Dante n’avait rien vu/Les vingt-huit bouches closes sur l’Atlas

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Albin Michel (p. 135-145).


Les vingt-huit bouches closes sur l’Atlas



Les seules troupes blanches qui, au Maroc, vont au baroud (à la bataille), sont les joyeux et la légion étrangère. Quand l’hiver met un terme aux combats, il ne s’agit pas de remonter le sac, de tourner le dos et de descendre dans la plaine faire le lézard au soleil. Il faut garder le terrain conquis, d’où, le printemps revenu, on partira pour un nouveau saut chez les Berbères.

Tout ce que j’essaye de vous expliquer là tient d’ailleurs beaucoup mieux en une phrase connue : « On réduit la tache de Taza. » Une tache est toujours une mauvaise affaire. On croit l’avoir effacée, elle reparaît ! Il convient de ne pas la quitter de l’œil. C’est pourquoi, en plein massif de l’Atlas, de distance en distance, veillent par petits groupes les chasseurs des bataillons d’infanterie légère d’Afrique : nos joyeux.



Nous avions laissé Kenifra derrière nous. Bientôt murailles et ksar ne furent plus rien du tout. On ne voyait que la table des Zaïans, cette montagne si longue et si plate qu’on y pourrait en effet servir à dîner à tous les peuples réunis du moyen et du grand Atlas, ainsi que de maints autres lieux. Au premier oued nous savions comment nous comporter. On nous avait dit : « Ne passez pas sur le radier qui ne tient plus, entrez dans l’eau, à votre gauche. » Cet oued s’appelait le Skouka. Je ne sais pas quel souvenir en a conservé la voiture, pour mon compte, j’ai gardé à l’oued un chien de ma chienne. Le Srou était le deuxième oued. Il importait de le franchir à la droite d’un bâton, élevé dans ce torrent à la dignité de poteau indicateur. Mais le bâton avait planté là sa dignité et depuis longtemps, ivre de fantaisie, voguait au fil de l’eau… La perplexité n’étant pas une solution, on franchit tout de même le Srou.

Ensuite, ce fut un très beau chaos. Il faisait sec et froid et les boues durcies de la piste montante étaient si coriaces sous les roues que le chauffeur en avait mal au ventre. Si, devant, le chauffeur souffrait, imaginez ce que, dans le fond, prenait le pèlerin. C’était un bien joli pays.

Nous allions à Tasfilalet.

Tasfilalet n’est pas une ville, n’est pas un village. Ce n’est rien du tout, c’est Tasfilalet. C’est un bordj qu’un jour les joyeux firent de leurs mains, comme on plante un drapeau dans les glaces quand on a découvert le pôle Sud. À dix-neuf cents mètres dans l’Atlas, c’est le dernier poste français. Par delà, on vous coupe les oreilles. Nous montions, montions toujours.

Il y a des Esquimaux dans le Groenland, des Fuégiens à la Terre de Feu ; pourquoi n’y aurait-il pas des Berbères en Berbérie ? Aussi voici Tinterhaline. Ce n’est pas peu de chose, plus de cent cases au moins. Elles ne sont pas en bon état, mais les Berbères n’y sont pour rien. C’est la faute « de la réduction de la tache de Taza ». Quand on frotte trop fort on fait des trous. Nous avons tout démoli, le printemps dernier, dans le feu de notre action. Mais les Zaïans en sont revenus et, en dehors des enfants qui se sont sauvés comme des perdrix parce qu’ils rêvaient d’anthropophages qui avaient justement la même tête que la mienne, la réception fut enthousiaste.




Tinterhaline ! Lors de la dernière colonne, il y eut une affaire de joyeux dans ce décor.

Ils étaient vingt-sept chasseurs du deuxième bataillon d’infanterie légère d’Afrique, tenant un poste en avant de Tinterhaline. Un matin, vingt-deux de ces garçons ramassèrent leur barda ; l’un, sur son dos, chargea la mitrailleuse et ils descendirent ― Auprès de ma blonde ― à Tinterhaline, trouver leur capitaine.

— Mon capitaine, allaient-ils lui dire, on nous rosse comme des ânes, nous venons nous plaindre du lieutenant qui laisse faire et du sergent qui opère.

C’étaient, du moins, leurs vingt-deux mêmes intentions.

En arrivant à Tinterhaline, que trouvent-ils au lieu du capitaine ? Quatre barriques de vin qui chauffaient au soleil, autrement dit, neuf cents litres de pinard en grand danger de s’aigrir. Si, trente minutes après, ils étaient ronds comme la mappemonde, tout le bataillon qui n’a pas perdu ce souvenir, vous le dira… Leur rancœur, le baroud, le capitaine, visions lointaines et fugitives ! Par le village, ils roulaient les tonneaux quand ce n’était pas eux qui roulaient dessous. Quatre barriques ! Les plaisirs du monde étaient enfin inépuisables.

Voilà-t-il pas que lieutenant et sergent, ne voyant plus leurs vingt-deux lascars, ont l’idée de courir après. Ils les trouvent, comme vous le pensez, chantant à perdre haleine et plus que jamais décidés à bien rigoler. On fait demander six goumiers. On mène les joyeux à la casbah.

Comment se pratiqua l’interrogatoire des vingt-deux mauvais garçons ayant trouvé quatre barriques de vin ? L’épilogue de ce drame noir et titubant, vous en dira tout aussi long que le récit des vingt-deux scènes. Si les hommes eurent leur compte, le lieutenant commença par soixante jours d’arrêt de rigueur pour terminer par le conseil de guerre. Tinterhaline ! C’est pourtant un bien joli nom !



Et nous montions encore. Les artichauts sauvages sont de fort gracieuses plantes lorsqu’elles n’ont pas de concurrentes. Ici, rien à craindre, le chiendent lui-même ayant depuis longtemps démissionné.

Quant aux moutons de l’Atlas, ce sont des animaux à l’esprit scientifique. Ils s’intéressent au progrès de l’automobile, ils ouvrent des yeux ronds, se calent sur leurs pattes, puis, avec une incommensurable stupéfaction, suivent d’un regard qui cherche à comprendre, le monstre en marche vers les hauteurs.

Mais voici, immobile, un cavalier bleu dressé sur l’horizon. À partir d’ici, les Moghazenis vont assurer la sécurité de la piste. De trois en trois cents mètres, ils apparaîtront, occupant les points dominants. Ce sont des Zaïans partisans. De leur regard de faucon, ils sondent le pays. Ils savent ce que signifie quelques taches jaunes à l’horizon : ce serait un djich, une bande de rôdeurs ou bien des Berbères, ce qui ne vaudrait pas mieux pour notre santé.



Nous montons vers Tasfilalet.

Il est midi. Partis à huit heures du matin, nous commençons à chercher le bordj. Nous ne voyons rien. Plus de moutons et plus de manteaux bleus. Tout à l’heure, nous nous sommes trouvés devant deux pistes. Au loin, dominant, un Moghazeni regardait. De ces deux pistes, l’une paraissait fréquentée, l’autre abandonnée. Nous avions cru l’indication suffisante. De plus, le guetteur nous eût avertis par un cri si nous avions pris la mauvaise. Il est cependant une heure moins le quart. Et ce n’était qu’à quarante-huit kilomètres de Kénifra ! À l’horizon, soudain, deux fantômes blancs ! Nous leur faisons de grands signes. Ils présentent immédiatement la main à plat. Cela veut dire : « Ne tirez pas, je ne tirerai pas. » En vitesse, je leur présente les deux mains, je regrette même à ce moment qu’elles ne soient pas plus larges. Je leur crie : « Trick, Tasfilalet, meziane ? » Je savais la phrase depuis peu de temps ; vous pensez si je m’en servais. Cela signifiait, paraît-il : « Est-ce le bon chemin pour Tasfilalet ? » Mais ce beau langage était de l’arabe, et les fantômes étaient Berbères. C’est à vous dégoûter de savoir les langues ! Il était une heure et quart. Cette fois, il n’y avait plus de doute, nous roulions en pleine dissidence. Ce crétin de dernier manteau bleu aurait tout de même pu nous prévenir !

Nous retournons la voiture. Et si vous n’avez pas vu courir un sloughi, le plus rapide des lévriers, vous n’avez aucune idée de la façon dont filait votre pèlerin. Évidemment, ce que nous n’avions pu découvrir de l’autre versant, nous l’apercevions maintenant. Et voici le bordj. D’ailleurs, on nous fait des signes comme avec un grand drapeau. La vie est belle et mes oreilles me sont chères !



Tasfilalet.

Voilà le couvent des vingt-huit joyeux. Pour de saints hommes, quel ermitage, et quel Olympe pour des Dieux ! Drôles de Dieux, et saints imprévus. Ce sont des souteneurs, des flibustiers, des cambrioleurs. Cela fait tout de même une confrérie.

Ils n’ont pas l’air content. Pour tout dire, ils font la g… Je ne leur demande pas d’éclater de rire ; ils pourraient du moins montrer leurs yeux ; ils fixent le bout de leurs brodequins. Ce ne sont pas de fiers chasseurs d’Afrique !

Ce qu’ils font ? Ils travaillent le moins possible, ensuite, chapardent avec adresse.

Joyeux, fais ton fourbi.
Pas vu, pas pris.
Mais vu, rousti.

Et ils repassent le fourbi aux Moghazenis.

— Qui t’a vendu ces chaussures ?

— Un joyou, fait le Zaïan.

Ils vont aussi à la corvée d’eau, à la corvée de bois. On leur recommande de ne pas monter sur les mulets, lesquels portent déjà 140 kilos sur le dos. Ils n’entendent pas. On n’est pas bon pour eux, ils ne sont pas meilleurs pour les bêtes.

Ils rôdent en silence dans leur étroite casbah.

Ce sont des veilleurs. Plutôt, c’est ce qu’ils devraient être. Ils s’endorment au poste. Ils ne s’endorment pas par surprise, mais par protestation. C’est à croire qu’il leur manquerait quelque chose si, lors des rondes, ils n’étaient réveillés en sursaut par des coups de pied dans le postérieur.

Autour de ces postes, il ne se livre pas de combat. Quelques escarmouches, à distance, les nuits. Il faut prêter l’oreille ; alors, on perçoit un bruit de pas. Ce sont les Chleuhs qui viennent alentour piller une casbah de partisans ou rafler les moutons sur les pentes. Le poste tire et l’on entend une galopade qui finit par se perdre dans les monts.

Le bordj est blanchi à la chaux, mais fleuri de grandes taches rouges ; c’est le siroco qui, aux heures dures, vient plaquer contre les murs la terre qu’il fouette avec furie.

Parlons à ces chasseurs.

Ils ne me répondent pas. Il y a pourtant dans le tas cinq ou six gars de barrière qui savaient autrefois ouvrir la bouche. Alors je prie que l’on rassemble les hommes sur la plateforme du canon. C’est un point de vue qui en vaut un autre. Le Djebel Aïachi, sommet du grand Atlas, domine à droite.

Ils viennent les mains au dos, et fixent toujours leurs brodequins. Il y a un chien. C’est le seul chrétien qui dresse la tête.

À ma première question, silence complet.

Je voudrais bien les regarder un peu en face, mais ils se détournent.

À la seconde question, silence complet.

Cherchons une réponse qu’ils pourront faire sans se compromettre :

— Avez-vous des puces ?

Silence.

— Avez-vous chaud ?

Silence.

— Avez-vous froid ?

Silence.

On coud bien les lèvres à Tasfilalet !