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De Paris à Bucharest/Chapitre 3

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III

ENTRE CHAMPAGNE ET LORRAINE.

La Champagne et un moine tonsuré. — Les hauts fourneaux de la Blaise. — L’Argonne et Goethe.

Bien que je sois allé, cette fois, tout d’une traite de Paris à Strasbourg, il faut que vous supposiez que je me suis arrêté à mi-chemin, vers Saint-Dizier, aux forges du Buisson. J’y suis venu, il y a quelques années, et je dois ce souvenir à l’excellent homme qui me montra alors ce coin de la France[1]. Vous prendrez cela, si vous le voulez, pour un aparté ; on en fait à la comédie, on peut bien en faire en voyage, au milieu d’une causerie vagabonde comme celle-ci.

Les forges du Buisson. — Dessin de Lancelot.

Les anciens Allemands désignaient leurs frontières par un mot particulier et leur donnaient une législation spéciale et curieuse que vous trouverez dans Grimm. Ils avaient compris que la vie ne se passait point là comme ailleurs. C’était la mark où se tenaient les plus vaillants et les plus hardis. Cette distinction serait pour la Champagne d’autant plus nécessaire que la géologie l’impose et que l’histoire l’accepte.

On pourrait, en effet, dire d’elle ce qu’un moine, dont l’épaisse chevelure avait été largement tonsurée, disait de l’Armorique, qui semble morte à l’intérieur tandis qu’elle est si vivante sur les bords, et qu’il comparait à sa tête chauve entourée de la couronne monacale, Cette grande plaine, sans bois, sans moissons, est bordée, à son pourtour, de riches terroirs ou reparaiît une belle et puissante végétation. Ainsi Vitry-le-François, Saint-Dizier et Vassy, par où l’on en sort pour entrer en Lorraine, ont des eaux abondantes, de grasses prairies, où paissent de nombreux troupeaux, et quelques-unes des belles forêts de France. Il y a là, presque cachée sous l’herbe et sous les bois, une petite rivière, la Blaise, qui roule de l’or, tant elle fait marcher de moulins et d’usines. Le minerai de fer, et un des meilleurs, est à deux pas. D’un coup de hache on abat l’arbre qui sera le combustible ; d’un coup de pioche on ouvre la mine, au-dessous de la forêt même ; le sable de la rivière fournit le fondant ; et une population nombreuse de bûcherons, de charbonniers et de forgerons vit de cette belle et vieille industrie. À l’usine, comme le haut fourneau ne peut attendre ni se reposer, les ouvriers sont partagés en escouades qui tour à tour travaillent six heures et se reposent autant. Tous habitent autour de l’usine même, qui semble un gros village et une seule famille. Chacun a sa maison entourée d’un petit jardin. Aux travaux de la forge qui donnent le salaire, ils ajoutent celui du champ qui donne la santé. La veillée se fait en commun : la femme, les filles viennent coudre et tricoter, à la lumière de tous ces feux, aux côtés du mari, du père et des fils, qui n’en travaillent que mieux.

Rien de curieux et d’imposant comme le spectacle du soir, quand on voit la flamme qui jaillit au-dessus des toits et que le conducteur du fourneau, armé d’une lourde barre de fer, fait la percée au bas du creuset. Alors la fonte enflammée ruisselle dans les moules en projetant tout autour des milliers d’étoiles bleues, vertes et rouges, qui éclatent et brillent comme les fusées d’un feu d’artifice. Plus loin, c’est le fer qu’on remue comme une pâte dans le four à pudler, qu’on porte sous un marteau pesant plusieurs milliers, qui le pétrit et le façonne, tantôt à coups puissants et redoublés, tantôt avec la précision mesurée et lente de l’outil le plus délicat dans la main la plus légère. Des lueurs éclatantes que l’œil ne peut fixer, et, à côté, d’épaisses ténèbres ; des laves incandescentes auprès de la rivière qui tombe avec fracas sur les palettes de l’énorme roue ; et ces géants demi-nus qui semblent jouer avec le fer, le feu et l’eau ; et les femmes, les enfants, tranquilles ou joyeux, au milieu de ces forces bruyantes et redoutables que l’intelligence maîtrise et conduit. Dans les manufactures, et elles devraient bien maintenant s’appeler d’un autre nom, l’ouvrier est trop le serviteur de la machine : non-seulement elle travaille, mais elle semble penser pour lui. Ici l’homme a encore besoin d’autant de force que d’adresse ; les outils lui obéissent et la matière, tout en grondant, se soumet.

Tandis que je faisais avec mes, souvenirs cette pointe vers le sud, dans la région boisée qui s’étend de la Marne à l’Aisne, et de Saint-Dizier à Brienne, le convoi nous entraînait à travers une large plaine qui devenait de plus en plus moutonneuse à mesure que nous approchions de Bar-le-Duc. C’est que nous allions franchir l’Argonne, ces hauteurs qui forment la séparation des bassins de la Marne et de la Meuse, et où Dumouriez trouva, il y a soixante-huit ans, les Thermopyles de la France. Aujourd’hui, bien des choses ont changé de ce côté. La vraie défense de l’Argonne n’était pas des cimes infranchissables, puisque nous le passons sans tunnel, par une tranchée profonde seulement de vingt-deux mètres[2] ; mais il était couvert d’une vaste forêt coupée de gorges et de ravins difficiles à forcer, quand il y a de braves gens derrière, et qui le seraient encore, quoique la hache du bûcheron ait çà et là éclairci ces bois.

Un village de Lorraine. — Dessin de Lancelot.

Tout le monde connaît cette campagne, si intelligente de la part du chef, si héroïque de la part des soldats. Je me garderai bien d’en parler en courant. Je ne pus pourtant me défendre d’une sorte d’émotion religieuse en passant si près de ces lieux où notre jeune armée reçut son premier baptême de feu et de gloire. Les émigrés qui guidaient Brunswick ne savaient pas encore « que la révolution est l’islamisme, » mais ils ne voyaient dans l’armée de Kellermann que des tailleurs et des cordonniers à qui le seul aspect de l’uniforme prussien ferait tomber les armes des mains. Il se trouva que « ces courtauds de boutiques » respiraient, comme de vieux soldats, l’odeur de la poudre, et ce furent les bandes fameuses de Frédéric II qui reculèrent devant nos conscrits.

Puisque je vais en Allemagne, permettez-moi un souvenir allemand. Goethe, déjà célèbre, suivait l’armée prussienne, non en soldat, mais en curieux. Car c’était moins une guerre que les coalisés croyaient faire qu’un voyage à Paris, une course rapide et au bout une entrée triomphale. On allait plein de gaieté et d’espérance : croisade de gentilshommes et de paladins qui avaient le trône et l’autel à rétablir, une reine admirablement belle à délivrer, et, plus vif plaisir encore, des manants à faire rentrer, à coups de cravache, dans leurs comptoirs. Chaque jour, vieux généraux et jeunes officiers se réunissaient autour du poëte, qui, malgré la calme sérénité de son puissant esprit, partageait leur confiance présomptueuse. Le canon de Valmy dissipa cette fumée. Le soir, au bivac, on lui demandait de chasser avec sa verve ordinaire les sinistres pressentiments qui déjà s’éveillaient. Mais ils avaient saisi lui-même : il resta muet longtemps. Lorsqu’il parla enfin, sa voix était grave, solennelle :

« En ce lieu et dans ce jour, dit-il, une nouvelle époque commence pour l’histoire du monde. »

Et la folle assemblée demeura, comme le poëte, silencieuse et pensive.

Au milieu de nos régiments déguenillés, il avait vu ce que ne voyaient ni les princes, ni les hommes d’État, ni les hommes d’armée : les idées nouvelles avec leur irrésistible puissance.

Vingt-deux ans plus tard, presque aux mêmes lieux, la France luttait contre une autre invasion et succombait. Napoléon, pourtant, était un bien autre général que Dumouriez, et la garde valait mieux que nos conscrits de Valmy. Mais l’Allemagne, à son tour, avait l’ivresse du combat avec l’enthousiasme de la victoire et de la liberté, tandis que nous n’avions plus que la résignation héroïque qui honore la défaite et ne la prévient pas. La force morale s’était déplacée.

Fuyons ces lieux et ces souvenirs. Aussi bien, nous voilà dans une province qui ne les permettrait pas.

  1. M. Danelle, maître des forges du Buisson et du Chatelier que ses fils ont gardées. Quand M. Lancelot s’est présenté au Buisson pour en faire le dessin, l’usine ne faisait que la moitié de son travail ordinaire ; ils ont tout remis en mouvement et rallumé tous les feux pour que l’habile artiste pût passer une nuit à tout voir et à tout dessiner (voy. p. 346). Lui et moi leur en faisons ici nos remercîments.
  2. Aux cols de Loxéville et de Coutances. Là, il est vrai, se trouvent les pentes les plus fortes de toute la ligne, huit millimètres.