De Paris à Bucharest/Chapitre 2

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II
Strasbourg, 2 août.
DANS L’ÎLE-DE-FRANCE ET LA CHAMPAGNE.
Le chemin de fer et la diligence. — Les Mortemart et les Clicquot. — La craie champenoise. — L’Ay et l’empereur Wenceslas. — La maréchale d’Estrées et le duc de Montebello. — Gloire récente du mousseux. — Quatre-vingt-dix-neuf moutons. — Un paysage de la Champagne Pouilleuse. — Pourquoi Champaubert et Montmirail sont-ils où les Prussiens les ont trouvés ?

Le chemin de fer est décidément la pire manière de voyager. À peine parti, on arrive ; le beau plaisir ! Ah ! pour le commis voyageur qui veut rattraper une affaire ; pour le diplomate qui court à un protocole oublié ; pour les amoureux qui volent à leur nid, ah ! pour ceux-là, à la bonne heure, que le convoi s’élance à toute vapeur ; ils ont mille raisons de se hâter et, tout en faisant soixante kilomètres à l’heure, ils se plaindront que la télégraphie électrique n’ait pas encore trouvé le moyen d’expédier les hommes aussi vite que les dépêches. Laissez faire, ô gens pressés, on y viendra. Mais pour ces grands enfants d’artistes et de poëtes qui, à la majestueuse rigidité des rails préfèrent une route, même défoncée, entre deux haies d’aubépines en fleurs, et, au sifflement aigu ou aux lourds gémissements de la locomotive haletante, le cri joyeux de l’oiseau qui se balance sur un épi doré dont il courbe à peine la tige, pour ceux-là le voyage même est le but, et l’arrivée le désenchantement.

Vous souvient-il du temps ou la diligence régnait sans partage, où c’était admirablement aller que de faire ses trois petites lieues dans une heure ? Alors on s’établissait dans sa voiture comme dans sa maison. Le conducteur y commandait en maître absolu ; on lui appartenait. Mais il avait tant d’histoires à vous conter, tant de choses à vous faire voir le long du chemin ! Et les montées trop roides, et les descentes trop rapides pour lesquelles il nous donnait la clef des champs ! et le déjeuner, le dîner à la table d’hôte avec des incidents et des personnages chaque jour nouveaux ! et toutes les têtes curieuses qui se mettaient aux fenêtres, à la traversée des villages, quand le conducteur sonnait sa fanfare, et que le postillon, si leste et fanfaron dans ce costume vert, rouge et jaune à boutons d’argent, qu’on ne voit plus qu’à l’Opéra, faisait si vaillamment claquer son fouet et réveillait à grand fracas toute une ville, rien que pour attraper au passage un sourire sur un visage aimé. Un jour, dans les Pyrénées, j’en vis un arrêter sans façon la voiture au beau milieu de la route, sauter à terre et courir à une fillette qui l’attendait au bord du chemin ; c’était sa fiancée. Tandis que le couple amoureux revenait à petits pas au village, une amie bienveillante prenait gaillardement la place laissée libre et nous lançait à fond de train sur la route poudreuse.

Le voyageur, lui, n’avait pas de ces bonnes fortunes du cœur à travers champs, mais il avait celle des yeux. On regardait d’assez près pour voir, d’assez loin pour ne saisir que le côté pittoresque ou gracieux des choses et des gens. Et que de bonnes observations faites du haut de l’impériale ; combien même de romans commencés dans le coupé, qui allaient, à quelque temps de là, finir à l’église ou autrement !

On voyageait enfin, aujourd’hui on arrive. On monte dans le wagon en cravate blanche et en gants jaunes, comme pour une visite ; et on s’y ennuie, comme dans un salon, un jour de première présentation. À quoi bon lier conversation et connaissance, quand il faudra se quitter si vite.

Je deviens vieux, mon cher ami, car me voilà occupé à faire le procès au temps présent, ce qui a toujours été un signe infaillible de vieillesse survenant. C’est que me voici à Strasbourg, après avoir traversé une moitié de la France, sans avoir rien vu, fatigué de cette succession rapide et violente d’aspects toujours fuyants ; la tête brisée de ce bruit infernal que les poëtes d’autrefois réservaient pour les damnés ; les yeux perdus de poussière et l’esprit vide, car je n’ai ramassé que bien peu de faits et pas la plus petite aventure le long de ces cinq cents kilomètres parcourus en dix heures.

Ne me demandez rien de la route. Jusque vers Épernay, j’ai vu un tourbillon au travers duquel j’ai distingué à grand-peine, un pays assez riche qui ne doit pas manquer d’agrément pour ceux qui y ont du bien au soleil. C’est cette zone de terres fertiles qui, se continuant tout autour de Paris, l’enveloppe de l’oasis de verdure si bien appelée l’Île-de-France, et qui a été comme le noyau autour duquel le fruit s’est formé et a grossi. Là est née la France. La géographie explique Paris, comme elle explique bien d’autres choses. Faites arriver jusqu’aux lieux où la Seine, la Marne et l’Oise se rencontrent, les landes de la Champagne, les marais de la Sologne, les collines pierreuses du Perche, et la grande cité n’aurait pu croître sur ce sol ingrat.

Les landes de la Champagne. — Dessin de Lancelot.

À quelque distance en avant d’Épernay, je parvins cependant à apercevoir, sur une éminence, un château féodal, mais si bien conservé qu’il semble avoir été oublié par le temps et par la Révolution. C’est qu’il n’a jamais rien eu à démêler avec ces deux puissances redoutables. Cette vieillerie est toute neuve. Ces tourelles inoffensives, ces remparts innocents sont bâtis d’hier, et c’est une main très-bourgeoise qui les a élevés, celle d’une marchande de vins d’Épernay. Mme veuve Clicquot a voulu donner à sa fille le luxe d’un gendre ayant autant de parchemins qu’elle avait de billets de banque, un Mortemart ; et elle lui a fait la galanterie de lui bâtir un château qui, heureusement pour ses habitants, n’a de féodal que certaines apparences extérieures. Cette fantaisie a coûté deux millions ; mais l’Angleterre et la Russie les ont payés. Le champagne Clicquot n’a pas plus de rivaux à Pétersbourg ou à Londres que l’esprit des Mortemart n’en avait à Versailles.

Cette prospérité date pourtant d’une époque funeste, de 1814. Mme Clicquot reçut alors chez elle l’empereur Alexandre et dépensa trente mille francs pour faire les honneurs de sa maison. C’était de l’argent bien placé. L’empereur, de retour à Pétersbourg, ne voulut boire que du champagne fourni par son hôtesse de Reims. Point n’est besoin d’ajouter que la cour le trouva excellent et, à l’exemple du maître, déclara qu’on n’en pouvait boire d’autre. Voilà comment Mme Clicquot a patriotiquement rattrapé quelques-uns des écus que les Russes d’alors nous emportèrent. Saluons donc en passant cette grande fortune gagnée sur nos ennemis d’autrefois.

Vue prise du mont-Bernon. — Dessin de M. Lancelot d’après M. Saint-Ange Poterlet.

Le commerce des vins de Champagne porte bonheur : il paraît qu’on y gagne santé, richesse et longue vie : trois choses qui forment un bien beau capital. Mme Clicquot a aujourd’hui quatre-vingts ans ; M. Moët, dont le nom n’est pas moins fameux, avait aussi beaucoup de millions, un château, celui de Romont et quatre-vingt-dix années. Ah ! la belle industrie[1] !

Dans mon wagon ne se trouvait alors qu’un bon gros curé qui ne lisait pas trop son bréviaire, mais qui n’en parlait pas davantage, et un officier de marine qui, durant notre traversée, fuma quinze cigares, ce qui ne lui laissait pas le temps de parler beaucoup. Le paysage n’en disait pas plus ; nous étions entrés, au delà d’Épernay, dans la Champagne Pouilleuse, une immense plaine de craie, onduleuse et plissée comme la surface d’une mer tranquille, dont les grandes et longues vagues se seraient doucement étendues et solidifiées, mais aride, sans bois ni moissons, et abandonnée en grande partie à la vaine pâture : le pin maritime, l’arbre des dunes, y pousse même misérablement.

Condamné par mes voisins à fermer la bouche, et par cette plaine monotone et poussiéreuse à fermer les yeux, je me mis à courir à travers le temps un peu plus vite que nous ne courions à travers la campagne ; et j’arrivai tout droit à l’époque où ce pays était une mer, ce sol une masse animée. Dans un pouce cube de cette craie champenoise sur laquelle nous roulons, on a compté dix millions d’écailles d’infusoires. Ainsi les infiniment petits ont bâti des continents. Ils en font encore. Lorsque dernièrement on a voulu connaître, pour la pose du câble électrique, quelle était la nature du fond de l’Océan entre l’ancien et le nouveau monde, on a trouvé de l’Irlande à Terre-Neuve, à trois milles mètres au-dessous de l’Atlantique, une plaine immense d’où la sonde n’a rapporté que des débris d’infusoires. Cette poussière que nous respirons a donc vécu, et cette terre qui porte aujourd’hui nos monuments, nos cités, notre civilisation si confiante et si fière, n’est, elle-même, qu’un immense champ de mort !

Le Champenois ne s’en inquiète guère ; il trouve que ce sol si maigre fait bien pousser sa vigne et il ne tient pas à en savoir davantage. Sur son calcaire crayeux, il récolte un vin léger qui doit plus au vigneron qu’au soleil : le plus vif, le plus pétillant et, pour tout dire, le plus spirituel des vins, ou, à tout le moins, le plus salutaire et le meilleur, s’il faut s’en tenir aux termes d’une grave délibération de la Faculté de Paris. Dijon et Bordeaux prétendent bien qu’elle a été prise après boire, mais, dans l’espèce, ce ne saurait être un cas de nullité.

Les deux cantons privilégiés, pour cette culture, sont la montagne de Reims (le Sillery), à quelque distance des lieux où nous passons, et la rivière de Marne (l’Ay) dont le chemin de fer longe les coteaux. L’hectare de vigne s’y vend dans les bons endroits de vingt-cinq à trente mille francs.

Cette fortune est d’hier. On conte, il est vrai, que l’empereur Wenceslas, qu’il faut bien que j’appelle le plus grand ivrogne de l’empire, puisque ses ministres le trouvaient plus souvent sous la table que sur le trône et que ses sujets finirent par l’y laisser, usait fort des vins de Champagne. Philippe de Bourgogne, qui signait joyeusement ses ordonnances : « Philippe, duc des bons vins, » ne mettait pas, pour son dîner, le Sillery bien loin du Beaune. Mais ce ne fut, réellement, qu’au seizième siècle que leur réputation se fonda : François ier, Henri IV, même le pape Léon X, tous amoureux des belles et bonnes choses, souvent plus que de raison, voulurent avoir des vignes à Ay. Au dix-septième, ils devinrent à la mode. La noblesse et l’Église s’en mêlèrent pour leur commun plaisir et profit. Un bénédictin, dom Pérignon, vendangea si bien, non pas la vigne du Seigneur, mais celle de l’abbaye d’Hautvillers, que ce clos est resté un des meilleurs crus de la province ; et la maréchale d’Estrées fit traiter le vin, dans les caves de son château de Sillery, avec un tel soin que les gourmets de la cour n’en voulurent point d’autre. Toute la Régence s’enivra d’Ay, et les gens qui croient à l’influence du physique sur le moral ont remarqué que la société du dix-huitième siècle si charmante d’esprit, de pétulance et malheureusement aussi de vie légère, prenait autant de tasses de café et de verres de Champagne que celle du dix-neuvième fume de mauvais tabac et boit de vin frelaté. Je ne sais pas si les mœurs en valent beaucoup mieux, mais l’esprit en vaut, certainement, beaucoup moins.

Les vins rouges de Champagne étaient encore les plus estimés, lorsqu’en 1780 un vigneron d’Épernay, M. Moët, osa faire six mille bouteilles de vin mousseux. On cria à la folie, au sacrilége. La folie se trouva sagesse. La Champagne exporte aujourd’hui autant de millions de bouteilles que le négociant d’Épernay en fabriquait de milliers, il y a quatre-vingts ans[2]. Dans les bonnes années, elle en produit deux ou trois fois autant, et certaines bouteilles portent quelques-uns des beaux noms de France. Un Montébello peut bien faire aujourd’hui, sans déroger, ce que faisait la maréchale d’Estrées sous Louis XIV.

Mais, oubli impardonnable ! tout en me remémorant cette histoire, j’entrais au buffet et j’y pris une sandwich avec un verre d’eau. Être au pied du coteau d’Ay et lui faire cet affront ! À présent je me rappelle avoir vu quantité de petites bouteilles au bouchon d’argent qui, à certaine table, se vidaient lestement. Des Anglais étaient là. Le Guide leur avait dit ce qu’il fallait faire à cette station et ils le faisaient. Oh ! rouges insulaires, vous êtes de dignes voyageurs, et votre estomac connaît bien tous les pays par où vous avez passé ! Je suis sûr qu’à Strasbourg, à cette heure, leur table est servie de jambon, de pâté de foie gras et de vin du Rhin que je suis bien capable d’oublier encore, peut-être même de choucroute que j’oublierai certainement.

Pour un Français qui, il y a vingt-cinq ans, fut Champenois durant deux mois, l’inconvenance était grande, et d’autant plus grande de ma part, que je suis persuadé, quoi qu’on en dise, qu’il passe quelque chose de la nature de ce vin ou du caractère qu’on lui a donné à ceux qui le fabriquent et qui en boivent bien un peu. Malgré leur renom fâcheux quant à l’esprit, les Champenois peuvent se glorifier d’un grand nombre d’hommes illustres. Une bonne partie de ces fabliaux caustiques, de ces contes salés où le seigneur, voire même le curé, étaient joyeusement pris à partie, sont nés dans la Champagne. Aussi suis-je tout disposé à accepter l’explication donnée à Napoléon du proverbe fameux : « Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent bêtes. »

« Sire, lui disait un grave président ne dans la province, un comte de Champagne eut un jour besoin d’argent. Cette envie prend quelquefois aux princes. Il regarda sur tout son comté, et n’y voyant que maigres terres, chétives masures et gens à l’avenant, il ne savait sur quoi asseoir l’impôt prémédité. Un habile homme avisa les pauvres troupeaux du pays et démontra que c’était là une excellente matière imposable, puisqu’elle était nécessaire et se renouvelait incessamment. Le moyen fut trouvé bon et, pour faciliter le travail du fisc qui, en ce temps-là, était encore fort inexpérimenté, il fut décidé qu’on payerait une certaine somme pour chaque centaine de moutons qui passerait aux portes des villes. On paya d’abord, puis on ne paya plus. Au lieu de conduire de grands troupeaux à la ville, les Champenois avaient imaginé de n’en mener chaque fois que quatre-vingt-dix-neuf. Un jour enfin, le fisc impatienté saisit le berger et le réunit à son troupeau en disant : « Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Champenois font cent bêtes. » Avouez que si l’histoire n’est pas vraie, elle est bien digne de l’être, et que les Champenois ont spirituellement expliqué que c’était par trop d’esprit qu’ils passaient pour si bêtes.

Nous ne faisons que longer la Champagne Pouilleuse ; c’est à notre droite, et jusque vers Troyes, qu’elle s’étend. Pour en avoir une juste idée, il faut avoir été a Châlons et à Arcy-sur-Aube, dans une diligence disloquée qui fait bravement ses quatorze lieues en douze heures. Si vous êtes parti par une journée humide, grise et à l’avenant du paysage, vous trouvez des chemins ravinés, où le pied glisse et se colle, et qui se traînent sur des collines affaissées et sans forme. Autour de vous, des champs de seigle et de sarrasin où le coquelicot et les herbes parasites dominent, mais sans couvrir entièrement le sol qui apparaît, de place en place, gris et farineux, comme la peau sous la laine d’un mouton galeux. Çà et là, des carrés de sapins qui ne verdissent jamais ; quelques ormes tordus et rabougris, ou un sureau malingre, qui ne parviennent pas à donner d’ombrage ; de loin en loin un moulin à vent qui projette sur le ciel ses bras décharnés ; mais partout cette boue laiteuse et cette terre d’un blanc sale, la plus odieuse des couleurs.

La construction d’une maison n’est, dans ce pays, ni difficile ni coûteuse. Le propriétaire d’un champ veut-il se donner un logis ? Il creuse un trou, voilà la cave ; la craie qu’il en tire, délayée et pétrie dans une sorte de gaufrier en bois, forme des carreaux de terre qui sèchent au soleil et qui, liés ensemble avec cette même boue un peu liquide, deviennent une chose laide et bête qui n’est ni une chaumière ni une maison. Mais gare qu’une grosse pluie ne survienne avant que tout ne soit fini ; la muraille s’effondre, les carreaux de terre redeviennent ce qu’ils ont été, de la boue, et la boue retourne à son trou : ça dégaille, dit le paysan, avec une expression aussi laide que la chose, et tout est à recommencer.

Ces plaines immenses où il n’y a guère que les moutons qui poussent bien, ont cependant leur poésie ; le désert a bien la sienne. C’est déjà quelque chose que l’espace et les vastes horizons qui laissent courir au loin les yeux et la pensée, tandis que flotte au-dessus de la tête un large pan de ce manteau d’azur et d’or dont le ciel enveloppe la terre. Mais au pied de ces collines crayeuses coulent aussi des ruisseaux dont les eaux ne sont pas toujours blanchâtres et qui entretiennent sur leurs rives un peu de fraîcheur et de verdure. Toute la vie de la plaine s’y concentre : les hommes, y demeurent ; les oiseaux y chantent ; le sol y est fécond et les seuls arbres de cette région y croissent, l’aune, l’ormeau, le bouleau à la blanche écorce et le peuplier aux feuilles tremblantes. La nature sait placer partout des harmonies ou des oppositions qui font rêver. Il faut si peu à l’incomparable artiste pour faire un tableau charmant, et une oasis dans un désert l’est toujours. Parfois aussi de grands spectacles s’y déploient. Quand la terre est si triste, sans forme, sans caractère et sans vie, c’est au ciel qu’il faut regarder pour y admirer les nuages empourprés du soir, ou, un jour d’été les prétudes d’un grand orage ; soit encore ce que je vis il y a quelque vingt ans, dans cette solitude, un lever de soleil presque aussi beau que ceux de Claude Lorrain sur l’Océan.

Le crépuscule commençait et laissait apercevoir un ciel encore chargé de nuages et d’ombres. Tout à coup, en un point de l’Orient, au bord même de l’horizon, ces vapeurs se nuancèrent de teintes qui, d’un moment à l’autre, devinrent à la fois plus vives et plus sombres. Des mouvements étranges s’y produisirent qui changèrent à chaque instant leur aspect et leur forme. Bientôt ce fut une fournaise ardente où semblait s’accomplir un travail de cyclopes. La lumière et les ombres figuraient les flammes et la fumée qui se mêlaient confusément. Des lueurs brillantes en jaillirent et, comme une gerbe de feu qui se délie et s’élance, s’épanouirent en éventail à la surface du ciel. On eût dit des glaives d’or qui étaient projetés de ce foyer central jusqu’au zénith. C’était bien en effet la lutte de deux puissances ennemies, le jour et les ténèbres. Cependant la fournaise devenait plus ardente ; les couleurs plus vives ; le ciel s’éclairait. Peu à peu les glaives de feu s’éteignirent et les dernières ombres de la nuit s’effacèrent ; enfin l’astre montra, au-dessus de l’horizon, le bord étincelant de son disque enflammé : le roi de la création sortait radieux de sa couche nocturne.

Le majestueux phénomène était fini au ciel, mais un autre commençait sur la terre. La nature entière s’éveillait, secouant le froid et la torpeur de la nuit. Un frémissement courut dans l’air, comme pour saluer le maître de la vie qui ressaisissait son empire. Les arbres des chemins dont la tête était en pleine lumière agitaient leurs feuilles au contact des premiers rayons, tandis que le sarrasin en fleur laissait encore pencher ses blanches corolles sous le poids des gouttes de rosée que le soleil allait boire, pour que l’abeille pût venir butiner dans leur calice. Enfin, dans le lointain, la fumée montait lentement au-dessus des toits d’un village où les ménagères diligentes se mettaient déjà au travail de la journée. L’homme aussi reprenait à son tour possession de son domaine.

Épernay, où nous étions tout à l’heure, est le chef-lieu d’un arrondissement qui renferme Champaubert, Montmirail et Vauchamps, noms immortels, puisqu’ils ne sont pas ceux de batailles qui ont asservi des peuples ou satisfait l’orgueil d’un conquérant, mais de victoires qui ont été bien près de sauver la France de la plus grande honte dont un pays puisse être affligé, l’invasion étrangère.

Je tenais cependant à savoir pourquoi c’était ici plutôt que là, que Napoléon avait, de la pointe de son épée, écrit sur le sol de la Champagne, cette grande page d’histoire. Car plus on regardera attentivement dans les choses humaines, plus on restreindra le domaine de cette divinité aveugle que les anciens appelaient le Hasard et qui compte encore tant de crédules et de paresseux adorateurs. Quand je fus arrivé au bout de la Champagne et que, chemin faisant, j’en eus bien étudié la carte, je trouvai dans la géographie la réponse.

Depuis notre départ nous n’avons cessé de monter une pente fort douce, mais s’élevant toujours, par une série de crêtes saillantes qui courent circulairement autour de Paris en augmentant d’altitude, à mesure qu’elles s’en éloignent, de sorte que la grande ville, vers laquelle tout afflue, occupe le point le plus bas d’une immense dépression demi-circulaire. Autour d’elle le terrain se relève par bourrelets superposés jusqu’à l’Ardenne, de manière à figurer une série de bassins emboîtés les uns dans les autres et dont on atteint successivement les bords.

De la géographie passez à l’histoire et vous verrez que ces crêtes saillantes ont été, naturellement, des positions militaires, et que sur elles se trouvent tous les champs de bataille où la France s’est rencontrée face à face avec l’invasion. Sur le premier que la Seine coupe près de Fontainebleau, sans l’empêcher de se continuer jusque derrière Versailles, je vois Montereau, Nogent, Sézanne, Vauchamps, Montmirail, Champaubert, Épernay, Craone et Laon, où la terre a tant bu de sang. Près du second, Troyes, Brienne, Vitry-le-François, Sainte-Menehould, Valmy. Au troisième, les défilés de l’Argonne. Sur le quatrième, Bar-sur-Seine, Bar-sur-Aube, Bar-le-Duc, Ligny. Près du cinquième, Châtillon-sur-Seine, Chaumont, Toul, Verdun. Le sixième est formé par les coteaux élevés qui s’étendent de Langres à Metz, à Thionville, à Longwy, à Montmédy et à Mézières.

Voilà, mon cher ami, comment j’ai traversé la maigre Champagne et le mince butin que j’ai pu y faire en courant. J’ajouterai à toute cette géographie un détail philologique : cette province est si éminemment française qu’elle n’a point de patois, quelque effort qu’on ait fait pour lui en trouver un.

  1. Un de mes amis, Champenois pur sang et excellent mathématicien, ce qui ne l’a pas empêché d’être vigneron (tous les Champenois le sont, l’ont été ou le seront), me fait observer que le château de Boursault a été bâti pour le gendre même de Mme Clicquot, le comte de Chevigné, auteur de Contes champenois très-décolletés, selon la tradition de la bonne province qui a toujours aimé à rire ; que Reims, qui était autrefois une ville uniquement manufacturière, fait aujourd’hui une rude concurrence à Épernay et à Ay et qu’il s’y est fait, dans les vins, des fortunes de vingt millions, comme celle de M. Werlé, le maire. En 1855, malgré la guerre, les Russes ont encore bu six cent soixante-cinq mille quatre cent douze bouteilles de vin de Champagne ; mais en 1857, après la paix, et sans doute pour la fêter, ils en ont demandé un million trente-deux mille cinq cent trois.
  2. On obtient les vins mousseux en mettant en bouteilles dans les mois d’avril à août qui suivent le pressurage, par une température d’au moins vingt à vingt-quatre degrés. La mousse est le résultat du gaz acide carbonique produit par la fermentation qui, contrariée dans le tonneau, s’y est à peine développée et se reproduit dans la bouteille. Mais on ne sait pas encore la produire à volonté. Chaque bouteille, destinée à l’Allemagne ou à la Suisse, reçoit six ou huit pour cent d’eau-de-vie et de sucre candi ; pour l’Angleterre et la Russie, il en faut mettre jusqu’à quinze et seize pour cent. (Voy. Rendu, Ampélographie française.)