De l’Équitation (Trad. Talbot)/03

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Traduction par Eugène Talbot.
De l’ÉquitationHachetteTome 1 (p. 327-329).



CHAPITRE III.


De l’achat d’un cheval dressé.


Quand on achètera un cheval dressé, il faudra se rappeler les recommandations suivantes, écrites pour ceux qui ne veulent pas être trompés dans leur achat. D’abord qu’on n’oublie pas de s’assurer de l’âge[1] : le cheval qui ne marque plus ne donne pas d’espérances pour la suite et n’est pas d’une défaite aussi facile. Quand on est sûr qu’il a de la jeunesse, il faut s’assurer comment il reçoit le mors à la bouche, et la têtière aux oreilles. L’acheteur le saura en faisant brider et débrider le cheval devant lui. Il faut ensuite porter son attention à la manière dont il reçoit le cavalier sur son dos ; car il y a beaucoup de chevaux qui reçoivent mal ce qu’ils sentent être pour eux l’annonce d’un travail forcé. On observera ensuite si, lorsqu’il est monté, il ne refuse pas de quitter les autres chevaux, si, en passant près de chevaux arrêtés, il n’essaye pas d’y emporter son homme : car il y a des bêtes si mal dressées, qu’elles s’enfuient du manége dans l’écurie.

On s’assurera qu’un cheval a la bouche fausse[2], en le soumettant à l’exercice qu’on appelle l’entrave, mais surtout par le changement de main. La plupart, en effet, ne cherchent à s’emporter que quand ils s’appuient sur la partie insensible de la bouche, et qu’ils sont entraînés vers la maison.

Il faut encore savoir si le cheval, lancé à toutes jambes, s’arrête court et veut se retourner ; et il est bon de connaître, par expérience, si, averti par une correction sévère, il veut encore obéir[3]. On ne peut rien faire d’un valet ou d’une armée désobéissante ; de même un cheval rétif est non-seulement inutile, mais souvent il agit en traître.

Quand nous avons l’intention d’acheter un cheval de campagne, il faut essayer d’abord s’il est dressé à toutes les manœuvres que la guerre exige ; c’est à savoir de franchir les fossés, sauter les murs, s’élancer de haut en bas et de bas en haut sur des tertres, galoper dans les montées, dans les descentes ou sur le flanc des collines. Toutes ces épreuves montrent s’il a le corps sain et le cœur généreux. Il ne faudrait pourtant pas rejeter un cheval qui ne ferait pas tout cela dans la perfection ; chez un grand nombre de chevaux, ce sont moins les moyens que l’expérience qui manque.

Le montage, l’habitude, l’exercice, les amèneront à bien faire, du moment qu’ils sont bien portants et qu’ils ont du cœur. Il faut se méfier toutefois d’un cheval sur l’œil : le cheval ombrageux ne permet pas de donner sur l’ennemi ; souvent même il renverse son cavalier et lui cause de fâcheux accidents. On doit encore observer s’il est méchant soit avec les chevaux, soit avec les hommes, et s’il est trop chatouilleux ; car avec de pareils défauts il donne beaucoup de peine à son maître.

Pour connaître plus facilement si le cheval se refuse à être bridé, monté, et s’il résiste aux autres exercices qu’on exige de lui, il faut, à la fin des exercices, essayer de lui faire recommencer tout ce qui les précède. S’il se prête aux mêmes manœuvres, c’est une preuve certaine de son courage. En résumé, un cheval qui a de bons pieds, un caractère doux, des jarrets suffisamment légers, la volonté et les moyens de supporter le travail, ne causera probablement aucun accident à son cavalier et le sauvera dans les dangers de la guerre. Mais les chevaux lâches qui ne vont qu’à force d’aiguillon, de même que ceux qui, par trop d’ardeur, exigent beaucoup d’attention et de caresses, occupent trop la main du cavalier et découragent dans les moments critiques[4].



  1. L’auteur ne nous dit pas comment on doit s’assurer de l’âge du cheval. Est-ce à l’usure des dents ou à l’aspect de la physionomie ? Nous retrouverons plus tard l’époque où l’on a commencé à juger de l’âge d’un cheval par l’examen de la mâchoire inférieure ; cependant tout porte à croire qu’au temps de Xénophon l’on n’était pas sans connaître ce moyen, puisqu’il se sert de l’expression marquer. L. B.
  2. Xénophon entend par là le cheval qui résiste de la tête, et se jette du côté opposé par une grande sensibilité de barre. Nous croyons qu’on attribuait souvent alors à la bouche du cheval ce qui provenait de la mauvaise main du cavalier ou du manque d’équilibre de la masse : car rarement un cheval résiste à l’action du mors, lorsque les rênes sont tenues par une main habile. L. B.
  3. Ces deux recommandations sont d’un homme essentiellement pratique : j’ai toujours fait subir cette épreuve au cheval que j’ai voulu acheter. En effet, si, lancé à toutes jambes, il s’arrête court, le cavalier peu expérimenté passera par-dessus les oreilles ; et si, après une attaque sévère, le cheval retient ses forces et ne se porte pas en avant, c’est un signe qu’il n’est pus franc, et tout cavalier inhabile ne doit pas acheter un pareil animal. L. B.
  4. Ce chapitre nous prouve que cet écuyer célèbre (Xénophon) connaissait parfaitement le cheval de guerre, et il était difficile qu’il poussât plus loin ses connaissances hippiques, étant toujours occupé à faire la guerre. Il dressait le cheval comme le ferait aujourd’hui un hardi coureur de steeple-chase, solide et bien botté, bien éperonné, avec cette différence toutefois qu’il se rendait un compte exact de l’animal qu’il avait entre les jambes, et qu’il est très-rare qu’un gentleman possède de telles connaissances. L. B.