Cours de linguistique générale/Troisième partie

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Texte établi par Charles Bally, Albert Sechehaye et Albert Riedlinger, Payot (p. 193-260).

Troisième partie

Linguistique diachronique

Chapitre premier

Généralités

La linguistique diachronique étudie, non plus les rapports entre termes coexistants d’un état de langue, mais entre termes successifs qui se substituent les uns aux autres dans le temps.

En effet l’immobilité absolue n’existe pas (voir p. 110 sv.) ; toutes les parties de la langue sont soumises au changement ; à chaque période correspond une évolution plus ou moins considérable. Celle-ci peut varier de rapidité et d’intensité sans que le principe lui-même se trouve infirmé ; le fleuve de la langue coule sans interruption ; que son cours soit paisible ou torrentueux, c’est une considération secondaire.

Il est vrai que cette évolution ininterrompue nous est souvent voilée par l’attention accordée à la langue littéraire ; celle-ci, comme on le verra p. 267 sv., se superpose à la langue vulgaire, c’est-à-dire à la langue naturelle, et est soumise à d’autres conditions d’existence. Une fois formée, elle reste en général assez stable, et tend à demeurer identique à elle-même ; sa dépendance de l’écriture lui assure des garanties spéciales de conservation. Ce n’est donc pas elle qui peut nous montrer à quel point sont variables les langues naturelles dégagées de toute réglementation littéraire.

La phonétique, et la phonétique tout entière, est le premier objet de la linguistique diachronique ; en effet l’évolution des sons est incompatible avec la notion d’état ; comparer des phonèmes ou des groupes de phonèmes avec ce qu’ils ont été antérieurement, cela revient à établir une diachronie. L’époque antécédente peut être plus ou moins rapprochée ; mais quand l’une et l’autre se confondent, la phonétique cesse d’intervenir ; il n’y a plus que la description des sons d’un état de langue, et c’est à la phonologie de le faire.

Le caractère diachronique de la phonétique s’accorde fort bien avec ce principe que rien de ce qui est phonétique n’est significatif ou grammatical, dans le sens large du terme (voir p.36). Pour faire l’histoire des sons d’un mot, on peut ignorer son sens, ne considérant que son enveloppe matérielle, y découper des tranches phoniques sans se demander si elles ont une signification ; on cherchera — par exemple ce que devient en grec attique un groupe -ewo-, qui ne signifie rien. Si l’évolution de la langue se réduisait à celle des sons, l’opposition des objets propres aux deux parties de la linguistique serait tout de suite lumineuse : on verrait clairement que diachronique équivaut à non-grammatical, comme synchronique à grammatical.

Mais n’y-a-t-il que les sons qui se transforment avec le temps ? Les mots changent de signification, les catégories grammaticales évoluent ; on en voit qui disparaissent avec les formes qui servaient à les exprimer (par exemple le duel en latin). Et si tous les faits de synchronie associative et syntagmatique ont leur histoire, comment maintenir la distinction absolue entre la diachronie et la synchronie ? Cela devient très difficile dès que l’on sort de la phonétique pure.

Remarquons cependant que beaucoup de changements tenus pour grammaticaux se résolvent en des changements phonétiques. La création du type grammatical de l’allemand Hand : Hände, substitué à hant : hanti (voir p. 120), s’explique entièrement par un fait phonétique. C’est encore un fait phonétique qui est à la base du type de composés Springbrunnen, Reitschule, etc. ; en vieux haut allemand le premier élément n’était pas verbal, mais substantif ; beta-hūs voulait dire « maison de prière » ; cependant la voyelle finale étant tombée phonétiquement (beta-bet-, etc.), il s’est établi un contact sémantique avec le verbe (beten, etc), et Bethaus a fini par signifier « maison pour prier ».

Quelque chose de tout semblable s’est produit dans les composés que l’ancien germanique formait avec le mot līch « apparence extérieure » (cf. mannolīch « qui a l’apparence d’un homme », redolīch « qui a l’apparence de la raison »). Aujourd’hui, dans un grand nombre d’adjectifs (cf. verzeihlich, glaublich, etc.), -lich est devenu un suffixe, comparable à celui de pardonn-able, croy-able, etc., et en même temps l’interprétation du premier élément a changé : on n’y aperçoit plus un substantif, mais une racine verbale ; c’est que dans un certain nombre de cas, par chute de la voyelle finale du premier élément (par exemple redo-red-), celui-ci a été assimilé à une racine verbale (red- de reden).

Ainsi dans glaublich, glaub- est rapproché de glauben plutôt que de Glaube, et malgré la différence du radical, sichtlich est associé à sehen et non plus à Sicht.

Dans tous ces cas et bien d’autres semblables, la distinction des deux ordres reste claire ; il faut s’en souvenir pour ne pas affirmer à la légère qu’on fait de la grammaire historique quand, en réalité, on se meut successivement dans le domaine diachronique, en étudiant le changement phonétique, et dans le domaine synchronique, en examinant les conséquences qui en découlent.

Mais cette restriction ne lève pas toutes les difficultés. L’évolution d’un fait de grammaire quelconque, groupe associatif ou type syntagmatique, n’est pas comparable à celle d’un son. Elle n’est pas simple, elle se décompose en une foule de faits particuliers dont une partie seulement rentre dans la phonétique. Dans la genèse d’un type syntagmatique tel que le futur français prendre ai, devenu prendrai, on distingue au minimum deux faits, l’un psychologique : la synthèse des deux éléments du concept, l’autre phonétique et dépendant du premier : la réduction des deux accents du groupe à un seul (préndre aíprendraí).

La flexion du verbe fort germanique (type all. moderne geben, gab, gegeben, etc., cf. grec leípo, élipon, léloipa, etc.), est fondée en grande partie sur le jeu de l’ablaut des voyelles radicales. Ces alternances (voir p. 215 sv.) dont le système était assez simple à l’origine, résultent sans doute d’un fait purement phonétique ; mais pour que ces oppositions prennent une telle importance fonctionnelle, il a fallu que le système primitif de la flexion se simplifie par une série de procès divers : disparition des variétés multiples du présent et des nuances de sens qui s’y rattachaient, disparition de l’imparfait, du futur et de l’aoriste, élimination du redoublement du parfait, etc. Ces changements, qui n’ont rien d’essentiellement phonétique, ont réduit la flexion verbale à un groupe restreint de formes, où les alternances radicales ont acquis une valeur significative de premier ordre. On peut affirmer par exemple que l’opposition e : a est plus significative dans geben : gab que l’opposition e : o dans le grec leipō : léloipa, à cause de l’absence de redoublement dans le parfait allemand.

Si donc la phonétique intervient le plus souvent par un côté quelconque dans l’évolution, elle ne peut l’expliquer tout entière ; le facteur phonétique une fois éliminé, on trouve un résidu qui semble justifier l’idée « d’une histoire de la grammaire » ; c’est là qu’est la véritable difficulté ; la distinction — qui doit être maintenue — entre le diachronique et le synchronique demanderait des explications délicates, incompatibles avec le cadre de ce cours[1].

Dans ce qui suit, nous étudions successivement les changements phonétiques, l’alternance et les faits d’analogie, pour terminer par quelques mots sur l’étymologie populaire et l’agglutination.

Chapitre II

Les changements phonétiques

§ 1.

Leur régularité absolue.

On a vu p. 132 que le changement phonique n’atteint pas les mots, mais les sons. C’est un phonème qui se transforme : événement isolé, comme tous les événements diachroniques, mais qui a pour conséquence d’altérer d’une façon identique tous les mots où figure le phonème en question ; c’est en ce sens que les changements phonétiques sont absolument réguliers.

En allemand tout ī est devenu ei, puis ai : wīn, trīben, līhen, zīt, ont donné Wein, treiben, leihen, Zeit ; tout ū est devenu au : hūs, zūn, rūchHaus, Zaun, Rauch ; de même ǖ s’est changé en eu : hǖsirHäuser, etc. Au contraire la diphtongue ie a passé à ī que l’on continue à écrire ie; cf. biegen, lieb, Tier. Parallèlement, tous les uo sont devenus ū : muotMut, etc. Tout z (voir p. 59) a donné s (écrit ss) : wazerWasser, fliezenfliessen, etc. Tout h intérieur a disparu entre voyelles : līhen, sehenleien, seen (écrits leihen, sehen). Tout w s’est transformé en v labiodental (écrit w) : wazerwasr (Wasser).

En français, tout l mouillé est devenu y (jod) : piller, bouillir se prononcent piyẹ, buyir, etc.

En latin, ce qui a été s intervocalique apparaît comme r à une autre époque : *genesis, *asēnageneris arēna, etc.

N’importe quel changement phonétique, vu sous son vrai jour, confirmerait la parfaite régularité de ces transformations.

§ 2.

Conditions des changements phonétiques.

Les exemples précédents montrent déjà que les phénomènes 
phonétiques, loin d’être toujours absolus, sont le plus souvent 
liés à des conditions déterminées : autrement dit, ce n’est pas 
l’espèce phonologique qui se transforme, mais le phonème tel 
qu’il se présente dans certaines conditions d’entourage, 
d’accentuation, etc. C’est ainsi que s n’est devenu r en latin 
qu’entre voyelles et dans quelques autres positions, ailleurs
 il subsiste (cf. est, senex, equos).

Les changements absolus sont extrêmement rares ; ils ne 
paraissent souvent tels que par le caractère caché ou trop général de la condition ; ainsi en allemand ī devient ei, ai, mais 
seulement en syllabe tonique ; le k1 indo-européen devient h 
en germanique (cf. indo-européen k1olsom, latin collum all. Hals) ; mais le changement ne se produit pas après s (cf. grec
 skótos et got. skadus « ombre »).

D’ailleurs la division des changements en absolus et conditionnels repose sur une vue superficielle des choses ; il
 est plus rationnel de parler, comme on le fait de plus en
 plus, de phénomènes phonétiques spontanés et combinatoires. Ils sont spontanés quand ils sont produits par une 
cause interne, et combinatoires quand ils résultent de la 
présence d’un ou plusieurs autres phonèmes. Ainsi le passage de o indo-européen à a germanique (cf. got. skadus, 
all. Hals, etc.) est un fait spontané. Les mutations conso
nantiques ou « Lautverschiebungen » du germanique sont le
 type du changement spontané : ainsi le k1 indo-européen 
devient h en proto-germanique (cf. lat. collum et got. hals),
 le protogermanique t, conservé en anglais, devient z (prononcé ts) en haut allemand (cf. got. taihun, angl. ten, all. 
zehn). Au contraire, le passage de lat. ct, pt à italien tt (cf. factumfatto, captīvumcattivo) est un fait combinatoire, puisque le premier élément a été assimilé au second. 
L’umlaut allemand est dû aussi à une cause externe, la
 présence de i dans la syllabe suivante : tandis que gast ne 
change pas, gasti donne gesti, Gäste.

Notons que dans l’un et l’autre cas le résultat n’est nulle
ment en cause et qu’il n’importe pas qu’il y ait ou non
 changement. Si par exemple on compare got. fisks avec
 lat. piscis et got. skadus avec grec skótos, on constate dans 
le premier cas persistance de l’i, dans l’autre, passage de o
 à a ; de ces deux sons, le premier est resté tel quel, le second 
a changé ; mais l’essentiel est qu’ils ont agi par eux-mêmes.

Si un fait phonétique est combinatoire, il est toujours
 conditionnel ; mais s’il est spontané, il n’est pas nécessairement absolu, car il peut être conditionné négativement 
par l’absence de certains facteurs de changement. Ainsi le 
k1 indo-européen devient spontanément qu en latin (cf.
 quattuor, inquilīna, etc.), mais il ne faut pas qu’il soit suivi,
 par exemple, de o ou de u (cf. cottīdie, colō, secundus,
 etc.). De même, la persistance de i indo-européen dans
 got. fisks, etc. est liée à une condition : il ne faut pas qu’il 
soit suivi de r ou h, auquel cas il devient e, noté ai (cf. wair =
 lat. vir et maihstus = all. Mist).

§ 3.

Points de méthode.

Les formules qui expriment les phénomènes doivent tenir
 compte des distinctions précédentes, sous peine de les présenter sous un jour faux.

Voici quelques exemples de ces inexactitudes.

D’après l’ancienne formulation de la loi de Verner, « en
 germanique tout þ non initial a été changé en ð si l’accent
 le suivait » : cf. d’une part *faþer→*faðer (all. Vater), 
*liþumé→*liðumé all. litten), d’autre part, *þris (all. drei), 
*brōþer (all. Bruder), *liþo all. leide), où þ subsiste). Cette formule attribue le rôle actif à l’accent et introduit une clause restrictive pour þ initial. En réalité, le phénomène est tout différent : en germanique, comme en latin, þ tendait à se sonoriser spontanément à l’intérieur du mot ; seul l’accent placé sur la voyelle précédente a pu l’en empêcher. Ainsi tout est renversé : le fait est spontané, non combinatoire, et l'accent est un obstacle au lieu d’être la cause provoquante Il faut dire : « Tout þ intérieur est devenu ð, a moins que l’accent placé sur la voyelle précédente ne s’y soit opposé.

Pour bien distinguer ce qui est spontané et ce qui est combinatoire, il faut analyser les phases de la transformation et ne pas prendre le résultat médiat pour le résultat immédiat. Ainsi pour expliquer la rotacisation (cf. latin *genesisgeneris), il est inexact de dire que s est devenu r entre deux voyelles, car s, n’ayant pas de son laryngé, ne peut jamais donner r du premier coup. En réalité il y a deux actes : s devient z par changement combinatoire ; mais z, n’ayant pas été maintenu dans le système phonique du latin, a été remplacé par le son très voisin r, et ce changement est spontané. Ainsi par une grave erreur on confondait en un seul phénomène deux faits disparates ; la faute consiste d’une part à prendre le résultat médiat pour l’immédiat (sr au lieu de zr) et d’autre part, à poser le phénomène total comme combinatoire, alors qu’il ne l’est pas dans sa première partie. C’est comme si l’on disait qu’en français e est devenu a devant nasale. En réalité il y a eu successivement changement combinatoire, nasalisation de e par n (cf. lat. ventum → franç. vẽnt, lat. fēmina → franç. femə fẽmə) puis changement spontané de en ã (cf. vãnt, fãmə, actuellement , fam). En vain objecterait-on que cela n’a pu se passer que devant consonne nasale : il ne s’agit pas de savoir pourquoi e s’est nasalisé, mais seulement si la transformation de en ã est spontanée ou combinatoire.

La plus grave erreur de méthode que nous rappelons ici bien qu'elle ne se rattache pas aux principes exposés plus haut, consiste à formuler une loi phonétique au présent, comme si les faits qu’elle embrasse existaient une fois pour toutes, au lieu qu’ils naissent et meurent dans une portion du temps. C’est le chaos, car ainsi on supprime toute succession chronologique des événements. Nous avons déjà insisté sur ce point p. 137 sv., en analysant les phénomènes successifs qui expliquent la dualité tríkhes : thriksí. Quand on dit : « s devient r en latin », on fait croire que la rotacisation est inhérente à la nature de la langue, et l’on reste embarrassé devant des exceptions telles que causa, rīsus, etc. Seule la formule : « s intervocalique est devenu r en latin à une certaine époque » autorise à penser qu’au moment où s passait à r, causa, rīsus, etc., n’avaient pas de s intervocalique et étaient à l'abri du changement ; en effet on disait encore caussa, rīssus. C’est pour une raison analogue qu’il faut dire : « ā est devenu ē en dialecte ionien (cf. mā́tērmḗtēr, etc.), car sans cela on ne saurait que faire de formes telles que pâsa, phāsi, etc. (qui étaient encore pansa, phansi, etc., à l’époque du changement).

§ 4.

Causes des changements phonétiques.

La recherche de ces causes est un des problèmes les plus difficiles de la linguistique. On a proposé plusieurs explications, dont aucune n’apporte une lumière complète.

I. On a dit que la race aurait des prédispositions traçant d’avance la direction des changements phonétiques. Il y a là une question d’anthropologie comparée : mais l’appareil phonatoire varie-t-t-il d’une race à l’autre? Non, guère plus que d’un individu à un autre ; un nègre transplanté dès sa naissance en France parle le français aussi bien que les indigènes. De plus, quand on se sert d’expressions telles que « l’organe italien » ou « la bouche des Germains n’admet pas cela », on risque de transformer en caractère permanent un fait purement historique ; c’est une erreur comparable à celle qui formule un phénomène phonétique au présent ; prétendre que l’organe ionien est contraire à l’ā long et le change en ē, est tout aussi faux que de dire : ā « devient » ē en ionien.

L’organe ionien n’avait aucune répugnance à prononcer l’ā, puisqu’il l’admet en certains cas. Il ne s’agit donc pas d’une incapacité anthropologique, mais d’un changement dans les habitudes articulatoires. De même le latin, qui n’avait pas conservé l’s intervocalique (*genesisgeneris) l’a réintroduit un peu plus tard (cf. *rīssusrīsus) ; ces changements n’indiquent pas une disposition permanente de l’organe latin.

Il y a sans doute une direction générale des phénomènes phonétiques à une époque donnée chez un peuple déterminé ; les monophtongaisons des diphtongues, en français moderne sont les manifestations d’une seule et même tendance ; mais on trouverait des courants généraux analogues dans l’histoire politique, sans que leur caractère purement historique soit mis en doute et sans qu’on y voie une influence directe de la race.

II. On a souvent considéré les changements phonétiques comme une adaptation aux conditions du sol et du climat. Certaines langues du Nord accumulent les consonnes, certaines langues du Midi font un plus large emploi des voyelles, d’où leur son harmonieux. Le climat et les conditions de la vie peuvent bien influer sur la langue, mais le problème se complique dès qu’on entre dans le détail : ainsi à côté des idiomes scandinaves, si chargés de consonnes, ceux des Lapons et des Finnois sont plus vocaliques que l’italien lui-même. On notera encore que l’accumulation des consonnes dans l’allemand actuel est, dans bien des cas, un fait tout récent, dû à des chutes de voyelles posttoniques ; que certains dialectes du Midi de la France répugnent moins que le français du Nord aux groupes consonantiques, que le serbe en présente autant que le russe moscovite, etc.

III. On a fait intervenir la loi du moindre effort, qui remplacerait deux articulations par une seule, ou une articulation difficile par une autre plus commode. Cette idée, quoi qu’on dise, mérite l’examen : elle peut élucider la cause du phénomène dans une certaine mesure, ou indiquer tout au moins la direction où il faut la chercher.

La loi du moindre effort semble expliquer un certain nombre de cas: ainsi le passage de l’occlusive à la spirante (habēreavoir), la chute de masses énormes de syllabes finales dans beaucoup de langues, les phénomènes d’assimilation (par exemple lyll, *alyos → gr. állos, tnnn, *atnos → lat. annus), la monophtongaison des diphtongues, qui n’est qu’une variété de l’assimilation (par exemple aię, franç. maizõnmęzõ « maison »), etc.

Seulement on pourrait mentionner autant de cas où il se passe exactement le contraire. A la monophtongaison on peut opposer par exemple le changement de ī ū ṻ allemand en ei au eu. Si l’on prétend que l’abrègement slave de ā, ē en ă, ĕ est dû au moindre effort, alors il faut penser que le phénomène inverse présenté par l’allemand (făterVāter, gĕbengēben) est dû au plus grand effort. Si l’on tient la sonore pour plus facile à prononcer que la sourde (cf. opera → prov. obra), l’inverse doit nécessiter un effort plus grand, et pourtant l’espagnol a passé de ž à χ (cf. hiχo « le fils » écrit hijo), et le germanique a changé b d g en p t k. Si la perte de l’aspiration (cf. indo-européen. *bherō → germ. beran) est considérée comme une diminution de l’effort, que dire de l’allemand, qui la met là où elle n’existait pas (Tanne, Pute, etc. prononcés Thanne, Phute) ?

Ces remarques ne prétendent pas réfuter la solution proposée. En fait on ne peut guère déterminer pour chaque langue ce qui est plus facile ou plus difficile à prononcer.

S’il est vrai que l’abrègement correspond à un moindre effort dans le sens de la durée, il est tout aussi vrai que les prononciations négligées tombent dans la longue et que la brève demande plus de surveillance. Ainsi, en supposant des prédispositions différentes on peut présenter deux faits opposés sous une même couleur. De même, là où k est devenu (cf. lat. cēdere → ital. cedere), il semble, à ne considérer que les termes extrêmes du changement, qu’il y ait augmentation d’effort ; mais l’impression serait peut-être autre si l’on rétablissait le chaîne : k devient k’ palatal par assimilation à la voyelle suivante : puis k’ passe à ky ; la prononciation n’en devient pas plus difficile : deux éléments enchevêtrés dans k’ ont été nettement différenciés : puis de ky, on passe successivement à ty, tχ’, tš, partout avec effort moins grand.

Il y aurait là une vaste étude à faire, qui, pour être complète, devrait considérer à la fois le point de vue physiologique (question de l’articulation) et le point de vue psychologique (question de l’attention).

IV. Une explication en faveur depuis quelques années attribue les changements de prononciation à notre éducation phonétique dans l’enfance. C’est après beaucoup de tâtonnements, d’essais et de rectifications que l’enfant arrive à prononcer ce qu’il entend autour de lui ; là serait le germe des changements ; certaines inexactitudes non corrigées l’emporteraient chez l’individu et se fixeraient dans la génération qui grandit. Nos enfants prononcent souvent t pour k, sans que nos langues présentent dans leur histoire de changement phonétique correspondant ; mais il n’en est pas de même pour d’autres déformations ; ainsi à Paris beaucoup d’enfants prononcent fl’eur, bl’anc avec l mouillé ; or en italien c’est par un procès analogue que florem a passé à fl’ore puis à fiore.

Ces constatations méritent toute attention, mais laissent le problème intact ; en effet on ne voit pas pourquoi une génération convient de retenir telles inexactitudes à l’exclusion de telles autres, toutes étant également naturelles ; en fait le choix des prononciations vicieuses apparaît purement arbitraire, et l’on n’en aperçoit pas la raison. En outre, pourquoi le phénomène a-t-il réussi à percer cette fois-ci plutôt qu’une autre ?

Cette observation s’applique d’ailleurs à toutes les causes précédentes, si leur action est admise ; l’influence du climat, la prédisposition de la race, la tendance au moindre effort existent d’une façon permanente ou durable ; pourquoi agissent-elles d’une manière intermittente, tantôt sur un point et tantôt sur un autre du système phonologique ? Un événement historique doit avoir une cause déterminante ; on ne nous dit pas ce qui vient, dans chaque cas, déclancher un changement dont la cause générale existait depuis longtemps. C’est là le point le plus difficile à éclaircir.

V. On cherche quelquefois une de ces causes déterminantes dans l’état général de la nation à un moment donné. Les langues traversent des époques plus mouvementées que d’autres : on prétend les rattacher aux périodes agitées de l’histoire extérieure et découvrir ainsi un lien entre l’instabilité politique et l’instabilité linguistique ; cela fait, on croit pouvoir appliquer aux changements phonétiques les conclusions concernant la langue en général. On observe par exemple que les plus graves bouleversements du latin dans son passage aux langues romanes coïncident avec l’époque très troublée des invasions. Pour ne pas s’égarer, il faut tenir la main à deux distinctions :

a) La stabilité politique n’influe pas sur la langue de la même façon que l’instabilité ; il n’y a là aucune réciprocité. Quand l’équilibre politique ralentit l’évolution de la langue, il s’agit d’une cause positive quoique extérieure, tandis que l’instabilité, dont l’effet est inverse, ne peut agir que négativement. L’immobilité, la fixation relative d’un idiome peut provenir de faits extérieurs à la langue (influence d’une cour, de l’école, d’une académie, de l’écriture, etc.), qui à leur tour se trouvent favorisés positivement par l’équilibre social et politique. Au contraire, si quelque bouleversement extérieur survenu dans l’état de la nation précipite l’évolution linguistique, c’est que la langue revient simplement à l’état de liberté où elle suit son cours régulier. L’immobilité du latin à l’époque classique est due à des faits extérieurs et ne peut se comparer avec les changements qu’il a subis plus tard, puisqu’ils se sont produits d’eux-mêmes, par l’absence de certaines conditions extérieures.

b) Il n’est question ici que des phénomènes phonétiques et non de toute espèce de modifications de la langue. On comprendrait que les changements grammaticaux relèvent de cet ordre de causes ; les faits de grammaire tiennent toujours à la pensée par quelque côté et subissent plus facilement le contre-coup des bouleversements extérieurs, ceux-ci ayant une répercussion plus immédiate sur l’esprit. Mais rien n’autorise à admettre qu’aux époques agitées de l’histoire d’une nation correspondent des évolutions précipitées des sons d’un idiome.

Du reste on ne peut citer aucune époque, même parmi celles où la langues est dans une immobilité factice, qui n’ait connu aucun changement phonétique.

VI. On a recouru aussi à l’hypothèse du « substrat linguistique antérieur » : certains changements seraient dus à une population indigène absorbée par des nouveaux venus. Ainsi la différence entre la langue d’oc et la langue d’oïl correspondrait à une proportion différente de l’élément celtique autochtone dans deux parties de la Gaule ; on a appliqué aussi cette théorie aux diversités dialectales de l’italien, que l’on ramène, suivant les régions, à des influences liguriennes, étrusques, etc. Mais d’abord cette hypothèse suppose des circonstances qui se rencontrent rarement ; en outre, il faut préciser : veut-on dire qu’en adoptant la langue nouvelle, les populations antérieures y ont introduit quelque chose de leurs habitudes phoniques ? Cela est admissible et assez naturel ; mais si l’on fait appel de nouveau aux facteurs impondérables de la race, etc., nous retombons dans les obscurités signalées plus haut.

VII. Une dernière explication — qui ne mérite guère ce nom — assimile les changements phonétiques aux changements de la mode. Mais ces derniers, personne ne les a expliqués : on sait seulement qu’ils dépendent des lois d’imitation, qui préoccupent beaucoup les psychologues. Toutefois, si cette explication ne résout pas le problème, elle a l’avantage de le faire rentrer dans une autre plus vaste : le principe des changements phonétiques serait purement psychologique. Seulement, où est le point de départ de l’imitation, voilà le mystère, aussi bien pour les changements phonétiques que pour ceux de la mode.

§ 5.

L’action des changements phonétiques est illimitée.

Si l’on cherche à évaluer l’effet de ces changements, on voit très vite qu’il est illimité et incalculable, c’est-à-dire qu’on ne peut pas prévoir où ils s’arrêteront. Il est puéril de croire que le mot ne peut se transformer que jusqu’à un certain point comme s’il y avait quelque chose en lui qui pût le préserver. Ce caractère des modifications phonétiques tient à la qualité arbitraire du signe linguistique, qui n’a aucun lien avec la signification.

On peut bien constater à un moment donné que les sons d’un mot ont eu à souffrir et dans quelle mesure, mais on ne saurait dire d’avance jusqu’à quel point il est devenu ou deviendra méconnaissable.

Le germanique a fait passer l’indo-européen *aiwom (cf. lat. aevom) à *aiwan, *aiwa, *aiw, comme tous les mots présentant la même finale ; ensuite *aiw est devenu en ancien allemand ew, comme tous les mots renfermant le groupe aiw ; puis, comme tout w final se change en o, on a eu ēo; à son tour ēo a passé à eo, io, d’après d’autres règles tout aussi générales ; io a donné ensuite ie, je, pour aboutir en allemand moderne à (cf. « das schönste, was ich je gesehen habe »).

À ne considérer que le point de départ et le point d’arrivée, le mot actuel ne renferme plus un seul des éléments primitifs ; cependant chaque étape, prise isolément, est absolument certaine et régulière ; en outre chacune d’elles est limitée dans son effet, mais l’ensemble donne l’impression d’une somme illimitée de modifications. On ferait les mêmes constatations sur le latin calidum, en le comparant d’abord sans transition avec ce qu’il est devenu en français moderne (šọ, écrit « chaud »), puis en rétablissant les étapes : calidum, calidu, caldu, cald, calt, tšalt, tšaut, šaut, šọt, šọ. Comparez encore lat. vulg. *waidanjugẽ (écrit, « gain »), minusmwẽ (écrit « moins »), hoc illīwi (écrit « oui »).

Le phénomène phonétique est encore illimité et incalculable en ce sens qu’il atteint n’importe quelle espèce de signe, sans faire de distinction entre un adjectif, un substantif, etc., entre un radical, un suffixe, une désinence, etc. Il doit en être ainsi a priori, car si la grammaire intervenait, le phénomène phonétique se confondrait avec le fait synchronique, chose radicalement impossible. C’est là ce qu’on peut appeler le caractère aveugle des évolutions de sons.

Ainsi en grec s est tombé après n non seulement dans *khānses « oies », *mēnses « mois » (d’où khênes, mênes), où il n’avait pas de valeur grammaticale, mais aussi dans les formes verbales du type *etensa, *ephansa, etc. (d’où éteina, éphēna, etc.), où il servait à caractériser l’aoriste. En moyen haut allemand les voyelles posttoniques ĭ ĕ ă ŏ ont pris le timbre uniforme e (gibilGiebel, meistarMeister), bien que la différence de timbre caractérisât nombre de désinences ; c’est ainsi que l’acc. sing. boton et le gén. et dat. sing. boten se sont confondus en boten.

Si donc les phénomènes phonétiques ne sont arrêtés par aucune limite, ils doivent apporter une perturbation profonde dans l’organisme grammatical. C’est sous cet aspect que nous allons les considérer maintenant.

Chapitre III

Conséquences grammaticales de l’évolutions phonétique

§ 1.

Rupture du lien grammatical.

Une première conséquence du phénomène phonétique est de rompre le lien grammatical qui unit deux ou plusieurs termes. Ainsi il arrive qu’un mot n’est plus senti comme dérivé de l’autre. Exemples :

mansiō *mansiōnāticus
maison ǁ ménage

La conscience linguistique voyait autrefois dans *mansiōnāticus le dérivé de mansiō, puis les vicissitudes phonétiques les ont séparés. De même :

(vervēx vervēcārius)
lat. pop. berbīx berbīcārius
brebis ǁ berger

Cette séparation a naturellement son contre-coup sur la valeur : c’est ainsi que dans certains parlers locaux berger arrive à signifier spécialement « gardien de bœufs ».

De même encore :

Grātiānopolis grātiānopolitānus
Grenoble ǁ Grésivaudan


decem undecim
dix ǁ onze

Un cas analogue est celui de got. bītan « mordre » — bitum « nous avons mordu » — bitr « mordant, amer » ; par suite du changement tts (z), d’une part, et de la conservation du groupe tr d’autre part, le germanique occidental en a fait : bīʒan, biʒum || bitr.

L’évolution phonétique rompt encore le rapport normal qui existait entre deux formes fléchies d’un même mot. Ainsi comescomiten devient en vieux français cuens || comte, barōbarōnember || baron, presbiterpresbiterumprestre || provoire.

Ailleurs, c’est une désinence qui se scinde en deux. L’indo-européen caractérisait tous les accusatifs singuliers par une même finale -m[2] (*ek1wom, *owim, *podm, *mātérm, etc.). En latin, pas de changement radical à cet égard ; mais en grec le traitement très différent de la nasale sonante et consonante a créé deux séries distinctes de formes : híppon, ó(w)in : póda, mā́tera. L’accusatif pluriel présente un fait tout semblable (cf. híppous et pódas).

§ 2.

Effacement de la composition des mots.

Un autre effet grammatical du changement phonétique consiste en ce que les parties distinctes d’un mot, qui contribuaient à en fixer la valeur, cessent d’être analysables : le mot devient un tout indivisible. Exemples : franç. ennemi (cf. lat. in-imīcusamīcus), en latin perdere (cf. plus ancien per-daredare), amiciō pour *ambjaciōjaciô), en allemand Drittel (pour drit-teilteil).

On voit d’ailleurs que ce cas se ramène à celui du paragraphe précédent : si par exemple ennemi est inanalysable, cela revient à dire qu’on ne peut plus le rapprocher, comme in-imīcus du simple amīcus ; la formule

amīcus inimīcus
ami ǁ ennemi
est toute semblable à
mansiō mansiōnāticus
maison ǁ ménage

Cf. encore : decemundecim : dix || onze.

Les formes simples hunc, hanc, hāc, etc., du latin classique remontant à hon-ce, han-ce, hā-ce, comme le montrent des formes épigraphiques, sont le résultat de l’agglutination d’un pronom avec la particule -ce ; on pouvait autrefois rapprocher hon-ce, etc., de ec-ce ; mais plus tard -e étant tombé phonétiquement, cela n’a plus été possible ; ce qui revient à dire qu’on ne distingue plus les éléments de hunc hanc, hāc, etc.

L’évolution phonétique commence par troubler l’analyse avant* de la rendre tout à fait impossible. La flexion nominale indo-européenne offre un exemple de ce cas.

L’indo-européen déclinait nom. sing. *pod-s, acc. *pod-m, dat. *pod-ai, loc. *pod-i, nom. pl. *pod-es, acc. *pod-ns, etc.; la flexion de *ek1wos, fut d’abord exactement parallèle : *ek1wo-s, *ek1wo-m, *ek1wo-ai, *ek1wo-i, *ek1wo-es, *ek1wo-ns, etc. A cette époque on dégageait aussi facilement *ek1wo- que *pod-. Mais plus tard les contractions vocaliques modifient cet état : dat. *ek1wōi, loc. *ek1woi, nom. pl. *ek1wōs. Dès ce moment la netteté du radical *ek1wo- est compromise et l’analyse est amenée à prendre le change. Plus tard encore de nouveaux changements, tels que la différenciation des accusatifs (voir p. 212), effacent les dernières traces de l’état primitif. Les contemporains de Xénophon avaient probablement l’impression que le radical était hipp- et que les désinences étaient vocaliques (hipp-os, etc.), d’où séparation absolue des types *ek1wo-s et *pod-s. Dans le domaine de la flexion, comme ailleurs, tout ce qui trouble l’analyse contribue à relâcher les liens grammaticaux.

§ 3.

Il n’y a pas de doublets phonétiques.

Dans les deux cas envisagés aux paragraphes 1 et 2, l’évolution sépare radicalement deux termes unis grammaticalement à l’origine. Ce phénomène pourrait donner lieu à une grave erreur d’interprétation.

Quand on constate l’identité relative de bas lat. barō: barōnem et la disparité de v. franç. ber : baron, n’est-on pas tenté de dire qu’une seule et même unité primitive (bar-) s’est développée dans deux directions divergentes et a produit deux formes ? Non, car un même élément ne peut pas être soumis simultanément et dans un même lieu à deux transformations différentes ; ce serait contraire à la définition même du changement phonétique. Par elle-même, l’évolution des sons n’a pas la vertu de créer deux formes au lieu d’une.

Voici les objections qu’on peut faire à notre thèse ; nous supposerons qu’elles sont introduites par des exemples :

Collocāre, dira-t-on, a donné coucher et colloquer. Non, seulement coucher ; colloquer n’est qu’un emprunt savant du mot latin (cf. rançon et rédemption, etc.).

Mais cathedra n’a-t-il pas donné chaire et chaise, deux mots authentiquement français ? En réalité, chaise est une forme dialectale. Le parler parisien changeait r intervocalique en z ; il disait par exemple : pèse, mèse pour père, mère ; le français littéraire n’a retenu que deux spécimens de cette prononciation locale : chaise et bésicles (doublet de béricles venant de béryl). Le cas est exactement comparable à celui du picard rescapé, qui vient de passer en français commun et qui se trouve ainsi contraster après coup avec réchappé. Si l’on a côte à côte cavalier et chevalier, cavalcade et chevauchée, c’est que cavalier et cavalcade ont été empruntés à l’italien. C’est au fond le même cas que calidum, donnant en français chaud et en italien caldo. Dans tous ces exemples il s’agit d’emprunts.

Si maintenant on prétend que le pronom latin est représenté en français par deux formes : me et moi (cf. «il me voit et « c’est moi qu’il voit »), on répondra : C’est lat. atone qui est devenu me ; accentué a donné moi ; or la présence ou l’absence de l’accent dépend, non des lois phonétiques qui ont fait passer à me et moi, mais du rôle de ce mot dans la phrase ; c’est une dualité grammaticale. De même en allemand, *ur- est resté ur- sous l’accent et est devenu er- en protonique (cf. úrlaub : erlaúben) ; mais ce jeu d’accent lui-même est lié aux types de composition où entrait ur-, et par conséquent à une condition grammaticale et synchronique. Enfin, pour revenir à notre exemple du début, les différences de formes et d’accent que présente le couple bárō : barṓnem sont évidemment antérieures au changement phonétique.

En fait on ne constate nulle part de doublets phonétiques. L’évolution des sons ne fait qu’accentuer des différences existant avant elle. Partout où ces différences ne sont pas dues à des causes extérieures comme c’est le cas pour les emprunts, elles supposent des dualités grammaticales et synchroniques absolument étrangères au phénomène phonétique.

§ 4.

L’alternance.

Dans deux mots tels que maison : ménage, on est peu tenté de chercher ce qui fait la différence des termes, soit parce que les éléments différentiels (-ezõ et -en-) se prêtent mal à la comparaison, soit parce qu’aucun autre couple ne présente une opposition parallèle. Mais il arrive souvent que les deux termes voisins ne diffèrent que par un ou deux éléments faciles à dégager, et que cette même différence se répète régulièrement dans une série de couples parallèles; il s’agit alors du plus vaste et du plus ordinaire des faits grammaticaux où les changements phonétiques jouent un rôle : on l’appelle alternance.

En français tout ŏ latin placé en syllabe ouverte est devenu eu sous l’accent et ou en protonique ; de là des couples tels que pouvons : peuvent, œuvre : ouvrier, nouveau : neuf, etc., dans lesquels on dégage sans effort un élément de différence et de variation régulière. En latin la rotacisation fait alterner gerō avec gestus, oneris avec onus, maeror avec maestus, etc. En germanique s étant traité différemment suivant la place de l’accent on a en moyen haut allemand ferliesen : ferloren, kiesen : gekoren, friesen : gefroren, etc. La chute de e indo-européen se reflète en allemand moderne dans les oppositions beissen : biss, leiden : litt, reiten : ritt, etc.

Dans tous ces exemples, c’est l’élément radical qui est atteint ; mais il va sans dire que toutes les parties du mot peuvent présenter des oppositions semblables. Rien de plus commun, par exemple, qu’un préfixe qui apparaît sous des formes diverses selon la nature de l’initiale du radical (cf. grec apo-dídōmi : ap-érchomai, franç. inconnu : inutile). L’alternance indo-européenne e : o, qui doit bien, en fin de compte, remonter à une cause phonétique, se trouve dans un grand nombre d’éléments suffixaux (grec híppos : híppe, phér-o-men : phér-e-te, gén-os : gén-e-os pour *gén-es-os, etc.). Le vieux français a un traitement spécial pour a latin accentué après palatales ; d’où une alternance e : ie dans nombre de désinences (cf. chant-er : jug-ier, chant-é: jug-ié, chan-tez : jug-iez, etc.).

L’alternance peut donc être définie : une correspondance entre deux sons ou groupes de sons déterminés, permutant régulièrement entre deux séries de formes coexistantes.

De même que le phénomène phonétique n’explique pas à lui seul les doublets, il est aisé de voir qu’il n’est ni la cause unique ni la cause principale de l’alternance. Quand on dit que le latin nov- est devenu par changement phonétique neuv- et nouv- (neuve et nouveau), on forge une unité imaginaire et l’on méconnaît une dualité synchronique préexistante ; la position différente de nov- dans nov-us et dans nov-ellus est à la fois antérieure au changement phonétique et éminemment grammaticale (cf. barō : barōnem). C’est cette dualité qui est à l’origine de toute alternance et qui la rend possible. Le phénomène phonétique n’a pas brisé une unité, il n’a fait que rendre plus sensible par l’écart des sons une opposition de termes coexistants. C’est une erreur, partagée par beaucoup de linguistes, de croire que l’alternance est d’ordre phonétique, simplement parce que les sons en forment la matière et que leurs altérations interviennent dans sa genèse. En fait, qu’on la prenne à son point de départ ou son point d’arrivée, elle appartient toujours à la grammaire et à la synchronie.

§ 5.

Les lois d’alternance.

Les alternances sont-elles réductibles à des lois, et de quelle nature sont ces lois ?

Soit l’alternance e : i, si fréquente en allemand moderne : en prenant tous les cas en bloc et pêle-mêle (geben : gibt, Feld : Gefilde, Welter : wittern, helfen : Hilfe, sehen : Sicht, etc.), on ne peut formuler aucun principe général. Mais si de cette masse on extrait le couple geben : gibt pour l’opposer à schelten : schilt, helfen : hilft, nehmen : nimmt, etc., on s’aperçoit que cette alternance coïncide avec une, distinction de temps, de personne, étc. ; dans lang : Länge, stark : Stärke, hart : Härte, etc., l’opposition toute semblable a : e est liée à la formation de substantifs au moyen d’adjectifs, dans Hand : Hände, Gast : Gäste, etc., à la formation du pluriel, et ainsi de tous les cas, si fréquents, que les germanistes comprennent sous le nom d’ablaut (voyez encore finden : fand, ou finden : Fund, binden : band ou binden : Bund, schiessen : schoss : Schuss, fliessen : floss : Fluss, etc.). L’ablaut, ou variation vocalique radicale coïncidant avec une opposition grammaticale, est un exemple capital de l’alternance ; mais elle ne se distingue du phénomène général par aucun caractère particulier.

On voit que l’alternance est d’ordinaire distribuée entre plusieurs termes de façon régulière, et qu’elle coïncide avec une opposition importante de fonction, de catégorie, de détermination. On peut parler de lois grammaticales d’alternances ; mais ces lois ne sont qu’un résultat fortuit des faits phonétiques qui leur ont donné naissance. Ceux-ci créant une opposition phonique régulière entre deux séries de termes présentant une opposition de valeur, l’esprit s’empare de cette différence matérielle pour la rendre significative et lui faire porter la différence conceptuelle (voir p. 121 sv.). Comme toutes les lois synchroniques, celles-ci sont de simples principes de disposition sans force impérative. Il est très incorrect de dire, comme on le fait volontiers, que le a de Nacht se change en ä dans le pluriel Nächte ; cela donne l’illusion que de l’un à l’autre terme il intervient une transformation réglée par un principe impératif. En réalité nous avons affaire à une simple opposition de formes résultant de l’évolution phonétique. Il est vrai que l’analogie, dont il va être question, peut créer de nouveaux couples offrant la même différence phonique (cf. Kranz : Kränze sur Gast : Gäste, etc.). La loi semble alors s’appliquer comme une règle qui commande à l’usage au point de le modifier. Mais il ne faut pas oublier que dans la langue ces permutations sont à la merci d’influences analogiques contraires, et cela suffit à marquer que les règles de cet ordre sont toujours précaires et répondent entièrement à la définition de la loi synchronique.

Il peut arriver aussi que la condition phonétique qui a provoqué l’alternance soit encore manifeste. Ainsi les couples cités p. 217 avaient en vieux haut allemand la forme : geban : gibit, feld : gafildi, etc. À cette époque, quand le radical était suivi d’un i, il apparaissait lui-même avec i au lieu de e, tandis qu’il présentait e dans tous les autres cas. L’alternance de lat. faciō : conficiō, amīcus : inimīcus, facilis : difficilis, etc., est également liée à une condition phonique que les sujets partants auraient exprimée ainsi : l’a d’un mot du type faciō, amīcus, etc., alterne avec i dans les mots de même famille où cet a se trouve en syllabe intérieure.

Mais ces oppositions phoniques suggèrent exactement les mêmes observations que toutes les lois grammaticales : elles sont synchroniques ; dès qu’on l’oublie, on risque de commettre l’erreur d’interprétation déjà signalée p. 136. En face d’un couple comme faciō : conficiō, il faut bien se garder de confondre le rapport entre ces termes coexistants avec celui qui relie les termes successifs du fait diachronique (confaciōconficiō). Si on est tenté de le faire, c’est que la cause de la différenciation phonétique est encore visible dans ce couple ; mais son action appartient au passé, et pour les sujets, il n’y a là qu’une simple opposition synchronique.

Tout ceci confirme ce qui a été dit du caractère strictement grammatical de l’alternance. On s’est servi, pour la désigner, du terme, d’ailleurs très correct, de permutation ; mais il vaut mieux l’éviter, précisément parce qu’on l’a souvent appliqué au changement phonétique et qu’il éveille une fausse idée de mouvement là où il n’y a qu’un état.

§ 6.

Alternance et lien grammatical.

Nous avons vu comment l’évolution phonétique, en changeant la forme des mots, a pour effet de rompre les liens grammaticaux qui peuvent les unir. Mais cela n’est vrai que pour les couples isolés tels que maison : ménage, Teil : Drittel, etc. Dès qu’il s’agit d’alternance, il n’en est plus de même.

Il est évident d’abord que toute opposition phonique un peu régulière de deux éléments tend à établir un lien entre eux. Wetter est instinctivement rapproché de wittern, parce qu’on est habitué à voir e alterner avec i. A plus forte raison, dès que les sujets parlants sentent qu’une opposition phonique est réglée par une loi générale, cette correspondance habituelle s’impose à leur attention et contribue à resserrer le lien grammatical plutôt qu’à le relâcher. C’est ainsi que l’ablaut allemand (voir p. 217), accentue la perception de l’unité radicale à travers les variations vocaliques.

Il en est de même pour les alternances non significatives, mais liées à une condition purement phonique. Le préfixe re- (reprendre, regagner, retoucher, etc.) est réduit à r- devant voyelle (rouvrir, racheter, etc.). De même le préfixe in-, très vivant bien que d’origine savante, apparaît dans les mêmes conditions sous deux formes distinctes : ẽ- (dans inconnu, indigne, invertébré, etc.), et in- (dans inavouable, inutile, inesthétique, etc.). Cette différence ne rompt aucunement l’unité de conception, parce que sens et fonction sont conçus comme identiques et que la langue est fixée sur les cas où elle emploiera l’une ou l’autre forme.

Chapitre IV

L’analogie

§ 1.

Définition et exemples.

Il résulte de ce qui précède que le phénomène phonétique est un facteur de trouble. Partout où il ne crée pas des alternances, il contribue à relâcher les liens grammaticaux qui unissent les mots entre eux ; la somme des formes en est augmentée inutilement ; le mécanisme linguistique s’obscurcit et se complique dans la mesure où les irrégularités nées du changement phonétique l’emportent sur les formes groupées sous des types généraux ; en d’autres termes dans la mesure où l’arbitraire absolu l’emporte sur l’arbitraire relatif (voir p. 183).

Heureusement l’effet de ces transformations est contrebalancé par l’analogie. C’est d’elle que relèvent toutes les modifications normales de l’aspect extérieur des mots qui ne sont pas de nature phonétique.

L’analogie suppose un modèle et son imitation régulière. Une forme analogique est une forme faite à l’image d’une ou plusieurs autres d’après une règle déterminée.

Ainsi le nominatif latin honor est analogique. On a dit d’abord honōs : honōsem, puis par rotacisation de l’s honōs : honōrem. Le radical avait dès lors une double forme ; cette dualité a été éliminée par la forme nouvelle honor, créée sur le modèle de ōrātor : ōrātōrem, etc., par un procédé que nous étudierons plus bas et que nous ramenons dès maintenant au calcul de la quatrième proportionnelle :

ōrātōrem : ōrātor = honōrem : x.
x = honor.

On voit donc que, pour contrebalancer l’action diversifiante du changement phonétique (honōs : honōrem), l’analogie a de nouveau unifié les formes et rétabli la régularité (honor : honōrem).

En français on a dit longtemps : il preuve, nous prouvons, ils preuvent. Aujourd’hui on dit il prouve, ils prouvent, formes qui ne peuvent s’expliquer phonétiquement ; il aime remonte au latin amat, tandis que nous aimons est analogique pour amons ; on devrait dire aussi amable au lieu de aimable. En grec, s a disparu entre deux voyelles : -eso- aboutit à -eo- (cf. géneos pour *genesos). Cependant on trouve cet s intervocalique au futur et à l’aoriste de tous les verbes à voyelles : lū́sō, élūsa, etc. C’est que l’analogie des formes du type túpsō, étupsa,s ne tombait pas, a conservé le souvenir du futur et de l’aoriste en s. En allemand, tandis que Gast : Gäste, Balg ; Bälge, etc., sont phonétiques, Kranz : Kränze (plus anciennement kranz : kranza), Hais : Hälse (plus anc. halsa), etc., sont dus à l’imitation.

L’analogie s’exerce en faveur de la régularité et tend à unifier les procédés de formation et de flexion. Mais elle a ses caprices : à côté de Kranz : Kränze, etc., on a Tag : Tage, Salz : Salze, etc., qui ont résisté, pour une raison ou une autre, à l’analogie. Ainsi on ne peut pas dire d’avance jusqu’où s’étendra l’imitation d’un modèle, ni quels sont les types destinés à la provoquer. Ainsi ce ne sont pas toujours les formes les plus nombreuses qui déclenchent l’analogie. Dans le parfait grec, à côté de l’actif pépheuga, pépheugas, pephéugamen, etc., tout le moyen se fléchit sans a : péphugmai, pephugmetha, etc., et la langue d’Homère nous montre que cet a manquait anciennement au pluriel et au duel de l’actif (cf. hom. idmen, éīkton, etc.). L’analogie est partie uniquement de la première personne du singulier de l’actif et a gagné presque tout le paradigme du parfait indicatif. Ce cas est remarquable en outre parce qu’ici l’analogie rattache au radical un élément -a-, flexionnel à l’origine, d’où pepheúga-men ; l’inverse — élément radical rattaché au suffixe — est, comme nous le verrons p. 233, beaucoup plus fréquent.

Souvent, deux ou trois mots isolés suffisent pour créer une forme générale, une désinence, par exemple ; en vieux haut allemand, les verbes faibles du type habēn, lobōn, etc., ont un -m à la première pers. sing. du présent : habēm, lobōm ; cet -m remonte à quelques verbes analogues aux verbes en -mi du grec : bim, stām, gēm, tuom, qui à eux seuls ont imposé cette terminaison à toute la flexion faible. Remarquons qu’ici l’analogie n’a pas effacé une diversité phonétique, mais généralisé un mode de formation.

§ 2.

Les phénomènes analogiques ne sont pas des changements

Les premiers linguistes n’ont pas compris la nature du phénomène de l’analogie, qu’ils appelaient « fausse analogie ». Ils croyaient qu’en inventant honor le latin « s’était trompé » sur le prototype honōs. Pour eux, tout ce qui s’écarte de l’ordre donné est une irrégularité, une infraction à une forme idéale. C’est que, par une illusion très caractéristique de l’époque, on voyait dans l’état originel de la langue quelque chose de supérieur et de parfait, sans même se demander si cet état n’avait pas été précédé d’un autre. Toute liberté prise à son égard était donc une anomalie. C’est l’école néogrammairienne qui a pour la première fois assigné à l’analogie sa vraie place en montrant qu’elle est, avec les changements phonétiques, le grand facteur de l’évolution des langues, le procédé par lequel elles passent d’un état d’organisation à un autre.

Mais quelle est la nature des phénomènes analogiques ? Sont-ils, comme on le croit communément, des changements ?

Tout fait analogique est un drame à trois personnages, qui sont : 1° le type transmis, légitime, héréditaire (par exemple honōs) ; 2° le concurrent (honor) ; 3° un personnage collectif, constitué par les formes qui ont créé ce concurrent (honōrem, ōrātor, ōrātōrem, etc.). On considère volontiers honor comme une modification, un « métaplasme » de honōs ; c’est de ce dernier mot qu’il aurait tiré la plus grande partie de sa substance. Or la seule forme qui ne soit rien dans la génération de honor, c’est précisément honōs !

On peut figurer le phénomène par le schéma :

formes transmises forme nouvelle
honōs honōrem,
(qui n'entre pas ōrātor, ōrātōrem, honor
en ligne de compte). etc. (groupe générateur).

On le voit, il s’agit d’un « paraplasme », de l’installation d’un concurrent à côté d’une forme traditionnelle, d’une création enfin. Tandis que le changement phonétique n’introduit rien de nouveau sans annuler ce qui a précédé (honōrem remplace honōsem), la forme analogique n’entraîne pas nécessairement la disparition de celle qu’elle vient doubler. Honor et honōs ont coexisté pendant un temps et ont pu être employés l’un pour l’autre. Cependant, comme la langue répugne à maintenir deux signifiants pour une seule idée, le plus souvent la forme primitive, moins régulière, tombe en désuétude et disparaît. C’est ce résultat qui fait croire à une transformation : l’action analogique une fois achevée, l’ancien état (honōs : honōrem) et le nouveau (honor : honōrem) sont en apparence dans la même opposition que celle qui résulte de l’évolution des sons. Cependant, au moment où naît honor, rien n’est changé puisqu’il ne remplace rien ; la disparition de honōs n’est pas davantage un changement, puisque ce phénomène est indépendant du premier. Partout où l’on peut suivre la marche des événements linguistiques, on voit que l’innovation analogique et l’élimination de la forme ancienne sont deux choses distinctes et que nulle part on ne surprend une transformation.

L’analogie a si peu pour caractère de remplacer une forme par une autre, qu’on la voit souvent en produire qui ne remplacent rien. En allemand on peut tirer un diminutif en -chen de n’importe quel substantif à sens concret ; si une forme Elefantchen s’introduisait dais la langue, elle ne supplanterait rien de préexistant. De même en français, sur le modèle de pension : pensionnaire, réaction : réactionnaire, etc., quelqu’un peut créer interventionnaire ou répressionnaire, signifiant « qui est pour l’intervention », « pour la répression ». Ce processus est évidemment le même que celui qui tout à l’heure engendrait honor : tous deux appellent la même formule :

réaction : réactionnaire = répression : x.
x = répressionnaire.

et dans l’un et l’autre cas il n’y a pas le moindre prétexte à parler de changement ; répressionnaire ne remplace rien. Autre exemple : d’une part, on entend dire analogiquement finaux pour finals, lequel passe pour plus régulier ; d’autre part, quelqu’un pourrait former l’adjectif firmamental et lui donner un pluriel firmamentaux. Dira-t-on que dans finaux il y a changement et création dans firmamentaux ? Dans les deux cas il y a création. Sur le modèle de mur : emmurer, on a fait tour : entourer et jour : ajourer (dans « un travail ajouré ») ; ces dérivés, relativement récents, nous apparaissent comme des créations. Mais si je remarque qu’à une époque antérieure on possédait entorner et ajorner, construits sur torn et jorn, devrai-je changer d’opinion et déclarer que entourer et ajourer sont des modifications de ces mots plus anciens ? Ainsi l’illusion du « changement » analogique vient de ce qu’on établit une relation avec un terme évincé par le nouveau : mais c’est une erreur, puisque les formations qualifiées de changements (type honor) sont de même nature que celles que nous appelons créations (type répressionnaire).

§ 3.

L’analogie principe des créations de la langue.

Si après avoir montré ce que l’analogie n’est pas, nous l’étudions à un point de vue positif, aussitôt il apparaît que son principe se confond tout simplement avec celui des créations linguistiques en général. Quel est-il ?

L’analogie est d’ordre psychologique ; mais cela ne suffit pas à la distinguer des phénomènes phonétiques, puisque ceux-ci peuvent être aussi considérés comme tels (voir p. 208). Il faut aller plus loin et dire que l’analogie est d’ordre grammatical : elle suppose la conscience et la compréhension d’un rapport unissant les formes entre elles. Tandis que l’idée n’est rien dans le phénomène phonétique, son intervention est nécessaire en matière d’analogie.

Dans le passage phonétique de s intervocalique à r en latin (cf. honōsemhonōrem), on ne voit intervenir ni la comparaison d’autres formes, ni le sens du mot : c’est le cadavre de la forme honōsem qui passe à honōrem. Au contraire, pour rendre compte de l’apparition de honor en face de honōs, il faut faire appel à d’autres formes, comme le montre la formule de la quatrième proportionnelle :

ōrātōrem : ōrātor = honōrem : x
x = honor,


et cette combinaison n’aurait aucune raison d’être si l’esprit n’associait pas par leur sens les formes qui la composent.

Ainsi tout est grammatical dans l’analogie ; mais ajoutons tout de suite que la création qui en est l’aboutissement ne peut appartenir d’abord qu’à la parole ; elle est l’œuvre occasionnelle d’un sujet isolé. C’est dans cette sphère, et en marge de la langue, qu’il convient de surprendre d’abord le phénomène. Cependant il faut y distinguer deux choses : 1° la compréhension du rapport qui relie entre elles les formes génératrices ; 2° le résultat suggéré par la comparaison, la forme improvisée par le sujet parlant pour l’expression de la pensée. Seul ce résultat appartient à la parole.

L’analogie nous apprend donc une fois de plus à séparer la langue de la parole (voir p. 36 sv.) ; elle nous montre la seconde dépendant de la première et nous fait toucher du doigt le jeu du mécanisme linguistique, tel qu’il est décrit p. 179. Toute création doit être précédée d’une comparaison inconsciente des matériaux déposés dans le trésor de la langue où les formes génératrices sont rangées selon leurs rapports syntagmatiques et associatifs.

Ainsi toute une partie du phénomène s’accomplit avant qu’on voie apparaître la forme nouvelle. L’activité continuelle du langage décomposant les unités qui lui sont données contient en soi non seulement toutes les possibilités d’un parler conforme à l’usage, mais aussi toutes celles des formations analogiques. C’est donc une erreur de croire que le processus générateur ne se produit qu’au moment où surgit la création ; les éléments en sont déjà donnés. Un mot que j’improvise, comme in-décor-able, existe déjà en puissance dans la langue ; on retrouve tous ses éléments dans les syntagmes tels que décor-er, décor-ation : pardonn-able, mani-able : in-connu, in-sensé, etc., et sa réalisation dans la parole est un fait insignifiant en comparaison de la possibilité de le former.

En résumé, l’analogie, prise en elle-même, n’est qu’un aspect du phénomène d’interprétation, une manifestation de l’activité générale qui distingue les unités pour les utiliser ensuite. Voilà pourquoi nous disons qu’elle est tout entière grammaticale et synchronique.


Ce caractère de l’analogie suggère deux observations qui confirment nos vues sur l’arbitraire absolu et l’arbitraire relatif (voir p. 180 sv.) :

1° On pourrait classer les mots d’après leur capacité relative d’en engendrer d’autres selon qu’ils sont eux-mêmes plus ou moins décomposables. Les mots simples sont, par définition, improductifs (cf. magasin, arbre, racine, etc.). Magasinier n’a pas été engendré par magasin ; il a été formé sur le modèle de prisonnier : prison, etc. De même, emmagasiner doit son existence à l’analogie de emmailloter, encadrer, encapuchonner, etc., qui contiennent maillot, cadre, capuchon, etc.

Il y a donc dans chaque langue des mots productifs et des mots stériles, mais la proportion des uns et des autres varie. Cela revient en somme à la distinction faite p. 183 entre les langues « lexicologiques » et les langues « grammaticales ». En chinois, la plupart des mots sont indécomposables ; au contraire, dans une langue artificielle, ils sont presque tous analysables. Un espérantiste a pleine liberté de construire sur une racine donnée des mots nouveaux.

2° Nous avons remarqué p. 222 que toute création analogique peut être représentée comme une opération analogue au calcul de la quatrième proportionnelle. Très souvent on se sert de cette formule pour expliquer le phénomène lui-même, tandis que nous avons cherché sa raison d’être dans l’analyse et la reconstruction d’éléments fournis par la langue.

Il y a conflit entre ces deux conceptions. Si la quatrième proportionnelle est une explication suffisante, à quoi bon l’hypothèse d’une analyse des éléments ? Pour former indécorable, nul besoin d’en extraire les éléments ( in-decor-able) ; il suffit de prendre l’ensemble et de le placer dans l’équation :

pardonner; impardonnable, etc., = décorer: x.
x= indécorable.

De la sorte on ne suppose pas chez le sujet une opération compliquée, trop semblable à l’analyse consciente du grammairien. Dans un cas comme Krantz : Kränze fait sur Gast : Gäste, la décomposition semble moins probable que la quatrième proportionnelle, puisque le radical du modèle est tantôt Gast-, tantôt Gäst- ; on a dû simplement reporter un caractère phonique de Gäste sur Kränze.

Laquelle de ces théories correspond à la réalité ? Remarquons d’abord que le cas de Kranz n’exclut pas nécessairement l’analyse. Nous avons constaté des alternances dans des racines et des préfixes (voir p. 216), et le sentiment d’une alternance peut bien exister à côté d’une analyse positive.

Ces deux conceptions opposées se reflètent dans deux doctrines grammaticales différentes. Nos grammaires européennes opèrent avec la quatrième proportionnelle ; elles expliquent par exemple la formation d’un prétérit allemand en partant de mots complets ; on a dit à l’élève : sur le modèle de setzen : setzte, formez le prétérit de lachen, etc. Au contraire la grammaire hindoue étudierait dans un chapitre déterminé les racines (setz-, lach-, etc.), dans un autre les terminaisons du prétérit (-te, etc.) ; elle donnerait les éléments résultant de l’analyse, et on aurait à recomposer les mots complets. Dans tout dictionnaire sanscrit les verbes sont rangés dans l’ordre que leur assigne leur racine.

Selon la tendance dominante de chaque groupe linguistique, les théoriciens de la grammaire inclineront vers l’une ou l’autre des ces méthodes.

L’ancien latin semble favoriser le procédé analytique, En voici une preuve manifeste. La quantité n’est pas la même dans făctus et āctus, malgré făciō et ăgō ; il faut supposer que āctus remonte à *ăgtos et attribuer l’allongement de la voyelle à la sonore qui suit ; cette hypothèse est pleinement confirmée par les langues romanes ; l’opposition spĕciō : spĕctus contre tĕgō : tēctus se reflète en français dans dépit (=despĕctus) et toit (tēctum) : cf. conficiō : confĕctus (franç. confit), contre rĕgō : rēctus (dīrēctus franç. droit). Mais *agtos, *tegtos, *regtos, ne sont pas hérités de l’indo-européen, qui disait certainement *ăktos, *tĕktos, etc. ; c’est le latin préhistorique qui les a introduits, malgré la difficulté qu’il y a à prononcer une sonore devant une sourde. Il n’a pu y arriver qu’en prenant fortement conscience des unités radicales ag- teg-. Le latin ancien avait donc à un haut degré le sentiment des pièces du mot (radicaux, suffixes, etc.) et de leur agencement. Il est probable que nos langues modernes ne l’ont pas de façon aussi aiguë, mais que l’allemand l’a plus que le français (voir p. 256).

Chapitre V

Analogie et évolution

§ 1.

Comment une innovation analogique entre dans la langue.

Rien n’entre dans la langue sans avoir été essayé dans la parole, et tous les phénomènes évolutifs ont leur racine dans la sphère de l’individu. Ce principe, déjà énoncé p. 138, s’applique tout particulièrement aux innovations analogiques. Avant que honor devienne un concurrent susceptible de remplacer honōs, il a fallu qu’un premier sujet l’improvise, que d’autres l’imitent et le répètent, jusqu’à ce qu’il s’impose à l’usage.

Il s’en faut que toutes les innovations analogiques aient cette bonne fortune. À tout instant on rencontre des combinaisons sans lendemain que la langue n’adoptera probablement pas. Le langage des enfants en regorge, parce qu’ils connaissent mal l’usage et n’y sont pas encore asservis ; ils disent viendre pour venir, mouru pour mort, etc. Mais le parler des adultes en offre aussi. Ainsi beaucoup de gens remplacent trayait par traisait (qui se lit d’ailleurs dans Rousseau). Toutes ces innovations sont en soi parfaitement régulières ; elles s’expliquent de la même façon que celles que la langue a acceptées ; ainsi viendre repose sur la proportion ;

éteindrai : éteindre = viendrai : x.
x = viendre,
et traisait a été fait sur le modèle de plaire : plaisait, etc…

La langue ne retient qu’une minime partie des créations de la parole ; mais celles qui durent sont assez nombreuses pour que d’une époque à l’autre on voie la somme des formes nouvelles donner au vocabulaire et à la grammaire une tout autre physionomie.

Tout le chapitre précédent montre clairement que l’analogie ne saurait être à elle seule un facteur d’évolution ; il n’en est pas moins vrai que cette substitution constante de formes nouvelles à des formes anciennes est un des aspects les plus frappants de la transformation des langues. Chaque fois qu’une création s’installe définitivement et élimine son concurrent, il y a vraiment quelque chose de créé et quelque chose d’abandonné, et à ce titre l’analogie occupe une place prépondérante dans la théorie de l’évolution.

C’est sur ce point que nous voudrions insister.


§ 2.

Les innovations analogiques symptomes des changements d’interprétation.


La langue ne cesse d’interpréter et de décomposer les unités qui lui sont données. Mais comment se fait-il que cette interprétation varie constamment d’une génération à l’autre ?

Il faut chercher la cause de ce changement dans la masse énorme des facteurs qui menacent sans cesse l’analyse adoptée dans un état de langue. Nous en rappellerons quelques-uns.

Le premier et le plus important est le changement phonétique (voir chap. II). En rendant certaines analyses ambiguës et d’autres impossibles, il modifie les conditions de la décomposition, et du même coup ses résultats, d’où déplacement des limites des unités et modification de leur nature. Voyez ce qui a été dit plus haut, p. 195, des composés tels que beta-hûs et redo-lîch, et p. 213 de la flexion nominale en indo-européen.

Mais il n’y a pas que le fait phonétique. Il y a aussi l’agglutination, dont il sera question plus tard, et qui a pour effet de réduire à l’unité une combinaison d’éléments ; ensuite toutes sortes de circonstances extérieures au mot, mais susceptibles d’en modifier l’analyse. En effet puisque celle-ci résulte d’un ensemble de comparaisons, il est évident qu’elle dépend à chaque instant de l’entourage associatif du terme. Ainsi le superlatif indo-européen *swād-is-to-s contenait deux suffixes indépendants : -is-, marquant l’idée de comparatif (exemple lat. mag-is), et -to-, qui désignait la place déterminée d’un objet dans une série (cf. grec trí-to-s « troisième »). Ces deux suffixes se sont agglutinés (cf. grec hḗd-isto-s, ou plutôt hḗd-ist-os). Mais à son tour cette agglutination a été grandement favorisée par un fait étranger au superlatif : les comparatifs en is- sont sortis de l’usage, supplantés par les formations en -jōs ; -is- n’étant plus reconnu comme élément autonome, on ne l’a plus distingué dans -isto-.

Remarquons en passant qu’il y a une tendance générale à diminuer l’élément radical au profit de l’élément formatif, surtout lorsque le premier se termine par une voyelle. C’est ainsi qu’en latin le suffixe -tāt- (vēri-tāt-em, pour *vēro-tāt-em, cf. grec deinó-tēt-a) s’est emparé de l’i du thème, d’où l’analyse vēr-itāt-em ; de même Rōmā-nus, Albā-nus (cf. aēnus pour *aes-no-s) deviennent Rōm-ānus, etc.

Or, quelle que soit l’origine de ces changements d’interprétation, ils se révèlent toujours par l’apparition de formes analogiques. En effet, si les unités vivantes, ressenties par les sujets parlants à un moment donné, peuvent seuls donner naissance à des formations analogiques, réciproquement toute répartition déterminée d’unités suppose la possibilité d’en étendre l’usage. L’analogie est donc la preuve péremptoire qu’un élément formatif existe à un moment donné comme unité significative. Merīdiōnālis (Lactance) pour merīdiālis, montre qu’on divisait septentri-ōnālis, regi-ōnālis, et pour montrer que le suffixe -tāt- s’était grossi d’un élément i emprunté au radical on n’a qu’à alléguer celer-itātem ; pāg-ānus, formé sur pāg-us, suffit à montrer comment les Latins analysaient Rōm-ānus ; l’analyse de redlich (p. 195) est confirmée par l’existence de sterblich, formé avec une racine verbale, etc.

Un exemple particulièrement curieux montrera comment l’analogie travaille d’époque en époque sur de nouvelles unités. En français moderne somnolent est analysé somnol-ent, comme si c’était un participe présent ; la preuve, c’est qu’il existe un verbe somnoler. Mais en latin on coupait somno-lentus, comme succu-lentus, etc., plus anciennement encore somn-olentus (« qui sent le sommmeil », de olēre comme vīn-olen-tus « qui sent le vin »).

Ainsi l’effet le plus sensible et le plus important de l’analogie est de substituer à d’anciennes formations, irrégulières et caduques, d’autres plus normales, composées d’éléments vivants.

Sans doute les choses ne se passent pas toujours aussi simplement : l’action de la langue est traversée d’une infinité d’hésitations, d’à peu près, de demi-analyses. A aucun moment un idiome ne possède un système parfaitement fixe d’unités. Qu’on pense à ce qui a été dit p. 213 de la flexion de *ekwos en face de celle de *pods. Ces analyses imparfaites donnent lieu parfois à des créations analogiques troubles. Les formes indo-européennes *geus-etai, *gus-tos, *gus-tis permettent de dégager une racine geus- gus- « goûter » ; mais en grec s intervocalique tombe, et l’analyse de geúomai, geustós en est troublée ; il en résulte un flottement, et c’est tantôt geus- tantôt geu- que l’on dégage ; à son tour l’analogie témoigne de cette fluctuation, et l’on voit même des bases en eu- prendre cet s final (exemple : pneu-, pneûma, adjectif verbal pneus-tós).

Mais même dans ces tâtonnements l’analogie exerce une action sur la langue. Ainsi, bien qu’elle ne soit pas en elle-même un fait d’évolution, elle reflète de moment en moment les changements intervenus dans l’économie de la langue et les consacre par des combinaisons nouvelles. Elle est la collaboratrice efficace de toutes les forces qui modifient sans cesse l’architecture d’un idiome, et à ce titre elle est un puissant facteur d’évolution.

§ 3.

L’analogie principe de rénovation et de conservation.

On est parfois tenté de se demander si l’analogie a vraiment l’importance que lui supposent les développements précédents, et si elle a une action aussi étendue que les changements phonétiques. En fait l’histoire de chaque langue permet de découvrir une fourmillement de faits analogiques accumulés les uns sur les autres, et, pris en bloc, ces continuels remaniements jouent dans l’évolution de la langue un rôle considérable, plus considérable même que celui des changements de sons.

Mais une chose intéresse particulièrement le linguiste : dans la masse énorme des phénomènes analogiques que représentent quelques siècles d’évolution, presque tous les éléments sont conservés ; seulement ils sont distribués autrement. Les innovations de l’analogie sont plus apparentes que réelles. La langue est une robe couverte de rapiéçages faits avec sa propre étoffe. Les quatre cinquièmes du français sont indo-européens, si l’on pense à la substance dont nos phrases se composent, tandis que les mots transmis dans leur totalité, sans changement analogique, de la langue mère jusqu’au français moderne, tiendraient dans l’espace d’une page (par exemple : est = *esti, les noms de nombres, certains vocables, tels que ours, nez, père, chien, etc.), L’immense majorité des mots sont, d’une manière ou d’une autre, des combinaisons nouvelles d’éléments phoniques arrachés à des formes plus anciennes. Dans ce sens, on peut dire que l’analogie, précisément parce qu’elle utilise toujours la matière ancienne pour ses innovations, est éminemment conservatrice.

Mais elle n’agit pas moins profondément comme facteur de conservation pure et simple ; on peut dire qu’elle intervient non seulement quand des matériaux préexistants sont distribués dans de nouvelles unités, mais aussi quand les formes restent identiques à elles-mêmes. Dans les deux cas il s’agit du même procès psychologique. Pour s’en rendre compte, il suffit de se rappeler que son principe est au fond identique à celui du mécanisme du langage (voir p. 226).

Le latin agunt s’est transmis à peu près intact depuis l’époque préhistorique (où l’on disait *agonti) jusqu’au seuil de l’époque romane. Pendant cet intervalle, les générations successives l’ont repris sans qu’aucune forme concurrente soit venue le supplanter. L’analogie n’est-elle pour rien dans cette conservation ? Au contraire, la stabilité de agunt est aussi bien son œuvre que n’importe quelle innovation. Agunt est encadré dans un système ; il est solidaire de formes telles que dīcunt, legunt, etc., et d’autres telles que agimus, agitis, etc. Sans cet entourage il avait beaucoup de chances d’être remplacé par une forme composée de nouveaux éléments. Ce qui a été transmis, ce n’est pas agunt, mais ag-unt ; la forme ne change pas, parce que ag- et -unt étaient régulièrement vérifiés dans d’autres séries, et c’est ce cortège de formes associées qui a préservé agunt le long de la route. Comparez encore sex-tus, qui s’appuie aussi sur des séries compactes : d’une part sex, sex-āginta, etc., de l’autre quar-tus, quin-tus, etc.

Ainsi les formes se maintiennent parce qu’elles sont sans cesse refaites analogiquement ; un mot est compris à la fois comme unité et comme syntagme, et il est conservé pour autant que ses éléments ne changent pas. Inversement son existence n’est compromise que dans la mesure où ses éléments sortent de l’usage. Voyez ce qui se passe en français pour dites et faites, qui correspondent directement à latin dic-itis, fac-itis, mais qui n’ont plus de point d’appui dans la flexion verbale actuelle ; la langue cherche à les remplacer ; on entend dire disez, faisez, sur le modèle de plaisez, lisez, etc., et ces nouvelles finales sont déjà usuelles dans la plupart des composés (contredisez, etc.).

Les seules formes sur lesquelles l’analogie n’ait aucune prise sont naturellement les mots isolés, tels que les noms propres spécialement les noms de lieu (cf. Paris, Genève, Agen, etc.), qui ne permettent aucune analyse et par conséquent aucune interprétation de leurs éléments; aucune création concurrente ne surgit à côté d’eux.

Ainsi la conservation d’une forme peut tenir à deux causes exactement opposées : l’isolement complet ou l’étroit encadrement dans un système qui, resté intact dans ses parties essentielles, vient constamment à son secours. C’est dans le domaine intermédiaire des formes insuffisamment étayées par leur entourage que l’analogie novatrice peut déployer ses effets.

Mais qu’il s’agisse de la conservation d’une forme composée de plusieurs éléments, ou d’une redistribution de la matière linguistique dans de nouvelles constructions, le rôle de l’analogie est immense ; c’est toujours elle qui est en jeu.

Chapitre VI

L’étymologie populaire

Il nous arrive parfois d’estropier les mots dont la forme et le sens nous sont peu familiers, et parfois l’usage consacre ces déformations. Ainsi l’ancien français coute-pointe (de coute, variante de couette, « couverture » et pointe, part. passé de poindre « piquer »), a été changé en courte-pointe, comme si c’était un composé de l’adjectif court et du substantif pointe. Ces innovations, quelque bizarres qu’elles soient, ne se font pas tout à fait au hasard ; ce sont des tentatives d’expliquer approximativement un mot embarrassant en le rattachant à quelque chose de connu.

On a donné à ce phénomène le nom d’étymologie populaire. A première vue, il ne se distingue guère de l’analogie. Quand un sujet parlant, oubliant l’existence de surdité, crée analogiquement le mot sourdité, le résultat est le même que si, comprenant mal surdité, il l’avait déformé par souvenir de l’adjectif sourd ; et la seule différence serait alors que les constructions de l’analogie sont rationnelles, tandis que l’étymologie populaire procède un peu au hasard et n’aboutit qu’à des coq-à-l’âne.

Cependant cette différence, ne concernant que les résultats, n’est pas essentielle. La diversité de nature est plus profonde ; pour faire voir en quoi elle consiste, commençons par donner quelques exemples des principaux types d’étymologie populaire.

Il y a d’abord le cas où le mot reçoit une interprétation nouvelle sans que sa forme soit changée. En allemand durchbläuen « rouer de coups » remonte étymologiquement à bliuwan « fustiger » ; mais on le rattache à blau, à cause des « bleus » produits par les coups. Au moyen âge l’allemand a emprunté au français aventure, dont il a fait régulièrement ābentüre, puis Abenteuer ; sans déformer le mot, on l’a associé avec Abend (« ce qu’on raconte le soir à la veillée »), si bien qu’au xviiie siècle on l’a écrit Abendteuer. L’ancien français soufraite « privation » (= suffracta de subfrangere) a donné l’adjectif souffreteux, qu’on rattache maintenant à souffrir, avec lequel il n’a rien de commun. Lais est le substantif verbal de laisser ; mais actuellement on y voit celui de léguer et l’on écrit legs ; il y a même des gens qui le prononcent le-g-s ; cela pourrait donner à penser qu’il y a là déjà un changement de forme résultant de l’interprétation nouvelle ; mais il s’agit d’une influence de la forme écrite, par laquelle on voulait, sans modifier la prononciation, marquer l’idée qu’on se faisait de l’origine du mot. C’est de la même façon que homard, emprunté à l’ancien nordique humarr (cf. danois hummer) a pris un d final par analogie avec les mots français en -ard ; seulement ici l’erreur d’interprétation relevée par l’orthographe porte sur la finale du mot, qui a été confondue avec un suffixe usuel (cf. bavard, etc.).

Mais le plus souvent on déforme le mot pour l’accommoder aux éléments qu’on croit y reconnaître ; c’est le cas de choucroute (de Sauerkraut) ; en allemand dromedārius est devenu Trampeltier « l’animal qui piétine » ; le composé est nouveau, mais il renferme des mots qui existaient déjà, trampeln et Tier. Le vieux haut allemand a fait du latin margarita mari-greoz « caillou de mer », en combinant deux mots déjà connus.

Voici enfin un cas particulièrement instructif : le latin carbunculus « petit charbon » a donné en allemand ' Karfunkel (par association avec funkeln « étinceler ») et en français escarboucle, rattaché à boucle. Calfeter, calfetrer est devenu calfeutrer sous l’influence de feutre. Ce qui frappe à première vue dans ces exemples, c’est que chacun renferme, à côté d’un élément intelligible existant par ailleurs, une partie qui ne représente rien d’ancien (Kar-, escar-, cal-). Mais ce serait une erreur de croire qu’il y a dans ces éléments une part de création, une chose qui ait surgi à propos du phénomène ; c’est le contraire qui est vrai : il s’agit de fragments que l’interprétation n’a pas su atteindre ; ce sont, si l’on veut, des étymologies populaires restées à moitié chemin. Karfunkel est sur le même pied que Abenteuer (si l’on admet que -teuer est un résidu resté sans explication) ; il est comparable aussi à homardhom- ne rime à rien.

Ainsi le degré de déformation ne crée pas de différences essentielles entre les mots maltraités par l’étymologie populaire ; ils ont tous ce caractère d’être des interprétations pures et simples de formes incomprises par des formes connues.

On voit dès lors en quoi l’étymologie ressemble à l’analogie et en quoi elle en diffère.

Les deux phénomènes n’ont qu’un caractère en commun : dans l’un et l’autre on utilise des éléments significatifs fournis par la langue, mais pour le reste ils sont diamétralement opposés. L’analogie suppose toujours l’oubli de la forme antérieure ; à la base de la forme analogique il traisait (voir p. 231), il n’y a aucune analyse de la forme ancienne il trayait ; l’oubli de cette forme est même nécessaire pour que sa rivale apparaisse. L’analogie ne tire rien de la substance des signes qu’elle remplace. Au contraire l’étymologie populaire se réduit à une interprétation de la forme ancienne ; le souvenir de celle-ci, même confus, est le point de départ de la déformation qu’elle subit. Ainsi dans un cas c’est le souvenir, dans l’autre l’oubli qui est à la base de l’analyse, et cette différence est capitale.

L’étymologie populaire n’agit donc que dans des conditions particulières et n’atteint que les mots rares, techniques ou étrangers, que les sujets s’assimilent imparfaitement. L’analogie est, au contraire, un fait absolument général, qui appartient au fonctionnement normal de la langue. Ces deux phénomènes, si ressemblants par certains côtés, s’opposent dans leur essence ; ils doivent être soigneusement distingués.

Chapitre VII

L’agglutination

§ 1.

Définition.

A côté de l’analogie, dont nous venons de marquer l’importance, un autre facteur intervient dans la production d’unités nouvelles : c’est l’agglutination.

Aucun autre mode de formation n’entre sérieusement en ligne de compte : le cas des onomatopées (voir p. 101) et celui des mots forgés de toutes pièces par un individu sans intervention de l’analogie (par exemple gaz), voire même celui de l’étymologie populaire, n’ont qu’une importance minime ou nulle.

L’agglutination consiste en ce que deux ou plusieurs termes originairement distincts, mais qui se rencontraient fréquemment en syntagme au sein de la phrase, se soudent en une unité absolue ou difficilement analysable. Tel est le processus agglutinatif : processus, disons-nous, et non procédé, car ce dernier mot implique une volonté, une intention, et l’absence de volonté est justement un caractère essentiel de l’agglutination.

Voici quelques exemples. En français on a dit d’abord ce ci en deux mots, et plus tard ceci : mot nouveau, bien que sa matière et ses éléments constitutifs n’aient pas changé. Comparez encore : franç. tous jourstoujours, au jour d’ huiaujourd’hui, dès jàdéjà, vert jusverjus. L’agglutination peut aussi souder les sous-unités d’un mot, comme nous l’avons vu p. 233 à propos du superlatif indo-européen *swād-is-to-s et du superlatif grec hḗd-isto-s.

En y regardant de plus près, on distingue trois phases dans ce phénomène :

1° la combinaison de plusieurs termes en un syntagme, comparable à tous les autres ;

2° l’agglutination proprement dite, soit la synthèse des éléments du syntagme en une unité nouvelle. Cette synthèse se fait d’elle-même, en vertu d’une tendance mécanique : quand un concept composé est exprimé par une suite d’unités significatives très usuelle, l’esprit, prenant pour ainsi dire le chemin de traverse, renonce à l’analyse et applique le concept en bloc sur le groupe de signes qui devient alors une unité simple ;

3° tous les autres changements susceptibles d’assimiler toujours plus l’ancien groupe à un mot simple : unification de l’accent (vért-júsverjús), changements phonétiques spéciaux, etc.

On a souvent prétendu que ces changements phonétiques et accentuels (3) précédaient les changements intervenus dans le domaine de l’idée (2), et qu’il fallait expliquer la synthèse sémantique par l’agglutination et la synthèse matérielles ; il n’en est probablement pas ainsi : c’est bien plutôt parce qu’on a aperçu une seule idée dans vert jus, tous jours, etc., qu’on en a fait des mots simples, et ce serait une erreur de renverser le rapport.

§ 2.

Agglutination et analogie.

Le contraste entre l’analogie et l’agglutination est frappant :

1° Dans l’agglutination deux ou plusieurs unités se confondent en une seule par synthèse (par exemple encore, de hanc horam), ou bien deux sous-unités n’en forment plus qu’une (cf. hḗd-isto-s, de *swād-is-to-s,). Au contraire l’analogie part d’unités inférieures pour en faire une unité supérieure. Pour créer pāg-ānus, elle a uni un radical pāg- et un suffixe -ānus.

2° L’agglutination opère uniquement dans la sphère syntagmatique ; son action porte sur un groupe donné ; elle ne considère pas autre chose. Au contraire l’analogie fait appel aux séries associatives aussi bien qu’aux syntagmes.

3° L’agglutination n’offre surtout rien de volontaire, rien d’actif ; nous l’avons déjà dit : c’est un simple processus mécanique, où l’assemblage se fait tout seul. Au contraire, l’analogie est un procédé, qui suppose des analyses et des combinaisons, une activité intelligente, une intention.

On emploie souvent les termes de construction et de structure à propos de la formation des mots ; mais ces termes n’ont pas le même sens selon qu’ils s’appliquent à l’agglutination ou à l’analogie. Dans le premier cas, ils rappellent la cimentation lente d’éléments qui, en contact dans un syntagme, ont subi une synthèse pouvant aller jusqu’au complet effacement de leurs unités originelles. Dans le cas de l’analogie, au contraire, construction veut dire agencement obtenu d’un seul coup, dans un acte de parole, par la réunion d’un certain nombre d’éléments empruntés à diverses séries associatives.

On voit combien il importe de distinguer l’un et l’autre mode de formation. Ainsi en latin possum n’est pas autre chose que la soudure de deux mots potis sum « je suis le maître » : c’est un agglutiné ; au contraire, signifer, agricola, etc., sont des produits de l’analogie, des constructions faites sur des modèles fournis par la langue. C’est aux créations analogiques seules qu’il faut réserver les termes de composés et de dérivés[3].

Il est souvent difficile de dire si une forme analysable est née par agglutination ou si elle a surgi comme construction analogique. Les linguistes ont discuté à perte de vue sur les formes *es-mi, *es-ti, *ed-mi, etc., de l’indo-européen. Les éléments es-, ed-, etc., ont-ils été, à une époque très ancienne, des mots véritables, agglutinés ensuite avec d’autres : mi, ti, etc., ou bien *es-mi, *es-ti, etc., résultent-ils de combinaisons avec des éléments extraits d’autres unités complexes du même ordre, ce qui ferait remonter l’agglutination à une époque antérieure à la formation des désinences en indo-européen ? En l’absence de témoignages historiques, la question est probablement insoluble.

L’histoire seule peut nous renseigner. Toutes les fois qu’elle permet d’affirmer qu’un élément simple a été autrefois deux ou plusieurs éléments de la phrase, on est en face d’une agglutination : ainsi lat. hunc, qui remonte à hom ce (ce est attesté épigraphiquement). Mais dès que l’information historique est en défaut, il est bien difficile de déterminer ce qui est agglutination et ce qui relève de l’analogie.

Chapitre VIII

Unités, identités et réalités diachroniques

La linguistique statique opère sur des unités qui existent selon l’enchaînement synchronique. Tout ce qui vient d’être dit prouve que dans une succession diachronique on n’a pas affaire à des éléments délimités une fois pour toutes, tels qu’on pourrait les figurer par le graphique :

Saussure-cours-p-246a.png


Au contraire, d’un moment à l’autre ils se répartissent autrement, en vertu des événements dont la langue est le théâtre, de sorte qu’ils répondraient plutôt à la figure :

Saussure-cours-p-246b.png


Cela résulte de tout ce qui a été dit à propos des conséquences de l’évolution phonétique, de l’analogie, de l’agglutination, etc.

Presque tous les exemples cités jusqu’ici appartiennent à la formation des mots ; en voici un autre emprunté à la syntaxe. L’indo-européen ne connaissait pas les prépositions ; les rapports qu’elles indiquent étaient marqués par des cas nombreux et pourvus d’une grande force significative. Il n’y avait pas non plus de verbes composés au moyen de préverbes, mais seulement des particules, petits mots qui s’ajoutaient à la phrase pour préciser et nuancer l’action du verbe. Ainsi, rien qui correspondît au latin īre ob mortem « aller au-devant de la mort », ni à obīre mortem ; on aurait dit : īre mortem ob. C’est encore l’état du grec primitif : 1° óreos baínō káta ; óreos baínō signifie à lui seul « je viens de la montagne », le génitif ayant la valeur de l’ablatif ; káta ajoute la nuance « en descendant ». À une autre époque on a eu 2° katà óreos baínō, où katà joue le rôle de préposition, ou encore 3° kata-bainō óreos, par agglutination du verbe et de la particule, devenue préverbe.

Il y a ici deux ou trois phénomènes distincts, mais qui reposent tous sur une interprétation des unités : 1° création d’une nouvelle espèce de mots, les prépositions, et cela par simple déplacement des unités reçues. Un ordre particulier, indifférent à l’origine, dû peut-être à une cause fortuite, a permis un nouveau groupement : kata, d’abord indépendant, s’unit avec le substantif óreos, et cet ensemble se joint à baínō pour lui servir de complément ; 2° apparition d’un type verbal nouveau (katabaínō) ; c’est un autre groupement psychologique, favorisé aussi par une distribution spéciale des unités et consolidé par l’agglutination ; 3° comme conséquence naturelle : affaiblissement du sens de la désinence du génitif (óre-os) ; c’est katà qui sera chargé d’exprimer l’idée essentielle que le génitif était seul à marquer autrefois : l’importance de la désinence -os en est diminuée d’autant. Sa disparition future est en germe dans le phénomène.

Dans les trois cas il s’agit donc bien d’une répartition nouvelle des unités. C’est la même substance avec d’autres fonctions ; car — chose à remarquer — aucun changement phonétique n’est intervenu pour provoquer l’un ou l’autre de ces déplacements. D’autre part, bien que la matière n’ait pas varié, il ne faudrait pas croire que tout se passe dans le domaine du sens : il n’y a pas de phénomène de syntaxe sans l’union d’une certaine chaîne de concepts à une certaine chaîne d’unités phoniques (voir p. 191), et c’est justement ce rapport qui a été modifié. Les sons subsistent, mais les unités significatives ne sont plus les mêmes.

Nous avons dit p. 109 que l’altération du signe est un déplacement de rapport entre le signifiant et le signifié. Cette définition s’applique non seulement à l’altération des termes du système, mais à l’évolution du système lui-même ; le phénomène diachronique dans son ensemble n’est pas autre chose.

Cependant, quand on a constaté un certain déplacement des unités synchroniques, on est loin d’avoir rendu compte de ce qui s’est passé dans la langue. Il y a un problème de l’unité diachronique en soi : il consiste à se demander, à propos de chaque événement, quel est l’élément soumis directement à l’action transformatrice. Nous avons déjà rencontré un problème de ce genre à propos des changements phonétiques (voir p. 133) ; ils n’atteignent que le phonème isolé, tandis que le mot, en tant qu’unité, lui est étranger. Comme il y a toutes sortes d’événements diachroniques, on aura à résoudre quantité de questions analogues, et les unités qu’on délimitera dans ce domaine ne correspondront pas nécessairement à celles du domaine synchronique. Conformément au principe posé dans la première partie, la notion d’unité ne peut pas être la même dans les deux ordres. En tous cas, elle ne sera pas complètement élucidée tant qu’on ne l’aura pas étudiée sous ses deux aspects, statique et évolutif. Seule la solution du problème de l’unité diachronique nous permettra de dépasser les apparences du phénomène d’évolution et d’atteindre son essence. Ici comme en synchronie la connaissance des unités est indispensable pour distinguer ce qui est illusion et ce qui est réalité (voir p. 153).

Mais une autre question, particulièrement délicate, est celle de l’identité diachronique. En effet, pour que je puisse dire qu’une unité a persisté identique à elle-même, ou que tout en persistant comme unité distincte, elle a changé de forme ou de sens — car tous ces cas sont possibles, — il faut que je sache sur quoi je me fonde pour affirmer qu’un élément pris à une époque, par exemple le mot français chaud, est la même chose qu’un élément pris à une autre époque, par exemple le latin calidum.

À cette question, on répondra sans doute que calidum a dû devenir régulièrement chaud par l’action des lois phonétiques, et que par conséquent chaud = calidum. C’est ce qu’on appelle une identité phonétique. Il en est de même pour sevrer et sēparāre ; on dira au contraire que fleurir n’est pas la même chose que flōrēre (qui aurait donné *flouroir), etc.

Ce genre de correspondance semble au premier abord recouvrir la notion d’identité diachronique en général. Mais en fait, il est impossible que le son rende compte à lui seul de l’identité. On a sans doute raison de dire que lat. mare doit paraître en français sous la forme de mer parce que tout a est devenu e dans certaines conditions, parce que e atone final tombe, etc. ; mais affirmer que ce sont ces rapports ae, ezéro, etc., qui constituent l’identité, c’est renverser les termes, puisque c’est, au contraire au nom de la correspondance mare : mer que je juge que a est devenu e, que e final est tombé, etc.

Si deux personnes appartenant à des régions différentes de la France disent l’une se fâcher, l’autre se fôcher, la différence est très secondaire en comparaison des faits grammaticaux qui permettent de reconnaître dans ces deux formes distinctes une seule et même unité de langue. Or l’identité diachronique de deux mots aussi différents que calidum et chaud signifie simplement que l’on a passé de l’un à l’autre à travers une série d’identités synchroniques dans la parole, sans que jamais le lien qui les unit ait été rompu par les transformations phonétiques successives. Voilà pourquoi nous avons pu dire p. 150, qu’il est tout aussi intéressant de savoir comment Messieurs ! répété plusieurs fois de suite dans un discours est identique à lui-même, que de savoir pourquoi pas (négation) est identique à pas (substantif) ou, ce qui revient au même, pourquoi chaud est identique à calidum. Le second problème n’est en effet qu’un prolongement et une complication du premier.

Appendices aux troisième et quatrième parties

A.

Analyse subjective et analyse objective.

L’analyse des unités de la langue, faite à tous les instants par les sujets parlants, peut être appelée analyse subjective ; il faut se garder de la confondre avec l’analyse objective, fondée sur l’histoire. Dans une forme comme grec híppos, le grammairien distingue trois éléments : une racine, un suffixe et une désinence (hipp-o-s) ; le grec n’en apercevait que deux (hípp-os, voir p. 213). L’analyse objective voit quatre sous-unités dans amābās (am-ā-bā-s) ; les Latins coupaient amā-bā-s ; il est même probable qu’ils regardaient -bās comme un tout flexionnel opposé au radical. Dans les mots français entier (lat. in-teger « intact »), enfant (lat. in-fans « qui ne parle pas »), enceinte (lat. in-cincta « sans ceinture »), l’historien dégagera un préfixe commun en-, identique au in- privatif du latin ; l’analyse subjective des sujets parlants l’ignore totalement.

Le grammairien est souvent tenté de voir des erreurs dans les analyses spontanées de la langue ; en fait l’analyse subjective n’est pas plus fausse que la « fausse » analogie (voir p. 223). La langue ne se trompe pas ; son point de vue est différent, voilà tout. Il n’y a pas de commune mesure entre l’analyse des individus parlants et celle de l’historien, bien que toutes deux usent du même procédé : la confrontation des séries qui présentent un même élément. Elles se justifient l’une et l’autre, et chacune conserve sa valeur propre ; mais en dernier ressort celle des sujets importe seule, car elle est fondée directement sur les faits de langue.

L’analyse historique n’en est qu’une forme dérivée. Elle consiste au fond à projeter sur un plan unique les constructions des différentes époques. Comme la décomposition spontanée, elle vise à connaître les sous-unités qui entrent dans un mot, seulement elle fait la synthèse de toutes les divisions opérées au cours du temps, en vue d’atteindre la plus ancienne. Le mot est comme une maison dont on aurait changé à plusieurs reprises la disposition intérieure et la destination. L’analyse objective totalise et superpose ces distributions successives ; mais pour ceux qui occupent la maison, il n’y en a jamais qu’une. L’analyse hípp-o-s, examinée plus haut, n’est pas fausse, puisque c’est la conscience des sujets qui l’a établie ; elle est simplement « anachronique », elle se reporte à une autre époque que celle où elle prend le mot. Ce hípp-o-s ne contredit pas le hípp-os du grec classique, mais il ne faut pas le juger de la même façon. Cela revient à poser une fois de plus la distinction radicale du diachronique et du synchronique.

Et ceci permet au surplus de résoudre une question de méthode encore pendante en linguistique. L’ancienne école partageait les mots en racines, thèmes, suffixes, etc., et donnait à ces distinctions une valeur absolue. À lire Bopp et ses disciples, on croirait que les Grecs avaient apporté avec eux depuis un temps immémorial un bagage de racines et de suffixes, et qu’ils s’occupaient à confectionner leurs mots en parlant, que patḗr, par exemple, était pour eux rac. pa+suff. ter, que dṓsō dans leur bouche représentait la somme de + so + une désinence personnelle, etc.

On devait nécessairement réagir contre ces aberrations, et le mot d’ordre, très juste, de cette réaction, fut : observez ce qui se passe dans les langues d’aujourd’hui, dans le langage de tous les jours, et n’attribuez aux périodes anciennes de la langue aucun processus, aucun phénomène qui ne soit pas constatable actuellement. Et comme le plus souvent la langue vivante ne permet pas de surprendre des analyses comme en faisait Bopp, les néogrammairiens, forts de leur principe, déclarent que racines, thèmes, suffixes, etc., sont de pures abstractions de notre esprit et que, si l’on en fait usage, c’est uniquement pour la commodité de l’exposition. Mais s’il n’y a pas de justification à l’établissement de ces catégories, pourquoi les établir ? Et quand on le fait, au nom de quoi déclare-t-on qu’une coupure comme hípp-o-s, par exemple, est préférable à une autre comme hípp-os ?

L’école nouvelle, après avoir reconnu les défauts de l’ancienne doctrine, ce qui était facile, s’est contentée de la rejeter en théorie, tandis qu’en pratique elle restait comme embarrassée dans un appareil scientifique dont, malgré tout, elle ne pouvait se passer. Dès qu’on raisonne ces « abstractions », on voit la part de réalité qu’elles représentent, et un correctif très simple suffit pour donner à ces artifices du grammairien un sens légitime et exact. C’est ce qu’on a essayé de faire plus haut, en montrant que, unie par un lien intérieur à l’analyse subjective de la langue vivante, l’analyse objective a une place légitime et déterminée dans la méthode linguistique.

B.

L’analyse subjective et la détermination des sous-unités.

En matière d’analyse, on ne peut donc établir une méthode ni formuler des définitions qu’après s’être placé dans le plan synchronique. C’est ce que nous voudrions montrer par quelques observations sur les parties du mot : préfixes, racines, radicaux, suffixes, désinences[4].

Commençons par la désinence, c’est-à-dire la caractéristique flexionnelle ou élément variable de fin de mot qui distingue les formes d’un paradigme nominal ou verbal. Dans zeúgnū-mi, zeúgnū-s, zeúgnū-si, zeúgnu-men, etc., « j’attelle, etc. », les désinences, -mi, -s, -si, etc., se délimitent simplement parce qu’elles s’opposent entre elles et avec la partie antérieure du mot (zeugnū̆-). On a vu (pp. 123 et 163) à propos du génitif tchèque žen, par opposition au nominatif žena, que l’absence de désinence peut jouer le même rôle qu’une désinence ordinaire. Ainsi en grec zeúgnū ! « attelle ! » opposé à zeúgnu-te ! « attelez ! », etc., ou le vocatif rhêtor ! opposé à rhḗtor-os, etc., en français marš (écrit « marche ! »), opposé à maršõ (écrit « marchons ! »), sont des formes fléchies à désinence zéro.

Par l’élimination de la désinence on obtient le thème de flexion ou radical, qui est, d’une façon générale, l’élément commun dégagé spontanément de la comparaison d’une série de mots apparentés, fléchis ou non, et qui porte l’idée commune à tous ces mots. Ainsi en français dans la série roulis, rouleau, rouler, roulage, roulement, on perçoit sans peine un radical roul-. Mais l’analyse des sujets parlants distingue souvent dans une même famille de mots des radicaux de plusieurs espèces, ou mieux de plusieurs degrés. L’élément zeugnū́ , dégagé plus haut de zeúgnū-mi, zeúgnū-s, etc., est un radical du premier degré ; il n’est pas irréductible, car si on le compare avec d’autres séries (zeúgnūmi, zeuktós, zeûksis, zeuktêr, zugón, etc., d’une part, zeúgnūmi, deíknūmi, órnūmi, etc., d’autre part), la division zeug-nu se présentera d’elle-même. Ainsi zeug- (avec ses formes alternantes zeug- zeuk- zug-, voir p. 220)

est un radical du second degré ; mais il est, lui, irréductible, car on ne peut pas pousser plus loin la décomposition par comparaison des formes parentes.

On appelle racine cet élément irréductible et commun à tous les mots d’une même famille. D’autre part, comme toute décomposition subjective et synchronique ne peut séparer les éléments matériels qu’en envisageant la portion de sens qui revient à chacun d’eux, la racine est à cet égard l’élément où le sens commun à tous les mots parents atteint le maximum d’abstraction et de généralité. Naturellement, cette indétermination varie de racine à racine ; mais elle dépend aussi, dans une certaine mesure, du degré de réductibilité du radical ; plus celui-ci subit de retranchements, plus son sens a de chances de devenir abstrait. Ainsi zeugmátion désigne un « petit attelage », zeûgma un « attelage » sans détermination spéciale, enfin zeug- renferme l’idée indéterminée d’« atteler ».

Il s’ensuit qu’une racine, comme telle, ne peut constituer un mot et recevoir l’adjonction directe d’une désinence. En effet un mot représente toujours une idée relativement déterminée, au moins au point de vue grammatical, ce qui est contraire à la généralité et à l’abstraction propres à la racine. Que faut-il alors penser du cas très fréquent où racine et thème de flexion semblent se confondre, comme on le voit dans le grec phlóks, gén. phlogós « flamme », comparé à la racine phleg- : phlog- qui se trouve dans tous les mots de la même famille (cf. phlég-ō, etc.) ? N’est-ce pas en contradiction avec la distinction que nous venons d’établir ? Non, car il faut distinguer phleg- : phlog- à sens général et phlog- à sens spécial, sous peine de ne considérer que la forme matérielle à l’exclusion du sens. Le même élément phonique a ici deux valeurs différentes ; il constitue donc deux éléments linguistiques distincts (voir p. 147). De même que plus haut zeúgnū ! « attelle ! », nous apparaissait comme un mot fléchi à désinence zéro, nous dirons que phlóg- « flamme » est un thème à suffixe zéro. Aucune confusion n’est possible : le radical reste distinct de la racine, même s’il lui est phoniquement identique.

La racine est donc une réalité pour la conscience des sujets parlants. Il est vrai qu’ils ne la détachent pas toujours avec une égale précision ; il y a sous ce rapport des différences, soit au sein d’une même langue, soit de langue à langue.

Dans certains idiomes, des caractères précis signalent la racine à l’attention des sujets. C’est le cas en allemand, où elle a un aspect assez uniforme ; presque toujours monosyllabique (cf. streit-, bind-, haft-, etc.), elle obéit à certaines règles de structure : les phonèmes n’y apparaissent pas dans un ordre quelconque ; certaines combinaisons de consonnes, telles que occlusive + liquide en sont proscrites en finale : werk- est possible, wekr- ne l’est pas ; on rencontre helf-, werd-, on ne trouverait pas hefl-, wedr.

Rappelons que les alternances régulières, surtout entre voyelles, renforcent bien plus qu’elles n’affaiblissent le sentiment de la racine et des sous-unités en général ; sur ce point aussi l’allemand, avec le jeu varié de ses ablauts (voir p. 217), diffère profondément du français. Les racines sémitiques ont, à un plus haut degré encore, des caractères analogues. Les alternances y sont très régulières et déterminent un grand nombre d’oppositions complexes (cf. hébreu qāṭal, qṭaltem, qṭōl, qiṭlū, etc., toutes formes d’un même verbe signifiant « tuer ») ; de plus elles présentent un trait qui rappelle le monosyllabisme allemand, mais plus frappant : elles renferment toujours trois consonnes (voir plus loin, p. 315 sv.).

Sous ce rapport, le français est tout différent. Il a peu d’alternances et, à côté de racines monosyllabiques (roul-, march-, mang-), il en a beaucoup de deux et même trois syllabes (commenc-, hésit-, épouvant-). En outre les formes de ces racines offrent, notamment dans leurs finales, des combinaisons trop diverses pour être réductibles à des règles (cf. tu-er, régn-er, guid-er, grond-er, souffl-er, tard-er, entr-er, hurl-er, etc.). Il ne faut donc pas s’étonner si le sentiment de la racine est fort peu développé en français.

La détermination de la racine entraîne par contre-coup celle des préfixes et suffixes. Le préfixe précède la partie du mot reconnue comme radicale, par exemple hupo- dans le grec hupo-zeúgnūmi. Le suffixe est l’élément qui s’ajoute à la racine pour en faire un radical (exemple : zeug-mat-), ou à un premier radical pour en faire un du second degré (par exemple zeugmat-io-). On a vu plus haut que cet élément, comme la désinence, peut être représenté par zéro. L’extraction du suffixe n’est donc qu’une autre face de l’analyse du radical.

Le suffixe a tantôt un sens concret, une valeur sémantique, comme dans zeuk-tēr-, où -tēr- désigne l’agent, l’auteur de l’action, tantôt une fonction purement grammaticale, comme dans zeúg-nū(-mi), où -nū- marque l’idée de présent. Le préfixe peut aussi jouer l’un et l’autre rôle, mais il est rare que nos langues lui donnent la fonction grammaticale ; exemples : le ge- du participe passé allemand (ge-setzt, etc.), les préfixes perfectifs du slave (russe na-pisát’, etc.).

Le préfixe diffère encore du suffixe par un caractère qui, sans être absolu, est assez général : il est mieux délimité, parce qu’il se détache plus facilement de l’ensemble du mot. Cela tient à la nature propre de cet élément ; dans la majorité des cas, ce qui reste après élimination d’un préfixe fait l’effet d’un mot constitué (cf. recommencer : commencer, indigne : digne, maladroit : adroit, contrepoids : poids, etc.). Cela est encore plus frappant en latin, en grec, en allemand. Ajoutons que plusieurs préfixes fonctionnent comme mots indépendants : cf. franç. contre, mal, avant, sur, all. unter, vor, etc., grec katá, pró, etc. Il en va tout autrement du suffixe : le radical obtenu par la suppression de cet élément est un mot incomplet ; exemple : franç. organisation : organis-, all. Trennung : trenn-, grec zeûgma : zeug-, etc., et d’autre part, le suffixe lui-même n’a aucune existence autonome.

Il résulte de tout cela que le radical est le plus souvent délimité d’avance dans son commencement : avant toute comparaison avec d’autres formes, le sujet parlant sait où placer la limite entre le préfixe et ce qui le suit. Pour la fin du mot il n’en est pas de même : là aucune limite ne s’impose en dehors de la confrontation de formes ayant même radical ou même suffixe, et ces rapprochements aboutiront à des délimitations variables selon la nature des termes rapprochés.

Au point de vue de l’analyse subjective, les suffixes et les radicaux ne valent que par les oppositions syntagmatiques et associatives : on peut, selon l’occurrence, trouver un élément formatif et un élément radical dans deux parties opposées d’un mot, quelles qu’elles soient, pourvu qu’elles donnent lieu à une opposition. Dans le latin dictātōrem, par exemple, on verra un radical dictātōr-(em), si on le compare à consul-em, ped-em, etc., mais un radical dictā-(tōrem) si on le rapproche de lic-tō-rem, scrip-tōrem, etc., un radical dic-(tātōrem), si l’on pense à pō-tātōrem, cantā-tōrem. D’une manière générale, et dans des circonstances favorables, le sujet parlant peut être amené à faire toutes les coupures imaginables (par exemple : dictāt-ōrem, d’après am-ōrem, ard-ōrem, etc., dict-ātōrem, d’après ōr-ātōrem, ar-ātōrem, etc.). On sait (voir p. 233) que les résultats de ces analyses spontanées se manifestent dans les formations analogiques de chaque époque ; ce sont elles qui permettent de distinguer les sous-unités (racines, préfixes, suffixes, désinences) dont la langue a conscience et les valeurs qu’elle y attache.

C.

L’étymologie.

L’étymologie n’est ni une discipline distincte ni une partie de la linguistique évolutive ; c’est seulement une application spéciale des principes relatifs aux faits synchroniques et diachroniques. Elle remonte dans le passé des mots jusqu’à ce qu’elle trouve quelque chose qui les explique.

Quand on parle de l’origine d’un mot et qu’on dit qu’il « vient » d’un autre, on peut entendre plusieurs choses différentes : ainsi sel vient du latin sal par simple altération du son ; labourer « travailler la terre » vient de l’ancien français labourer « travailler en général » par altération du sens seul ; couver vient du latin cubāre « être couché » par altération du sens et du son ; enfin quand on dit que pommier vient de pomme, on marque un rapport de dérivation grammaticale. Dans les trois premiers cas on opère sur des identités diachroniques, le quatrième repose sur un rapport synchronique de plusieurs termes différents : or tout ce qui a été dit à propos de l’analogie montre que c’est là la partie la plus importante de la recherche étymologique.

L’étymologie de bonus n’est pas fixée parce qu’on remonte à dvenos ; mais si l’on trouve que bis remonte à dvis et qu’on puisse par là établir un rapport avec duo, cela peut être appelé une opération étymologique ; il en est de même du rapprochement de oiseau avec avicellus, car il permet de retrouver le lien qui unit oiseau à avis.

L’étymologie est donc avant tout l’explication des mots par la recherche de leurs rapports avec d’autres mots. Expliquer veut dire : ramener à des termes connus, et en linguistique expliquer un mot, c’est le ramener à d’autres mots, puisqu’il n’y a pas de rapports nécessaires entre le son et le sens (principe de l’arbitraire du signe, voir p. 100).

L’étymologie ne se contente pas d’expliquer des mots isolés ; elle fait l’histoire des familles de mots, de même qu’elle fait celle des éléments formatifs, préfixes, suffixes, etc.

Comme la linguistique statique et évolutive, elle décrit des faits, mais cette description n’est pas méthodique, puisqu’elle ne se fait dans aucune direction déterminée. A propos d’un mot pris comme objet de la recherche, l’étymologie emprunte ses éléments d’information tour à tour à la phonétique, à la morphologie, à la sémantique, etc. Pour arriver à ses fins, elle se sert de tous les moyens que la linguistique met à sa disposition, mais elle n’arrête pas son attention sur la nature des opérations qu’elle est obligée de faire.

  1. A cette raison didactique et extérieure s’en ajoute peut-être une autre : F. de Saussure n’a jamais abordé dans ses leçons la linguistique de la parole (v. p. 36 sv.). On se souvient qu’un nouvel usage commence toujours par une série de faits individuels (voir p. 138). On pourrait admettre que l’auteur refusait à ceux-ci le caractère de faits grammaticaux, en ce sens qu’un acte isolé est forcément étranger à la langue et à son système lequel ne dépend que de l’ensemble des habitudes collectives. Tant que les faits appartiennent à la parole, ils ne sont que des manières spéciales et tout occasionnelles d’utiliser le système établi. Ce n’est qu’au moment où une innovation, souvent répétée, se grave dans la mémoire et entre dans le système, qu’elle a pour effet de déplacer l’équilibre des valeurs et que la langue se trouve ipso facto et spontanément changée. On pourrait appliquer à l’évolution grammaticale ce qui est dit pp. 36 et 121 de l’évolution phonétique : son devenir est extérieur au système, car celui-ci n’est jamais aperçu dans son évolution ; nous le trouvons autre de moment en moment. Cet essai d’explication est d’ailleurs une simple suggestion de notre part (Éd.).
  2. Ou -n ? Cf. p. 130, note.
  3. Ceci revient à dire que ces deux phénomènes combinent leur action dans l’histoire de la langue ; mais l’agglutination précède toujours, et c’est elle qui fournit des modèles à l’analogie. Ainsi le type de composés qui a donné en grec hippó-dromo-s, etc., est né par agglutination partielle à une époque de l’indo-européen où les désinences étaient inconnues (ekwo dromo équivalait alors à un composé anglais tel que country house) ; mais c’est l’analogie qui en a fait une formation productive avant la soudure absolue des éléments. Il en est de même du futur français (je ferai, etc.), né en latin vulgaire de l’agglutination de l’infinitif avec le présent du verbe habēre (facere habeō = « j’ai à faire »). Ainsi c’est par l’intervention de l’analogie que l’agglutination crée des types syntaxiques et travaille pour la grammaire ; livrée à elle-même, elle pousse la synthèse des éléments jusqu’à l’unité absolue et ne produit que des mots indécomposables et improductifs (type hanc hōramencore), c’est-à-dire qu’elle travaille pour le lexique (Éd.).
  4. F. de Saussure n’a pas abordé, du moins au point de vue synchronique, la question des mots composés. Cet aspect du problème doit donc être entièrement réservé ; il va sans dire que la distinction diachronique établie plus haut entre les composés et les agglutinés ne saurait être transportée telle quelle ici, où il s’agit d’analyser un état de langue. Il est à peine besoin de faire remarquer que cet exposé, relatif aux sous-unités, ne prétend pas résoudre la question plus délicate soulevée pp. 147 et 154, de la définition du mot considéré comme unité (Éd.).