les corps ne peuvent concourir par leurs mélanges à la formation des autres corps, qu’autant qu’il se trouve une certaine affinité entre leurs parties, ou bien lorsque les parties dissemblables sont réunies par une substance moyenne qui participe de la nature des deux corps qui doivent s’amalgamer & former un tout. Par exemple, l’eau n’est pas miscible à l’huile ni à aucun corps graisseux ; mais si à cette eau & à cette huile on ajoute en proportion convenable une substance saline, elle deviendra le moyen de jonction des deux autres, & de leur union résultera une nouvelle substance composée, un vrai savon ; mais si au lieu de la substance saline, on ajoute, par exemple, de la graisse cette dernière s’unira avec l’huile, & toutes deux réunies, ne se mêleront pas avec l’eau. Il faut donc pour la recomposition ou combinaison des corps les uns avec les autres, 1°. qu’il y ait affinité naturelle ; 2°. qu’il y ait au moins une espèce de dissolution. Par exemple, de la chaux & du plâtre calcinés, leur poussière se mêlera ensemble & elle ne fera pas un corps ; mais si on ajoute de l’eau sur l’une ou sur l’autre, ou sur toutes deux ensemble, & si on y ajoute alors du sable, toutes ces substances se combineront & formeront ensemble un corps solide. Si sur la chaux fusée, on jette de l’huile, elle s’y unira peu ou très-mal ; mais si à cette chaux fusée ou éteinte, on ajoute du sable ou de la terre & de l’huile, il en résultera un mortier beaucoup plus solide que par la simple union du sable, de la chaux & de l’eau. De ces exemples, qu’on pourroit multiplier à l’infini, on doit conclure que tout corps qui n’est pas, ou qui est très-peu susceptible de dissolution, ne peut pas s’unir de lui-même avec un autre corps ; & leur mélange, s’il survient, ne sera qu’un simple mélange & non pas une recomposition. Si on ajoute du sable vitrifiable à de l’argile, il ne lui occasionne ni décomposition, ni recomposition ; ce sable agit mécaniquement parce qu’il divise les molécules de l’argile, & les sépare les unes des autres ; ces grains sont autant de coins qui désunissent ; cependant cette terre devient plus productive, non par les décompositions & recompositions, mais, 1°. parce qu’elle acquiert plus de perméabilité à l’eau. 2°. Les molécules étant plus divisées, les principes solubles qu’elle contient ont plus de jeu, sont plus à nu & sont plus susceptibles de dissolutions causées par les effets météoriques, & par conséquent de fournir plus abondamment la nourriture aux plantes qu’on confie à cette terre. Si au lieu de ce sable vitrifiable, vous donnez à cette argille un sable calcaire, marneux, du terreau, &c. comme toutes ces substances sont très-solubles dans l’eau, elles agiront réellement sur l’argile, en multipliant ses principes productifs, & en combinant les leurs avec les siens ; d’où résultera une plus grande fécondité & une plus abondante végétation ; dans ce cas, ces substances agiront de deux manières, & mécaniquement comme coins, comme leviers, & nutritivement, s’il est permis de s’expliquer ainsi, par la facile dissolution & recombinaison de leurs principes nutritifs mutuels.

Je ne dis pas que les substances vitrifiables ne soient pas solubles. Elles le sont dans les menstrues qui leur conviennent ; mais ces menstrues, ces dissolvans ne sont pas disséminés dans le sol ; & dans la supposition qu’ils le soient, les circonstances nécessaires à produire leurs effets, sont très-rares, & si rares qu’en agriculture on ne sauroit les compter.

La substance calcaire est la seule soluble ; c’est aussi la seule terre végétale, la seule qui entre dans la composition des plantes & des animaux. Si la terre vitrifiable fournissoit les principes de la végétation, on devroit de toute nécessité la retrouver dans l’analyse des plantes faites, soit par le feu, soit par l’eau ; cependant, toutes les analyses connues ne l’ont jamais démontré. On peut donc dire, rigoureusement parlant, afin d’éviter toute controverse, que s’il en existe, c’est un infiniment petit ; par conséquent, cet infiniment petit doit être réputé zéro, & en agriculture il ne mérite aucune considération. Ainsi, toute terre qui n’est pas soluble dans l’eau pure, est une simple terre matrice qui ne concourt à la végétation que parce qu’elle sert de point d’appui aux racines, & parce qu’elle récèle entre ses molécules insolubles, les molécules solubles de l’humus, dont les racines se nourrissent.

Aux articles amendement, engrais ; on a prouvé que, suivant les circonstances, les uns agissoient mécaniquement, & les autres par leurs principes constitutifs. À l’article sève, on a démontré que les principes qui la constituent, devoient tous avoir éprouvé une dissolution, & que l’eau a été le menstrue dans lequel elle a été faite. Consultez ces mots, afin d’éviter ici des répétitions inutiles.

La terre calcaire est donc la seule terre végétale, le véritable humus soluble dans l’eau, & la seule qui établisse & constitue la charpente des plantes. Les falun de Tourraine, les craies de Champagne, sont des chaux, des terres calcaires naturelles, mais elles ne sont pas pures. Lors de leur dépôt par les eaux, elles ont été mélangées plus ou moins avec d’autres substances. Le mélange de substances étrangères est plus abondant dans les autres terres calcaires. Mais si l’on amoncelle des plantes, des animaux morts, & si on les laisse fermenter ensemble, se putréfier, se décomposer, &c. on obtiendra, en dernière analyse, la terre calcaire pure, le véritable humus, enfin, cette terre soluble dans l’eau, & la seule susceptible de s’unir aux matériaux qui composent la sève. Telle est la grande vérité qu’il importe d’inculquer dans la mémoire de tout cultivateur ; puisque en partant de ce principe fondamental, il dirigera tous ses mélanges de terre, tous ses fumiers ; il multipliera des végétaux, afin de les enfouir dans la terre, & sur-tout afin de lui rendre plus de principes qu’ils n’en auront absorbés. Consultez le mot amendement. Il conclura qu’il est absurde d’employer les fumiers sortans de l’écurie, & qu’il faut attendre que la fermentation ait recombiné leurs principes ; que par cette nouvelle combinaison, les principes sont rendus plus solubles dans l’eau, & par conséquent plus analogues & d’une plus facile & plus intime union avec la terre & avec les principes qu’elle contient déjà. Cultivateurs, ne longez qu’à créer ce précieux humus, qu’aucune substance animale ou végétale ne dessèche, en pure perte, sur les champs, dans les chemins. Rassemblez toutes les herbes quelconques, accumulez, amoncelez le plus que vous pourrez ; toutes le contiennent tout préparé, & songez que dans la nature il règne une circulation perpétuelle de principes ; que le végétal actuellement sur pied, servira bientôt, par sa décomposition, à la reproduction de son semblable. L’herbe nourrit l’animal, sa substance devient sa substance, constitue sa charpente, & sa terre principe ou calcaire se convertira à son tour en humus pour le végétal. Ainsi, rien n’est perdu dans la nature, & le cultivateur intelligent sait profiter de tout ce qu’elle lui offre. Cet humus est presqu’en dépôt sur tout le globe, parce que par-tout il y a des plantes & des animaux ; mais il est plus ou moins répandu ; c’est son abondance dans les dépôts, qui assure la fertilité du sol. Cependant, les récoltes absorberoient peu à peu celui de sa superficie, des pluies abondantes l’entraîneroient, & à la longue, cette superficie deviendroit infertile, si l’art & la prévoyance de l’homme n’y suppléaient par les engrais & par les labours.

Si on considère attentivement la petite quantité d’humus nécessaire à la charpente d’un chêne majestueux, l’expérience apprendra que soixante dix livres de bois de chêne bien sec, fournissent, par l’incinération, à peine une livre de cendre ; que si on lessive cette livre de cendre, pour en séparer la partie saline, à peine restera-t-il, en dernière analyse, une demi-livre de terre calcaire ; c’est donc à-peu-près un, contre cent-vingt du poids total. Le feu a dissipé l’eau, l’air, les parties huileuses, de manière que le résidu salin & terreux est peu de chose, & contribuoit d’un infiniment petit à la totalité du poids. En effet, le bois de gayac, un des plus durs que l’on connoisse, doit, à l’air fixe qu’il contient (consultez ce mot) le tiers de son poids. Plus un bois est dur, & plus il contient d’air fixe. Mais ce chêne majestueux dont il est question, rend chaque année à la terre, par la chute de ses feuilles, par la transpiration de ses racines, plus d’humus qu’il n’en a absorbé ; & si le sol n’en profite pas, c’est que les vents, les eaux pluviales l’entraînent à mesure que les feuilles se décomposent. C’est cet humus, cette terre calcaire, cette terre de débris de substances végétales & animales, qui donne la couleur noire à la couche supérieure du sol d’une prairie, d’une forêt, &c. ; sans leurs décompositions perpétuelles, la prairie cesseroit d’exister, les plantes mourroient affamées, ainsi que les arbres des forêts. D’ailleurs, il ne peut exister aucun végétal sans que la nature ne lui ait assigné à servir d’aliment à une ou à plusieurs espèces d’insectes & d’animaux ; ces insectes animalisent, si on peut le dire, la substance végétale qu’ils mangent, & la rendent doublement calcaire, c’est-à-dire, calcaire bien plus pure qu’elle ne l’auroit été sans cette nouvelle trituration ; d’où l’on doit conclure que si la terre s’épuise, c’est parce que les récoltes qu’on lui demande, absorbent coup-sur-coup l’humus, sans que l’industrie de l’homme le renouvelle. On a beau multiplier labour sur labour, on divise les molécules ; les labours mettent à nu l’humus, mais il n’en créent ni n’en remplacent pas un atome. Si au contraire on alterne, (consultez cet article important) on rend alors à la terre plus de principes qu’une récolte n’en absorbe. Le sol peut donc ensuite fournir une nouvelle récolte sans être épuisé.

Que des charlatans en agriculture décident, par la dégustation, que la terre de tel champ est propre à la production de tel végétal, c’est une effronterie dont plusieurs cultivateurs sont la dupe, & dans leur enthousiasme, ils admirent la prétendue science de l’imposteur ; l’homme qui réfléchit dira, c’est par les portions salines que l’impression est donnée au palais, & non par la terre, proprement dite, vitrifiable ou calcaire. Les sels sont solubles dans l’eau, mais les mucilages le sont également, & cependant le mucilage de gomme, par exemple, n’imprime sur la langue aucune saveur décidée, parce qu’en général, il ne contient aucun principe salin ; mais comme le principe salin n’est pas la seule substance qui entre dans la composition de la sève, & par conséquent des plantes, puisqu’une surabondance de parties salines s’oppose à la végétation, (consultez les expériences à ce sujet, rapportées à l’article arrosement) il est donc clair que le dégustateur échafaude sur la saveur des terres, un système aussi futile qu’absurde : son charlatanisme en impose aux ignorans ; c’est tout ce qu’il demande. Celui qui veut réellement faire l’analyse d’une terre & juger sûrement de la qualité & quantité de principes propres à la végétation qu’elle contient, doit procéder par l’analyse. Nous allons en décrire la méthode, après avoir récapitulé les vérités fondamentales contenues dans cet article.

1°. Toute terre est produite par la décomposition des pierres & des rochers.

2°. Tous rochers ou pierres sont de nature vitrifiables ou calcaires. Les premiers sont peu susceptibles de décomposition, & forment la terre matrice. Les seconds, au contraire, plus susceptibles d’éprouver l’action des météores, sont divisés & dissous par les acides, par conséquent très-solubles dans l’eau, dès lors propres à fournir les matériaux de la sève qui constituent la charpente des plantes.

3°. Les débris des plantes & des animaux fournissent, par leur décomposition, la terre calcaire par excellence, le véritable humus, enfin cette terre totalement soluble dans l’eau.

4°. Toutes ces substances ont été mélangées par les alluvions, par les dépôts ; heureux le champ qui contient en abondance ces derniers principes !

5°. Enfin, heureux est le sol dont les principes sont si bien combinés, qu’il ne retient que la quantité d’eau proportionnée aux besoins de la plante qu’il doit produire.

Prenez, par exemple, dix livres d’une terre quelconque, purgée exactement de toutes pierres & cailloux ; jetez-la dans un vaisseau quelconque capable de la contenir, & de contenir en même temps trente pintes d’eau. Le vase doit être percé dans sa partie la plus inférieure, & son ouverture fermée exactement avec son bouchon. Sous ce premier vaisseau, placez-en un second d’égale capacité ; recouvert d’une toile forte, serrée, & formant un peu le cône renversé dans le milieu de son étendue.

Tout étant ainsi préparé, faites chauffer à ébulition les trente pintes d’eau ; versez-les alors sur la terre renfermée dans le premier baquet ; agitez fortement le tout, afin que l’eau chaude ait plus de facilité à dissoudre les principes contenus dans cette terre ; couvrez le baquet & laissez reposer le tout pendant douze à quinze heures. Après ce laps de temps, ouvrez doucement le bouchon de la partie inférieure du baquet ; garnissez son ouverture avec de la paille, afin que l’eau s’échappe sans entraîner avec elle beaucoup de terre ; & il faut qu’elle s’échappe goutte à goutte.

Avant de déboucher, ajoutez sur la toile qui recouvre le second baquet, ou baquet intérieur, plusieurs feuilles de papiers gris, disposées les unes sur les autres, & qui ne déborderont pas la toile. Les feuilles & la toile serviront de filtre. Mettez ensuite, dans un vaisseau séparé, l’eau filtrée que vous obtiendrez.

Prenez de nouveau, la terre restée sur le filtre ; rejetez-la sur la première ; vuidez de nouveau sur le tout quinze à vingt pintes d’eau bouillantes ; agitez fortement, & laissez filtrer jusqu’à la fin, en observant, avant de commencer cette seconde lessive, d’ajouter de nouvelles feuilles de papiers gris. Deux feuilles placées l’une sur l’autre suffisent. On obtiendra par ce moyen, une véritable lessive qui s’appropriera tout ce qui est soluble dans cette terre. Mélangez la nouvelle eau filtrée avec la première mise en réserve, ensuite faites évaporer.

Il seroit facile d’accélérer l’évaporation par le moyen du feu ; mais la chaleur trop forte change beaucoup les principes & la manière d’être des corps. Il vaut beaucoup mieux avoir recours à l’évaporation à froid, qui s’exécute assez promptement dans un lieu où règne un grand courant d’air ; mais comme l’évaporation ne s’exécute que par les surfaces, le vaisseau dans lequel on jettera la lessive doit être peu profond & très-large.

À mesure que l’eau se dissipe, les principes se rapprochent ; & avant l’entière évaporation, les sels se réunissent en cristaux, & la partie terreuse, auparavant dissoute dans l’eau, se précipite au fond du vase. On aura beau laisser évaporer, il restera toujours un peu d’eau-mère, grasse & onctueuse au toucher. Pour s’en débarrasser, on incline doucement le vase ; on répète la même opération à plusieurs reprises différentes, & toujours très-doucement ; enfin on oblige cette eau-mère à occuper le moins d’espace possible. Si on ne peut la vuider sans qu’elle entraîne avec elle quelques parties du dépôt, on la laisse stationnaire pendant quelque temps ; enfin on l’absorbe en lui présentant doucement une éponge bien séchée. Il ne restera plus que le dépôt terreux & le dépôt salin qui aura cristallisé. Lorsque le tout sera parfaitement sec, on le pèsera, & son poids sera comparé avec la masse séchée qui est restée, ou sur le filtre ou dans le premier baquet. La différence de poids indiquera la quantité de terre végétale ou humus, & la quantité de sel que la terre contenoit. La portion graisseuse ou huileuse est amalgamée avec l’eau-mère ; on pourroit dire que c’est une véritable eau savonneuse, mais avec excès de sel.

Quelle espèce particulière retirera-t-on d’après cette expérience ? Il n’est guères possible de donner une règle sûre ; il est plus que probable de penser que ce sera un sel neutre, mais dont la base sera plus alcaline qu’acide, & son alcalinité sera plus forte en raison de la quantité d’humus que la terre soumise à l’expérience en contenoit auparavant. Il est bon de connoître ce sel. S’il est acide, si on le fait dissoudre dans une potion d’eau, & si on verse cette eau sur du sirop de violette étendu également dans l’eau, la couleur violette de cette eau sirupeuse deviendra rouge. Si, au contraire, le sel est alcali, la couleur violette verdira. Mais si le sel est neutre, la couleur restera intacte. Personne n’ignore que toutes les terres contiennent un sel quelconque ; ainsi ce n’est pas le point essentiel de cette expérience ; son véritable but est de prouver que l’eau a réellement dissous l’humus ; que cet humus est une vraie terre animalisée qui constitue la charpente des plantes ; enfin que c’est la seule qui entre dans leur composition.

Si on laisse putréfier des plantes de la même espèce, après qu’elles auront été amoncelées les unes sur les autres, jusqu’à leur dessiccation complète & à leur entière réduction en terreau, on se convaincra d’une manière plus particulière en répétant la même expérience que ci-dessus, que leur terre principe est une terre calcaire par excellence ; qu’elle est soluble dans l’eau ; qu’elle se précipite au fond du vase à mesure que l’évaporation s’exécute ; enfin qu’après la complète évaporation, on trouve une terre douce au toucher, & dont les molécules sont divisées à l’infinie.