De l’Homme/Section 9/Chapitre 31

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Œuvres complètes d’Helvétius, De l’Homme
P. Didot (tome 12p. 43-49).
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SECTION IX


CHAPITRE XXXI.

Des moyens d’enchaîner l’ambition ecclésiastique.

Laisse-t-on à Dieu le soin de sa propre vengeance ? lui remet)on la punition des hérétiques ? la terre ne s’arroge-t-elle plus le droit de juger les offenses faites au ciel (26) ? le précepte de la tolérance devient-il enfin un précepte de l’éducation publique ? alors, sans prétexte pour persécuter les hommes, soulever les peuples, envahir la puissance temporelle, l’ambition du prêtre s’éteint ; alors, dépouillé de sa férocité, il ne maudit plus ses souverains, n’arme plus les Ravaillacs, et n’ouvre plus le ciel aux régicides. Si la foi est un don du ciel, l’homme sans foi est à plaindre, non à punir. L’excès de l’inhumanité, c’est de persécuter un infortuné. La tolérance est-elle admise ? le paradis n’est plus la récompense de l’assassin et le prix des grands attentats.

L’église est un tigre. Enchaîné par la loi de la tolérance[1], il est doux. Sa chaîne se rompt-elle ? il reprend sa premiere fureur. Par ce qu’a fait autrefois l’église les princes peuvent juger de ce qu’elle feroit encore si on lui rendoit son premier pouvoir. Le passé doit les éclairer sur l’avenir.

Le magistrat qui se flatteroit de faire concourir les puissances spirituelle et temporelle au même objet, c’est-à-dire au bien public, se tromperoit. Il en est de ces deux puissances, quelquefois réunies pour dévorer le même peuple, comme de deux nations voisines et jalouses qui, liguées contre une troisieme, l’attaquent, et se battent au partage de ses dépouilles.

Nul empire ne peut être sagement gouverné par deux pouvoirs suprêmes et indépendants. C’est d’un seul, ou partagé entre plusieurs, ou réuni entre les mains du monarque, que toute loi doit émaner.

La tolérance soumet le prêtre au prince ; l’intolérance soumet le prince au prêtre. Elle annonce deux puissances rivales dans un empire.

L’ignorance des peuples, mere d’une dévotion stupide (27), est un poison qui, sublimé par les chymistes de la religion, répand autour du trône les exhalaisons mortelles de la superstition.

Un pays d’inquisition n’est pas la patrie d’un citoyen honnête (28). Malheur aux nations où le moine poursuit impunément quiconque méprise ses légendes, et ne croit ni aux sorciers ni au nain jaune ; où le moine traîne au supplice l’homme vertueux qui fait le bien, ne nuit à personne, et dit la vérité. Dans un pays tolérant, quelque critique que soit la situation d’un peuple, un seul grand homme suffit quelquefois pour changer la face des affaires. La guerre s’allume entre la France et l’Angleterre ; la France a d’abord l’avantage. M. Pitt est élevé au ministere, la nation anglaise reprend ses esprits, et les officiers de mer leur intrépidité. Rien de moins semblable à lui-même que l’Anglais du commencement et de la fin de la guerre. Que voyoit-on en France à la même époque ?

La bigoterie commandoit alors impérieusement aux grands (29). Telle étoit sur eux sa puissance, qu’au moment même où la France, battue de toutes parts, se voyoit enlever ses colonies, on ne s’occupoit à Paris que de l’affaire des jésuites[2], on ne s’intriguoit que pour eux.

Tel étoit l’esprit qui régnoit à Constantinople lorsque Mahomet II en faisoit le siege. La cour y tenoit des conciles dans le temps même que le sultan en prenoit les fauxbourgs.

Quelque superstitieuse, quelque fanatique que soit une nation, son caractere sera toujours susceptible des diverses formes que lui donneront ses lois, son gouvernement, et sur-tout l’éducation publique. L’instruction peut tout ; et si j’ai, dans les sections précédentes, si scrupuleusement détaillé les maux produits par une ignorance dont tant de gens se déclarent aujourd’hui les protecteurs, c’étoit pour faire mieux sentir toute l’importance de l’éducation. Quels moyens de la perfectionner ? C’est par l’examen de cette question que je terminerai cet ouvrage.

libre dans l’exercice de son culte ; veut priver ses concitoyens de la liberté dont il jouit.

(27) L’expulsion des jésuites supposoit, en Espagne et en Portugal, des ministres d’un caractere ferme et hardi. En France, les lumieres déja répandues dans la nations facilitoient cette expulsion. Si le pape s’en fût plaint trop amèrement, ses plaintes eussent paru déplacées.

Dans une lettre écrite au sujet de la condamnation du mandement de M. de Soissons par la congrégation du saint-office, un vertueux cardinal remontre au saint-pere « qu’il est certaines prétentions que la cour de Rome devoit ensevelir dans un silence et un oubli éternel, sur-tout, ajoute-t-il, dans ces temps malheureux et déplorables où les incrédules et les impies font suspecter la fidélité des ministres de la religion. »

(28) Dans les pays catholiques, quel moyen de former des citoyens vertueux ? l’instruction de la jeunesse y est confiée aux prêtres. Or, l’intérêt du prêtre est presque toujours contraire à celui de l’état. « Jamais le prêtre n’adoptera ce principe fondamental de toutes les vertus, savoir, que la justice de nos actions dépend de leur conformité avec l’intérêt général ». Un tel principe nuit à ses vues ambitieuses.

D’ailleurs, si la morale, comme les autres sciences, ne se perfectionne que par le temps et l’expérience, il est évident qu’une religion qui prétend, en qualité de révélée, avoir instruit l’homme de tous ses devoirs, s’oppose d’autant plus efficacement à la perfection de cette même science, qu’elle ne laisse plus rien à faire au génie et à l’expérience.

(29) Dans le moment où la France faisoit la guerre aux Anglais, les parlements la faisoient aux jésuites, et la cour dévote prenoit parti pour ces derniers. Tout y étoit rempli d’intrigues ecclésiastiques. On se seroit cru volontiers à la fin du regne de Louis XIV. On comptoit alors à Versailles très peu d’honnêtes gens, et beaucoup de bigots.


  1. La multiplicité des religions dans un empire affermit le trône. Des sectes ne peuvent être contenus quepar d’autres sectes. Dans le moral, comme dans le physique, c’est l’équilibre des forces opposées qui produit le repos.
  2. Lors de l’affaire des jésuites, si l’on apprenoit à Paris la perte d’une bataille, à peine s’en occupoit-on un jour. Le lendemain on parloit de l’expulsion des bénits peres. Ces peres, pour détourner le public de l’examen de leurs constitution, ne cessoient de crier contre les encyclopédistes. Ils attribuoient au progrès de la philosophie les mauvais succès des campagnes. C’est elle, disoient-ils, qui gâte l’esprit des soldats et des généraux. Leurs dévotes en étoient convaincues. Mille oies couleur de rose répétoient la même phrase ; et c’étoit cependant le peuple très philosophe des Anglais, et le roi encore plus philosophe de Prusse, qui battoient les généraux français, que personne n’accusoit de philosophie.