De l’Imitation de Jésus-Christ (Brignon)/Livre 1/03

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Traduction par Jean Brignon.
Bruyset (p. 6-10).


CHAPITRE III.
De la véritable Doctrine.

HEUREUX ceux qui connoissent la verité telle qu’elle est, & par elle-même, non par des figures, ny par des paroles qui passent, & n’en laissent qu’une idée confuse !

Nous nous trompons fort souvent, & nous jugeons mal des choses faute de lumiere & d’intelligence.

A quoy bon disputer toûjours sur des matieres difficiles & abstruses, que nous pouvons ignorer, sans que le souverain juge nous en fasse un crime ?

C’est une grande folie que de negliger ce qu’il y a de plus important, & de s’amuser à de vaines subtilitez qui nuisent plus qu’elle ne servent. Nous avons des yeux, & le plus souvent nous n’y voyons goute.

Pourquoi tant philosopher sur les genres & les especes ?

Celuy qui a le Verbe Eternel pour Maître, ne se remplit point l’esprit de mille opinions & de mille idées differentes.

C’est ce Verbe seul qui a tout créé : c’est de luy seul que toutes les creatures nous parlent. Il est notre premier principe, & il nous parle luy-même[1].

S’il ne nous ouvre l’esprit, nous ne pouvons rien apprendre, ny juger sainement de rien.

Celuy qui regarde toutes choses comme une seule ; qui rapporte toutes choses à une seule ; qui voit toutes choses en une seule, peut demeurer ferme & immuable, & jouir d’une douce paix en Dieu.

O Verité souveraine, unissez-moy pour jamais à vous par les liens d’un amour parfait.

Je m’ennuie souvent de lire ; je me lasse d’écouter. Je trouve en vous seul l’accomplissement de mes desirs.

Que tous les Docteurs se taisent ; que toutes les creatures se tiennent dans le silence devant vous. Parlez-moy vous seul.

Plus on est dégagé de tout, & recueïlli en soy-même ; plus on a de facilité à concevoir les plus grands Mysteres, parce qu’on est éclairé d’en-haut.

Une ame pure, simple & constante dans le bien, prend garde à ne se pas trop dissiper au dehors ; parce qu’en toutes les œuvres elle envisage la gloire de Dieu sans aucun égard à ses interêts.

Qu’avez-vous qui vous donne plus de peine que votre propre immortification.

Un homme de bien pense meurement à ce qu’il doit faire.

De-là vient qu’il se gouverne toûjours par la raison, & qu’il ne se laisse point aller au penchant de la nature corrompuë.

Qu’y a-t-il de plus penible que de combattre contre soy-même ?

Nous devrions travailler sans cesse à vaincre nos appetits, à nous surmonter nous-mêmes, à faire de nouveaux progrès dans la vertu.

Quelque perfection que nous puissions acquerir en cette vie, nous ne sommes point exempts de défauts ; nos lumieres ne sont point si pures, qu’il ne s’y mêle de l’erreur & de l’ignorance.

Vous irez bien plus seurement à Dieu par une humble connoissance de votre bassesse, que par une profonde érudition.

Ce n’est pas qu’en la soy science soit condamnable, puisqu’elle est bonne & utile, & que Dieu l’approuve ; mais il faut toûjours faire plus de cas d’une conscience pure, & d’une vie saine.

Cependant comme la plûpart des hommes ont moins de zele & de ferveur pour bien vivre, que de passion pour sçavoir beaucoup, ils tombent dans l’égarement, & ne font pour l’ordinaire point de fruit, ou en font tres-peu.

Or si nous étions aussi ardens à déraciner les vices de notre cœur, & à y planter les vertus, qu’à proposer & à agiter de vaines questions ! Il n’arriveroit pas tant de maux & de scandales dans les Monasteres.

Quand le jour du Jugement sera venu, on ne nous demandera pas ce que nous aurons lû, mais ce que nous aurons fait ; ni si nous aurons été de grands Orateurs, mais si nous aurons vécu en parfaits Religieux.

Dites-moy où sont aujourd’huy ces Maîtres, & ces Docteurs si habiles que vous avez autrefois connus ?

D’autres occupent maintenant leurs Chaires, & possedent leurs Benefices, & je ne sçay si l’on pense seulement à eux. Tandis qu’ils vivoient on les estimoit, on les loüoit, & presentement on n’en parle plus.

O que la gloire du monde passe viste ! Plût à Dieu qu’ils eussent été aussi saints qu’ils étoient sçavans ! Leur grande lecture bien loin de leur nuire, ne leur eût fait que du bien.

Qu’y a-t-il de plus commun que de voir les gens de Lettres, qui peu soigneux de servir Dieu, oublient ce qui est de leur salut, par une trop grande application à l’étude ?

Comme ils preferent toûjours l’élevation à l’abaissement, ils sont sujets à s’égarer & à se perdre dans leurs pensées.

La mesure de la véritable grandeur est la Charité.

On est vraiment grand lors qu’on est petit à ses yeux, & qu’on méprise l’honneur.

On est vraiment sage, lors que pour gagner Jesus-Christ, on regarde toutes les choses d’ici-bas, comme des ordures[2].

On est vraiment docte, lors qu’on a appris à faire la volonté de Dieu, & à ne point faire la sienne.

  1. Joan. 8. 25.
  2. Plil. 3. 8.