De l’Homme/Section 5/Chapitre 3

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Œuvres complètes d’Helvétius, De l’Homme
P. Didot (tome 9p. 137-151).
◄  Chap. II.
Chap. IV.  ►
SECTION V


CHAPITRE III.

De la bonté de l’homme au berceau.

Je vous aime, ô mes concitoyens ; et mon premier desir est de vous être utile : j’envie sans doute vos suffrages ; mais voudrois-je devoir au mensonge et votre estime et vos éloges ? Mille autres vous tromperont ; je ne serai point leur complice. Les uns vous diront bons, et flatteront le desir que vous avez de vous croire tels : ne les en croyez pas. Les autres vous diront méchants : ils vous mentiront pareillement. Vous n’êtes ni l’un ni l’autre. Nul individu ne naît bon, nul individu ne naît méchant. Les hommes sont l’un ou l’autre, selon qu’un intérêt conforme ou contraire les réunit ou les divise (6). Des philosophes croient les hommes nés dans l’état de guerre ; le desir commun de posséder les mêmes choses les arme, disent-ils, dès le berceau les uns contre les autres.

L’état de guerre sans doute suit de près l’instant de leur naissance ; la paix entre eux est peu durable : cependant ils ne naissent point ennemis. La bonté ou la méchanceté est en eux un accident : c’est le produit de leurs lois bonnes ou mauvaises. Ce qu’on appelle dans l’homme la bonté ou le sens moral est sa bienveillance pour les autres, et cette bienveillance est toujours en lui proportionnée à l’utilité dont ils lui sont. Je préfere mes concitoyens aux étrangers, et mon ami à mes concitoyens. Le bonheur de mon ami se réfléchit sur moi ; s’il devient plus riche et plus puissant, je participe à sa richesse et à sa puissance : la bienveillance pour les autres est donc l’effet de l’amour de nous-mêmes. Or, si l’amour de soi, comme je l’ai prouvé section IV, est en nous l’effet nécessaire de la faculté de sentir, notre amour pour les autres, quoi qu’en disent les shaftesburistes, est donc pareillement l’effet de cette même faculté.

Qu’est-ce en effet que cette bonté originelle ou ce sens moral tant vanté par les Anglais[1] ? Quelle idée nette se former d’un pareil sens[2] quel fait en fonder l’existence ? Sur ce qu’il est des hommes bons ? mais il en est aussi d’envieux et de menteurs, Omnis homo mendax. Dira-t-on en conséquence que ces hommes ont en eux un sens immoral d’envie ou un sens mentitif ? Rien de plus absurde que cette philosophie théologique de Shaftesbury : et cependant la plupart des Anglais en sont amateurs, comme les Français l’étoient jadis de leur musique ; tandis qu’aucun étranger ne peut comprendre l’une et écouter l’autre.

Selon leurs philosophes, l’homme indifférent, l’homme assis dans son fauteuil desire le bien des autres : mais en tant qu’indifférent, l’homme ne desire et ne peut même rien desirer ; l’état de desir et d’indifférence est contradictoire. Peut-être même cet état de parfaite indifférence est-il impossible. L’expérience m’apprend que l’homme ne naît ni bon ni méchant : son bonheur n’est pas nécessairement attaché au malheur d’autrui ; au contraire, dans toute saine éducation, l’idée de ma propre félicité sera toujours plus ou moins étroitement liée dans ma mémoire à celle de mes concitoyens, et le desir de l’une produira en moi le desir de l’autre. D’où il résulte que l’amour du prochain n’est dans chaque individu qu’un effet de l’amour de lui-même. Aussi les plus bruyants prôneurs de la bonté originelle n’ont-ils pas toujours été les plus zélés bienfaiteurs de l’humanité[3].

Se fût-il agi du salut de l’Angleterre ? pour la sauver, dit-on, le paresseux Shaftesbury, cet ardent apôtre du beau moral, ne se fût pas fait porter jusqu’au parlement. Ce n’est point le sens du beau moral, c’est l’amour de la gloire et de la patrie, qui forme les Horace, les Brutus et les Scevola[4]. Les philosophes anglais me répéteroient en vain que le beau moral est un sens qui ; se développant avec le fœtus de l’homme, le rend dans un temps marqué compatissant aux maux de ses semblables. Je puis me former une idée des mes cinq sens et des organes qui les constituent ; mais j’avoue que je n’ai pas plus d’idées d’un sens moral que d’un éléphant et d’un château moral (7).

Entend-on par ce mot de sens moral le sentiment de compassion éprouvé à la vue d’un malheureux ? Mais pour compatir aux maux d’un homme, il faut d’abord savoir qu’il souffre, et pour cet effet avoir senti la douleur. Une compassion sur parole en suppose encore la connoissance : d’ailleurs quels sont les maux auxquels en général on se montre le plus sensible ? ce sont ceux qu’on a soufferts le plus impatiemment, et dont le souvenir en conséquence est le plus habituellement présent à notre mémoire. La compassion n’est donc point en nous un sentiment inné.

Qu’éprouvé-je à la présence d’un malheureux ? une émotion forte. Qui la produit ? le souvenir des douleurs auxquelles l’homme est sujet, et auxquelles je suis moi-même exposé (8). Cette idée me trouble, m’importune ; et tant que cet infortuné est en ma présence, je suis tristement affecté : l’ai-je secouru, ne le vois-je plus ? le calme renaît insensiblement dans mon ame, parcequ’en proportion de son éloignement le souvenir des maux que me rappeloit sa présence s’est insensiblement effacé. Quand je m’attendrissois sur lui, c’étoit donc sur moi-même que je m’attendrissois. Quels sont en effet les maux auxquels je compatis le plus ? ce sont, comme je l’ai déjà dit, non seulement ceux que j’ai sentis, mais ceux que je puis sentir encore : ces maux, plus présents à ma mémoire, me frappent le plus fortement. Mon attendrissement pour les douleurs d’un infortuné est toujours proportionné à la crainte que j’ai d’être affligé des mêmes douleurs. Je voudrois, s’il étoit possible, en anéantir en lui jusqu’au germe ; je m’affranchirois en même temps de la crainte d’en éprouver de pareilles. L’amour des autres ne sera jamais dans l’homme qu’un effet de l’amour de lui-même (9), et par conséquent de sa sensibilité physique. En vain M. Rousseau répete-t-il sans cesse « que tous les hommes sont bons et tous les premiers mouvements de la nature droits ». La nécessité des lois est la preuve du contraire. Que suppose cette nécessité ? que ce sont les divers intérêts de l’homme qui le rendent méchant ou bon, et que le seul moyen de former des citoyens vertueux, c’est de lier l’intérêt particulier à l’intérêt public.

Au reste, quel homme moins persuadé que M. Rousseau de la bonté originelle des caracteres ? Il dit, p. 179, t. I de l’Émile : « Tout homme qui ne connoît point la douleur ne connoît ni l’attendrissement de l’humanité ni la douceur de la commisération : son cœur n’est ému de rien ; il n’est point sociable : c’est un monstre avec ses semblables ». Il ajoute, p. 220, t. II, ibid. : « Rien, selon moi, de plus beau et de plus vrai que cette maxime, On ne plaint jamais dans autrui que les maux dont on ne se croit pas soi-même exemple ; et c’est pourquoi, ajoute-t-il, le prince est sans pitié pour ses sujets, le riche est dur avec le pauvre, et le noble avec le roturier. »

D’après ces maximes comment soutenir la bonté originelle de l’homme, et prétendre que tous les caracteres sont bons ?

La preuve que l’humanité n’est dans l’homme que l’effet du souvenir des maux qu’il connoît ou par lui-même (10) ou par les autres, c’est que, de tous les moyens de le rendre humain et compatissant, le plus efficace est de l’habituer dès sa plus tendre jeunesse à s’identifier avec les malheureux et à se voir en eux. Quelques uns ont en conséquence traité la compassion de foiblesse. Qu’on lui donne tel nom qu’on voudra, cette foiblesse sera toujours à mes yeux la premiere des vertus (11), parcequ’elle contribuera toujours le plus au bonheur de l’humanité.

J’ai prouvé que la compassion n’est ni un sens moral ni un sentiment inné, mais un pur effet de l’amour de soi. Que s’ensuit-il ? que c’est ce même amour diversement modifié selon l’éducation différente qu’on reçoit, les circonstances et les positions où le hasard nous place, qui nous rend humains ou durs ; que les hommes ne naissent point compatissants, mais que tous peuvent le devenir, et le seront lorsque les lois, la forme du gouvernement et l’éducation, les rendront tels.

Ô vous à qui le ciel confie la puissance législative, que votre administration soit douce, que vos lois soient sages ; et vous aurez pour sujets des hommes humains, vaillants et vertueux. Mais si vous altérez ou ces lois ou cette sage administration, ces vertueux citoyens mourront sans postérité ; et vous n’aurez près de vous que des méchants, parceque vos lois les auront rendus tels. L’homme, indifférent au mal par sa nature, ne s’y livre pas sans motifs. L’homme heureux est humain ; c’est le lion repu.

Malheur au prince qui se fie à la bonté originelle des caracteres (12) ! M. Rousseau la suppose : l’expérience le dément. Qui la consulte apprend que l’enfant noie des mouches (13), bat son chien, étouffe son moineau, et que, né sans humanité, l’enfant a tous les vices de l’homme.

Le puissant est souvent injuste ; l’enfant robuste l’est de même : n’est-il pas contenu par la présence du maître, à l’exemple du puissant, il s’approprie par la force le bonbon ou le bijou de son camarade ; il fait pour une poupée, pour un hochet, ce que l’âge mûr fait pour un titre ou un sceptre. La maniere uniforme d’agir de ces deux âges a fait dire à M. de la Motte :

C’est que déja l’enfant est homme,
Et que l’homme est encore enfant.

C’est sans raison qu’on soutient la bonté originelle des caracteres. J’ajouterai même que dans l’homme la bonté et l’humanité ne peuvent être l’ouvrage de la nature, mais uniquement celui de l’éducation.


(6) Si l’homme est quelquefois méchant, c’est lorqu’il a intérêt de l’être ; c’est lorsque les lois, qui, par la crainte de la punition et l’espoir de la récompense, devroient le porter à la vertu, le portent au contraire au vice. Tel est l’homme dans les pays despotiques, c’est-à-dire dans ceux de la flatterie, de la bassesse, de la bigoterie, de l’espionnage, de la paresse, de l’hypocrisie, du mensonge, de la trahison, etc.

(7) Ce n’est point le sentiment du beau moral qui fait travailler l’ouvrier, mais la promesse de vingt-quatre sous pour boire. Qu’un homme soit infirme, qu’il doive la prolongation de sa vie aux soins assidus de ses domestiques, que doit-il faire pour s’assurer la continuité de ces mêmes soins ? faut-il qu’il prêche le beau moral ? Non, mais qu’il leur déclare que, n’étant point sur son testament, il récompensera leur zele de son vivant, en leur comptant chaque année de sa vie telle gratification honnête et graduelle. Qu’il tienne parole, il sera bien servi, et l’eût été mal s’il n’en eût appelé qu’à leur sens du beau moral.

Point d’objets sur lesquels on ne pût donner de pareilles recettes, qui, tirées du principe de l’intérêt personnel, seroient tout autrement efficaces que des recette extraites ou de la métaphysique théologiques, ou de la métaphysique alambiquée du shaftesburysme.

(8) On écrase sans pitié une mouche, une araignée, un insecte, et l’on ne voit pas sans peine égorger un bœuf. Pourquoi ? C’est que, dans un grand animal, l’effusion du sang, les convulsions de la souffrance, rappellent à la mémoire un sentiment de douleur que n’y rappelle point l’écrasement d’un insecte.

(9) Deux nations ont-elles intérêt de s’unir ? elles font entre elles un traité de bonté et d’humanité réciproques. Que l’une des deux nations ne trouve plus d’avantage à ce traité, elle le rompt. Voilà l’homme. L’intérêt détermine sa haine ou son amour. L’humanité n’est point essentielle à sa nature. Qu’entend-on en effet par ce mot essentiel ? Ce sans quoi une chose n’existe pas. Or, en ce sens, la sensibilité physique est la seule qualité essentielle à la nature de l’homme.

(10) On frémit au spectacle de l’assassin qu’on roue. Pourquoi ? C’est que son supplice rappelle à notre souvenir la mort et la douleur auxquelles la nature nous a condamnés. Mais pourquoi les bourreaux et les chirurgiens sont-ils impitoyables ? C’est qu’habitués ou de torturer un coupable ou d’opérer sur un malade sans éprouver eux-mêmes de douleur, ils deviennent insensibles à ses cris. N’apperçoit-on plus dans les souffrances d’autrui celles auxquelles on est soi-même sujet ? on devient dur.

(11) Le besoin d’être plaint dans ses malheurs, aidé dans ses entreprises ; le besoin de fortune, de conversation, de plaisirs, etc., produit dans tous le sentiment de l’amitié. Elle n’est donc pas fondée sur la vertu. Aussi les méchants sont-ils, comme les bons, susceptibles d’amitié, et non d’humanité. Les bons seuls éprouvent ce sentiment de compassion et de tendresse éclairée, qui, réunissant l’homme à l’homme, le rend l’ami de tous ses concitoyens. Ce sentiment n’est éprouvé que du vertueux.

(12) Que d’arrêts et d’édits cruels prouvent contre la prétendue bonté naturelle de l’homme !

(13) On voit des enfants enduire de cire chaude des hannetons, des cerfs-volants, les habiller en soldats, et prolonger ainsi leur mot pendant deux ou trois mois. En vain dira-t-on que ces enfants ne réfléchissent point aux douleurs qu’éprouvent ces insectes. Si le sentiment de la compassion leur étoit aussi naturel que celui de la crainte, il les avertiroit des souffrances de l’insecte, comme la crainte les avertit du danger à la rencontre d’un animal furieux.


  1. C’est sur une observation constante et générale qu’est fondé de proverbe, Mal d’autrui n’est que songe. L’expérience ne prouve donc pas que les hommes soient si bons.
  2. Admet-on un sens moral ? Pourquoi pas un sens algébrique ou chymique ? Pourquoi créer dans l’homme un sixieme sens ? Seroit-ce pour lui donner des idées plus nettes de la morale ? Mais qu’est-ce que la moreale ? La science des moyens inventés par les hommes pour vivre entre eux de la maniere la plus heureuse possible. Que le puissant ne s’oppose point à ses progrès, cette science se perfectionnera proportionnellement aux lumieres que les peuples acquerront. L’on veut que la morale soit l’œuvre de Dieu. Mais elle fait en tout pays partie de la législation des peuples : or, la législation est des hommes. Si Dieu est réputé l’auteur de la morale, c’est qu’il l’est de la raison humaine, et que la morale est l’œuvre de cette raison. Identifier Dieu et la morale, c’est être idolâtre, c’est diviniser l’ouvrage des hommes. Ils ont fait des conventions. La morale n’est que le recueil de ces conventions. Le véritable objet de cette science est la félicité du plus grand nombre. Salus populi suprema lax esto. Si la morale des peuples produit si souvent l’effet contraire, c’est que le puissant en dirige tous les préceptes à son avantage particulier ; c’est qu’il se répete toujours, Salus gubernantium suprema lex esto ; c’est qu’enfin la morale de la plupart des nations n’est plus maintenant que le recueil des moyens employés et des préceptes dictés par le puissant pour affermir son autorité et pouvoir être impunément injuste.
  3. Les romanciers du beau moral ignorent sans doute le mépris que doit avoir pour leur roman quiconque, en qualité de ministre, de lieutenant de police, et d’homme public, est à portée de connoître l’humanité.
  4. Ce systême si vanté du beau moral n’est au fond que le systême des idées innées détruit par Locke, et redonné de nouveau sous un nom et une forme différente.