De l’Homme/Introduction

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Œuvres complètes d’Helvétius, De l’Homme
P. Didot (tome 7p. 1-124).

DE L’HOMME,
DE SES FACULTÉS INTELLECTUELLES, ET DE SON ÉDUCATION.




INTRODUCTION.


La science de l’homme, prise dans toute son étendue, est immense ; son étude, longue et pénible. L’homme est un modele exposé à la vue des différents artistes ; chacun en considere quelques faces, aucun n’en a fait le tour.

Le peintre et le musicien connoissent l’homme, mais relativement à l’effet des couleurs et des sons sur les yeux et sur les oreilles.

Corneille, Racine et Voltaire, l’étudient, mais relativement aux impressions qu’excitent en lui les actions de grandeur, de tendresse, de pitié, de fureur, etc. Les Moliere et les la Fontaine ont considéré les hommes sous d’autres points de vue.

Dans l’étude que le philosophe en fait, son objet est leur bonheur. Ce bonheur est dépendant, et des lois sous lesquelles ils vivent, et des instructions qu’ils reçoivent. La perfection de ces lois et de ces instructions suppose la connoissance préliminaire du cœur, de l’esprit humain, de leurs diverses opérations, enfin des obstacles qui s’opposent aux progrès des sciences de la morale, de la politique, et de l’éducation. Sans cette connoissance, quels moyens de rendre les hommes meilleurs et plus heureux ? Le philosophe doit dont s’élever jusqu’au principe simple et productif de leurs facultés intellectuelles et de leurs passions, ce principe seul qui peut lui révéler le degré de perfection auquel peuvent se porter leurs lois et leurs instructions, et lui découvrir quelle est sur eux la puissance de l’éducation.

Dans l’homme j’ai regardé l’esprit, la vertu, et le génie, comme le produit de l’instruction. Cette idée, présentée dans le livre de l’Esprit, me paroît toujours vraie ; mais peut-être n’est-elle pas assez prouvée. On est convenu avec moi que l’éducation avoit sur le génie, sur le caractere des hommes et des peuples, plus d’influence qu’on ne l’avoit cru : c’est tout ce qu’on m’a accordé.

L’examen de cette opinion sera le premier de cet ouvrage. Pour élever l’homme, l’instruire, et le rendre heureux, il faut savoir de quelle instruction et de quel bonheur il est susceptible. Avant d’entrer en matiere, je dirai un mot, 1°. de l’importance de cette question, 2°. de la fausse science à laquelle on donne encore le nom d’éducation, 3° de la sécheresse du sujet, et de la difficulté de le traiter.

I. Importance de cette question.

S’il est vrai que les talents et les vertus d’un peuple assurent et sa puissance et son bonheur, nulle question plus importante que celle-ci :

savoir,

Si dans chaque individu les talents et les vertus sont l’effet de son organisation ou de l’instruction qu’on lui donne. Je me propose de prouver ici ce qui n’est peut-être qu’avancé dans le livre de l’Esprit.

Si je démontrois que l’homme n’est vraiment que le produit de son éducation, j’aurois sans doute révélé une grande vérité aux nations. Elles sauroient qu’elles ont entre leurs mains l’instrument de leur grandeur et de leur félicité, et que, pour être heureuses et puissantes, il ne s’agit que de perfectionner la science de l’éducation.

Par quel moyen découvrir si l’homme est en effet le produit de son instruction ? par un examen approfondi de cette question. Cet examen n’en donnât-il pas la solution, il faudroit encore le faire : il seroit utile, il nous nécessiteroit à l’étude de nous-mêmes. L’homme n’est que trop souvent inconnu à celui qui le gouverne. Cependant pour diriger les mouvements de la poupée humaine il faudroit connoître les fils qui la meuvent. Privé de cette connoissance, qu’on ne s’étonne point si les mouvements sont souvent si contraires à ceux que le législateur en attend.

Un ouvrage où l’on traite de l’homme, s’y fût-il glissé quelques erreurs, est toujours un ouvrage précieux. Quelle masse de lumiere la connoissance de l’homme ne jetteroit-elle pas sur les diverses parties de l’administration ! L’habileté de l’écuyer consiste à savoir tout ce qu’il peut faire exécuter à l’animal qu’il dresse ; et l’habileté du ministre à connoître tout ce qu’il peut faire exécuter aux peuples qu’il gouverne.

La science de l’homme fait partie de la science du gouvernement(1). Le ministre doit y joindre celle des affaires(2). C’est alors qu’il peut établir de bonnes lois.

Que les philosophes pénetrent donc de plus en plus dans l’abyme du cœur humain ; qu’ils y cherchent tous les principes de son mouvement ; et que le ministre, profitant de leurs découvertes, en fasse, selon les temps, les lieux, et les circonstances, une heureuse application.

Regarde-t-on la connoissance de l’homme comme absolument nécessaire au législateur ? Rien de plus important que l’examen d’un problême qui la suppose.

Si les hommes, personnellement indifférents à cette question, ne la jugeoient que relativement à l’intérêt public, ils sentiroient que, de tous les obstacles à la perfection de l’éducation, le plus grand c’est de regarder les talents et les vertus comme un effet de l’organisation. Nulle opinion ne favorise plus la paresse et la négligence des instituteurs. Si l’organisation nous fait presque en entier ce que nous somme, à quel titre reprocher au maître l’ignorance et la stupidité de ses éleves ? Pourquoi, dira-t-il, imputer à l’instruction les torts de la nature ? Que lui répondre ? Et, lorsqu’on admet un principe, comment en nier la conséquence immédiate ?

Au contraire, si l’on prouve que les talents et les vertus sont des acquisitions, on aura éveillé l’industrie de ce maître, et prévenu sa négligence ; on l’aura rendu plus soigneux et d’étouffer les vices et de cultiver les vertus de ses disciples. Le génie, plus ardent à perfection les instruments de l’éducation, appercevra peut-être dans une infinité de ces attentions de détail, regardées maintenant comme inutiles, les germes cachés de nos vices, de nos vertus, de nos talents, et de notre sottise. Or qui sait à quel point le génie porteroit alors ses découvertes(3) ? Ce dont on est sûr, c’est qu’on ignore maintenant les vrais principes de l’éducation, et qu’elle est jusqu’aujourd’hui presque entièrement réduite à l’étude de quelques sciences fausses auxquelles l’ignorance est préférable.

II. De la fausse science, ou de l’ignorance acquise.

L’homme naît ignorant : il ne naît point sot, et ce n’est pas même sans peine qu’il le devient. Pour être tel, et parvenir à éteindre en soi jusqu’aux lumieres naturelles, il faut de l’art et de la méthode ; il faut que l’instruction ait entassé en nous erreurs sur erreurs ; il faut, par des lectures multipliées, avoir multiplié ses préjugés.

Parmi les peuples policés, si la sottise est l’état commun des hommes, c’est l’effet d’une instruction contagieuse ; c’est qu’on y est élevé par de faux savants, qu’on y lit de sots livres. Or, en livres comme en hommes, il y a bonne et mauvaise compagnie. Le bon livre est presque partout le livre défendu (4). L’esprit et la raison en sollicitent la publication : la bigoterie s’y oppose ; elle veut commander à l’univers ; elle est donc intéressée à propager la sottise. Ce qu’elle se propose c’est d’aveugler les hommes, de les égarer dans le labyrinthe d’une fausse science. C’est peu que l’homme soit ignorant. L’ignorance est le point milieu entre la vraie et la fausse connoissance. L’ignorant est autant au-dessus du faux savant qu’au-dessous de l’homme d’esprit. Ce que desire le superstitieux, c’est que l’homme soit absurde ; ce qu’il craint, c’est que l’homme ne s’éclaire. À qui confie-t-il donc le soin de l’abrutir ? À des scholastiques. De tous les enfants d’Adam, ce sont les plus stupides et les plus orgueilleux (5). « Le pur scholastique, selon Rabelais, tient entre les hommes la place qu’occupe entre les animaux celui qui ne laboure point comme le bœuf, ne porte point le bât comme la mule, n’aboie point au voleur comme le chien, mais qui, semblable au singe, salit tout, brise tout, mord le passant, et nuit à tous. »

Le scholastique, puissant en mots, est foible en raisonnements. Aussi que forme-t-il ? Des hommes savamment absurdes, et orgueilleusement stupides (6). En fait de stupidité, je l’ai déjà dit, il en est de deux sortes ; l’une naturelle, l’autre acquise ; l’une effet de l’ignorance, l’autre celui de l’instruction. Entre ces deux especes d’ignorance ou de stupidité, quelle est la plus incurable ? La derniere. L’homme qui ne sait rien peut apprendre ; il ne s’agit que d’en allumer en lui le desir. Mais qui sait mail, et a par degrés perdu sa raison en croyant la perfectionner, a trop chèrement acheté sa sottise pour jamais y renoncer[1]. L’esprit s’est-il chargé du poids d’une savante ignorance ? il ne s’éleve plus jusqu’à la vérité. Il a perdu la tendance qui le portoit vers elle. La connoissance de ce qu’il savoit en est partie attachés à l’oubli de ce qu’il sait. Pour placer un certain nombre de vérités dans sa mémoire il faudroit souvent en déplacer le même nombre d’erreurs. Or ce déplacement demande du temps ; et, s’il se fait enfin, c’est trop tard qu’on devient homme. On s’étonne de l’âge où le devenoient les Grecs et les Romains. que de talents divers ne montroient-ils pas dès leur adolescence ! À vingt ans Alexandre, déjà homme de lettres et grand capitaine, entreprenoit la conquête de l’orient. À cet âge les Scipions et les Annibal formoient les plus grands projets, et exécutoient les plus grandes entreprise. Avant la maturité des ans, Pompée, vainqueur en Europe, en Asie, et en Afrique, remplissoit l’univers de sa gloire. Or comment ces Grecs et ces Romains, à-la-fois hommes de lettres, orateurs, capitaines, hommes d’état, se rendoient-ils propres à tous les divers emplois de leurs républiques, les exerçoient-ils, et souvent même les abdiquoient-ils, dans un âge où nul citoyen ne seroit maintenant capable de les remplir ? Les hommes d’autrefois étoient-ils différents de ceux d’aujourd’hui ? Leur organisation étoit-elle plus parfaite ? Non sans doute : car, dans les sciences et les arts de la navigation, de la physique, de l’horlogerie, des mathématiques, etc., l’on sait que les modernes l’emportent sur les anciens.

La supériorité que ces derniers ont si long-temps conservée dans la morale, la politique, et la législation, doit donc être regardée comme l’effet de leur éducation. Ce n’étoit point alors à des scholastiques, c’étoit à des philosophes que l’on confioit l’instruction de la jeunesse. L’objet de ces philosophes étoit de former des héros et de grands citoyens. La gloire du disciple réfléchissoit sur le maître ; c’étoit sa récompense.

L’objet d’un instituteur n’est plus le même. Quel intérêt a-t-il d’exalter l’ame et l’esprit de ses éleves ? aucun. Que desire-t-il ? d’affoiblir leur caractere, d’en faire des superstitieux, d’éjointer, si je l’ose dire, les ailes de leur génie, d’étouffer dans leur esprit toute vraie connoissance (7), et dans leur cœur toute vertu scholastique.

Les siecles d’or des scholastiques furent ces siecles d’ignorance dont avant Luther et Calvin les ténebres couvroient la terre. Alors, dit un philosophe anglais, la superstitiion commandoit à tous les peuples. « Les hommes, changés comme Nabuchodonosor en brutes et en mules, étoient sellés, bridés, chargés de pesants fardeaux ; ils gémissoient sous le faix de la superstition : mais enfin, quelques unes des mules venant à se cabrer, elles renvervent à-la-fois la charge et le cavalier. »

Nulle réforme à espérer dans l’éducation tant qu’elle sera confiée à des scholastiques. Sous de tels instituteurs, la science enseignée ne sera jamais qu’une science d’erreurs ; et les anciens conserveront sur les modernes, tant en morale qu’en politique et en législation, une supériorité qu’ils devront, non à la supériorité de l’organisation, mais, comme je l’ai déjà dit, à celle de leur instruction.

III. De la sécheresse de ce sujet, et de la difficulté de le traiter.

L’examen de la question que je me suis proposée exige une discussion fine et approfondie. Toute discussion de cette espece est ennuyeuse.

Qu’un homme vraiment ami de l’humanité, et déjà habitué à la fatigue de l’attention, lise ce livre sans dégoût ; je n’en serai pas surpris. Son estime sans doute me suffiroit, si, pour rendre cet ouvrage utile, je ne m’étois d’abord proposé de le rendre agréable. Or, quelles fleurs jeter sur une question aussi grave et aussi sérieuse ? Je voudrois éclairer l’homme ordinaire ; et, chez presque toutes les nations, cet homme est incapable d’attention ; ce qui l’applique le dégoûte : c’est surtout en France que ces sortes d’hommes sont les plus communs.

Quant aux gens du monde, ils sont de plus en plus indifférents aux ouvrages de raisonnement. Rien ne les pique que la peinture d’un ridicule (8), qui satisfait leur malignité sans les arracher à leur paresse. Je renonce donc à l’espoir de leur plaire. Quelque peine que je me donnasse, je ne répandrois jamais assez d’agrément sur un sujet aussi sec et aussi sérieux.

J’observerai cependant que si l’on juge des Français par leurs ouvrages, ou ce peuple est moins léger et moins frivole qu’on ne le croit (9), ou l’esprit de ses savants est très différent de l’esprit de la nation. Les idées de ces derniers m’ont paru grandes et élevées. Qu’ils écrient donc, et soient assurés, malgré les partialités nationales, qu’ils trouveront par-tout de juste appréciateurs de leur mérite. Je ne leur recommande qu’une chose, c’est d’oser quelquefois dédaigner l’estime d’une seule nation, et de se rappeler qu’un esprit vraiment étendu ne s’attache qu’à des sujets intéressants pour tous les peuples.

Celui que je traite est de ce genre. Je ne rappellerai les principes de l’Esprit que pour les approfondir davantage, les présenter sous un point de vue nouveau, et en tirer de nouvelles conséquences. En géométrie, tout problême non exactement résolu peut devenir l’objet d’une nouvelle démonstration. Il en est de même en morale et en politique. Qu’on ne se refuse donc pas à l’examen d’une question si importante, et dont la solution d’ailleurs exige l’exposition de vérités encore peu connues.

La différence des esprits est-elle l’effet de la différence ou de l’organisation ou de l’éducation ? c’est l’objet de ma recherche.

NOTES.

(1) La science de l’homme est la science des sages. Les intrigants se croient à cet égard fort supérieurs au philosophe. Ils connoissent en effet mieux que lui la coterie du ministre ; ils conçoivent en conséquence la plus haute idée de leur mérite. Sont-ils curieux de l’apprécier ? qu’ils écrivent sur l’homme, qu’ils publient leurs pensées ; et le cas qu’en fera le public leur apprendra celui qu’ils voient en faire eux-mêmes.

(2) Le ministre connoît mieux que le philosophe le détail des affaires ; ses connoissances en ce genre sont plus étendues : mais ce dernier a plus le loisir d’étudier le cœur humain, et le connoît mieux que le ministre. L’un et l’autre, par leurs divers genres d’étude, sont destinés à s’entr’éclairer. Que l’homme en place qui veut le bien se fasse ami et protecteur des lettres. Avant la défense faite à Paris de ne plus imprimer que des catéchismes et des almanachs, ce fut aux brochures multipliées des gens instruits que la France dut le bienfait de l’exportation des grains. Des savants en démontrerent les avantages. Le ministre qui se trouvoit alors à la tête des finances profita de leurs lumieres.

(3) À quelque degré de perfection qu’on portât l’éducation, qu’on n’imagine cependant pas qu’on fît des gens de génie de tous les hommes à portée de la recevoir. On peut par son secours exciter l’émulation des citoyens, les habituer à l’attention, ouvrir leurs cœurs à l’humanité, leur esprit à la vérité, faire enfin de tous les citoyens, sinon des gens de génie, du moins des gens d’esprit et de sens : mais, comme je le prouverai dans la suite de cet ouvrage, c’est tout ce que peut la science perfectionnée de l’éducation, et c’est assez. Une nation généralement composée de pareils hommes seroit sans contredit la premiere de l’univers.

(4) À Vienne, à Paris, à Lisbonne, et dans tous les pays catholiques, on permet la vente des opéra, des comédies, des romans, et même de quelques bons livres de géométrie et de médecine. En France, l’approbation du censeur est pour l’auteur presque toujours un certificat de sottise. Elle annonce un livre sans ennemis, dont on dira d’abord du bien, parcequ’on n’en pensera point, parcequ’il n’excitera point l’envie, ne blessera l’orgueil de personne, et ne répétera que ce que tout le monde sait. L’éloge général et du moment est presque toujours exclusif de l’éloge à venir.

(5) Le scholastique, dit le proverbe anglais, n’est qu’un pur âne, qui, n’ayant ni la douceur du vrai chrétien, ni la raison du philosophe, ni l’affabilité du courtisan, n’est qu’un objet ridicule.

(6) Quelle est la science des scholastiques ? Celle d’abuser des mots, et d’en rendre la signification incertaine. C’étoit par la vertu de certains mots barbares qu’autrefois les magiciens édifioient, détruisoient, des châteaux enchangés, ou du moins leur apparence. Qu’on se défie donc de tout écrit où l’on fait trop fréquemment usage du langage de l’école. La langue usuelle suffit presque toujours à quiconque a des idées claires. Qui veut instruire et non duper les hommes doit parler leur langue.

(7) Il est peu de pays où l’on étudie la science de la morale et de la politique. On permet rarement aux jeunes gens d’exercer leur esprit sur des sujets de cette espece. Le sacerdoce ne veut pas qu’ils contractent l’habitude du raisonnement. Le mot raisonnable est aujourd’hui devenu synonyme d’incrédule. « Pour être philosophe, dit Malebranche, il faut voir évidemment ; et pour être fidele il faut croire aveuglément ». Malebranche ne s’apperçoit pas que de son fidele il fait un sot.

(8) Qu’on s’amuse un moment de la peinture d’un ridicule ; rien de mieux. Tout excellent tableau de cette espece suppose beaucoup d’esprit dans le peintre qui le dessine. Que lui doit la société ? Un tribut de reconnoisance et d’éloges proportionné au mal dont la délivre le ridicule jeté sur tels défauts. Une nation qui mettroit de l’importance à ce service se rendroit elle-même ridicule. « Qu’importe, dit un Anglais, que tel bourgeois soit singulier dans son humeur, tel petit-maître recherché dans ses habits, que telle coquette enfin soit minaudiere ? elle peur rougir, blanchir, moucheter, son visage, et coucher avec son amant, sans envahir ma propriété, ou diminuer mon commerce. L’ennuyeux froissement d’un éventail qui s’ouvre et se referme sans cesse n’ébranle point nos constitutions ». Une nation trop occupée de la coquetterie d’une femme ou de la fatuité d’un petit-maître est à coup sûr une nation frivole.

(9) Toutes les nations ont reproché aux Français leur frivolité. « Si le Français, disoit autrefois M. de Savile, est si frivole, l’Espagnol si grave et si superstitieux, l’Anglais si sérieux et si profond, c’est un effet de la différente forme de leur gouvernement. C’est à Paris que doit se fixer l’homme curieux de bijoux et de parler sans rien dire ; c’est Madrid et Lisbonne que doit habiter quiconque aime à se donner la discipline et à voir brûler ses semblables ; et c’est à Londres enfin que doit vivre quiconque veut penser et faire usage de la faculté qui distingue principalement l’homme de la brute ». Selon M. de Saville, il n’est que trois objets dignes de réflexion ; la nature, la religion, et le gouvernement.

  1. Un jeune peintre, d’après la mauvaise maniere de son maître, fait un tableau, le présente à Raphaël : « Que pensez-vous de ce tableau ? lui dit-il. » — « Que vous sauriez bientôt quelque chose, répond Raphaël, si vous ne savez rien. »