Cours de linguistique générale/Deuxième partie

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Texte établi par Charles Bally, Albert Sechehaye et Albert Riedlinger, Payot (p. 141-192).

Deuxième partie

Linguistique synchronique

Chapitre premier

Généralités

L’objet de la linguistique synchronique générale est d’établir les principes fondamentaux de tout système idiosynchronique, les facteurs constitutifs de tout état de langue. Bien des choses déjà exposées dans ce qui précède appartiennent plutôt à la synchronie ; ainsi les propriétés générales du signe peuvent être considérées comme partie intégrante de cette dernière, bien qu’elles nous aient servi à prouver la nécessité de distinguer les deux linguistiques.

C’est à la synchronie qu’appartient tout ce qu’on appelle la « grammaire générale » ; car c’est seulement par les états de langue que s’établissent les différents rapports qui sont du ressort de la grammaire. Dans ce qui suit nous n’envisageons que certains principes essentiels, sans lesquels on ne pourrait pas aborder les problèmes plus spéciaux de la statique, ni expliquer le détail d’un état de langue.

D’une façon générale, il est beaucoup plus difficile de faire de la linguistique statique que de l’histoire. Les faits d’évolution sont plus concrets, ils parlent davantage à l’imagination ; les rapports qu’on y observe se nouent entre termes successifs qu’on saisit sans peine ; il est aisé, souvent même amusant, de suivre une série de transformations. Mais la linguistique qui se meut dans des valeurs et des rapports coexistants présente de bien plus grandes difficultés.

En pratique, un état de langue n’est pas un point, mais un espace de temps plus ou moins long pendant lequel la somme des modifications survenues est minime. Cela peut être dix ans, une génération, un siècle, davantage même. Une langue changera à peine pendant un long intervalle, pour subir ensuite des transformations considérables en quelques années. De deux langues coexistant dans une même période, l’une peut évoluer beaucoup et l’autre presque pas ; dans ce dernier cas l’étude sera nécessairement synchronique, dans l’autre diachronique. Un état absolu se définit par l’absence de changements, et comme malgré tout la langue se transforme, si peu que ce soit, étudier un état de langue revient pratiquement à négliger les changements peu importants, de même que les mathématiciens négligent les quantités infinitésimales dans certaines opérations, telles que le calcul des logarithmes.

Dans l’histoire politique on distingue l’époque, qui est un point du temps, et la période, qui embrasse une certaine durée. Cependant l’historien parle de l’époque des Antonins, de l’époque des Croisades, quand il considère un ensemble de caractères qui sont restés constants pendant ce temps. On pourrait dire aussi que la linguistique statique s’occupe d’époques ; mais état est préférable ; le commencement et la fin d’une époque sont généralement marqués par quelque révolution plus ou moins brusque tendant à modifier l’état de choses établi. Le mot état évite de faire croire qu’il se produise rien de semblable dans la langue, En outre le terme d’époque, précisément parce qu’il est emprunté à l’histoire, fait moins penser à la langue elle-même qu’aux circonstances qui l’entourent et la conditionnent ; en un mot elle évoque plutôt l’idée de ce que nous avons appelé la linguistique externe (voir p. 40).

D’ailleurs la délimitation dans le temps n’est pas la seule difficulté que nous rencontrons dans la définition d’un état de langue ; le même problème se pose à propos de l’espace. Bref, la notion d’état de langue ne peut être qu’approximative. En linguistique statique, comme dans la plupart des sciences, aucune démonstration n’est possible sans une simplification conventionnelle des données.

Chapitre II

Les entités concrètes de la langue

§ 1.

Entités et unités. Définitions.

Les signes dont la langue est composée ne sont pas des abstractions, mais des objets réels (voir p. 32) ; ce sont eux et leurs rapports que la linguistique étudie ; on peut les appeler les entités concrètes de cette science.

Rappelons d’abord deux principes qui dominent toute la question :

1° L’entité linguistique n’existe que par l’association du signifiant et du signifié (voir p. 99) ; dès qu’on ne retient qu’un de ces éléments, elle s’évanouit ; au lieu d’un objet concret, on n’a plus devant soi qu’une pure abstraction. À tout moment on risque de ne saisir qu’une partie de l’entité en croyant l’embrasser dans sa totalité ; c’est ce qui arriverait par exemple, si l’on divisait la chaîne parlée en syllabes ; la syllabe n’a de valeur qu’en phonologie. Une suite de sons n’est linguistique que si elle est le support d’une idée ; prise en elle-même elle n’est plus que la matière d’une étude physiologique.

Il en est de même du signifié, dès qu’on le sépare de son signifiant. Des concepts tels que « maison », « blanc », « voir », etc., considérés en eux-mêmes, appartiennent à la phsychologie ; ils ne deviennent entités linguistiques que par association avec des images acoustiques ; dans la langue, un concept est une qualité de la substance phonique, comme une sonorité déterminée est une qualité du concept.

On a souvent comparé cette unité à deux faces avec l’unité de la personne humaine, composée du corps et de l’âme. Le rapprochement est peu satisfaisant. On pourrait penser plus justement à un composé chimique, l’eau par exemple ; c’est une combinaison d’hydrogène et d’oxygène ; pris à part, chacun de ces éléments n’a aucune des propriétés de l’eau.

2° L’entité linguistique n’est complètement déterminée que lorsqu’elle est délimitée, séparée de tout ce qui l’entoure sur la chaîne phonique. Ce sont ces entités délimitées ou unités qui s’opposent dans le mécanisme de la langue.

Au premier abord on est tenté d’assimiler les signes linguistiques aux signes visuels, qui peuvent coexister dans l’espace sans se confondre, et l’on s’imagine que la séparation des éléments significatifs peut se faire de la même façon, sans nécessiter aucune opération de l’esprit. Le mot de « forme » dont on se sert souvent pour les désigner — cf. les expressions « forme verbale », « forme nominale » — contribue à nous entretenir dans cette erreur. Mais on sait que la chaîne phonique a pour premier caractère d’être linéaire (voir p. 103). Considérée en elle-même, elle n’est qu’une ligne, un ruban continu, où l’oreille ne perçoit aucune division suffisante et et précise ; pour cela il faut faire appel aux significations. Quand nous entendons une langue inconnue, nous sommes hors d’état de dire comment la suite des sons doit être analysée ; c’est que cette analyse est impossible si l’on ne tient compte que de l’aspect phonique du phénomène linguistique. Mais quand nous savons quel sens et quel rôle il faut attribuer à chaque partie de la chaîne, alors nous voyons ces parties se détacher les unes des autres, et le ruban amorphe se découper en fragments ; or cette analyse n’a rien de matériel.

En résumé la langue ne se présente pas comme un ensemble de signes délimités d’avance, dont il suffirait d’étudier les significations et l’agencement ; c'est une masse indistincte où l'attention et l'habitude peuvent seules nous faire trouver des éléments particuliers. L'unité n'a aucun caractère phonique spécial, et la seule définition qu'on puisse en donner est la suivante : une tranche de sonorité qui est, à l’exclusion de ce qui précède et de ce qui suit dans la chaîne parlée, le signifiant d'un certain concept.

§ 2.

Méthode de délimitation.

Celui qui possède une langue en délimite les unités par une méthode fort simple — du moins en théorie. Elle consiste à se placer dans la parole, envisagée comme document de langue et à la représenter par deux chaînes parallèles, celle des concepts (a), et celle des images acoustiques (b).

Une délimitation correcte exige que les divisions établies dans la chaîne acoustique (α β γ ....) correspondent à celles de la chaîne des concepts (α′ β′ γ′ ....) :

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Soit en français sižlaprã : puis-je couper cette chaîne après l et poser sižl comme unité ? Non : il suffit de considérer les concepts pour voir que cette division est fausse. La coupe en syllabe : siž-la-prã n’a rien non plus de linguistique a priori. Les seules divisions possibles sont : 1° si-ž-la-prã (« si je la prends »), et 2° si-ž-l-aprã (« si je l’apprends »), et elles sont déterminées par le sens qu’on attache à ces paroles.

Pour vérifier le résultat de cette opération et s’assurer qu'on a bien affaire à une unité, il faut qu'en comparant une série de phrases où la même unité se rencontre, on puisse dans chaque cas séparer celle-ci du reste du contexte en constatant que le sens autorise cette délimitation. Soient les deux membres de phrase : lafǫrsdüvã « la force du vent » et abudfǫrs « à bout de force » : dans l’un comme dans l’autre, le même concept coïncide avec la même tranche phonique fǫrs ; c’est donc bien une unité linguistique. Mais dans ilməfǫrsaparlẹ « il me force à parler », frǫs a un sens tout différent ; c’est donc une autre unité.

§ 3.

Difficultés pratiques de la délimitation.

Cette méthode, si simple en théorie, est-elle d’une application aisée ? On est tenté de le croire, quand on part de l’idée que les unités à découper sont les mots : car qu’est-ce qu’une phrase sinon une combinaison de mots, et qu’y-a-t-il de plus immédiatement saisissable ? Ainsi, pour reprendre l’exemple ci-dessus, on dira que la chaîne parlée sižlaprã se divise en quatre unités que notre analyse permet de délimiter et qui sont autant de mots : si-je-l’-apprends. Cependant nous sommes mis immédiatement en défiance en constatant qu’on s’est beaucoup disputé sur la nature du mot, et en y réfléchissant un peu, on voit que ce qu’on entend par là est incompatible avec notre notion d’unité concrète.

Pour s’en convaincre, qu’on pense seulement à cheval et à son pluriel chevaux. On dit couramment que ce sont deux formes du même nom ; pourtant, prises dans leur totalité, elles sont bien deux choses distinctes, soit pour le sens, soit pour les sons. Dans mwa (« le mois de décembre ») et mwaz (« un mois après »), on a aussi le même mot sous deux aspects distincts, et il ne saurait être question d’une unité concrète : le sens est bien le même, mais les tranches de sonorités sont différentes. Ainsi, dès qu’on veut assimiler les unités concrètes à des mots, on se trouve en face d’un dilemme : ou bien ignorer la relation, pourtant évidente, qui unit cheval à chevaux, mwa à mwaz, etc., et dire que ce sont des mots différents, — ou bien, au lieu d’unités concrètes, se contenter de l’abstraction qui réunit les diverses formes du même mot. Il faut chercher l’unité concrète ailleurs que dans le mot. Du reste beaucoup de mots sont des unités complexes, où l’on distingue aisément des sous-unités (suffixes, préfixes, radicaux) ; des dérivés comme désir-eux, malheur-eux se divisent en parties distinctes dont chacune a un sens et un rôle évidents. Inversement il y a des unités plus larges que les mots : les composés (porte-plume), les locutions (s'il vous plaît), les formes de flexion (il a été), etc. Mais ces unités opposent à la délimitation les mêmes difficultés que les mots proprement dits, et il est extrêmement difficile de débrouiller dans une chaîne phonique le jeu des unités qui s’y rencontrent et de dire sur quels éléments concrets une langue opère.

Sans doute les sujets parlants ne connaissent pas ces difficultés ; tout ce qui est significatif à un degré quelconque leur apparaît comme un élément concret, et ils le distinguent infailliblement dans le discours. Mais autre chose est de sentir ce jeu rapide et délicat des unités, autre chose d’en rendre compte par une analyse méthodique.

Une théorie assez répandue prétend que les seules unités concrètes sont les phrases : nous ne parlons que par les phrases, et après coup nous en extrayons les mots. Mais d’abord jusqu’à quel point la phrase appartient-elle à la langue (voir p. 172) ? Si elle relève de la parole, elle ne saurait passer pour l’unité linguistique. Admettons cependant que cette difficulté soit écartée. Si nous nous représentons l’ensemble des phrases susceptibles d’être prononcées, leur caractère le plus frappant est de ne pas se ressembler du tout entre elles. Au premier abord on est tenté d’assimiler l’immense diversité des phrases à la diversité non moins grande des individus qui composent une espèce zoologique ; mais c’est une illusion : chez les animaux d'une même espèce les caractères communs sont bien plus importants que les différences qui les séparent ; entre les phrases, au contraire, c'est la diversité qui domine, et dès qu'on cherche ce qui les relie toutes à travers cette diversité, on retrouve, sans l'avoir cherché, le mot avec ses caractères grammaticaux, et l'on retombe dans les mêmes difficultés.

§ 4.

Conclusion.

Dans la plupart des domaines qui sont objets de science, la question des unités ne se pose même pas : elles sont données d'emblée. Ainsi, en zoologie, c'est l'animal qui s'offre dès le premier instant. L'astronomie opère aussi sur des unités séparées dans l'espace : les astres ; en chimie, on peut étudier la nature et la composition du bichromate de potasse sans douter un seul instant que ce soit un objet bien défini.

Lorsqu'une science ne présente pas d’unité concrètes immédiatement reconnaissables, c’est qu’elles n'y sont pas essentielles. En histoire, par exemple, est-ce l'individu, l'époque, la nation ? On ne sait, mais qu'importe ? On peut faire œuvre historique sans être au clair sur ce point.

Mais de même que le jeu d’échecs est tout entier dans la combinaison des différentes pièces, de même la langue a le caractère d’un système basé complètement sur l'opposition de ses unités concrètes. On ne peut ni se dispenser de les connaître, ni faire un pas sans recourir à elles ; et pourtant leur délimitation est un problème si délicat qu’on se demande si elles sont réellement données.

La langue présente donc ce caractère étrange et frappant de ne pas offrir d’entités perceptibles de prime abord, sans qu’on puisse douter cependant qu’elles existent et que c’est leur jeu qui la constitue. C’est là sans doute un trait qui la distingue de toutes les autres institutions sémiologiques.

Chapitre III

Identités, réalités, valeurs

La constatation faite tout à l’heure nous place devant un problème d’autant plus important que, en linguistique statique, n’importe quelle notion primordiale dépend directement de l’idée qu’on se fera de l’unité et même se confond avec elle. C’est ce que nous voudrions montrer successivement à propos des notions d’identité, de réalité et de valeur synchronique.

A. Qu’est-ce qu’une identité synchronique ? Il ne s’agit pas ici de l’identité qui unit la négation pas au latin passum ; elle est d’ordre diachronique, — il en sera question ailleurs, p. 249, — mais de celle, non moins intéressante, en vertu de laquelle nous déclarons que deux phrases comme « je ne sais pas » et « ne dites pas cela » contiennent le même élément. Question oiseuse, dira-t-on : il y a identité parce que dans les deux phrases la même tranche de sonorité (pas) est revêtue de la même signification. Mais cette explication est insuffisante, car si la correspondance des tranches phoniques et des concepts prouve l’identité (voir plus haut l’exemple « la force du vent » : « à bout de force »), la réciproque n’est pas vraie : il peut y avoir identité sans cette correspondance. Lorsque, dans une conférence, on entend répéter à plusieurs reprises le mot Messieurs !, on a le sentiment qu’il s’agit chaque fois de la même expression, et pourtant les variations de débit et l’intonation la présentent, dans les divers passages, avec des différences phoniques très appréciables — aussi appréciables que celles qui servent ailleurs à distinguer des mots différents (cf. pomme et paume, goutte et je goûte, fuir et fouir, etc.) ; en outre, ce sentiment de l'identité persiste, bien qu'au point de vue sémantique non plus il n’y ait pas identité absolue d'un Messieurs ! à l'autre, de même qu'un mot peut exprimer des idées assez différentes sans que son identité soit sérieusement compromise (cf. « adopter une mode » et « adopter un enfant », la fleur du pommier » et « la fleur de la noblesse », etc.).

Le mécanisme linguistique roule tout entier sur des identités et des différences, celles-ci n'étant que la contre-partie de celles-là. Le problème des identités se retrouve donc partout ; mais d'autre part, il se confond en partie avec celui des entités et des unités, dont il n'est qu'une complication, d'ailleurs féconde. Ce caractère ressort bien de la comparaison avec quelques faits pris en dehors du langage. Ainsi nous parlons d'identité à propos de deux express « Genève-Paris 8 h. 45 du soir » qui partent à vingt-quatre heures d'intervalle. À nos yeux, c'est le même express, et pourtant probablement locomotive, wagons, personnel, tout est différent. Ou bien si une rue est démolie, puis rebâtie, nous disons que c'est la même rue, alors que matériellement il ne subsiste peut-être rien de l'ancienne. Pourquoi peut-on reconstruire une rue de fond en comble sans qu'elle cesse d'être la même ? Parce que l'entité qu'elle constitue n'est pas purement matérielle ; elle est fondée sur certaines conditions auxquelles sa matière occasionnelle est étrangère, par exemple sa situation relativement aux autres ; pareillement, ce qui fait l'express, c'est l'heure de son départ, son itinéraire et en général toutes les circonstances qui le distinguent des autres express. Toutes les fois que les mêmes conditions sont réalisées, on obtient les mêmes entités. Et pourtant celles-ci ne sont pas abstraites, puisqu'une rue ou un express ne se conçoivent pas en dehors d'une réalisation matérielle.

Opposons aux cas précédents celui — tout différent — d'un habit qui m'aurait été volé et que je retrouve à l'étalage d'un fripier. Il s’agit là d'une entité matérielle, qui réside uniquement dans la substance inerte, le drap, la doublure, les parements, etc. Un autre habit, si semblable soit-il au premier, ne sera pas le mien. Mais l’identité linguistique n’est pas celle de l’habit, c’est celle de l’express et de la rue. Chaque fois que j’emploie le mot Messieurs, j’en renouvelle la matière ; c’est un nouvel acte phonique et un nouvel acte psychologique. Le lien entre les deux emplois du même mot ne repose ni sur l'identité matérielle, ni sur l'exacte similitude des sens, mais sur des éléments qu’il faudra rechercher et qui feront toucher de très près à la nature véritable des unités linguistiques.

B. Qu’est-ce qu’une réalité synchronique ? Quels éléments concrets ou abstraits de la langue peut-on appeler ainsi ?

Soit par exemple la distinction des parties du discours : sur quoi repose la classification des mots en substantifs, adjectifs, etc. ? Se fait-elle au nom d’un principe purement logique, extra-linguistique, appliqué du dehors sur la grammaire comme les degrés de longitude et de latitude sur le globe terrestre ? Ou bien correspond-elle à quelque chose qui ait sa place dans le système de la langue et soit conditionné par lui ? En un mot, est-ce une réalité synchronique ? Cette seconde supposition paraît probable, mais on pourrait défendre la première. Est-ce que dans « ces gants sont bon marché » bon marché est un adjectif ? Logiquement il en a le sens, mais grammaticalement cela est moins certain, car bon marché ne se comporte pas comme un adjectif (il est invariable, ne se place jamais devant son substantif, etc.) ; d’ailleurs il est composé de deux mots ; or, justement la distinction des parties du discours doit servir à classer les mots de la langue ; comment un groupe de mots peut-il être attribué à l’une de ces « parties » ? Mais inversement on ne rend pas compte de cette expression quand on dit que bon est un adjectif et marché un substantif. Donc nous avons affaire ici à un classement défectueux ou incomplet ; la distinction des mots en substantifs, verbes, adjectifs, etc., n’est pas une réalité linguistique indéniable.

Ainsi la linguistique travaille sans cesse sur des concepts forgés par les grammairiens, et dont on ne sait s'ils correspondent réellement à des facteurs constitutifs du système de la langue. Mais comment le savoir ? Et si ce sont des fantômes, quelles réalités leur opposer ?

Pour échapper aux illusions, il faut d'abord se convaincre que les entités concrètes de la langue ne se présentent pas d’elles-mêmes à notre observation. Qu'on cherche à les saisir, et l'on prendra contact avec le réel ; partant de là, on pourra élaborer tous les classements dont la linguistique a besoin pour ordonner les faits de son ressort. D’autre part, fonder ces classements sur autre chose que des entités concrètes — dire, par exemple, que les parties du discours sont des facteurs de la langue simplement parce qu'elles correspondent à des catégories logiques, — c’est oublier qu'il n'y a pas de faits linguistiques indépendants d’une manière phonique découpée en éléments significatifs.

C. Enfin, toutes les notions touchées dans ce paragraphe ne diffèrent pas essentiellement de ce que nous avons appelé ailleurs des valeurs. Une nouvelle comparaison avec le jeu d’échecs nous le fera comprendre (voir p. 125 sv.). Prenons un cavalier : est-il à lui seul un élément du jeu ? Assurément non, puisque dans sa matérialité pure, hors de sa case et des autres conditions du jeu, il ne représente rien pour le joueur et ne devient élément réel et concret qu’une fois revêtu de sa valeur et faisant corps avec elle. Supposons qu’au cours d'une partie cette pièce vienne à être détruite ou égarée : peut-on la remplacer par une autre équivalente ? Certainement : non seulement un autre cavalier, mais même une figure dépourvue de toute ressemblance avec celle-ci sera déclarée identique, pourvu qu’on lui attribue la même valeur. On voit donc que dans les systèmes sémiologiques, comme la langue, où les éléments se tiennent réciproquement en équilibre selon des règles déterminées, la notion d’identité se confond avec celle de valeur et réciproquement.

Voilà pourquoi en définitive la notion de valeur recouvre celles d'unité, d’entité concrète et de réalité. Mais s’il n’existe aucune différence fondamentale entre ces divers aspects, il s'ensuit que le problème peut être posé successivement sous plusieurs formes. Que l'on cherche à déterminer l'unité, la réalité, l'entité concrète ou la valeur, cela reviendra toujours à poser la même question centrale qui domine toute la linguistique statique.

Au point de vue pratique, il serait intéressant de commencer par les unités, de les déterminer et de rendre compte de leur diversité en les classant. Il faudrait chercher sur quoi se fonde la division en mots — car le mot, malgré la difficulté qu’on a à le définir, est une unité qui s’impose à l’esprit, quelque chose de central dans le mécanisme de la langue ; — mais c’est là un sujet qui remplirait à lui seul un volume. Ensuite on aurait à classer les sous-unités, puis les unités plus larges, etc. En déterminant ainsi les éléments qu'elle manie, notre science remplirait sa tâche tout entière, car elle aurait ramené tous les phénomènes de son ordre à leur premier principe. On ne peut pas dire qu'on se soit jamais placé devant ce problème central, ni qu'on en ait compris la portée et la difficulté ; en matière de langue on s’est toujours contenté d'opérer sur des unités mal définies.

Cependant, malgré l’importance capitale des unités, il est préférable d’aborder le problème par le côté de la valeur, parce que c'est, selon nous, son aspect primordial.

Chapitre IV

La valeur linguistique

§ 1.

La langue comme pensée organisée dans la matière phonique.

Pour se rendre compte que la langue ne peut être qu'un système de valeurs pures, il suffit de considérer les deux éléments qui entrent en jeu dans son fonctionnement: les idées et les sons.

Psychologiquement, abstraction faite de son expression par les mots, notre pensée n'est qu’une masse amorphe et indistincte. Philosophes et linguistes se sont toujours accordés à reconnaître que, sans le secours des signes, nous serions incapables de distinguer deux idées d’une façon claire et constante. Prise en elle-même, la pensée est comme une nébuleuse où rien n’est nécessairement délimité. Il n’y a pas d’idées préétablies, et rien n’est distinct avant l’apparition de la langue.

En face de ce royaume flottant, les sons offriraient-ils par eux-mêmes des entités circonscrites d’avance ? Pas davantage. La substance phonique n’est pas plus fixe ni plus rigide ; ce n’est pas un moule dont la pensée doive nécessairement épouser les formes, mais une matière plastique qui se divise à son tour en parties distinctes pour fournir les signifiants dont la pensée a besoin. Nous pouvons donc représenter le fait linguistique dans son ensemble, c’est-à-dire la langue, comme une série de subdivisions contiguës dessinées à la fois sur le plan indéfini des idées confuses (A) et sur celui non moins indéterminé des sons (B) ; c’est ce qu’on peut figurer très approximativement par le schéma :

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Le rôle caractéristique de la langue vis-à-vis de la pensée n’est pas de créer un moyen phonique matériel pour l’expression des idées, mais de servir d’intermédiaire entre la pensée et le son, dans des conditions telles que leur union aboutit nécessairement à des délimitations réciproques d’unités. La pensée, chaotique de sa nature, est forcée de se préciser en se décomposant. Il n’y a donc ni matérialisation des pensées, ni spiritualisation des sons, mais il s’agit de ce fait en quelque sorte mystérieux, que la « pensée-son » implique des divisions et que la langue élabore ses unités en se constituant entre deux masses amorphes. Qu’on se représente l’air en contact avec une nappe d’eau : si la pression atmosphérique change, la surface de l’eau se décompose en une série de divisions, c’est-à-dire de vagues ; ce sont ces ondulations qui donneront une idée de l’union, et pour ainsi dire de l’accouplement de la pensée avec la matière phonique.

On pourrait appeler la langue le domaine des articulations, en prenant ce mot dans le sens défini p. 26 : chaque terme linguistique est un petit membre, un articulus où une idée se fixe dans un son et où un son devient le signe d’une idée.

La langue est encore comparable à une feuille de papier : la pensée est le recto et le son le verso ; on ne peut découper le recto sans découper en même temps le verso ; de même dans la langue, on ne saurait isoler ni le son de la pensée, ni la pensée du son ; on n’y arriverait que par une abstraction dont le résultat serait de faire de la psychologie pure ou de la phonologie pure.

La linguistique travaille donc sur le terrain limitrophe où les éléments des deux ordres se combinent ; cette combinaison produit une forme, non une substance.

Ces vues font mieux comprendre ce qui a été dit p. 100 de l’arbitraire du signe. Non seulement les deux domaines reliés par le fait linguistique sont confus et amorphes, mais le choix qui appelle telle tranche acoustique pour telle idée est parfaitement arbitraire. Si ce n’était pas le cas, la notion de valeur perdrait quelque chose de son caractère, puisqu’elle contiendrait un élément imposé du dehors. Mais en fait les valeurs restent entièrement relatives, et voilà pourquoi le lien de l’idée et du son est radicalement arbitraire.

À son tour, l’arbitraire du signe nous fait mieux comprendre pourquoi le fait social peut seul créer un système linguistique. La collectivité est nécessaire pour établir des valeurs dont l’unique raison d’être est dans l’usage et le consentement général ; l’individu à lui seul est incapable d'en fixer aucune.

En outre l’idée de valeur, ainsi déterminée, nous montre que c’est une grande illusion de considérer un terme simplement comme l’union d’un certain son avec un certain concept. Le définir ainsi, ce serait l’isoler du système dont il fait partie ; ce serait croire qu’on peut commencer par les termes et construire le système en en faisant la somme, alors qu’au contraire c’est du tout solidaire qu’il faut partir pour obtenir par analyse les éléments qu’il renferme.

Pour développer cette thèse nous nous placerons successivement au point de vue du signifié ou concept (§ 2), du signifiant (§ 3) et du signe total (§ 4).

Ne pouvant saisir directement les entités concrètes ou unités de la langue, nous opérerons sur les mots. Ceux-ci, sans recouvrir exactement la définition de l'unité linguistique (voir p. 147), en donnent du moins une idée approximative qui a l'avantage d’être concrète ; nous les prendrons donc comme spécimens équivalents des termes réels d’un système synchronique, et les principes dégagés à propos des mots seront valables pour les entités en général.

§ 2.

La valeur linguistique considérée dans son aspect conceptuel.

Quand on parle de la valeur d'un mot, on pense généralement et avant tout à la propriété qu’il a de représenter une idée, et c'est là en effet un des aspects de la valeur linguistique. Mais s’il en est ainsi, en quoi cette valeur diffère-t-elle de ce qu’on appelle la signification ? Ces deux mots seraient-ils synonymes ? Nous ne le croyons pas, bien que la confusion soit facile, d’autant qu’elle est provoquée, moins par l’analogie des termes que par la délicatesse de la distinction qu’ils marquent.

La valeur, prise dans son aspect conceptuel, est sans doute un élément de la signification, et il est très difficile de savoir comment celle-ci s’en distingue tout en étant sous sa dépendance. Pourtant il est nécessaire de tirer au clair cette question, sous peine de réduire la langue à une simple nomenclature (voir p. 97).

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Prenons d’abord la signification telle qu’on se la représente et telle que nous l’avons figurée p. 99. Elle n’est, comme l’indiquent les flèches de la figure, que la contre-partie de l'image auditive. Tout se passe entre l’image auditive et le concept, dans les limites du mot considéré comme un domaine fermé, existant pour lui-même.

Mais voici l’aspect paradoxal de la question : d’un côté, le concept nous apparaît comme la contre-partie de l’image auditive dans l’intérieur du signe, et, de l’autre, ce signe lui-même, c’est-à-dire le rapport qui relie ses deux éléments, est aussi, et tout autant la contre-partie des autres signes de la langue.

Puisque la langue est un système dont tous les termes sont solidaires et où la valeur de l’un ne résulte que de la présence simultanée des autres, selon le schéma :

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comment se fait-il que la valeur, ainsi définie, se confonde avec la signification, c’est-à-dire avec la contre-partie de l’image auditive ? Il semble impossible d’assimiler les rapports figurés ici par des flèches horizontales à ceux qui sont représentés plus haut par des flèches verticales. Autrement dit — pour reprendre la comparaison de la feuille de papier qu’on découpe (voir p. 157), — on ne voit pas pourquoi le rapport constaté entre divers morceaux A, B, C, D, etc., n’est pas distinct de celui qui existe entre le recto et le verso d’un même morceau, soit A/A', B/B', etc.

Pour répondre à cette question, constatons d’abord que même en dehors de la langue, toutes les valeurs semblent régies par ce principe paradoxal. Elles sont toujours constituées :

1° par une chose dissemblable susceptible d’être échangée contre celle dont la valeur est à déterminer ;

2° par des choses similaires qu’on peut comparer avec celle dont la valeur est en cause.

Ces deux facteurs sont nécessaires pour l’existence d’une valeur. Ainsi pour déterminer ce que vaut une pièce de cinq francs, il faut savoir : 1° qu’on peut l’échanger conter une quantité déterminée d’une chose différente, par exemple du pain ; 2° qu’on peut la comparer avec une valeur similaire du même système, par exemple une pièce d’un franc, ou avec une monnaie d’un autre système (un dollar, etc.). De même un mot peut être échangé contre quelque chose de dissemblable : une idée ; en outre, il peut être comparé avec quelque chose de même nature : un autre mot. Sa valeur n’est donc pas fixée tant qu’on se borne à constater qu’il peut être « échangé » contre tel ou tel concept, c’est-à-dire qu’il a telle ou telle signification ; il faut encore le comparer avec les valeurs similaires, avec les autres mots qui lui sont opposables. Son contenu n’est vraiment déterminé que par le concours de ce qui existe en dehors de lui. Faisant partie d’un système, il est revêtu, non seulement d’une signification, mais aussi et surtout d’une valeur, et c’est tout autre chose.

Quelques exemples montreront qu’il en est bien ainsi. Le français mouton peut avoir la même signification que l’anglais sheep, mais non la même valeur, et cela pour plusieurs raisons, en particulier parce qu’en parlant d’une pièce de viande apprêtée et servie sur la table, l’anglais dit mutton et non sheep. La différence de valeur entre sheep et mouton tient à ce que le premier a à côté de lui un second terme, ce qui n’est pas le cas pour le mot français.

Dans l’intérieur d’une même langue, tous les mots qui expriment des idées voisines se limitent réciproquement : des synonymes comme redouter, craindre, avoir peur n’ont de valeur propre que par leur opposition ; si redouter n’existait pas, tout son contenu irait à ses concurrents. Inversement, il y a des termes qui s’enrichissent par contact avec d’autres ; par exemple, l’élément nouveau introduit dans décrépit (« un vieillard décrépit », voir p. 119) résulte de la coexistence de décrépi (« un mur décrépi »). Ainsi la valeur de n’importe quel terme est déterminée par ce qui l’entoure ; il n’est pas jusqu’au mot signifiant « soleil » dont on puisse immédiatement fixer la valeur si l’on ne considère pas ce qu’il y a autour de lui ; il y a des langues où il est impossible de dire « s’asseoir au soleil ».

Ce qui est dit des mots s’applique à n’importe quel terme de la langue, par exemple aux entités grammaticales. Ainsi la valeur d’un pluriel français ne recouvre pas celle d’un pluriel sanscrit, bien que la signification soit le plus souvent identique : c’est que le sanscrit possède trois nombres au lieu de deux (mes yeux, mes oreilles, mes bras, mes jambes, etc., seraient au duel) ; il serait inexact d’attribuer la même valeur au pluriel en sanscrit et en français, puisque le sanscrit ne peut pas employer le pluriel dans tous les cas où il est de règle en français ; sa valeur dépend donc bien de ce qui est en dehors et autour de lui.

Si les mots étaient chargés de représenter des concepts donnés d’avance, ils auraient chacun, d’une langue à l’autre, des correspondants exacts pour le sens ; or il n’en est pas ainsi. Le français dit indifféremment louer (une maison) pour « prendre à bail » et « donner à bail », là où l’allemand emploie deux termes : mieten et vermieten ; il n’y a donc pas correspondance exacte des valeurs. Les verbes schätzen et urteilen présentent un ensemble de significations qui correspondent en gros à celles des mots français estimer et juger ; cependant sur plusieurs points cette correspondance est en défaut.

La flexion offre des exemples particulièrement frappants. La distinction des temps, qui nous est si familière, est étrangère à certaines langues ; l’hébreu ne connaît pas même celle, pourtant fondamentale, entre le passé, le présent et le futur. Le protogermanique n’a pas de forme propre pour le futur ; quand on dit qu’il le rend par le présent, on s’exprime improprement, car la valeur d’un présent n’est pas la même en germanique que dans les langues pourvues d’un futur à côté du présent. Les langues slaves distinguent régulièrement deux aspects du verbe : le perfectif représente l’action dans sa totalité, comme un point, en dehors de tout devenir ; l’imperfectif la montre en train de se faire, et sur la ligne du temps. Ces catégories font difficulté pour un Français, parce que sa langue les ignore : si elles étaient prédéterminées, il n’en serait pas ainsi. Dans tous ces cas nous surprenons donc, au lieu d’idées données d’avance, des valeurs émanant du système. Quand on dit qu’elles correspondent à des concepts, on sous-entend que ceux-ci sont purement différentiels, définis non pas positivement par leur contenu, mais négativement par leurs rapports avec les autres termes du système. Leur plus exacte caractéristique est d’être ce que les autres ne sont pas.

On voit dès lors l’interprétation réelle du schéma du signe. Ainsi

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veut dire qu’en français un concept « juger » est uni à l’image acoustique juger ; en un mot il symbolise la signification ; mais il est bien entendu que ce concept n’a rien d’initial, qu’il n’est qu’une valeur déterminée par ses rapports avec d’autres valeurs similaires, et que sans elles la signification n’existerait pas. Quand j’affirme simplement qu’un mot signifie quelque chose, quand je m’en tiens à l’association de l’image acoustique avec un concept, je fais une opération qui peut dans une certaine mesure être exacte et donner une idée de la réalité ; mais en aucun cas je n’exprime le fait linguistique dans son essence et dans son ampleur.

§ 3.

La valeur linguistique considérée dans son aspect matériel.

Si la partie conceptuelle de la valeur est constituée uniquement par des rapports et des différences avec les autres termes de la langue, on peut en dire autant de sa partie matérielle. Ce qui importe dans le mot, ce n’est pas le son lui-même, mais les différences phoniques qui permettent de distinguer ce mot de tous les autres, car ce sont elles qui portent la signification.

La chose étonnera peut-être ; mais où serait en vérité la possibilité du contraire ? Puisqu’il n’y a point d’image vocale qui réponde plus qu’une autre à ce qu’elle est chargée de dire, il est évident, même a priori, que jamais un fragment de langue ne pourra être fondé, en dernière analyse, sur autre chose que sur sa non-coïncidence avec le reste. Arbitraire et différentiel sont deux qualités corrélatives.

L’altération des signes linguistiques montre bien cette corrélation ; c’est précisément parce que les termes a et b sont radicalement incapables d’arriver, comme tels, jusqu’aux régions de la conscience, — laquelle n’aperçoit perpétuellement que la différence a/b, — que chacun de ces termes reste libre de se modifier selon des lois étrangères à leur fonction significative. Le génitif pluriel tchèque žen n’est caractérisé par aucun signe positif (voir p. 123) ; pourtant le groupe de formes žena : žen fonctionne aussi bien que žena : ženъ qui l’a précédé ; c’est que la différence des signes est seule en jeu ; žena ne vaut que parce qu’il est différent.

Voici un autre exemple qui fait mieux voir encore ce qu’il y a de systématique dans ce jeu des différences phoniques : en grec éphēn est un imparfait et éstēn un aoriste, bien qu’ils soient formés de façon identique ; c’est que le premier appartient au système de l’indicatif présent phēmi « je dis », tandis qu’il n’y a point de présent *stēmi ; or c’est justement le rapport phēmi — éphēn qui correspond au rapport entre le présent et l’imparfait (cf. deíknūmi — edeíknūn), etc. Ces signes agissent donc, non par leur valeur intrinsèque, mais par leur position relative.

D’ailleurs il est impossible que le son, élément matériel, appartienne par lui-même à la langue. Il n’est pour elle qu’une chose secondaire, une matière qu’elle met en œuvre. Toutes les valeurs conventionnelles présentent ce caractère de ne pas se confondre avec l’élément tangible qui leur sert de support. Ainsi ce n’est pas le métal d’une pièce de monnaie qui en fixe la valeur ; un écu qui vaut nominalement cinq francs ne contient que la moitié de cette somme en argent ; il vaudra plus ou moins avec telle ou telle effigie, plus ou moins en deçà et au delà d’une frontière politique. Cela est plus vrai encore du signifiant linguistique ; dans son essence, il n’est aucunement phonique, il est incorporel, constitué, non par sa substance matérielle, mais uniquement par les différences qui séparent son image acoustique de toutes les autres.

Ce principe est si essentiel qu’il s’applique à tous les éléments matériels de la langue, y compris les phonèmes. Chaque idiome compose ses mots sur la base d’un système d’éléments sonores dont chacun forme une unité nettement délimitée et dont le nombre est parfaitement déterminé. Or ce qui les caractérise, ce n’est pas, comme on pourrait le croire, leur qualité propre et positive, mais simplement le fait qu’ils ne se confondent pas entre eux. Les phonèmes sont avant tout des entités oppositives, relatives et négatives.

Ce qui le prouve, c’est la latitude dont les sujets jouissent pour la prononciation dans la limite où les sons restent distincts les uns des autres. Ainsi en français, l’usage général de grasseyer l’r n’empêche pas beaucoup de personnes de le rouler ; la langue n’en est nullement troublée ; elle ne demande que la différence et n’exige pas, comme on pourrait l’imaginer, que le son ait une qualité invariable. Je puis même prononcer l’r français comme ch allemand dans Bach, doch, etc., tandis qu’en allemand je ne pourrais pas employer r comme ch, puisque cette langue reconnaît les deux éléments et doit les distinguer. De même en russe, il n’y aura point de latitude pour t du côté de t’ (t mouillé), parce que le résultat serait de confondre deux sons différenciés par la langue (cf. govorit’ « parler » et govorit « il parle » ), mais il y aura une liberté plus grande du côté de th (t aspiré), parce que ce son n’est pas prévu dans le système des phonèmes du russe.

Comme on constate un état de choses identique dans cet autre système de signes qu’est l’écriture, nous le prendrons comme terme de comparaison pour éclairer toute cette question. En fait :

1° les signes de l’écriture sont arbitraires ; aucun rapport, par exemple, entre la lettre t et le son qu’elle désigne ;

2° la valeur des lettres est purement négative et différentielle ; ainsi une même personne peut écrire t avec des variantes telles que :

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La seule chose essentielle est que ce signe ne se confonde pas sous sa plume avec celui de l, de d, etc. ;

3° les valeurs de l’écriture n’agissent que par leur opposition réciproque au sein d’un système défini, composé d’un nombre déterminé de lettres. Ce caractère, sans être identique au second, est étroitement lié avec lui, parce que tous deux dépendent du premier. Le signe graphique étant arbitraire, sa forme importe peu, ou plutôt n’a d’importance que dans les limites imposées par le système ;

4° le moyen de production du signe est totalement indifférent, car il n’intéresse pas le système (cela découle aussi du premier caractère). Que j’écrive les lettres en blanc ou en noir, en creux ou en relief, avec une plume ou un ciseau, cela est sans importance pour leur signification.

§ 4.

Le signe considéré dans sa totalité.

Tout ce qui précède revient à dire que dans la langue il n’y a que des différences. Bien plus : une différence suppose en général des termes positifs entre lesquels elle s’établit ; mais dans la langue il n’y a que des différences sans termes positifs. Qu’on prenne le signifié ou le signifiant, la langue ne comporte ni des idées ni des sons qui préexisteraient au système linguistique, mais seulement des différences conceptuelles et des différences phoniques issues de ce système. Ce qu’il y a d’idée ou de matière phonique dans un signe importe moins que ce qu’il y a autour de lui dans les autres signes. La preuve en est que la valeur d’un terme peut être modifiée sans qu’on touche ni à son sens ni à ses sons, mais seulement par le fait que tel autre terme voisin aura subi une modification (voir p. 160).

Mais dire que tout est négatif dans la langue, cela n’est vrai que du signifié et du signifiant pris séparément : dès que l’on considère le signe dans sa totalité, on se trouve en présence d’une chose positive dans son ordre. Un système linguistique est une série de différences de sons combinées avec une série de différences d’idées ; mais cette mise en regard d’un certain nombre de signes acoustiques avec autant de découpures faites dans la masse de la pensée engendre un système de valeurs ; et c’est ce système qui constitue le lien effectif entre les éléments phoniques et psychiques à l’intérieur de chaque signe. Bien que le signifié et le signifiant soient, chacun pris à part, purement différentiels et négatifs, leur combinaison est un fait positif ; c’est même la seule espèce de faits que comporte la langue, puisque le propre de l’institution linguistique est justement de maintenir le parallélisme entre ces deux ordres de différences.

Certains faits diachroniques sont très caractéristiques à cet égard : ce sont les innombrables cas où l’altération du signifiant amène l’altération de l’idée, et où l’on voit qu’en principe la somme des idées distinguées correspond à la somme des signes distinctifs. Quand deux termes se confondent par altération phonétique (par exemple décrépit = decrepitus et décrépi de crispus), les idées tendront à se confondre aussi, pour peu qu’elles s’y prêtent. Un terme se différencie-t-il (par exemple chaise et chaire) ? Infailliblement la différence qui vient de naître tendra à devenir significative, sans y réussir toujours, ni du premier coup. Inversement toute différence idéelle aperçue par l’esprit cherche à s’exprimer par des signifiants distincts, et deux idées que l’esprit ne distingue plus cherchent à se confondre dans le même signifiant.

Dès que l’on compare entre eux les signes — termes positifs — on ne peut plus parler de différence ; l’expression serait impropre, puisqu’elle ne s’applique bien qu’à la comparaison de deux images acoustiques, par exemple père et mère, ou à celle de deux idées, par exemple l’idée « père » et l’idée « mère » ; deux signes comportant chacun un signifié et un signifiant ne sont pas différents, ils sont seulement distincts. Entre eux il n’y a qu’opposition. Tout le mécanisme du langage, dont il sera question plus bas, repose sur des oppositions de ce genre et sur les différences phoniques et conceptuelles qu’elles impliquent.

Ce qui est vrai de la valeur est vrai aussi de l’unité (voir p. 154). C’est un fragment de chaîne parlée correspondant à un certain concept ; l’un et l’autre sont de nature purement différentielle.

Appliqué à l’unité, le principe de différenciation peut se formuler ainsi : les caractères de l’unité se confondent avec l’unité elle-même. Dans la langue, comme dans tout système sémiologique, ce qui distingue un signe, voilà tout ce qui le constitue. C’est la différence qui fait le caractère, comme elle fait la valeur et l’unité.

Autre conséquence, assez paradoxale, de ce même principe : ce qu’on appelle communément un « fait de grammaire » répond en dernière analyse à la définition de l’unité, car il exprime toujours une opposition de termes ; seulement cette opposition se trouve être particulièrement significative, par exemple la formation du pluriel allemand du type Nacht : Nächte. Chacun des termes mis en présence dans le fait grammatical (le singulier sans umlaut et sans e final, opposé au pluriel avec umlaut et -e) est constitué lui-même par tout un jeu d’oppositions au sein du système ; pris isolément, ni Nacht ni Nächte, ne sont rien : donc tout est opposition. Autrement dit, on peut exprimer le rapport Nacht : Nächte par une formule algébrique a/b, où a et b ne sont pas des termes simples, mais résultent chacun d’un ensemble de rapports. La langue est pour ainsi dire une algèbre qui n’aurait que des termes complexes. Parmi les oppositions qu’elle comprend, il y en a qui sont plus significatives que d’autres ; mais unité et fait de grammaire ne sont que des noms différents pour désigner des aspects divers d’un même fait général : le jeu des oppositions linguistiques. Cela est si vrai qu’on pourrait fort bien aborder le problème des unités en commençant par les faits de grammaire. Posant une opposition telle que Nacht : Nächte, on se demanderait quelles sont les unités mises en jeu dans cette opposition. Sont-ce ces deux mots seulement ou toute la série des mots similaires ? ou bien a et ä ? ou tous les singuliers et tous les pluriels ? etc.

Unité et fait de grammaire ne se confondraient pas si les signes linguistiques étaient constitués par autre chose que des différences. Mais la langue étant ce qu’elle est, de quelque côté qu’on l’aborde, on n’y trouvera rien de simple ; partout et toujours ce même équilibre complexe de termes qui se conditionnent réciproquement. Autrement dit, la langue est une forme et non une substance (voir p. 157). On ne saurait assez se pénétrer de cette vérité, car toutes les erreurs de notre terminologie, toutes nos façons incorrectes de désigner les choses de la langue proviennent de cette supposition involontaire qu’il y aurait une substance dans le phénomène linguistique.

Chapitre V

Rapports syntagmatiques et rapports associatifs

§ 1.

Définitions.

Ainsi, dans un état de langue, tout repose sur des rapports ; comment fonctionnent-ils ?

Les rapports et les différences entre termes linguistiques se déroulent dans deux sphères distinctes dont chacune est génératrice d’un certain ordre de valeurs ; l’opposition entre ces deux ordres fait mieux comprendre la nature de chacun d’eux. Ils correspondent à deux formes de notre activité mentale, toutes deux indispensables à la vie de la langue.

D’une part, dans le discours, les mots contractent entre eux, en vertu de leur enchaînement, des rapports fondés sur le caractère linéaire de la langue, qui exclut la possibilité de prononcer deux éléments à la fois (voir p. 103). Ceux-ci se rangent les uns à la suite des autres sur la chaîne de la parole. Ces combinaisons qui ont pour support l’étendue peuvent être appelées syntagmes[1]. Le syntagme se compose donc toujours de deux ou plusieurs unités consécutives (par exemple : re-lire ; contre tous ; la vie humaine ; Dieu est bon ; s’il fait beau temps, nous sortirons, etc.). Placé dans un syntagme, un terme n’acquiert sa valeur que parce qu’il est opposé à ce qui précède ou ce qui suit, ou à tous les deux.

D’autre part, en dehors du discours, les mots offrant quelque chose de commun s’associent dans la mémoire, et il se forme ainsi des groupes au sein desquels régnent des rapports très divers. Ainsi le mot enseignement fera surgir inconsciemment devant l’esprit une foule d’autres mots (enseigner, renseigner, etc., ou bien armement, changement, etc., ou bien éducation, apprentissage) ; par un côté ou un autre, tous ont quelque chose de commun entre eux.

On voit que ces coordinations sont d’une tout autre espèce que les premières. Elles n’ont pas pour support l’étendue ; leur siège est dans le cerveau ; elles font partie de ce trésor intérieur qui constitue la langue chez chaque individu. Nous les appellerons rapports associatifs.

Le rapport syntagmatique est in praesentia ; il repose sur deux ou plusieurs termes également présents dans une série effective. Au contraire le rapport associatif unit des termes in absentia dans une série mnémonique virtuelle.

À ce double point de vue, une unité linguistique est comparable à une partie déterminée d’un édifice, une colonne par exemple ; celle-ci se trouve, d’une part, dans un certain rapport avec l’architrave qu’elle supporte ; cet agencement de deux unités également présentes dans l’espace fait penser au rapport syntagmatique ; d’autre part, si cette colonne est d’ordre dorique, elle évoque la comparaison mentale avec les autres ordres (ionique, corinthien, etc.), qui sont des éléments non présents dans l’espace : le rapport est associatif.

Chacun de ces deux ordres de coordination appelle quelques remarques particulières.

§ 2.

Les rapports syntagmatiques.

Nos exemples de la page 170 donnent déjà à entendre que la notion de syntagme s’applique non seulement aux mots, mais aux groupes de mots, aux unités complexes de toute dimension et de toute espèce (mots composés, dérivés, membres de phrase, phrases entières).

Il ne suffit pas de considérer le rapport qui unit les diverses parties d’un syntagme entre elles (par exemple contre et tous dans contre tous, contre et maître dans contremaître) ; il faut tenir compte aussi de celui qui relie le tout à ses parties (par exemple contre tous opposé d’une part à contre, de l’autre à tous, ou contremaître opposé à contre et à maître).

On pourrait faire ici une objection. La phrase est le type par excellence du syntagme. Mais elle appartient à la parole, non à la langue (voir p. 30) ; ne s’ensuit-il pas que le syntagme relève de la parole ? Nous ne le pensons pas. Le propre de la parole, c’est la liberté des combinaisons ; il faut donc se demander si tous les syntagmes sont également libres.

On rencontre d’abord un grand nombre d’expressions qui appartiennent à la langue ; ce sont les locutions toutes faites, auxquelles l’usage interdit de rien changer, même si l’on peut y distinguer, à la réflexion, des parties significatives (cf. à quoi bon ? allons donc ! etc.). Il en est de même, bien qu’à un moindre degré, d’expressions telles que prendre la mouche, forcer la main à quelqu’un, rompre une lance, ou encore avoir mal à (la tête, etc.), à force de (soins, etc.), que vous ensemble ?, pas n’est besoin de..., etc., dont le caractère usuel ressort des particularités de leur signification ou de leur syntaxe. Ces tours ne peuvent pas être improvisés, ils sont fournis par la tradition. On peut citer aussi les mots qui, tout en se prêtant parfaitement à l’analyse, sont caractérisés par quelque anomalie morphologique maintenue par la seule force de l’usage (cf. difficulté vis-à-vis de facilité, etc., mourrai en face de dormirai, etc.).

Mais ce n’est pas tout ; il faut attribuer à la langue, non à la parole, tous les types de syntagmes construits sur des formes régulières. En effet, comme il n’y a rien d’abstrait dans la langue, ces types n’existent que si elle en a enregistré des spécimens suffisamment nombreux. Quand un mot comme indécorable surgit dans la parole (voir p. 228 sv.), il suppose un type déterminé, et celui-ci à son tour n’est possible que par le souvenir d’un nombre suffisant de mots semblables appartenant à la langue (impardonnable, intolérable, infatigable, etc.). Il en est exactement de même des phrases et des groupes de mots établis sur des patrons réguliers ; des combinaisons comme la terre tourne, que vous dit-il ? etc., répondent à des types généraux, qui ont à leur tour leur support dans la langue sous forme de souvenirs concrets.

Mais il faut reconnaître que dans le domaine du syntagme il n’y a pas de limite tranchée entre le fait de langue, marque de l’usage collectif, et le fait de parole, qui dépend de la liberté individuelle. Dans une foule de cas, il est difficile de classer une combinaison d’unités, parce que l’un et l’autre facteurs ont concouru à la produire, et dans des proportions qu’il est impossible de déterminer.

§ 3.

Les rapports associatifs.

Les groupes formés par association mentale ne se bornent pas à rapprocher les termes qui présentent quelque chose de commun ; l’esprit saisit aussi la nature des rapports qui les relient dans chaque cas et crée par là autant de séries associatives qu’il y a de rapports divers. Ainsi dans enseignement, enseigner, enseignons, etc., il y a un élément commun à tous les termes, le radical ; mais le mot enseignement peut se trouver impliqué dans une série basée sur un autre élément commun, le suffixe (cf. enseignement, armement, changement, etc.) ; l’association peut reposer aussi sur la seule analogie des signifiés (enseignement, instruction, apprentissage, éducation, etc.), ou au contraire, sur la simple communauté des images acoustiques (par exemple enseignement et justement)[2]. Donc il y a tantôt communauté double du sens et de la forme, tantôt communauté de forme ou de sens seulement. Un mot quelconque peut toujours évoquer tout ce qui est susceptible de lui être associé d’une manière ou d’une autre.

Tandis qu’un syntagme appelle tout de suite l’idée d’un ordre de succession et d’un nombre déterminé d’éléments, les termes d’une famille associative ne se présentent ni en nombre défini, ni dans un ordre déterminé. Si on associe désir-eux, chaleur-eux, peur-eux, etc., on ne saurait dire d’avance quel sera le nombre des mots suggérés par la mémoire, ni dans quel ordre ils apparaîtront. Un terme donné est comme le centre d’une constellation, le point où convergent d’autres termes coordonnés, dont la somme est indéfinie (voir la figure p. 175).

Cependant, de ces deux caractères de la série associative, ordre indéterminé et nombre indéfini, seul le premier se vérifie toujours ; le second peut manquer. C’est ce qui arrive dans un type caractéristique de ce genre de groupements, les paradigmes de flexion. En latin, dans dominus, dominī, dominō, etc., nous avons bien un groupe associatif formé par un élément commun, le thème nominal domin-, mais la série n'est pas indéfinie comme celle de enseignement, changement, etc. ; le nombre des cas est déterminé ; par contre leur succession n’est pas ordonnée spatialement, et c’est par un acte purement arbitraire que le grammairien les groupe d’une façon plutôt que d’une autre ; pour la conscience des sujets parlants le nominatif n’est nullement le premier cas de la déclinaison, et les termes pourront surgir dans tel ou tel ordre selon l'occasion.

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Chapitre VI

Mécanisme de la langue

§ 1.

Les solidarités syntagmatiques.

L’ensemble des différences phoniques et conceptuelles qui constitue la langue résulte donc de deux sortes de comparaisons ; les rapprochements sont tantôt associatifs, tantôt syntagmatiques ; les groupements de l’un et l’autre ordre sont, dans une large mesure, établis par la langue ; c’est cet ensemble de rapports usuels qui la constitue et qui préside à son fonctionnement.

La première chose qui nous frappe dans cette organisation, ce sont les solidarités syntagmatiques : presque toutes les unités de la langue dépendent soit de ce qui les entoure sur la chaîne parlée, soit des parties successives dont elles se composent elles-mêmes.

La formation des mots suffit à le montrer. Une unité telle que désireux se décompose en deux sous-unités (désir-eux), mais ce ne sont pas deux parties indépendantes ajoutées simplement l’une à l’autre (désir+eux). C’est un produit, une combinaison de deux éléments solidaires, qui n’ont de valeur que par leur action réciproque dans une unité supérieure (désir×eux). Le suffixe, pris isolément, est inexistant ; ce qui lui confère sa place dans la langue, c’est une série de termes usuels tels que chaleur-eux, chanc-eux, etc. A son tour, le radical n’est pas autonome ; il n’existe que par combinaison avec un suffixe ; dans roul-is, l’élément roul- n’est rien sans le suffixe qui le suit. Le tout vaut par ses parties, les parties valent aussi en vertu de leur place dans le tout, et voilà pourquoi le rapport syntagmatique de la partie au tout est aussi important que celui des parties entre elles.

C’est là un principe général, qui se vérifie dans tous les types de syntagmes énumérés plus haut, p. 172 ; il s’agit toujours d’unités plus vastes, composées elles-mêmes d’unités plus restreintes, les unes et les autres étant dans un rapport de solidarité réciproque.

La langue présente, il est vrai, des unités indépendantes, sans rapports syntagmatiques ni avec leurs parties, ni avec d’autres unités. Des équivalents de phrases tels que oui, non, merci, etc., en sont de bons exemples. Mais ce fait, d’ailleurs exceptionnel, ne suffit pas à compromettre le principe général. Dans la règle, nous ne parlons pas par signes isolés, mais par groupes de signes, par masses organisées qui sont elles-mêmes des signes. Dans la langue, tout revient à des différences, mais tout revient aussi à des groupements. Ce mécanisme, qui consiste dans un jeu de termes successifs, ressemble au fonctionnement d’une machine dont les pièces ont une action réciproque bien qu’elles soient disposées dans une seule dimension.

§ 2.

Fonctionnement simultané des deux formes de groupements.

Entre les groupements syntagmatiques, ainsi constitués, il y a un lien d’interdépendance ; ils se conditionnent réciproquement. En effet la coordination dans l’espace contribue à créer des coordinations associatives, et celles-ci à leur tour sont nécessaires pour l’analyse des parties du syntagme.

Soit le composé dé-faire. Nous pouvons le représenter sur un ruban horizontal correspondant à la chaîne parlée :

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Mais simultanément et sur un autre axe, il existe dans le subsconcient une ou plusieurs séries associatives comprenant des unités qui ont un élément commun avec le syntagme, par exemple :

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De même, si le latin quadruplex est un syntagme, c’est qu’il s’appuie aussi sur deux séries associatives :

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C’est dans la mesure où ces autres formes flottent autour de défaire ou de quadruplex que ces deux mots peuvent être décomposés en sous-unités, autrement dit, sont des syntagmes. Ainsi défaire serait inanalysable si les autres formes contenant dé- ou faire disparaissaient de la langue ; il ne serait plus qu’une unité simple et ses deux parties ne seraient plus opposables l’une à l’autre.

On comprend dès lors le jeu de ce double système dans le discours.

Notre mémoire tient en réserve tous les types de syntagmes plus ou moins complexes, de quelque espèce ou étendue qu’ils puissent être, et au moment de les employer, nous faisons intervenir les groupes associatifs pour fixer notre choix; Quand quelqu’un dit marchons !, il pense inconsciemment à divers groupes d’associations à l’intersection desquels se trouve le syntagme marchons ! Celui-ci figure d’une part dans la série marche ! marchez !, et c’est l’opposition de marchons ! avec ces formes qui détermine le choix ; d’autre part, marchons ! évoque la série montons ! mangeons ! etc., au sein de laquelle il est choisi par le même procédé ; dans chaque série on sait ce qu’il faut faire varier pour obtenir la différenciation propre à l’unité cherchée. Qu’on change l’idée à exprimer, et d’autres oppositions seront nécessaires pour faire apparaître une autre valeur ; on dira par exemple marchez !, ou bien montons !

Ainsi il ne suffit pas de dire, en se plaçant à un point de vue positif, qu’on prend marchons ! parce qu’il signifie ce qu’on veut exprimer. En réalité l’idée appelle, non une forme, mais tout un système latent, grâce auquel on obtient les oppositions nécessaires à la constitution du signe. Celui-ci n’aurait par lui-même aucune signification propre. Le jour où il n’y aurait plus marche ! marchez ! en face de marchons !, certaines oppositions tomberaient et la valeur de marchons ! serait changée ipso facto.

Ce principe s’applique aux syntagmes et aux phrases de tous les types, même les plus complexes. Au moment où nous prononçons la phrase : « que vous dit-il ? », nous faisons varier un élément dans un type syntagmatique latent, par exemple « que te dit-il ?» — « que nous dit-il ? », etc., et c’est par là que notre choix se fixe sur le pronom vous. Ainsi dans cette opération, qui consiste à éliminer mentalement tout ce qui n’amène pas la différenciation voulue sur le point voulu, les groupements associatifs et les types syntagmatiques sont tous deux en jeu.

Inversement ce procédé de fixation et de choix régit les unités les plus minimes et jusqu’aux éléments phonologiques, quand ils sont revêtus d’une valeur. Nous ne pensons pas seulement à des cas comme pətit (écrit « petite ») vis-à-vis de pəti (écrit « petit »), ou lat. dominī vis-à-vis de dominō, etc., où la différence repose par hasard sur un simple phonème, mais au fait plus caractéristique et plus délicat, qu’un phonème joue par lui-même un rôle dans le système d’un état de langue. Si par exemple en grec m, p, t, etc., ne peuvent jamais figurer à la fin d’un mot, cela revient à dire que leur présence ou leur absence à telle place compte dans la structure du mot et dans celle de la phrase. Or dans tous les cas de ce genre, le son isolé, comme toutes les autres unités, sera choisi à la suite d’une opposition mentale double : ainsi dans le groupe imaginaire anma, le son m est en opposition syntagmatique avec ceux qui l’entourent et en opposition associative avec tous ceux que l’esprit peut suggérer, soit :

a n m a
v
d

§ 3.

L’arbitraire absolu et l’arbitraire relatif.

Le mécanisme de la langue peut être présenté sous un autre angle particulièrement important.

Le principe fondamental de l’arbitraire du signe n’empêche pas de distinguer dans chaque langue ce qui est radicalement arbitraire, c’est-à-dire immotivé, de ce qui ne l’est que relativement. Une partie seulement des signes est absolument arbitraire ; chez d’autres intervient un phénomène qui permet de reconnaître des degrés dans l’arbitraire sans le supprimer : le signe peut être relativement motivé.

Ainsi vingt est immotivé, mais dix-neuf ne l’est pas au même degré, parce qu’il évoque les termes dont il se compose et d’autres qui lui sont associés, par exemple dix, neuf, vingt-neuf, dix-huit, soixante-dix, etc. ; pris séparément, dix et neuf sont sur le même pied que vingt, mais dix-neuf présente un cas de motivation relative. Il en est de même pour poirier, qui rappelle le mot simple poire et dont le suffixe -ier fait penser à cerisier, pommier, etc. ; pour frêne, chêne, etc., rien de semblable. Comparez encore berger, complètement immotivé, et vacher, relativement motivé ; de même les couples geôle et cachot, hache et couperet, concierge et portier, jadis et autrefois, souvent et fréquemment, aveugle et boiteux, sourd et bossu, second et deuxième, all. Laub et fr. feuillage, fr. métier et all. Handwerk. Le pluriel anglais ships « navires » rappelle par sa formation toute la série flags, birds, books, etc., tandis que men « hommes », sheep « moutons » ne rappellent rien. En grec dṓsō « je donnerai » exprime l’idée de futur par un signe qui éveille l’association de lū́sō, stḗsō, túpsō, etc., tandis que eími « j’irai » est tout à fait isolé.

Ce n’est pas le lieu de rechercher les facteurs qui conditionnent dans chaque cas la motivation ; mais celle-ci est toujours d’autant plus complète que l’analyse syntagmatique est plus aisée et le sens des sous-unités plus évident. En effet, s’il y a des éléments formatifs transparents, comme -ier dans poir-ier vis-à-vis de ceris-ier, pomm-ier, etc., il en est d’autres dont la signification est trouble ou tout à fait nulle ; ainsi jusqu’à quel point le suffixe -ot correspond-il à un élément de sens dans cachot ? En rapprochant des mots tels que coutelas, fatras, platras, canevas, on a le vague sentiment que -as est un élément formatif propre aux substantifs, sans qu’on puisse le définir plus exactement. D’ailleurs, même dans les cas les plus favorables, la motivation n’est jamais absolue. Non seulement les éléments d’un signe motivé sont eux-mêmes arbitraires (cf. dix et neuf de dix-neuf), mais la valeur du terme total n’est jamais égale à la somme des valeurs des parties ; poir×ier n’est pas égal à poir+ier (voir p. 176).

Quand au phénomène lui-même, il s’explique par les principes énoncés au paragraphe précédent : la notion du relativement motivé implique : 1° l’analyse du terme donné, donc un rapport syntagmatique ; 2° l’appel à un ou plusieurs autres termes, donc un rapport associatif. Ce n’est pas autre chose que le mécanisme en vertu duquel un terme quelconque se prête à l’expression d’une idée. Jusqu’ici, les unités nous sont apparues comme des valeurs, c’est-à-dire comme les éléments d’un système, et nous les avons considérées surtout dans leurs oppositions ; maintenant nous reconnaissons les solidarités qui les relient ; elles sont d’ordre associatif et d’ordre syntagmatique, et ce sont elles qui limitent l’arbitraire. Dix-neuf est solidaire associativement de dix-huit, soixante-dix etc., et syntagmatiquement de ses éléments dix et neuf (voir p. 177). Cette double relation lui confère une partie de sa valeur.

Tout ce qui a trait à la langue en tant que système demande, c’est notre conviction, à être abordé de ce point de vue, qui ne retient guère les linguistes : la limitation de l’arbitraire. C’est la meilleure base possible. En effet tout le système de la langue repose sur le principe irrationnel de l’arbitraire du signe qui, appliqué sans restriction, aboutirait à la complication suprême ; mais l’esprit réussit à introduire un principe d’ordre et de régularité dans certaines parties de la masse des signes, et c’est là le rôle du relativement motivé. Si le mécanisme de la langue était entièrement rationnel, on pourrait l’étudier en lui-même ; mais comme il n’est qu’une correction partielle d’un système naturellement chaotique, on adopte le point de vue imposé par la nature même de la langue, en étudiant ce mécanisme comme une limitation de l’arbitraire.

Il n’existe pas de langue où rien ne soit motivé ; quant à en concevoir une où tout le serait, cela serait impossible par définition. Entre les deux limites extrêmes — minimum d’organisation et minimum d’arbitraire — on trouve toutes les variétés possibles. Les divers idiomes renferment toujours des éléments des deux ordres — radicalement arbitraires et relativement motivés — mais dans des proportions très variables, et c’est là un caractère important, qui peut entrer en ligne de compte dans leur classement.

En un certain sens — qu’il ne faut pas serrer de trop près, mais qui rend sensible une des formes de cette opposition — on pourrait dire que les langues où l’immotivité atteint son maximum sont plus lexicologiques, et celles où il s’abaisse au minimum, plus grammaticales. Non que « lexique » et « arbitraire » d’une part, « grammaire » et « motivation relative » de l’autre, soient toujours synonymes ; mais il y a quelque chose de commun dans le principe. Ce sont comme deux pôles entre lesquels se meut tout le système, deux courants opposés qui se partagent le mouvement de la langue : la tendance à employer l’instrument lexicologique, le signe immotivé, et la préférence accordée à l’instrument grammatical, c’est-à-dire à la règle de construction.

On verrait par exemple que l’anglais donne une place beaucoup plus considérable à l’immotivé que l’allemand ; mais le type de l’ultra-lexicologique est le chinois, tandis que l’indo-européen et le sanscrit sont des spécimens de l’ultra-grammatical. Dans l’intérieur d’une même langue, tout le mouvement de l’évolution peut être marqué par un passage continuel du motivé à l’arbitraire et de l’arbitraire au motivé ; ce va-et-vient a souvent pour résultat de déplacer sensiblement les proportions de ces deux catégories de signes. Ainsi le français est caractérisé par rapport au latin, entre autres choses, par un énorme accroissement de l’arbitraire : tandis qu’en latin inimīcus rappelle in- et amīcus et se motive par eux, ennemi ne se motive par rien ; il est rentré dans l’arbitraire absolu, qui est d’ailleurs la condition essentielle du signe linguistique. On constaterait ce déplacement dans des centaines d’exemples : cf. constāre (stāre) : coûter, fabrica (faber) : forge, magister (magis) : maître, berbīcārius (berbīx) : berger, etc. Ces changements donnent une physionomie toute particulière au français.

Chapitre VII

La grammaire et ses subdivisions

§ 1.

Définitions; divisions traditionnelles.

La linguistique statique ou description d’un état de langue peut être appelée grammaire, dans le sens très précis, et d’ailleurs usuel, qu’on trouve dans les expressions « grammaire du jeu d’échec », « grammaire de la Bourse », etc., où il s’agit d’un objet complexe et systématique, mettant en jeu des valeurs coexistantes.

La grammaire étudie la langue en tant que système de moyens d’expression ; qui dit grammatical dit synchronique et significatif, et comme aucun système n’est à cheval sur plusieurs époques à la fois, il n’y a pas pour nous de « grammaire historique » ; ce qu’on appelle ainsi n’est en réalité que la linguistique diachronique.

Notre définition ne concorde pas avec celle, plus restreinte, qu’on en donne généralement. C’est en effet la morphologie et la syntaxe réunies qu’on est convenu d’appeler grammaire, tandis que la lexicologie ou science des mots en est exclue.

Mais d’abord ces divisions répondent-elles à la réalité ? Sont-elles en harmonie avec les principes que nous venons de poser ?

La morphologie traite des diverses catégories de mots (verbes, noms, adjectifs, pronoms, etc.) et des différentes formes de la flexion (conjugaison, déclinaison). Pour séparer cette étude de la syntaxe, on allègue que cette dernière, a pour objet les fonctions attachées aux unités linguistiques tandis que la morphologie n’envisage que leur forme ; elle se contente par exemple de dire que le génétif du grec phúlax « gardien » est phúlakos, et la syntaxe renseigne sur l’emploi de ces deux formes.

Mais cette distinction est illusoire : la série des formes du substantif phúlax ne devient paradigme de flexion que par la comparaison des fonctions attachées aux différentes formes ; réciproquement, ces fonctions ne sont justiciables de la morphologie que si à chacune d’elles correspond un signe phonique déterminé. Une déclinaison n’est ni une liste de formes ni une série d’abstractions logiques, mais une combinaison de ces deux choses (voir p. 144) : formes et fonctions sont solidaires, et il est difficile, pour ne pas dire impossible, de les séparer. Linguistiquement, la morphologie n’a pas d’objet réel et autonome ; elle ne peut constituer une discipline distincte de la syntaxe.

D’autre part, est-il logique d’exclure la lexicologie de la grammaire ? A première vue les mots, tels qu’ils sont enregistrés dans le dictionnaire, ne semblent pas donner prise à l’étude grammaticale, qu’on limite généralement aux rapports existants entre les unités. Mais tout de suite on constate qu’une foule de ces rapports peuvent être exprimés aussi bien par des mots que par des moyens grammaticaux. Ainsi en latin fīō et faciō s’opposent de la même manière que dīcor et dīcō, formes grammaticales d’un même mot ; en russe la distinction du perfectif et de l’imperfectif est rendue grammaticalement dans sprosít’ : sprášivat’ « demander », et lexicologiquement dans skazát’ : govorít’ « dire ». On attribue généralement les prépositions à la grammaire ; pourtant la locution prépositionnelle en considération de est essentiellement lexicologique, puisque le mot considération y figure avec son sens propre. Si l’on compare grec peíthō : peíthomai avec franç. je persuade : j’obéis, on voit que l’opposition est rendue grammaticalement dans le premier cas et lexicologiquement dans le second. Quantité de rapports exprimés dans certaines langues par des cas ou des prépositions sont rendus dans d’autres par des composés, déjà plus voisins des mots proprement dits (franç. royaume des cieux et all. Himmerleich), ou par des dérivés (franç. moulin à vent et polon. wiatr-ak) ou enfin par des mots simples (franç. bois de chauffage et russe drová, franc, bois de construction et russe lês). L’échange des mots simples et des locutions composées au sein d’une même langue (cf. considérer et prendre en considération, se venger de et tirer vengeance de) est également très fréquent.

On voit donc qu’au point de vue de la fonction, le fait lexicologique peut se confondre avec le fait syntaxique. D’autre part, tout mot qui n’est pas une unité simple et irréductible ne se distingue pas essentiellement d’un membre de phrase, d’un fait de syntaxe ; l’agencement des sous-unités qui le composent obéit aux mêmes principes fondamentaux que la formation des groupes de mots.

En résumé, les divisions traditionnelles de la grammaire peuvent avoir leur utilité pratique, mais ne correspondent pas à des distinctions naturelles et ne sont unies par aucun lien logique. La grammaire ne peut s’édifier que sur un principe différent et supérieur.

§ 2.

Divisions rationnelles.

L’interpénétration de la morphologie, de la syntaxe et de la lexicologie s’explique par la nature au fond identique de tous les faits de synchronie. Il ne peut y avoir entre eux aucune limite tracée d’avance. Seule la distinction établie plus haut entre les rapports syntagmatiques et les rapports associatifs suggère un mode de classement qui s’impose de lui-même, le seul qu’on puisse mettre à la base du système grammatical.

Tout ce qui compose un état de langue doit pouvoir être ramené à une théorie des syntagmes et à une théorie des associations. Dès maintenant certaines parties de la grammaire traditionnelle semblent se grouper sans effort dans l’un ou l’autre de ces ordres : la flexion est évidemment une forme typique de l’association des formes dans l’esprit des sujets parlants ; d’autre part la syntaxe, c’est-à-dire, selon la définition la plus courante, la théorie des groupements de mots, rentre dans la syntagmatique, puisque ces groupements supposent toujours au moins deux unités distribuées dans l’espace. Tous les faits de syntagmatique ne se classent pas dans la syntaxe, mais tous les faits de syntaxe appartiennent à la syntagmatique.

N’importe quel point de grammaire montrerait l’importance qu’il y a à étudier chaque question à ce double point de vue. Ainsi la notion de mot pose deux problèmes distincts, selon qu’on la considère associativement ou syntagmatiquement ; l’adjectif grand offre dans le syntagme une dualité de forme (grã garsō « grand garçon » et grãt ãfã « grand enfant »), et associativement une autre dualité (masc. grã « grand », fém. grãd « grande »).

Il faudrait pouvoir ramener ainsi chaque fait à son ordre, syntagmatique ou associatif, et coordonner toute la matière de la grammaire sur ses deux axes naturels ; seule cette répartition montrerait ce qu’il faut changer aux cadres usuels de la linguistique synchronique. Cette tâche ne peut naturellement pas être entreprise ici, où l’on se borne à poser les principes les plus généraux.

Chapitre VIII

Role des entités abstraites en grammaire

Il y a un sujet important qui n’a pas encore été touché et qui montre justement la nécessité d’examiner toute question grammaticale sous les deux points de vue distingués plus haut. Il s’agit des entités abstraites en grammaire. Envisageons-les d’abord sous l’aspect associatif.

Associer deux formes, ce n’est pas seulement sentir qu’elles offrent quelque chose de commun, c’est aussi distinguer la nature des rapports qui régissent les associations. Ainsi les sujets ont conscience que la relation qui unit enseigner à enseignement ou juger à jugement n’est pas la même que celle qu’ils constatent entre enseignement et jugement (voir p. 173 sv.). C’est par là que le système des associations se rattache à celui de la grammaire. On peut dire que la somme des classements conscients et méthodiques faits par le grammairien qui étudie un état de langue sans faire intervenir l’histoire doit coïncider avec la somme des associations, conscientes ou non, mises en jeu dans la parole. Ce sont elles qui fixent dans notre esprit les familles de mots, les paradigmes de flexion, les éléments formatifs : radicaux, suffixes, désinences, etc. (voir p. 253 sv.).

Mais l’association ne dégage-t-elle que des éléments matériels ? Non, sans doute ; nous savons déjà qu’elle rapproche des mots reliés par le sens seulement (cf. ' enseignement, apprentissage, éducation, etc.) ; il doit en être de même en grammaire : soit les trois génitifs latins : domin-ī, rēg-is, ros-ārum ; les sons des trois désinences n’offrent aucune analogie qui donne prise à l’association ; mais elles sont pourtant rattachées par le sentiment d’une valeur commune qui dicte un emploi identique ; cela suffit pour créer l’association en l’absence de tout support matériel, et c’est ainsi que la notion de génitif en soi prend place dans la langue. C’est par un procédé tout semblable que les désinences de flexion -us -ī -ō, etc. (dans dominus, dominī, dominō, etc.), sont reliées dans la conscience et dégagent les notions plus générales de cas et de désinence casuelle. Des associations du même ordre, mais plus larges encore, relient tous les substantifs, tous les adjectifs, etc., et fixent la notion des parties du discours.

Toutes ces choses existent dans la langue, mais à titre d’entités abstraites ; leur étude est difficile, parce qu’on ne peut savoir exactement si la conscience des sujets parlants va toujours aussi loin que les analyses du grammairien. Mais l’essentiel est que les entités abstraites reposent toujours, en dernière analyse, sur les entités concrètes. Aucune abstraction grammaticale n’est possible sans une série d’éléments matériels qui lui sert de substrat, et c’est toujours à ces éléments qu’il faut revenir en fin de compte.

Plaçons-nous maintenant au point de vue syntagmatique. La valeur d’un groupe est souvent liée à l’ordre de ses éléments. En analysant un syntagme, le sujet parlant ne se borne pas à en distinguer les parties ; il constate entre elles un certain ordre de succession. Le sens du français désir-eux ou du latin signi-fer dépend de la place respective des sous-unités : on ne saurait dire eux-désir ou fer-signum. Une valeur peut même n’avoir aucun rapport dans un élément concret (tel que -eux ou -fer) et résulter de la seule ordonnance des termes ; si par exemple en français les deux groupes je dois et dois-je ? ont des significations différentes cela ne tient qu’à l’ordre des mots. Une langue exprime quelquefois par la succession des termes une idée qu’une autre rendra par un ou plusieurs termes concrets ; l’anglais, dans le type syntagmatique gooseberry wine « vin de groseilles », gold watch « montre en or », etc., exprime par l’ordre pur et simple des termes des rapports que le français moderne marque par des prépositions ; à son tour, le français moderne rend la notion de complément direct uniquement par la position du substantif après le verbe transitif (cf. je cueille une fleur), tandis que le latin et d’autres langues le font par l’emploi de l’accusatif, caractérisé par des désinences spéciales, etc.

Mais si l’ordre des mots est incontestablement une entité abstraite, il n’en est pas moins vrai qu’elle ne doit son existence qu’aux unités concrètes qui la contiennent et qui courent sur une seule dimension. Ce serait une erreur de croire qu’il y a une syntaxe incorporelle en dehors de ces unités matérielles distribuées dans l’espace. En anglais the man I have seen (« l’homme que j’ai vu ») nous montre un fait de syntaxe qui semble représenté par zéro, tandis que le français le rend par que. Mais c’est justement la comparaison avec le fait de syntaxe français qui produit cette illusion que le néant peut exprimer quelque chose ; en réalité, les unités matérielles, alignées dans un certain ordre, créent seules cette valeur. En dehors d’une somme de termes concrets on ne saurait raisonner sur un cas de syntaxe. D’ailleurs, par le seul fait que l’on comprend un complexus linguistique (par exemple les mots anglais cités plus haut), cette suite de termes est l’expression adéquate de la pensée.

Une unité matérielle n’existe que par le sens, la fonction dont elle est revêtue ; ce principe est particulièrement important pour la connaissance des unités restreintes, parce qu’on est tenté de croire qu’elles existent en vertu de leur pure matérialité, que par exemple aimer ne doit son existence qu’aux sons qui le composent. Inversement — comme on vient de le voir — un sens, une fonction n’existent que par le support de quelque forme matérielle ; si ce principe a été formulé à propos des syntagmes plus étendus ou types syntaxiques, c’est qu’on est porté à y voir des abstractions immatérielles planant au-dessus des termes de la phrase. Ces deux principes, en se complétant, concordent avec nos affirmations relatives à la délimitation des unités (voir p. 145).

  1. Il est presque inutile de faire observer que l’étude des syntagmes ne se confond pas avec la syntaxe : celle-ci, comme on le verra p. 185 et suiv., n’est qu’une partie de celle-là (Ed.).
  2. Ce dernier cas est rare et peut passer pour anormal, car l’esprit écarte naturellement les associations propres à troubler l’intelligence du discours ; mais son existence est prouvée par une catégorie inférieure de jeux de mots reposant sur les confusions absurdes qui peuvent résulter de l’homonymie pure et simple, comme lorsqu’on dit : « Les musiciens produisent les sons et les grainetiers les vendent. » Ce cas doit être distingué de celui où une association, tout en étant fortuite, peut s’appuyer sur un rapprochement d’idées (cf. franç. ergot : ergoter, et all. blau : durchbläuen, « rouer de coups ») ; il s’agit d’une interprétation nouvelle d’un des termes du couple ; ce sont des cas d’étymologie populaire (voir p. 238) ; le fait est intéressant pour l’évolution sémantique, mais au point de vue synchronique il tombe tout simplement dans la catégorie : enseigner : enseignement, mentionnée plus haut (Ed.).