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De l’Économie (Trad. Talbot)/21

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Traduction par Eugène Talbot.
De l’ÉconomieHachetteTome 1 (p. 255-256).



CHAPITRE XXI.


Suite du précédent et conclusion de tout l’ouvrage.


« Mais j’y songe, Ischomachus, comme tout ce discours vient à l’appui de ton sujet ! Tu avais pris pour texte que l’agriculture est de tous les arts le plus facile à apprendre ; et maintenant, d’après tout ce que tu viens de dire, j’en suis parfaitement convaincu. — Par Jupiter, reprit Ischomachus, j’en suis d’avis. Quant au talent de commander, Socrate, talent nécessaire en agriculture, en politique, en économie, à la tête des armées, je conviens avec toi qu’il y a parmi les hommes une grande différence sous le rapport de l’intelligence. Ainsi, quand on vogue sur une galère, et qu’il s’agit de fournir à la rame des traites d’un jour, tels céleustes[1] savent dire et faire ce qu’il faut pour stimuler les esprits et faire travailler les hommes ; d’autres sont tellement incapables qu’ils emploient au même trajet le double des journées ; et, d’une part on débarque, couverts de sueur, mais se félicitant les uns las autres, chefs de manœuvre et rameurs ; de l’autre, on arrive sans sueur, mais détestant le chef qui déteste l’équipage. Les généraux diffèrent de même les uns des autres. Les uns produisent des soldats qui ne veulent point affronter une fatigue, qui ne daignent point obéir et s’y refusent tant qu’il n’y a pas absolue nécessité, mais qui vont jusqu’à se faire honneur de leur résistance à leur chef ; incapables de rougir d’un échec déshonorant. Mais que des chefs favorisés du ciel, pleins de valeur et d’habileté, prennent ces mêmes hommes, et d’autres avec eux, ils les rendront honteux de la moindre lâcheté, convaincus qu’il est mieux d’obéir, fiers de leur soumission individuelle et collective, prêts à la fatigue quand il le faut, et l’endurant de bon cœur. On voit parmi les simples particuliers des hommes naturellement portés au travail ; ici c’est une armée tout entière, qui, guidée par de bons chefs, se laisse ravir à l’amour du travail et de la gloire, et est fière d’un bel exploit accompli sous l’œil du général. D’ailleurs, sous quelques chefs que se rangent de pareils hommes, ces chefs ne peuvent manquer de devenir puissants, non pas vraiment parce qu’ils sont plus robustes que leurs soldats, qu’ils lancent bien le javelot et la flèche, qu’ils sont bons cavaliers, et qu’ils affrontent le danger sur un excellent cheval et avec un bouclier solide, mais parce qu’ils sont capables d’inspirer à leurs troupes le courage de les suivre au travers du fer et de tous les périls. On a raison d’appeler hommes d’un grand cœur ceux que suit une troupe ainsi animée, et de dire que celui-là s’avance avec un grand bras, à qui tant de bras obéissent ; en effet, on est réellement un grand homme quand on fait de grandes choses plutôt par le génie que par la force du corps. Il en est de même dans les œuvres domestiques : quand le contre-maître, le surveillant, le chef des travailleurs, savent rendre les gens ardents au travail, appliqués, assidus, ce sont vraiment eux qui font prospérer la maison et y versent l’abondance. Mais quand un maître, Socrate, se montre aux ouvriers, sans que la présence de celui qui peut fortement punir le paresseux et récompenser largement le travailleur fasse rien produire de remarquable à ces hommes, je ne puis avoir d’admiration pour lui ; mais celui dont la vue met tout en mouvement, et communique aux ouvriers un élan, une émulation générale, une ambition puissante et individuelle, je dirai de lui qu’il a l’âme d’un roi.

« Or c’est là, selon moi, le point capital, dans toute œuvre qui se fait par des hommes, et notamment dans l’agriculture. Seulement, par Jupiter, je ne dis point que ce talent s’acquière à simple vue et dans une simple leçon ; je prétends, au contraire, que, pour y atteindre, il faut l’instruction et un bon naturel, et, ce qui est plus encore, une inspiration d’en haut. En effet je ne puis croire que ce soit une œuvre humaine, mais divine, de régner sur des cœurs qui se donnent ; seulement ce don n’est accordé qu’aux hommes véritablement doués d’une prudence accomplie. Quant à tyranniser des cœurs qui s’y refusent[2], c’est, selon moi, un privilége accordé par les dieux à ceux qui sont dignes de vivre comme Tantale, éternellement tourmenté, dit-on, dans les enfers, par la crainte de mourir deux fois[3]. »



  1. Chefs des matelots et des rameurs.
  2. Texte controversé ; je suis la leçon adoptée par Weiske.
  3. Cf. Pindare, Olymp., I, v. 12, et Cicéron, Tuscul., IV, xvi.