De l’Homme/Section 10/Chapitre 1

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Œuvres complètes d’Helvétius, De l’Homme
P. Didot (tome 12p. 71-78).
Chap. II.  ►
SECTION X


SECTION X.

De la puissance de l’instruction ; des moyens de la perfectionner ; des obstacles qui s’opposent aux progrès de cette science ; de la facilité avec laquelle, ces obstacles levés, on traceroit le plan d’une excellente éducation.




CHAPITRE I.

L’éducation peut tout.

La plus forte preuve de la puissance de l’éducation est le rapport constamment observé entre la diversité des instruction et leurs produits ou résultats différents. Le sauvage est infatigable à la chasse ; il est plus léger à la course que l’homme policé[1], parceque le sauvage y est plus exercé.

L’homme policé est plus instruit, il a plus d’idées que le sauvage, parcequ’il reçoit un plus grand nombre de sensations différentes, et qu’il est, par sa position, plus intéressé à les comparer entre elles. L’agilité supérieure de l’un, les connoissances multipliées de l’autre, sont donc l’effet de la différence de leur éducation.

Si les hommes, communément francs, loyaux, industrieux et humains sous un gouvernement libre, sont bas, menteurs, vils, sans génie et sans courage sous un gouvernement despotique, cette différence dans leur caractere est l’effet de la différente éducation reçue dans l’un ou l’autre de ces gouvernements.

Passe-t-on de diverses constitutions des états aux différentes conditions des hommes ? se demande-t-on la cause du peu de justesse d’esprit des théologiens ? c’est qu’ils sont à cet égard plus soigneusement élevés que les autres hommes ; c’est qu’accoutumés dès leur jeunesse à se contenter du jargon de l’école, à prendre des mots pour des choses, il leur devient impossible de distinguer le mensonge de la vérité, et le sophisme de la démonstration (1).

Le militaire est dans sa jeunesse communément ignorant et libertin. Pourquoi ? C’est que rien ne le nécessité à s’instruire. Dans sa vieillesse il est souvent sot et fanatique ; c’est que, l’âge du libertinage passé, son ignorance doit le rendre superstitieux.

Il est peu de grands talents parmi les gens du monde ; c’est l’effet de leur éducation. Celle de leur enfance est trop négligée : on ne grave alors dans leur mémoire que des idées fausses et puériles. Pour y en substituer ensuite de justes et de grandes, il faudroit en effacer les premieres. Or, c’est toujours l’œuvre d’un long temps, et l’on est vieux avant d’être homme.

Dans presque toutes les professions, la vie instructive est très courte. Le seul moyen de l’alonger c’est de former de bonne heure le jugement de l’homme. Qu’on ne charge sa mémoire que d’idées claires et nettes, son adolescence sera plus éclairée que ne l’est maintenant sa vieillesse.

L’éducation nous fait ce que nous sommes. Si dès l’âge de six ou sept ans le Savoyard est déja économe, actif, laborieux et fidele, c’est qu’il est pauvre, c’est qu’il a faim, c’est qu’il vit, comme je l’ai déja dit, avec des compatriotes doués des qualités qu’on exige de lui ; c’est qu’enfin il a pour instituteur l’exemple et le besoin, deux maîtres impérieux auxquels tout obéit[2].

La conduite uniforme des Savoyards tient à la ressemblance de leur position, par conséquent à l’uniformité de leur éducation. Il en est de même de celle des princes. Pourquoi leur reproche-t-on à-peu-près la même éducation ? C’est que, sans intérêt de s’éclairer, il leur suffit de vouloir pour subvenir à leurs besoins, à leurs fantaisies ; or, qui peut sans talents et sans travail satisfaire les uns et les autres est sans principe de lumieres et d’activité.

L’esprit et les talents ne sont jamais dans les hommes que le produit de leurs desirs et de leur position particuliere[3]. La science de l’éducation se réduit peut-être à placer les hommes dans une position qui les force à l’acquisition des talents et des vertus desirées en eux.

Les souverains, à cet égard, ne sont pas toujours les mieux placés. Les grands rois sont des phénomenes extraordinaires dans la nature. Ces phénomenes, long-temps espérés, n’apparoissent que rarement. C’est toujours du prince successeur qu’on attend la réforme des abus ; il doit opérer des miracles. Ce prince monte sur le trône : rien ne change, et l’administration reste la même. Par quelle raison en effet un monarque, souvent plus mal élevé que ses ancêtres, seroit-il plus éclairé ? En tous les temps, les mêmes causes produiront toujours les mêmes effets.

(1) Pourquoi les ministres des autels sont-ils les plus redoutés des hommes ? « Pourquoi, dit le proverbe espagnol, faut-il se garer du devant de la femme, du derriere de la mule, de la tête du taureau, et d’un moine de tous les côtés » ? Les proverbes, presque tous fondés sur l’expérience, sont presque toujours vrais. À quoi donc attribuer la méchanceté du moine ? À son éducation.


  1. La sagacité des sauvages pour reconnoître la trace d’un homme à travers les forêts est incroyable. Ils distinguent à cette trace quelle est et sa nation et sa conformation particuliere. À quoi donc rapporter à cet égard la supériorité des sauvages sur l’homme policé ? À la multitude de leurs expériences. L’esprit, en tous les genres, est fils de l’observation.
  2. A-t-on dès l’enfance contracté l’habitude du travail, de l’économie, de la fidélité ? l’on s’arrache difficilement à cette premiere habitude ; on n’en triomphe même que par un long commerce avec des frippons, ou par des passions extrêmement fortes. Les passions de cette espece sont rares.
  3. C’est au malheur, c’est à la dureté de leur éducation, que l’Europe doit ses Henri IV, ses Élisabeth, ses Frédéric. C’est au berceau de l’infortune que s’allaitent les grands princes. Leurs lumieres sont communément proportionnées au danger de leur position. Si l’usurpateur a presque toujours de grands talents, c’est que sa position l’y nécessite. Il n’en est pas de même de ses descendants.

    En Afrique, quels sont les peuples les plus stupides ? Les habitants de ces forêts de palmiers dont le tronc, les feuilles et les fruits fournissent sans culture à tous les besoins de l’homme. Le bonheur lui-même peut quelquefois engourdir l’esprit d’une nation. L’Angleterre produit maintenant peu d’excellents ouvrages moraux et politiques. Peut-être les écrivains célebres ne doivent-ils en certains pays le triste avantage d’être éclairés qu’au degré de malheur et de calamité sous lequel gémissent leurs compatriotes.