Cours de linguistique générale/Quatrième partie

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Texte établi par Charles Bally, Albert Sechehaye et Albert Riedlinger, Payot (p. 261-289).

Quatrième partie

Linguistique géographique

Chapitre premier

De la diversité des langues

En abordant la question des rapports du phénomène linguistique avec l’espace, on quitte la linguistique interne pour entrer dans la linguistique externe, dont le chapitre V de l’introduction a déjà marqué l’étendue et la variété.

Ce qui frappe tout d’abord dans l’étude des langues, c’est leur diversité, les différences linguistiques qui apparaissent dès qu’on passe d’un pays à un autre, ou même d’un district à un autre. Si les divergences dans le temps échappent souvent à l’observateur, les divergences dans l’espace sautent tout de suite aux yeux ; les sauvages eux-mêmes les saisissent, grâce aux contacts avec d’autres tribus parlant une autre langue. C’est même par ces comparaisons qu’un peuple prend conscience de son idiome.

Remarquons, en passant, que ce sentiment fait naître chez les primitifs l’idée que la langue est une habitude, une coutume analogue à celle du costume ou de l’armement. Le terme d’idiome désigne fort justement la langue comme reflétant les traits propres d’une communauté (le grec idíōma avait déjà le sens de « coutume spéciale »). Il y a là une idée juste, mais qui devient une erreur lorsqu’on va jusqu’à voir dans la langue un attribut, non plus de la nation, mais de la race, au même titre que la couleur de la peau ou la forme de la tête.

Ajoutons encore que chaque peuple croit à la supériorité de son idiome. Un homme qui parle une autre langue est volontiers considéré comme incapable de parler ; ainsi le mot grec bárbaros paraît avoir signifié « bègue » et être parent du latin balbus ; en russe, les Allemands sont appelés Nêmtsy, c’est-à-dire « les muets ».

Ainsi la diversité géographique a été la première constatation faite en linguistique ; elle a déterminé la forme initiale de la recherche scientifique en matière de langue, même chez les Grecs ; il est vrai qu’ils ne se sont attachés qu’à la la variété existant entre les différents dialectes helléniques ; mais c’est qu’en général leur intérêt ne dépassait guère les limites de la Grèce elle-même.

Après avoir constaté que deux idiomes diffèrent, on est amené instinctivement à y découvrir des analogies. C’est là une tendance naturelle des sujets parlants. Les paysans aiment à comparer leur patois avec celui du village voisin ; les personnes qui pratiquent plusieurs langues remarquent les traits qu’elles ont en commun. Mais, chose curieuse, la science a mis un temps énorme à utiliser les constatations de cet ordre ; ainsi les Grecs, qui avaient observé beaucoup de ressemblances entre le vocabulaire latin et le leur, n’ont su en tirer aucune conclusion linguistique.

L’observation scientifique de ces analogies permet d’affirmer dans certains cas que deux ou plusieurs idiomes sont unis par un lien de parenté, c’est-à-dire qu’ils ont une origine commune. Un groupe de langues ainsi rapprochées s’appelle une famille ; la linguistique moderne a reconnu successivement les familles indo-européenne, sémitique, bantoue[1], etc. Ces familles peuvent être à leur tour comparées entre elles et parfois des filiations plus vastes et plus anciennes se font jour. On a voulu trouver des analogies entre le finno-ougrien[2] et l’indo-européen, entre ce dernier et le sémitique, etc. Mais les comparaisons de ce genre se heurtent vite à des barrières infranchissables. Il ne faut pas confondre ce qui peut être et ce qui est démontrable. La parenté universelle des langues n’est pas probable, mais fût-elle vraie — comme le croit un linguiste italien, M. Trombetti[3] — elle ne pourrait pas être prouvée, à cause du trop grand nombre de changements intervenus.

Ainsi à côté de la diversité dans la parenté, il y a une diversité absolue, sans parenté reconnaissable ou démontrable. Quelle doit être la méthode de la linguistique dans l’un et l’autre cas ? Commençons par le second, le plus fréquent. Il y a, comme on vient de le dire, une multitude infinie de langues et de familles de langues irréductibles les unes aux autres. Tel est, par exemple, le chinois à l’égard des langues indo-européennes. Cela ne veut pas dire que la comparaison doive abdiquer ; elle est toujours possible et utile ; elle portera aussi bien sur l’organisme grammatical et sur les types généraux de l’expression de la pensée que sur le système des sons ; on comparera de même des faits d’ordre diachronique, l’évolution phonétique de deux langues, etc. A cet égard les possibilités, bien qu’en nombre incalculable, sont limitées par certaines données constantes, phoniques et psychiques, à l’intérieur desquelles toute langue doit se constituer ; et réciproquement, c’est la découverte de ces données constantes qui est le but principal de toute comparaison faite entre langues irréductibles les unes aux autres.

Quant à l’autre catégorie de diversités, celles qui existent au sein des familles de langues, elles offrent un champ illimité à la comparaison. Deux idiomes peuvent différer à tous les degrés : se ressembler étonnamment, comme le zend et le sanscrit, ou paraître entièrement dissemblables, comme le sanscrit et l’irlandais; toutes les nuances intermédiaires sont possibles : ainsi le grec et le latin sont plus rapprochés entre eux qu’ils ne le sont respectivement du sanscrit, etc. Les idiomes qui ne divergent qu’à un très faible degré sont appelés dialectes ; mais il ne faut pas donner à ce terme un sens rigoureusement exact ; nous verrons p. 278 qu’il y a entre les dialectes et les langues une différence de quantité, non de nature.

Chapitre II

Complications de la diversité géographique

§ 1.

Coexistence de plusieurs langues sur un même point.

La diversité géographique a été présentée jusqu’ici sous sa forme idéale : autant de territoires, autant de langues distinctes. Et nous étions en droit de procéder ainsi, car la séparation géographique reste le facteur le plus général de la diversité linguistique. Abordons maintenant les faits secondaires qui viennent troubler cette correspondance et dont le résultat est la coexistence de plusieurs langues sur un même territoire.

Il n’est pas ici question du mélange réel, organique, de l’interpénétration de deux idiomes aboutissant à un changement dans le système (cf. l’anglais après la conquête normande). Il ne s’agit pas non plus de plusieurs langues nettement séparées territorialement, mais comprises dans les limites d’un même État politique, comme c’est le cas en Suisse. Nous envisagerons seulement le fait que deux idiomes peuvent vivre côte à côte dans un même lieu et coexister sans se confondre. Cela se voit très souvent ; mais il faut distinguer deux cas.

Il peut arriver d’abord que la langue d’une nouvelle population vienne se superposer à celle de la population indigène. Ainsi dans l’Afrique du Sud, à côté de plusieurs dialectes nègres, on constate la présence du hollandais et de l’anglais, résultat de deux colonisations successives ; c’est de la même façon que l’espagnol s’est implanté au Mexique. Il ne faudrait pas croire que les empiétements linguistiques de ce genre soient spéciaux à l’époque moderne. De tout temps on a vu des nations se mélanger sans confondre leurs idiomes. Il suffit, pour s’en rendre compte, de jeter les yeux sur la carte de l’Europe actuelle : en Irlande on parle le celtique et l’anglais ; beaucoup d’irlandais possèdent les deux langues. En Bretagne on pratique le breton et le français ; dans la région basque on se sert du français ou de l’espagnol en même temps que du basque. En Finlande le suédois et le finnois coexistent depuis assez longtemps ; le russe est venu s’y ajouter plus récemment ; en Courlande et en Livonie on parle le lette, l’allemand et le russe ; l’allemand, importé par des colons venus au moyen âge sous les auspices de la ligue hanséatique, appartient à une classe spéciale de la population ; le russe y a ensuite été importé par voie de conquête. La Lituanie a vu s’implanter à côté du lituanien le polonais, conséquence de son ancienne union avec la Pologne, et le russe, résultat de l’incorporation à l’empire moscovite. Jusqu’au xviiie siècle, le slave et l’allemand étaient en usage dans toute la région orientale de l’Allemagne à partir de l’Elbe. Dans certains pays la confusion des langues est plus grande encore ; en Macédoine on rencontre toutes les langues imaginables : le turc, le bulgare, le serbe, le grec, l’albanais, le roumain, etc., mêlés de façons diverses suivant les régions.

Ces langues ne sont pas toujours absolument mélangées ; leur coexistence dans une région donnée n’exclut pas une relative répartition territoriale. Il arrive, par exemple, que de deux langues l’une est parlée dans les villes, l’autre dans les campagnes ; mais cette répartition n’est pas toujours nette.

Dans l’antiquité, mêmes phénomènes. Si nous possédions la carte linguistique de l’Empire romain, elle nous montrerait des faits tout semblables à ceux de l’époque moderne. Ainsi, en Campanie, vers la fin de la République, on parlait : l’osque, comme les inscriptions de Pompéi en font foi ; le grec, langue des colons fondateurs de Naples, etc. ; le latin ; peut-être même l’étrusque, qui avait régné sur cette région avant l’arrivée des Romains. À Carthage, le punique ou phénicien avait persisté à côté du latin (il existait encore à l’époque de l’invasion arabe), sans compter que le numide se parlait certainement sur territoire carthaginois. On peut presque admettre que dans l’antiquité, autour du bassin de la Méditerranée, les pays unilingues formaient l’exception.

Le plus souvent cette superposition de langues a été amenée par l’envahissement d’un peuple supérieur en force ; mais il y a aussi la colonisation, la pénétration pacifique ; puis le cas des tribus nomades qui transportent leur parler avec elles. C’est ce qu’ont fait les tziganes, fixés surtout en Hongrie, où ils forment des villages compacts ; l’étude de leur langue a montré qu’ils ont dû venir de l’Inde à une époque inconnue. Dans la Dobroudja, aux bouches du Danube, on trouve des villages tatares éparpillés, marquant de petites taches sur la carte linguistique de cette région.

§ 2.

Langue littéraire et idiome local.

Ce n’est pas tout encore : l’unité linguistique peut être détruite quand un idiome naturel subit l’influence d’une langue littéraire. Cela se produit infailliblement toutes les fois qu’un peuple arrive à un certain degré de civilisation. Par « langue littéraire » nous entendons non seulement la langue de la littérature, mais, dans un sens plus général, toute espèce de langue cultivée, officielle ou non, au service de la communauté tout entière. Livrée à elle-même, la langue ne connaît que des dialectes dont aucun n’empiète sur les autres, et par là elle est vouée à un fractionnement indéfini. Mais comme la civilisation, en se développant, multiplie les communications, on choisit, par une sorte de convention tacite, l’un des dialectes existants pour en faire le véhicule de tout ce qui intéresse la nation dans son ensemble. Les motifs de ce choix sont divers : tantôt on donne la préférence au dialecte de la région où la civilisation est le plus avancée, tantôt à celui de la province qui a l’hégémonie politique et où siège le pouvoir central ; tantôt c’est une cour qui impose son parler à la nation. Une fois promu au rang de langue officielle et commune, le dialecte privilégié reste rarement tel qu’il était auparavant. Il s’y mêle des éléments dialectaux d’autres régions ; il devient de plus en plus composite, sans cependant perdre tout à fait son caractère originel : ainsi dans le français littéraire on reconnaît bien le dialecte de l’Île-de-France, et le toscan dans l’italien commun. Quoi qu’il en soit, la langue littéraire ne s’impose pas du jour au lendemain, et une grande partie de la population se trouve être bilingue, parlant à la fois la langue de tous et le patois local. C’est ce qu’on voit dans bien des régions de la France, comme la Savoie, où le français est une langue importée et n’a pas encore étouffé les patois du terroir. Le fait est général en Allemagne et en Italie, où partout le dialecte persiste à côté de la langue officielle.

Les mêmes faits se sont passés dans tous les temps, chez tous les peuples parvenus à un certain degré de civilisation. Les Grecs ont eu leur koinè, issue de l’attique et de l’ionien, et à côté de laquelle les dialectes locaux ont subsisté. Même dans l’ancienne Babylone on croit pouvoir établir qu’il y a eu une langue officielle à côté des dialectes régionaux.

Une langue générale suppose-t-elle forcément l’usage de l’écriture ? Les poèmes homériques semblent prouver le contraire ; bien qu’ils aient vu le jour à une époque où l’on ne faisait pas ou presque pas usage de l’écriture, leur langue est conventionnelle et accuse tous les caractères d’une langue littéraire.


Les faits dont il a été question dans ce chapitre sont si fréquents qu’ils pourraient passer pour un facteur normal dans l’histoire des langues. Cependant nous ferons ici abstraction de tout ce qui trouble la vue de la diversité géographique naturelle, pour considérer le phénomène primordial, en dehors de toute importation de langue étrangère et de toute formation d’une langue littéraire. Cette simplification schématique semble faire tort à la réalité ; mais le fait naturel doit être d’abord étudié en lui-même.

D’après le principe que nous adoptons, nous dirons par exemple que Bruxelles est germanique, parce que cette ville est située dans la partie flamande de la Belgique ; on y parle le français, mais la seule chose qui nous importe est la ligne de démarcation entre le domaine du flamand et celui du wallon. D’autre part, à ce même point de vue, Liège sera roman parce qu’il se trouve sur territoire wallon ; le français n’y est qu’une langue étrangère superposée à un dialecte de même souche. Ainsi encore Brest appartient linguistiquement au breton ; le français qu’on y parle n’a rien de commun avec l’idiome indigène de la Bretagne ; Berlin, où l’on n’entend presque que le haut-allemand, sera attribué au bas-allemand, etc.

Chapitre III

Causes de la diversité géographique

§ 1.

Le temps, cause essentielle.

La diversité absolue (voir p. 263) pose un problème purement spéculatif. Au contraire la diversité dans la parenté nous place sur le terrain de l’observation et elle peut être ramenée à l’unité. Ainsi le français et le provençal remontent tous deux au latin vulgaire, dont l’évolution a été différente dans le nord et dans le sud de la Gaule. Leur origine commune résulte de la matérialité des faits.

Pour bien comprendre comment les choses se passent, imaginons des conditions théoriques aussi simples que possible, permettant de dégager la cause essentielle de la différenciation dans l’espace, et demandons-nous ce qui se passerait si une langue parlée sur un point nettement délimité — une petite île, par exemple — était transportée par des colons sur un autre point, également délimité, par exemple une autre île. Au bout d’un certain temps, on verra surgir entre la langue du premier foyer (F) et celle du second (F′) des différences variées, portant sur le vocabulaire, la grammaire, la prononciation, etc.

Il ne faut pas s’imaginer que l’idiome transplanté se modifiera seul, tandis que l’idiome originaire demeurera immobile ; l’inverse ne se produit pas non plus d’une façon absolue ; une innovation peut naître d’un côté, ou de l’autre, ou des deux à la fois. Étant donné un caractère linguistique a, susceptible d’être remplacé par un autre (b, c, d, etc.), la différenciation peut se produire de trois façons différentes :

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L’étude ne peut donc pas être unilatérale ; les innovations des deux langues ont une égale importance.

Qu’est-ce qui a créé ces différences ? Quand on croit que c’est l’espace seul, on est victime d’une illusion. Livré à lui-même, il ne peut exercer aucune action sur la langue. Au lendemain de leur débarquement en F′, les colons partis de F parlaient exactement la même langue que la veille. On oublie le facteur temps, parce qu’il est moins concret que l’espace ; mais en réalité, c’est de lui que relève la différenciation linguistique. La diversité géographique doit être traduite en diversité temporelle.

Soient deux caractères différentiels b et c ; on n’a jamais passé du premier au second ni du second au premier ; pour trouver le passage de l’unité à la diversité, il faut remonter au primitif a, auquel b et c se sont substitués ; c’est lui qui a fait place aux formes postérieures ; d’où le schéma de différenciation géographique, valable pour tous les cas analogues :

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La séparation des deux idiomes est la forme tangible du phénomène, mais ne l’explique pas. Sans doute, ce fait linguistique ne se serait pas différencié sans la diversité des lieux, si minime soit-elle ; mais à lui seul, l’éloignement ne crée pas les différences. De même qu’on ne peut juger d’un volume par une surface, mais seulement à l’aide d’une troisième dimension, la profondeur, de même le schéma de la différence géographique n’est complet que projeté dans le temps.

On objectera que les diversités de milieu, de climat, de configuration du sol, les habitudes spéciales (autres par exemple chez un peuple montagnard et dans une population maritime), peuvent influer sur la langue et que dans ce cas les variations étudiées ici seraient conditionnées géographiquement. Ces influences sont contestables (voir p. 203) ; fussent-elles prouvées, encore faudrait-il faire ici une distinction. La direction du mouvement est attribuable au milieu ; elle est déterminée par des impondérables agissant dans chaque cas sans qu’on puisse les démontrer ni les décrire. Un u devient ü à un moment donné, dans un milieu donné ; pourquoi a-t-il changé à ce moment et dans ce lieu, et pourquoi est-il devenu ü et non pas o, par exemple ? Voilà ce qu’on ne saurait dire. Mais le changement même, abstraction faite de sa direction spéciale et de ses manifestations particulières, en un mot l’instabilité de la langue, relève du temps seul. La diversité géographique est donc un aspect secondaire du phénomène général. L’unité des idiomes apparentés ne se retrouve que dans le temps. C’est un principe dont le comparatiste doit se pénétrer s’il ne veut pas être victime de fâcheuses illusions.

§ 2.

Action du temps sur un territoire continu.

Soit maintenant un pays unilingue, c’est-à-dire où l’on parle uniformément la même langue et dont la population est fixe, par exemple la Gaule vers 450 après J.-C., où le latin était partout solidement établi. Que va-t-il se passer ?

1° L’immobilité absolue n’existant pas en matière de langage (voir p. 110 sv.), au bout d’un certain laps de temps la langue ne sera plus identique à elle-même.

2° L’évolution ne sera pas uniforme sur toute la surface du territoire, mais variera suivant les lieux ; on n’a jamais constaté qu’une langue change de la même façon sur la totalité de son domaine. Donc ce n’est pas le schéma :

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mais bien le schéma :

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qui figure la réalité.

Comment débute et se dessine la diversité qui aboutira à la création des forme dialectales de toute nature ? La chose est moins simple qu’elle ne le paraît au premier abord. Le phénomène présente deux caractères principaux :

1° L’évolution prend la forme d’innovations successives et précises, constituant autant de faits partiels, qu’on pourra énumérer, décrire et classer selon leur nature (faits phonétiques, lexicologiques, morphologiques, syntaxiques, etc.).

2° Chacune de ces innovations s’accomplit sur une surface déterminée, à son aire distincte. De deux choses l’une : ou bien l’aire d’une innovation couvre tout le territoire, et elle ne crée aucune différence dialectale (c’est le cas le plus rare) ; ou bien, comme il arrive ordinairement, la transformation n’atteint qu’une portion du domaine, chaque fait dialectal ayant son aire spéciale. Ce que nous disons ci-après des changements phonétiques doit s’entendre de n’importe quelle innovation. Si par exemple une partie du territoire est affectée du changement de a en e :

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il se peut qu’un changement de s en z se produise sur ce même territoire, mais dans d’autres limites :

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et c’est l’existence de ces aires distinctes qui explique la diversité des parlers sur tous les points du domaine d’une langue, quand elle est abandonnée à son évolution naturelle. Ces aires ne peuvent pas être prévues ; rien ne permet de déterminer d’avance leur étendue, on doit se borner à les constater. En se superposant sur la carte, où leurs limites s’entrecroisent, elles forment des combinaisons extrêmement compliqués. Leur configuration est parfois paradoxale ; ainsi c et g latins devant a se sont changés en tš, dž, puis š, ž (cf. cantumchant, virgaverge), dans tout le nord de la France sauf en Picardie et dans une partie de la Normandie, où c, g sont restés intacts (cf. picard cat pour chat, rescapé pour réchappé, qui a passé récemment en français, vergue de virga cité plus haut, etc.).

Que doit-il résulter de l’ensemble de ces phénomènes ? Si à un moment donné une même langue règne sur toute l’étendue d’un territoire, au bout de cinq ou dix siècles les habitants de deux points extrêmes ne s’entendront probablement plus ; en revanche ceux d’un point quelconque continueront à comprendre le parler des régions avoisinantes. Un voyageur traversant ce pays d’un bout à l’autre ne constaterait, de localité en localité, que des variétés dialectales très minimes ; mais ces différences s’accumulant à mesure qu’il avance, il finirait par rencontrer une langue inintelligible pour les habitants de la région d’où il serait parti. Ou bien, si l’on part d’un point du territoire pour rayonner dans tous les sens, on verra la somme des divergences augmenter dans chaque direction, bien que de façon différente.

Les particularités relevées dans le parler d’un village se retrouveront dans les localités voisines, mais il sera impossible de prévoir jusqu’à quelle distance chacune d’elles s’étendra. Ainsi à Douvaine, bourg du département de la Haute-Savoie, le nom de Genève se dit đenva ; cette prononciation s’étend très loin à l’est et au sud ; mais de l’autre côté du lac Léman on prononce dzenva ; pourtant il ne s’agit pas de deux dialectes nettement distincts, car pour un autre phénomène les limites seraient différentes ; ainsi à Douvaine on dit daue pour deux, mais cette prononciation a une aire beaucoup plus restreinte que celle de đenva ; au pied du Salève, à quelques kilomètres de là, on dit due.

§ 3.

Les dialectes n’ont pas de limites naturelles.

L’idée qu’on se fait couramment des dialectes est tout autre. On se les représente comme des types linguistiques parfaitement déterminés, circonscrits dans tous les sens et couvrant sur la carte des territoires juxtaposés et distincts (a, b, c, d, etc.). Mais les transformations dialectales naturelles aboutissent à un résultat tout différent. Dès qu’on s’est mis à étudier chaque phénomène en lui-même et à déterminer son aire d’extension, il a bien fallu substituer à l’ancienne notion une autre, qu’on peut définir comme suit : il n’y a que des caractères dialectaux naturels, il n’y a pas de dialectes naturels ; ou, ce qui revient au même : il y a autant de dialectes que de lieux.

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Ainsi la notion de dialecte naturel est en principe incompatible avec celle de région plus ou moins étendue. De deux choses l’une : ou bien l’on définit un dialecte par la totalité de ses caractères, et alors il faut se fixer sur un point de la carte et s’en tenir au parler d’une seule localité ; dès qu’on s’en éloignera, on ne trouvera plus exactement les mêmes particularités. Ou bien l’on définit le dialecte par un seul de ses caractères ; alors, sans doute, on obtient une surface, celle que recouvre l’aire de propagation du fait en question, mais il est à peine besoin de remarquer que c’est là un procédé artificiel, et que les limites ainsi tracées ne correspondent à aucune réalité dialectale.

La recherche des caractères dialectaux a été le point de départ des travaux de cartographie linguistique, dont le modèle est l’Atlas linguistique de la France, par Gilliéron ; il faut citer aussi celui de l’Allemagne par Wenker[4]. La forme de l’atlas est tout indiquée, car on est obligé d’étudier le pays région par région, et pour chacune d’elles une carte ne peut embrasser qu’un petit nombre de caractères dialectaux ; la même région doit être reprise un grand nombre de fois pour donner une idée des particularités phonétiques, lexicologiques, morphologiques, etc., qui y sont superposées, De semblables recherches supposent toute une organisation, des enquêtes systématiques faites au moyen de questionnaires, avec l’aide de correspondants locaux, etc. Il convient de citer à ce propos l’enquête sur les patois de la Suisse romande. Un des avantages des atlas linguistiques, c’est de fournir des matériaux pour des travaux de dialectologie : de nombreuses monographies parues récemment sont basées sur l’Atlas de Gilliéron.

On a appelé « lignes isoglosses » ou « d’isoglosses » les frontières des caractères dialectaux ; ce terme a été formé sur le modèle d’isotherme ; mais il est obscur et impropre, car il veut dire « qui a la même langue » ; si l’on admet que glossème signifie « caractère idiomatique », on pourrait parler plus justement de lignes isoglossématiques, si ce terme était utilisable ; mais nous préférons encore dire : ondes d’innovation en reprenant une image qui remonte à J. Schmidt et que le chapitre suivant justifiera.

Quand on jette les yeux sur une carte linguistique, on voit quelquefois deux ou trois de ces ondes coïncider à peu près, se confondre même sur un certain parcours :

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Il est évident que deux points A et B, séparés par une zone de ce genre, présentent une certaine somme de divergences et constituent deux parlers assez nettement différenciés. Il peut arriver aussi que ces concordances, au lieu d’être partielles, intéressent le périmètre tout entier de deux ou plusieurs aires :

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Quand ces concordances sont suffisamment nombreuses on peut par approximation parler de dialecte. Elles s’expliquent par des faits sociaux, politiques, religieux, etc., dont nous faisons totalement abstraction ici ; elles voilent, sans jamais l’effacer complètement, le fait primordial et naturel de la différenciation par aires indépendantes.

§ 4.

Les langues n’ont pas de limites naturelles.

Il est difficile de dire en quoi consiste la différence entre une langue et un dialecte. Souvent un dialecte porte le nom de langue parce qu’il a produit une littérature ; c’est le cas du portugais et du hollandais. La question d’intelligibilité joue aussi son rôle ; on dira volontiers de personnes qui ne se comprennent pas qu’elles parlent des langues différentes. Quoi qu’il en soit, des langues qui se sont développées sur un territoire continu au sein de populations sédentaires permettent de constater les mêmes faits que les dialectes, sur une plus grande échelle ; on y retrouve les ondes d’innovation, seulement elles embrassent un terrain commun à plusieurs langues.

Dans les conditions idéales que nous avons supposées, on ne peut pas plus établir de frontières entre langue parentes qu’entre dialectes ; l’étendue du territoire est indifférente. De même qu’on ne saurait dire où finit le haut allemand, où commence le plattdeutsch, de même il est impossible de tracer une ligne de démarcation entre l’allemand et le hollandais, entre le français et l’italien. Il y a des points extrêmes où l’on dira avec assurance : « Ici règne le français, ici l’italien » ; mais dès qu’on entre dans les régions intermédiaires, on voit cette distinction s’effacer ; une zone compacte plus restreinte, qu’on imaginerait pour servir de transition entre les deux langues, comme par exemple le provençal entre le français et l’italien, n’a pas plus de réalité. Comment d’ailleurs se représenter, sous une forme ou une autre, une limite linguistique précise sur un territoire couvert d’un bout à l’autre de dialectes graduellement différenciés ? Les délimitations des langues s’y trouvent noyées, comme celles des dialectes, dans les transitions. De même que les dialectes ne sont que des subdivisions arbitraires de la surface totale de la langue, de même la limite qui est censée séparer deux langues ne peut être que conventionnelle.

Pourtant les passages brusques d’une langue à une autre sont très fréquents : d’où proviennent-ils ? De ce que des circonstances défavorables ont empêché ces transitions insensibles de subsister. Le facteur le plus troublant est le déplacement des populations. Les peuples ont toujours connu des mouvements de va-et-vient. En s’accumulant au cours des siècles, ces migrations ont tout embrouillé, et sur beaucoup de points le souvenir des transitions linguistiques s’est effacé. La famille indo-européenne en est un exemple caractéristique. Ces langues ont dû être au début dans des rapports très étroits et former une chaîne ininterrompue d’aires linguistiques dont nous pouvons reconstituer les principales dans leurs grandes lignes. Par ses caractères, le slave chevauche sur l’iranien et le germanique, ce qui est conforme à la répartition géographique de ces langues ; de même le germanique peut être considéré comme un anneau intermédiaire entre le slave et le celtique, qui à son tour a des rapports très étroits avec l’italique ; celui-ci est intermédiaire entre le celtique et le grec, si bien que, sans connaître la position géographique de tous ces idiomes, un linguiste pourrait sans hésitation assigner à chacun d’eux celle qui lui revient. Et cependant, dès que nous considérons une frontière entre deux groupes d’idiomes, par exemple la frontière germano-slave, il y a un saut brusque, sans aucune transition ; les deux idiomes se heurtent au lieu de se fondre l’un dans l’autre. C’est que les dialectes intermédiaires ont disparu. Ni les Slaves, ni les Germains ne sont restés immobiles ; ils ont émigré, conquis des territoires aux dépens les uns des autres ; les populations slaves et germaniques qui voisinent actuellement ne sont pas celles qui étaient autrefois en contact. Supposez que les Italiens de la Calabre viennent se fixer aux confins de la France ; ce déplacement détruirait naturellement la transition insensible que nous avons constatée entre l’italien et le français ; c’est un ensemble de faits analogues que nous présente l’indo-européen.

Mais d’autres causes encore contribuent à effacer les transitions, par exemple l’extension des langues communes aux dépens des patois (voir p. 267 sv.). Aujourd’hui le français littéraire (l’ancienne langue de l’Île-de-France) vient se heurter à la frontière avec l’italien officiel (dialecte toscan généralisé), et c’est une bonne fortune qu’on puisse encore trouver des patois de transition dans les Alpes occidentales, alors que sur tant d’autres frontières linguistiques tout souvenir de parlers intermédiaires a été effacé.

Chapitre IV

Propagation des ondes linguistiques

§ 1.

La force d’intercourse[5] et l’esprit de clocher.

La propagation des faits de langue est soumise aux mêmes lois que n’importe quelle habitude, la mode par exemple. Dans toute masse humaine deux forces agissent sans cesse simultanément et en sens contraires : d’une part l’esprit particulariste, l’ « esprit de clocher » ; de l’autre, la force d’ « intercourse », qui crée les communications entre les hommes.

C’est par l’esprit de clocher qu’une communauté linguistique restreinte reste fidèle aux traditions qui se sont développées dans son sein. Ces habitudes sont les premières que chaque individu contracte dans son enfance ; de là leur force et leur persistance. Si elles agissaient seules, elles créeraient en matière de langage des particularités allant à l’infini.

Mais leurs effets sont corrigés par l’action de la force opposée. Si l’esprit de clocher rend les hommes sédentaires, l’intercourse les oblige à communiquer entre eux. C’est lui qui amène dans un village les passants d’autres localités, qui déplace une partie de la population à l’occasion d’une fête ou d’une foire, qui réunit sous les drapeaux les hommes de provinces diverses, etc. En un mot, c’est un principe unifiant, qui contrarie l’action dissolvante de l’esprit de clocher.

C’est à l’intercourse qu’est due l’extension et la cohésion d’une langue. Il agit de deux manières : tantôt négativement : il prévient le morcellement dialectal en étouffant une innovation au moment où elle surgit sur un point ; tantôt positivement : il favorise l’unité en acceptant et propageant cette innovation. C’est cette seconde forme de l’intercourse qui justifie le mot onde pour désigner les limites géographiques d’un fait dialectal (voir p. 277) ; la ligne isoglossématique est comme le bord extrême d’une inondation qui se répand, et qui peut aussi refluer.

Parfois on constate avec étonnement que deux parlers d’une même langue, dans des régions fort éloignées l’une de l’autre, ont un caractère linguistique en commun ; c’est que le changement surgi d’abord à un endroit du territoire n’a pas rencontré d’obstacle à sa propagation et s’est étendu de proche en proche très loin de son point de départ. Rien ne s’oppose à l’action de l’intercourse dans une masse linguistique où il n’existe que des transitions insensibles.

Cette généralisation d’un fait particulier, quelles que soient ses limites, demande du temps, et ce temps, on peut quelquefois le mesurer. Ainsi la transformation de þ en d, que l’intercourse a répandue sur toute l’Allemagne continentale, s’est propagée d’abord dans le sud, entre 800 et 850, sauf en francique, où þ persiste sous la forme douce đ et ne cède le pas à d que plus tard. Le changement de t en z (pron. ts) s’est produit dans des limites plus restreintes et a commencé à une époque antérieure aux premiers documents écrits ; elle a dû partir des Alpes vers l’an 600 et s’étendre à la fois au nord et au sud, en Lombardie. Le t se lit encore dans une charte thuringienne du viiie siècle. A une époque plus récente, les ī et les ū germaniques sont devenus des diphtongues (cf. mein pour mīn, braun pour brūn) ; parti de Bohême vers 1400, le phénomène a mis 300 ans pour arriver au Rhin et couvrir son aire actuelle.

Ces faits linguistiques se sont propagés par contagion, et il est probable qu’il en est de même de toutes les ondes ; elles partent d’un point et rayonnent. Ceci nous amène à une seconde constatation importante.

Nous avons vu que le facteur temps suffit pour expliquer la diversité géographique. Mais ce principe ne se vérifie entièrement que si l’on considère le lieu où est née l’innovation.

Reprenons l’exemple de la mutation consonantique allemande. Si un phonème t devient ts sur un point du territoire germanique, le nouveau son tend à rayonner autour de son point d’origine, et c’est par cette propagation spatiale qu’il entre en lutte avec le t primitif ou avec d’autres sons qui ont pu en sortir sur d’autres points. A l’endroit où elle prend naissance, une innovation de ce genre est un fait phonétique pur ; mais ailleurs elle ne s’établit que géographiquement et par contagion. Ainsi le schéma

t
ts

n’est valable dans toute sa simplicité qu’au foyer d’innovation ; appliqué à la propagation, il en donnerait une image inexacte.

Le phonéticien distinguera donc soigneusement les foyers d’innovation, où un phonème évolue uniquement sur l’axe du temps, et les aires de contagion qui, relevant à la fois du temps et de l’espace, ne sauraient intervenir dans la théorie des faits phonétiques purs. Au moment où un ts, venu du dehors, se substitue à t, il ne s’agit pas de la modification d’un prototype traditionnel, mais de l’imitation d’un parler voisin, sans égard à ce prototype ; quand une forme herza « cœur », venue des Alpes, remplace en Thuringe un plus archaïque herta, il ne faut pas parler de changement phonétique, mais d’emprunt de phonème.

§ 2.

Les deux forces ramenées a un principe unique.

Sur un point donné du territoire — nous entendons par là une surface minimale assimilable à un point (voir p. 276), un village par exemple, — il est très facile de distinguer ce qui relève de chacune des forces en présence, l’esprit de clocher et l’intercourse ; un fait ne peut dépendre que de l’une à l’exclusion de l’autre ; tout caractère commun avec un autre parler relève de l’intercourse ; tout caractère qui n’appartient qu’au parler du point envisagé est dû à la force de clocher.

Mais dès qu’il s’agit d’une surface, d’un canton par exemple, une difficulté nouvelle surgit : on ne peut plus dire auquel des deux facteurs se rapporte un phénomène donné ; tous deux, bien qu’opposés, sont impliqués dans chaque caractère de l’idiome. Ce qui est différenciateur pour un canton A est commun à toutes ses parties ; là, c’est la force particulariste qui agit, puisqu’elle interdit à ce canton d’imiter quelque chose du canton voisin B, et qu’inversement elle interdit à B d’imiter A. Mais la force unifiante, c’est-à-dire l’intercourse, est aussi en jeu, car elle se manifeste entre les différentes parties de A (A1, A2, A3, etc.). Ainsi, dans le cas d’une surface, les deux forces agissent simultanément, bien que dans des proportions diverses. Plus l’intercourse favorise une innovation, plus son aire s’étend ; quant à l’esprit de clocher, son action consiste à maintenir un fait linguistique dans les limites qu’il a acquises, en le défendant contre les concurrences du dehors. Il est impossible de prévoir ce qui résultera de l’action de ces deux forces. Nous avons vu p. {282 que dans le domaine du germanique, qui va des Alpes à la mer du Nord, le passage de þ à d a été général, tandis que le changement de t en ts (z) n’a atteint que le sud ; l’esprit de clocher a créé une opposition entre le sud et le nord ; mais, à l’intérieur de ces limites, grâce à l’intercourse, il y a solidarité linguistique. Ainsi en principe il n’y a pas de différence fondamentale entre ce second phénomène et le premier. Les mêmes forces sont en présence ; seule l’intensité de leur action varie.

Cela signifie que pratiquement, dans l’étude des évolutions linguistiques produites sur une surface, on peut faire abstraction de la force particulariste, ou, ce qui revient au même, la considérer comme l’aspect négatif de la force unifiante. Si celle-ci est assez puissante, elle établira l’unité sur la surface entière ; sinon le phénomène s’arrêtera en chemin, ne couvrant qu’une partie du territoire ; cette aire restreinte n’en représentera pas moins un tout cohérent par rapport à ses propres parties. Voilà pourquoi on peut tout ramener à la seule force unifiante sans faire intervenir l’esprit de clocher, celui-ci n’étant pas autre chose que la force d’intercourse propre à chaque région.

§ 3.

La différenciation linguistique sur des territoires séparés.

Quand on s’est rendu compte que, dans une masse unilingue, la cohésion varie selon les phénomènes, que les innovations ne se généralisent pas toutes, que la continuité géographique n’empêche pas de perpétuelles différenciations, alors seulement on peut aborder le cas d’une langue qui se développe parallèlement sur deux territoires séparés.

Ce phénomène est très fréquent : ainsi dès l’instant où le germanique a pénétré du continent dans les Îles Britanniques, son évolution s’est dédoublée ; d’un côté, les dialectes allemands ; de l’autre, l’anglo-saxon, d’où est sorti l’anglais. On peut citer encore le français transplanté au Canada. La discontinuité n’est pas toujours l’effet de la colonisation ou de la conquête : elle peut se produire aussi par isolement : le roumain a perdu le contact avec la masse latine grâce à l’interposition de populations slaves. La cause importe peu d’ailleurs ; la question est avant tout de savoir si la séparation joue un rôle dans l’histoire des langues et si elle produit des effets autres que ceux qui apparaissent dans la continuité.

Plus haut, pour mieux dégager l’action prépondérante du facteur temps, nous avons imaginé un idiome qui se développerait parallèlement sur deux points sans étendue appréciable, par exemple deux petites îles, où l’on peut faire abstraction de la propagation de proche en proche. Mais dès qu’on se place sur deux territoires d’une certaine superficie, ce phénomène reparaît et amène des différenciations dialectales, de sorte que le problème n’est simplifié à aucun degré du fait de domaines discontinus. Il faut se garder d’attribuer à la séparation ce qui peut s’expliquer sans elle.

C’est l’erreur qu’ont commise les premiers indo-européanistes (voir p. 14). Placés devant une grande famille de langues devenues très différentes les unes des autres, ils n’ont pas pensé que cela pût s’être produit autrement que par fractionnement géographique. L’imagination se représente plus facilement des langues distinctes dans les lieux séparés, et pour un observateur superficiel c’est l’explication nécessaire et suffisante de la différentiation. Ce n’est pas tout : on associait la notion de langue à celle de nationalité, celle-ci expliquant celle-là ; ainsi on se représentait les Slaves, les Germains, les Celtes, etc., comme autant d’essaims sortis d’une même ruche ; ces peuplades, détachées par migration de la souche primitive, auraient porté avec elles l’indo-européen commun sur autant de territoires différents.

On ne revint que fort tard de cette erreur ; en 1877 seulement, un ouvrage de Johannes Schmidt : Die Verwandtschaftsverhältnisse der Indogermanen, ouvrit les yeux des linguistes en inaugurant la théorie de la continuité ou des ondes (Wellentheorie). On comprit que le fractionnement sur place suffit pour expliquer les rapports réciproques entre les langues indo-européennes, sans qu’il soit nécessaire d’admettre que les divers peuples eussent quitté leurs positions respectives (voir p. 279) ; les différenciations dialectales ont pu et dû se produire avant que les nations se soient répandues dans les directions divergentes. Ainsi la théorie des ondes ne nous donne pas seulement une vue plus juste de la préhistoire de l’indo-européen ; elle nous éclaire sur les lois primordiales de tous les phénomènes de différenciation et sur les conditions qui régissent la parenté des langues.

Mais cette théorie des ondes s’oppose à celle des migrations sans l’exclure nécessairement. L’histoire des langues indo-européennes nous offre maint exemple de peuples qui se sont détachés de la grande famille par déplacement, et cette circonstance a dû avoir des effets spéciaux ; seulement ces effets s’ajoutent à ceux de la différenciation dans la continuité ; il est très difficile de dire en quoi ils consistent, et ceci nous ramène au problème de l’évolution d’un idiome sur territoires séparés.

Prenons l’ancien anglais. Il s’est détaché du tronc germanique à la suite d’une migration. Il est probable qu’il n’aurait pas sa forme actuelle si, au ve siècle, les Saxons étaient restés sur le continent. Mais quels ont été les effets spécifiques de la séparation ? Pour en juger, il faudrait d’abord se demander si tel ou tel changement n’aurait pas pu naître aussi bien dans la continuité géographique. Supposons que les Anglais aient occupé le Jutland au lieu des Îles Britanniques ; peut-on affirmer qu’aucun des faits attribués à la séparation absolue ne se serait produit dans l’hypothèse du territoire contigu ? Quand on dit que la discontinuité a permis à l’anglais de conserver l’ancien þ, tandis que ce son devenait d sur tout le continent (exemple : angl. thing et all. Ding), c’est comme si l’on prétendait qu’en germanique continental ce changement s’est généralisé grâce à la continuité géographique, alors que cette généralisation aurait très bien pu échouer en dépit de la continuité. L’erreur vient, comme toujours, de ce qu’on oppose le dialecte isolé aux dialectes continus. Or en fait, rien ne prouve qu’une colonie anglaise supposée établie au Jutland aurait nécessairement subi la contagion du d. Nous avons vu par exemple que sur le domaine linguistique français k (+a) a subsisté dans un angle formé par la Picardie et la Normandie, tandis que partout ailleurs il se changeait en la chuintante š (ch). Ainsi l’explication par l’isolement reste insuffisante et superficielle. Il n’est jamais nécessaire d’y faire appel pour expliquer une différenciation ; ce que l’isolement peut faire, la continuité géographique le fait tout aussi bien ; s’il y a une différence entre ces deux ordres de phénomènes, nous ne pouvons pas la saisir.

Cependant, en considérant deux idiomes parents, non plus sous l’aspect négatif de leur différenciation, mais sous l’aspect positif de leur solidarité, on constate que dans l’isolement tout rapport est virtuellement rompu à partir du moment de la séparation, tandis que dans la continuité géographique une certaine solidarité subsiste, même entre parlers nettement différents, pourvu qu’ils soient reliés par des dialectes intermédiaires.

Aussi, pour apprécier les degrés de parenté entre les langues, il faut faire une distinction rigoureuse entre la continuité et l’isolement. Dans ce dernier cas les deux idiomes conservent de leur passé commun un certain nombre de traits attestant leur parenté, mais comme chacun d’eux a évolué d’une manière indépendante, les caractères nouveaux surgis d’un côté ne pourront pas se retrouver dans l’autre (en réservant le cas où certains caractères nés après la séparation se trouvent par hasard identiques dans les deux idiomes). Ce qui est en tout cas exclu, c’est la communication de ces caractères par contagion. D’une manière générale, une langue qui a évolué dans la discontinuité géographique présente vis-à-vis des langues parentes un ensemble de traits qui n’appartiennent qu’à elle, et quand à son tour cette langue s’est fractionnée, les divers dialectes qui en sont sortis attestent par des traits communs la parenté plus étroite qui les relie entre eux à l’exclusion des dialectes de l’autre territoire. Ils forment réellement une branche distincte détachée du tronc.

Tout autres sont les rapports entre langues sur territoire continu ; les traits communs qu’elles présentent ne sont pas forcément plus anciens que ceux qui les diversifient ; en effet, à tout moment une innovation partie d’un point quelconque a pu se généraliser et embrasser même la totalité du territoire. En outre, puisque les aires d’innovation varient d’étendue d’un cas à l’autre, deux idiomes voisins peuvent avoir une particularité commune sans former un groupe à part dans l’ensemble, et chacun d’eux peut être relié aux idiomes contigus par d’autres caractères, comme le montrent les langues indo-européennes.

  1. Le bantou est un ensemble de langues parlées par des populations de l’Afrique sud-équatoriale, notamment les Cafres (Éd.).
  2. Le finno-ougrien, qui comprend entre autres le finnois proprement dit ou suomi, le mordvin, le lapon, etc., est une famille de langues parlées dans la Russie septentrionale et la Sibérie, et remontant certainement à un idiome primitif commun ; on la rattache au groupe très vaste des langues dites ouralo-altaïques, dont la communauté d’origine n’est pas prouvée, malgré certains traits qui se retrouvent dans toutes (Éd.).
  3. Voir son ouvrage L’unita d’origine del linguaggio, Bologna, 1905, (Éd.).
  4. Cf. encore Weigand ; Linguistischer Atlas des dakorumänischen Gebiets (1909) et Millardet : Petit atlas linguistique d’une région des Landes (1910).
  5. Nous avons cru pouvoir conserver cette pittoresque expression de l’auteur, bien qu’elle soit empruntée à l’anglais (intercourse, prononcez interkors, « relations sociales, commerce, communications »), et qu’elle se justifîe moins dans l’exposé théorique que dans l’explication orale (Ed.).