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De l’Économie (Trad. Talbot)/20

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Traduction par Eugène Talbot.
De l’ÉconomieHachetteTome 1 (p. 251-254).



CHAPITRE XX.


Retour aux qualités propres à l’agriculture : conseils pratiques.


Sur ce point je repris : « Comment se fait-il, Ischomachus, si tout ce qui est relatif à l’agriculture s’apprend avec tant de facilité, si tous les hommes en connaissent aussi bien les principes, que tous ne la pratiquent point également, mais que les uns vivent dans l’abondance et aient le superflu, tandis que les autres, ne pouvant même se procurer le nécessaire, contractent des dettes ? — Je vais te le dire, Socrate, répondit Ischomachus. En agriculture, ce n’est ni la science ni l’ignorance qui enrichit les uns et qui ruine les autres. Jamais tu n’entendras dire que telle maison est ruinée parce qu’un semeur a semé inégalement, parce qu’on n’a pas bien fait les plants, parce que, ne sachant pas les terrains propres à la vigne, on l’a mise dans un terrain qui ne lui va pas, parce qu’on ne savait pas qu’il est bon pour la semaille que la terre ait été façonnée, parce qu’on ignorait qu’il est bon pour la terre d’être graissée avec du fumier. Tu entendras plutôt dire : Cet homme ne récolte point de blé de son champ : c’est qu’il n’a pas soin de l’ensemencer ni de le fumer ; cet homme n’a pas de vin, c’est qu’il n’a pas soin de planter des vignes, ni de faire valoir celles qu’il a ; cet homme n’a ni olives ni figues : c’est qu’il ne fait rien pour en avoir. Telle est, Socrate, la différence qui existe, quand il y en a, entre les différents laboureurs : elle consiste plus dans la pratique que dans l’invention de quelque ingénieux procédé de travail.

« Il y a des généraux qui, dans les affaires de stratégie, ont un égal degré d’intelligence, mais qui sont meilleurs ou pires suivant le degré d’activité. Car ce que savent les généraux, tout le monde à peu près le sait également ; mais, parmi les chefs les uns le mettent en pratique, et les autres non. Par exemple, chacun sait qu’il vaut mieux, quand on passe sur un territoire de l’ennemi, marcher en bon ordre, afin d’être prêt, s’il le faut, à bien se battre : c’est une règle que tout le monde connaît ; mais les uns l’observent et les autres ne l’observent pas. Personne n’ignore combien il est utile de placer jour et nuit des sentinelles en avant du campement ; mais ceux-ci veillent à ce qu’il soit fait ainsi, ceux-là le négligent. Quand on doit traverser une gorge, il est difficile de trouver quelqu’un qui ne sache pas qu’on doit plutôt s’emparer des positions favorables que de ne pas le faire : et cependant il y en a qui négligent d’agir de la sorte, et d’autres non. De même, tout le monde dit que le fumier est excellent en agriculture, et l’on voit qu’il se produit de lui-même : cependant, bien qu’on sache comment il se fait et malgré la facilité qu’on a de s’en procurer à discrétion, les uns se préoccupent des moyens de l’amasser et les autres n’y songent pas.

« Le dieu du ciel nous envoie de l’eau qui convertit toutes les fosses en mares ; et la terre, de son côté, produit toutes sortes d’herbages : il faut nettoyer la terre quand on veut semer : arrachez ces herbes, jetez-les dans l’eau, et le temps vous donnera ce qui plaît à la terre. Quelle herbe, en effet, quelle terre ne devient pas fumier dans une eau stagnante ?

« Les soins qu’exige un terrain trop humide pour y semer, ou trop imprégné de sel pour y planter, personne ne les ignore ; l’on sait également comment l’eau s’écoule par des tranchées, et comment l’on corrige la salure, en y mêlant des substances douces, humides ou sèches ; cependant quelques-uns s’en occupent, et d’autres n’en font rien.

« Prenons un homme qui ne sache pas du tout ce que peut produire un terrain, qui n’en ait vu ni plante, ni fruit, qui ne puisse entendre de personne la vérité sur ce point, n’est-il pas plus facile à qui que ce soit de faire l’épreuve d’une terre que celle d’un cheval ou d’un homme ? Jamais la terre ne trompe ; elle dit simplement et nettement ce qu’elle peut ou non ; elle parle avec sincérité.

« Par suite, la terre me paraît faire connaître à plein les gens lâches et les gens actifs, grâce à la netteté et à la précision des connaissances qu’elle fournit. Il n’en est plus ici comme dans les autres métiers où ceux qui ne les exercent point peuvent prétexter leur ignorance : tout le monde sait que la terre rend le bien pour le bien ; et, dans l’agriculture, elle accuse hautement les âmes lâches. Que l’homme, en effet, puisse vivre sans le nécessaire, c’est ce que personne n’ira se persuader. Or, celui qui, n’ayant pas d’autre profession qui le fasse vivre, refuse de cultiver la terre, a certainement le projet de devenir voleur, brigand, mendiant pour vivre, ou bien il a tout à fait perdu l’esprit.

« Un point essentiel[1], dit encore Ischomachus, pour le bon ou le mauvais succès en agriculture, c’est que parmi ceux qui occupent des travailleurs, et en grand nombre, les uns veillent avec soin à ce que les ouvriers emploient bien leur temps à leur ouvrage, tandis que les autres n’y veillent pas. Or, il y a la différence de un à dix entre deux hommes, dont l’un emploie bien son temps, et dont l’autre quitte l’ouvrage avant l’heure. Permettre à ses hommes de paresser tout le jour, fait une différence de moitié sur la totalité de l’ouvrage. Dans une route de deux cents stades, souvent deux hommes laissent entre eux pour la vitesse une distance de cent stades, quoique également jeunes et robustes, parce que l’un des marcheurs ne perd pas de vue le but où il tend, au lieu que l’autre prend ses aises, se repose auprès des fontaines et sous les ombrages, et s’amuse à regarder, ou à chercher la fraîcheur des brises. De même, en ce qui touche à l’ouvrage, il y a une grande différence entre les hommes qui exécutent ponctuellement ce qu’on leur commande, et ceux qui, loin de l’exécuter, trouvent des prétextes pour ne point agir ou s’abandonner à la paresse. Entre bien travailler et négliger il y a certainement toute la différence qui existe entre travailler sans interruption et rester complétement oisif. Quand j’ai des bêcheurs pour débarrasser ma vigne des mauvaises herbes, et qu’ils bêchent de manière à laisser l’herbe devenir plus épaisse et plus belle, comment ne pas dire qu’il n’y a rien eu de fait ? Voilà ce qui ruine une maison bien plus qu’une excessive ignorance. En effet, quand tous les frais sont prélevés sur le bien même, et que les travaux ne sont pas conduits de manière à couvrir la dépense, on ne doit pas s’étonner de voir à l’aisance succéder la misère.

« Il y a pour les cultivateurs soigneux et rangés un moyen infaillible de faire fortune dans l’agriculture ; mon père le pratiquait et me l’a transmis. Jamais il ne permettait d’acheter un champ bien cultivé ; mais y avait-il quelque terre stérile et non plantée, par la négligence ou la gêne des propriétaires, c’était celle-là qu’il conseillait d’acheter. Il disait qu’une terre bien cultivée coûtait beaucoup d’argent, sans être susceptible d’amélioration ; et il pensait que cette amélioration impossible enlevait tout plaisir à l’acquéreur, vu que, selon lui, toute possession ou tout bétail qui va s’améliorant est une véritable jouissance. Apprends, Socrate, que la première valeur de plusieurs de nos fonds se trouve déjà sensiblement augmentée par notre travail ; et notre combinaison, Socrate, est si belle, si facile à saisir, que, quand tu m’auras écouté, tu t’en iras aussi avancé que moi, et tu pourras, si tu le veux, communiquer ta science à un autre. Mon père ne tenait son savoir de personne, et cette découverte ne lui a pas coûté de longues réflexions ; mais son amour de l’agriculture et du travail lui avait fait chercher, comme il le disait lui-même, un champ où il trouvât, en s’occupant, plaisir et profit ; car, vois-tu, Socrate, s’il y eut jamais à Athènes un homme passionné pour l’agriculture, ce fut mon père. » En entendant ces mots, je repartis : « Dis-moi donc, Ischomachus, ton père gardait-il les champs qu’il avait défrichés, ou bien les vendait-il, s’il en trouvait un bon prix ? — Vraiment, dit Ischomachus, il les vendait ; et aussitôt il achetait quelque autre champ inculte, par amour pour le travail. — À t’entendre, Ischomachus, ton père avait naturellement pour l’agriculture le même goût que les marchands de blé ont pour leur commerce ; et comme ces marchands-là aiment singulièrement le blé, dès qu’ils entendent parler d’un pays où il abonde, ils y naviguent, traversant la mer Égée, le Pont-Euxin, la mer de Sicile : là ils en prennent tant qu’ils peuvent, puis ils le rapportent par mer sur le vaisseau qui les porte eux-mêmes. S’ils ont besoin d’argent, ce n’est pas au hasard ni au premier endroit qu’ils déchargent le bâtiment ; mais quand ils entendent parler d’un pays où le blé est à haut prix et dont les habitants sont prêts à le payer cher, ils s’y rendent et font livraison. Il me semble que c’est comme cela que ton père était un agriculteur passionné. — Tu plaisantes, Socrate, répondit Ischomachus. Pour moi, je pense que ceux-là sont de vrais amateurs de maisons, qui, à mesure qu’ils en bâtissent une, la vendent pour en bâtir une autre. — Par Jupiter, Ischomachus, répliquai-je, je suis prêt à jurer que tu as raison de croire qu’on aime naturellement ce dont on espère tirer profit. »



  1. Voy. la traduction de ce passage par Cicéron dans Columelle, XI, i.