De l’Homme/Préface

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Œuvres complètes d’Helvétius, De l’Homme
P. Didot (tome 7p. vii-xviii).

PRÉFACE.

L’amour des hommes et de la vérité m’a fait composer cet ouvrage. Qu’ils se connoissent, qu’ils aient des idées nettes de la morale, ils seront heureux et vertueux.

Mes intentions ne peuvent être suspectes : si j’eusse donné ce livre de mon vivant, je me serois exposé à la persécution, et n’aurois accumulé sur moi ni richesses ni dignités nouvelles.

Si je ne renonce point aux principes que j’ai établis dans le livre de l’Esprit, c’est qu’ils mont paru les seuls raisonnables, les seuls, depuis la publication de mon livre, que les hommes éclairés aient assez généralement adoptés.

Ces principes se trouvent plus étendus et plus approfondis dans cet ouvrage que dans celui de l’Esprit. La composition de ce livre a réveillé en moi un certain nombre d’idées. Celles qui se sont trouvées moins étroitement liées à mon sujet sont en notes, transportées à la fin de chaque section. Les seules que j’ai conservées dans le texte sont celles qui peuvent ou l’éclaircir ou répondre à des objections que je n’aurois pu réfuter sans en alonger et en retarder la marche.

La section seconde est la plus chargée de ces notes ; c’est celle dont les principes, plus contestés, exigeoient l’accumulation d’un plus grand nombre de preuves.

En donnant cet ouvrage au public, j’observerai qu’un écrit lui paroît méprisable, ou parceque l’auteur ne se donne pas la peine nécessaire pour le bien faire, ou parcequ’il a peu d’esprit, ou parcequ’enfin il n’est pas de bonne foi avec lui-même. Je n’ai rien à me reprocher à ce dernier égard. Ce n’est plus maintenant que dans les livres défendus qu’on trouve la vérité : on ment dans les autres. La plupart des auteurs sont dans leurs écrits ce que les gens du monde sont dans la conversation : uniquement occupés d’y plaire, peu leur importe que ce soit par des mensonges ou par des vérités.

Tout écrivain qui desire la faveur des puissants et l’estime du moment en doit adopter les idées ; il doit avoir l’esprit du jour, n’être rien par lui, tout par les autres, et n’écrire que d’après eux : de là le peu d’originalité de la plupart des compositions. Les livres originaux sont semés çà et là dans la nuit des temps, comme les soleils dans les déserts de l’espace, pour en éclairer l’obscurité. Ces livres font époque dans l’histoire de l’esprit humain, et c’est de leurs principes qu’on s’éleve à de nouvelles découvertes.

Je ne serai point le panégyriste de cet ouvrage ; mais j’assurerai le public que, toujours de bonne foi avec moi-même, je n’ai rien dit que je n’aie cru vrai, et rien écrit que je n’aie pensé.

Peut-être ai-je encore trop ménagé certains préjugés : je les ai traités comme un jeune homme traite une vieille femme, auprès de laquelle il n’est ni grossier ni flatteur. C’est à la vérité que j’ai consacré mon premier respect ; et ce respect donnera sans doute quelque prix à cet écrit. L’amour du vrai est la disposition la plus favorable pour le trouver.

J’ai tâché d’exposer clairement mes idées : je n’ai point, en composant cet ouvrage, desiré la faveur des grands. Si ce livre est mauvais, c’est parceque je suit sot, et non parceque je suis frippon : peu d’autres peuvent se rendre ce témoignage.

Cette composition paroîtra hardie à des hommes timides. Il est dans chaque nation des moments où le mot prudent est synonyme de vil, où l’on ne cite comme sagement pensé que l’ouvrage servilement écrit.

C’étoit sous un faux nom que je voulois donner ce livre au public ; c’étoit, selon moi, l’unique moyen d’échapper à la persécution sans en être moins utile à mes compatriotes. Mais, dans le temps employé à la composition de l’ouvrage, les maux et le gouvernement de mes concitoyens ont changé. La maladie à laquelle je croyois pouvoir apporter quelque remede est devenue incurable : j’ai perdu l’espoir de leur être utile ; et c’est à ma mort que je remets la publication de ce livre.

Ma patrie a reçu enfin le joug du despotisme ; elle ne produira donc plus d’écrivains célebres. Le propre du despotisme est d’étouffer la pensée dans les esprits, et la vertu dans les ames.

Ce n’est plus sous le nom de Français que ce peuple pourra de nouveau se rendre célebre ; cette nation avilie est aujourd’hui le mépris de l’Europe[1]. Nulle crise salutaire ne lui rendra la liberté ; c’est par la consomption qu’elle périra ; la conquête est le seul remede à ses malheurs, et c’est le hasard et les circonstances qui décident de l’efficacité d’un tel remede.

Dans chaque nation il est des moments où les citoyens, incertains du parti qu’ils doivent prendre, et suspendus entre un bon et un mauvais gouvernement, éprouvent la soif de l’instruction ; où les esprits, si je l’ose dire, préparés et ameublis, peuvent être facilement pénétrés de la rosée de la vérité. Qu’en ce moment un bon ouvrage paroisse, il peut opérer d’heureuses réformes ; mais, cet instant passé, les citoyens, insensibles à la gloire, sont par la forme de leur gouvernement invinciblement entraînés vers l’ignorance et l’abrutissement. Alors les esprits sont la terre endurcie ; l’eau de la vérité y tombe, y coule, mais sans la féconder. Tel est l’état de la France.

On y fera de jour en jour moins de cas des lumieres, parcequ’elles y seront de jour en jour moins utiles ; parcequ’elles éclaireront les Français sur le malheur du despotisme, sans leur procurer le moyen de s’y soustraire.

Le bonheur, comme les sciences, est, dit-on, voyageur sur la terre. C’est vers le nord qu’il dirige maintenant sa course ; de grands princes y appellent le génie, et le génie la fécilité.

Rien aujourd’hui de plus différent que le midi et le septentrion de l’Europe. Le ciel du sud s’embrume de plus en plus par les brouillards de la superstition et d’un despotisme asiatique ; le ciel du nord chaque jour s’éclaire et se purifie. Les Catherine II, les Fréderic, veulent se rendre chers à l’humanité[2] : ils sentent le prix de la vérité ; ils encouragent à la dire ; ils estiment jusqu’aux efforts faits pour la découvrir. C’est à de tels souverains que je dédie cet ouvrage ; c’est par eux que l’univers doit être éclairé.

Les soleils du midi s’éteignent, et les aurores du nord brillent du plus vif éclat. C’est du septentrion que partent maintenant les rayons qui pénetrent jusqu’en Autriche ; tout s’y prépare pour un grand changement. Le soin qu’y prend l’empereur d’alléger le poids des impôts et de discipliner ses armées prouve qu’il veut être l’amour de ses sujets, qu’il veut les rendre heureux au dedans et respectables au dehors. Son estime pour le roi de Pruse présagea dès sa plus tendre jeunesse ce qu’il seroit un jour. On n’a d’estime sentie que pour ses semblables.

  1. Il faut faire attention que l’auteur écrivoit cette préface un an avant sa mort, dans l’époque de beaucoup de changements dans la monarchie.
  2. C’est au moment que la marche rapide du despotisme en France affligeoit Helvétius qu’il parloit ainsi des puissances du nord. Les sages qui voient le malheur des peuples n’ont d’autres moyens d’adoucir la férocité des tigres qui les gouvernent qu’en leur offrant la perspective de la gloire, et en les encourageant au bien qu’ils font ou qu’ils promettent de faire.