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De la recherche de la vérité/Livre II/I/Chapitre VII

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Livre second

Première partie : I. - II. - III. - IV. - V. - VI. - VII. - VIII.

Deuxième partie : I. - II. - III. - IV. - V. - VI. - VII. - VIII.

Troisième partie : I. - II. - III. - IV. - V. - VI.

Livre : I - III - IV - V - VI

I. De la communication qui est entre le cerveau d’une mère et celui de son enfant - II. De la communication qui est entre notre cerveau et les autres parties de notre corps, laquelle nous porte à l’imitation et à la compassion. III. Explication de la génération des enfants monstrueux, et de la propagation des espèces - IV. Explication de quelques dérèglements d’esprit et de quelques inclinations de la volonté - V. De la concupiscence et du péché originel - VI. Objections et réponses.

Il est, ce me semble, assez évident que nous tenons à toutes, et que nous avons des rapports naturels à tout ce qui nous environne, lesquels nous sont très utiles pour la conservation et pour la commodité de la vie ; mais tous ces rapports ne sont pas égaux. Nous tenons bien davantage à la France qu’à la Chine, au soleil qu’à quelque étoile, à notre propre maison qu’à celle de nos voisins. Il y a des liens invisibles qui nous rattachent bien plus étroitement aux hommes qu’aux bêtes, à nos parents et à nos amis qu’à des étrangers, ceux de qui nous dépendons pour la conservation de notre être, qu’à ceux de qui nous ne craignons ni n’espérons rien.

Ce qu’il y a principalement à remarquer dans cette union naturelle qui est entre nous et les autres hommes, c’est qu’elle est d’autant plus grande que nous avons davantage besoin d’eux. les parents et les amis sont unis étroitement les uns aux autres : on peut dire que leurs douleurs et leurs misères sont communes, aussi bien que leurs plaisirs et leur félicité, car toutes les passions et tous les sentiments de nos amis se communiquent par l’impression de leur manière, et par l’air de leur visage. Mais, parce que absolument nous pouvons vivre sans eux, l’union naturelle qui est entre eux et nous n’est pas la plus grande qui puisse être.

I.Les enfants dans le sein de leurs mères, le corps desquels n’est point encore entièrement formé, et qui sont par eux-mêmes dans un état de faiblesse et de disette la plus grande qui se puisse concevoir, doivent aussi être unis avec leurs mères de la manière la plus étroite qui se puisse imaginer. Et, quoique leur âme soit séparée de celle de leur mère, leur corps n’étant point détaché du sien, on doit penser qu’ils ont les mêmes sentiments et les mêmes passions, en un mot toutes les mêmes pensées qui s’excitent dans l’âme à l’occasion des mouvements qui se produisent dans le corps.

Ainsi les enfants voient ce que leurs mères voient, ils entendent les mêmes cris, ils reçoivent les mêmes impressions des objets, et ils sont agités des mêmes passions. Car, puisque le visage d’un homme passionné pénètre ceux qui le regardent, et imprime naturellement en eux une passion semblable à celle qui l’agite, quoique l’union de cet homme avec ceux qui le considèrent ne soit pas fort grande, on a, ce me semble, raison e penser que les mères sont capables d’imprimer dans leurs enfants tous les mêmes sentiments dont elles sont touchées, et toutes les mêmes passions dont elles sont agitées. Car enfin le corps de l’enfant ne fait qu’un même corps avec celui de la mère, le sang et les esprits sont communs à l’un et à l’autre ; les sentiments et les passions sont des suites naturelles des mouvements des esprits et du sang, et ces mouvements se communiquent nécessairement de la mère à l’enfant. Donc les passions et les sentiments, et généralement toutes les pensées dont le corps est l’occasion, sont communes à la mère et à l’enfant.

Ces choses me paraissent incontestables pour plusieurs raisons. car si l’on considère seulement qu’une mère fort effrayée à la vue d’un chat, engendre un enfant que l’horreur surprend toutes les fois que cet animal se présente à lui, il est aisé d’en conclure qu’il faut donc que cet enfant ait vu avec horreur et avec émotion d’esprits ce que sa mère voyait, lorsqu’elle le portait dans son sein, puisque la vue d’un chat qui ne lui fait aucun mal produit encore en lui de si étranges effets. Cependant, je n’avance tout ceci que comme une supposition, qui selon ma pensée se trouvera suffisamment démontrée par la suite. Car toute supposition qui peut satisfaire à la résolution de toutes les difficultés que l’on peut former, doit passer pour un principe incontestable.

II.Les liens invisibles par lesquels l’Auteur de la nature unit tous ces ouvrages, sont dignes de la sagesse de Dieu et de l’admiration des hommes ; il n’y a rien de plus surprenant ni de plus instructif tout ensemble, mais nous n’y pensons pas. Nous nous laissons conduire sans considérer celui qui nous conduit, ni comment il nous conduit ; la nature nous est cachée aussi bien que son Auteur, et nous sentons les mouvements qui se produisent en nous, sans en considérer les ressorts. Cependant il y a peu de choses qu’il nous soit plus nécessaire de connaître, car c’est de leur connaissance que dépend l’explication de toutes les choses qui ont rapport à l’homme.

Il y a certainement dans notre cerveau des ressorts qui nous portent naturellement à l’imitation, car cela est nécessaire à la société civile. Non seulement il est nécessaire que les enfants croient leurs pères, les disciples, leurs maîtres, et les inférieurs, ceux qui sont au-dessus d’eux ; mais il faut encore que tous les hommes aient quelque disposition à prendre les mêmes manières, et à faire les mêmes actions de ceux avec qui ils veulent vivre. Car afin que les hommes se lient, ils est nécessaire qu’ils se ressemblent et par le corps et par l’esprit. Ceci est le principe d’une infinité de choses dont nous parlerons dans la suite. Mais, pour ce que nous avons à dire dans ce chapitre, il est encore nécessaire que l’on sache qu’il y a dans le cerveau des dispositions naturelles qui nous portent à la compassion aussi bien qu’à l’imitation.

Il faut donc savoir que non seulement les esprits animaux se portent naturellement dans les parties de notre corps pour faire les mêmes actions et les mêmes mouvements que nous voyons faire aux autres, mais encore pour recevoir en quelque manière leurs blessures, et pour prendre part à leurs misères. Car l’expérience nous apprend que, lorsque nous considérons avec beaucoup d’attention quelqu’un que l’on frappe rudement, ou qui a quelque grande plaie, les esprits se transportent avec effort dans les parties de notre corps qui répondent à celles que l’on voit blessées dans un autre, pourvu que l’on ne détourne point ailleurs le cours de ces esprits en se chatouillant volontairement avec quelque force une autre partie que celle que l’on voit blessée, ou que le cours naturel des esprits vers le cœur et les viscères, qui est ordinaire aux émotions subites, n’entraîne ou ne change point celui dont nous parlons, ou enfin que quelque liaison extraordinaire des traces du cerveau et des mouvements des esprits ne fasse pas le même effet.

Ce transport des esprits dans les parties de notre corps, qui répondent à celles que l’on voit blessées dans les autres, se fait bien sentir dans les personnes délicates, qui ont l’imagination vive et les chairs fort tendres et fort molles. Car ils ressentent fort souvent comme une espèce de frémissement dans leurs jambes, par exemple, s’ils regardent attentivement quelqu’un qui y ait un ulcère, ou qui y reçoivent actuellement quelque coup. Voici ce qu’un de mes amis m’écrit, qui pourra confirmer ma pensée : "Un homme d’âge, qui demeure chez une de mes sœurs, étant malade, une jeune servante de la maison tenait la chandelle comme on le saignait au pied. Quand elle lui vit donner le coup de lancette, elle fut saisie d’une telle appréhension, qu’elle sentit trois ou quatre jours ensuite, une douleur si vive au même endroit du pied, qu’elle fut obligée de garder le lit pendant ce temps. " La raison de cet accident est donc selon mon principe, que les esprits se répandent avec force dans les parties de notre corps qui répondent à celles que nous voyons blessées dans les autres ; et cela, afin que les tenant plus bandées, ils le rendent plus sensibles à notre âme, et qu’elle soit sur ses gardes pour éviter les maux que nous voyons arriver aux autres.

Cette compassion dans les corps produit la compassion dans les esprits. Elle nous excite à soulager les autres, parce qu’en cela nous nous soulageons nous-mêmes. Enfin elle arrête notre malice et notre cruauté. Car l’horreur du sang, la frayeur de la mort, en un mot l’impression sensible de la compassion empêche souvetnde massacrer des bêtes les personnes mêmes les plus persuadées que ce ne sont que des machines, parce que la plupart des hommes ne les peuvent tuer sans se blesser par le contrecoup de la compassion.

Ce qu’il faut principalement remarquer ici, c’est que la vue sensible de la blessure qu’une personne reçoit produit dans ceux qui le voient une autre blessure d’autant plus grande qu’ils sont plus faibles et plus délicats. Parce que cette vue sensible poussant avec effort les esprits animaux dans les parties du corps qui répondent à celles que l’on voit blessées, ils font une plus grande impression dans les fibres d’un corps délicat que dans celles d’un corps fort et robuste.

Ainsi les hommes qui sont pleins de force et de vigueur ne sont point blessés par la vue de quelque massacre ; et ils ne sont pas tant portés à la compassion à cause que cette vue choque leurs corps, que parce qu’elle choque leur raison. Ces personnes n’ont point de compassion pour les criminels ; ils sont inflexibles et inexorables. Mais pour les femmes et les enfants, ils souffrent beaucoup de peine par les blessures qu’ils voient recevoir à d’autres. Ils ont machinalement beaucoup de compassion des misérables, et ils ne peuvent même voir battre ni entendre crier une bête sans quelque inquiétude d’esprit.

Pour les enfants qui sont encore dans le sein de leur mère, la délicatesse des fibres de leur chair étant infiniment plus grande que celle des femmes et des enfants, le cours des esprits y doit produire des changements plus considérables, comme on le verra dans la suite.

On regardera encore ce que je viens de dire comme une simple supposition si on le souhaite ainsi, mais on doit tâcher de la bien comprendre, si on veut concevoir distinctement les choses que je prétends expliquer dans ce chapitre. car les deux suppositions que je viens de faire sont les principes d’une infinité de choses que l’on croit ordinairement fort difficiles et fort cachées, et qu’il me paraît en effet impossible d’éclaircir sans recevoir ces suppositions. Voici des exemples qui pourront servir d’éclaircissement et même de preuve des deux suppositions que je viens de faire.

III. Il y a environ sept ou huit ans que l’on voyait aux Incurables un jeune homme, qui était né fou, et dont les corps était rompu dans les mêmes endroits dans lesquels on rompt les criminels. Il a vécu près de vingt ans en cet état ; plusieurs homes l’ont vu, et la feue Reine mère allant visiter cet hôpital eut la curiosité de le voir, et même de toucher les bras et les jambes de ce jeune homme aux endroits où ils étaient rompus.

Selon les principes que je viens d’établir, la cause de ce funeste accident fut que, sa mère ayant su qu’on allait rompre un criminel, l’alla voir exécuter. Tous les coups que l’on donna à ce misérable, frappèrent avec force l’imagination de cette mère, et par une espèce de contrecoup (selon la première supposition) le cerveau tendre et délicat de son enfant. les fibres du cerveau de cette femme furent étrangement ébranlées, et peut-être rompues en quelques endroits, par le cours violent des esprits produit à la vue d’une action si terrible, mais elles eurent assez de consistance pour empêcher leur bouleversement entier. les fibres, au contraire, du cerveau de l’enfant ne pouvant résister au torrent de ces esprits furent entièrement dissipées, et le ravage fut assez grand pour lui faire perdre l’esprit pour toujours. C’est là la raison pour laquelle il vint au monde privé de sens. Voici celle pour laquelle il était rompu aux mêmes parties du corps que le criminel, que sa mère avait vu mettre à mort.

A la vue de cette exécution si capable d’effrayer une femme, le cours violent des esprits animaux de la mère, alla avec force de son cerveau vers tous les endroits de son corps qui répondaient à ceux du criminel (selon la seconde supposition), et la même chose se passa dans l’enfant. Mais, parce que les os de la mère étaient capables de résister à la violence de ces esprits, ils n’en furent point blessés. Peut-être même qu’elle ne ressentit pas la moindre douleur, ni le moindre frémissement dans les bras ni dans les jambes, lorsqu’on les rompait au criminel. Mais ce cours rapide des esprits fut capable d’entraîner les parties molles et tendres des os de l’enfant. Car les os sont les dernières parties du corps qui se forment, et ils ont très peu de consistance dans les enfants qui sont encore dans le sein de leur mère. Et il faut remarquer que, si cette mère eut déterminé le mouvement de ces esprits vers quelques autres parties de son corps en se chatouillant avec force, son enfant n’aurait point eu les os rompus, mais la partie, qui eût répondu à celle vers laquelle la mère aurait déterminé ces esprits, eût été fort blessée, selon ce que j’ai déjà dit.

Les raisons de cet accident sont générales pour expliquer comment les femmes, qui voient durant leur grossesse des personnes marquées en certaines parties du visage, impriment à leurs enfants les mêmes marques, et dans les mêmes parties du corps ; et l’on peut juger de là que c’est avec raison qu’on leur dit qu’elles se frottent à quelque partie cachée du corps, lorsqu’elles aperçoivent quelque chose qui les surprend, et qu’elles sont agitées de quelque passion violente, car cela peut faire que les marques se tracent plutôt sur ces parties cachées que sur le visage de leurs enfants.

Nous aurions souvent des exemples pareils à celui que nous venons de rapporter, si les enfants pouvaient vivre après avoir reçu de si grandes plaies, mais d’ordinaire ce sont des avortons. Car on peut dire que presque tous les enfants qui meurent dans le ventre de leurs mères sans qu’elles soient malades, n’ont point d’autre cause de leur malheur que l’épouvante, quelque désir ardent, ou quelque autre passion violente de leurs mères. Voici un autre exemple assez particulier.

Il n’y a pas un an qu’une femme ayant considéré avec trop d’application le tableau de s. Pie, dont on célébrait la fête de la canonisation, accoucha d’un enfant qui ressemblait parfaitement à la représentation de ce saint. Il avait le visage d’un vieillard, autant qu’en est capable un enfant qui n’a point de barbe. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine, ses yeux tournés vers le ciel, et il avait très peu de front, parce que l’image de ce saint étant élevée vers la voûte de l’église en regardant le ciel, n’avait aussi presque point de front. Il avait une espèce de mitre renversée sur les épaules, avec plusieurs marques rondes aux endroits où les mitres sont couvertes de pierreries. Enfin, cet enfant ressemblait fort au tableau, sur lequel sa mère l’avait formé par la force de son imagination. C’est une chose que tout Paris a pu voir aussi bien que moi, parce qu’on l’a conservé assez longtemps dans de l’esprit de vin.

Cet exemple a cela de particulier que ce ne fut pas la vue d’un homme vivant et agité de quelque passion qui émut les esprits et le sang de la mère pour produire un si étrange effet, mais seulement la vue d’un tableau, laquelle cependant fut fort sensible et accompagnée d’une grande émotion d’esprits, soit par l’ardeur et par l’application de la mère, soit par l’agitation que le bruit de la fête causait en elle.

Cette mère regardant donc avec application et avec émotion d’esprits ce tableau, l’enfant, selon la première supposition, le voyait comme elle avec application et avec émotion d’esprits. la mère en étant vivement frappée, l’imitait au moins dans la posture, selon la deuxième supposition, car son corps étant entièrement formé, et les fibres de sa chair assez dures pour résister au cours des esprits, elle ne pouvait pas l’imiter ou se rendre semblable à lui en toutes choses. Mais les fibres de la chair de l’enfant étant extrêmement molles, et par conséquent susceptibles de toutes sortes d’arrangements, le cours rapide des esprits produisit dans sa chair tout ce qui était nécessaire pour le rendre entièrement semblable à l’image qu’il voyait ; et l’imitation à laquelle les enfants sont les plus disposés fut presque aussi parfaite qu’elle pouvait être. Mais cette imitation ayant donné au corps une figure trop extraordinaire, elle lui causa la mort.

Il y a bien d’autres exemples de la force de l’imagination des mères dans les auteurs, et il n’y a rien de si bizarre dont elles n’avortent quelquefois. Car non seulement elles font des enfants difformes, mais encore des fruits dont elles ont souhaité de manger : des pommes, des poires, des grappes de raisin et d’autres choses semblables. Les mères imaginant et désirant fortement de manger des poires, par exemple, les enfants, si le foetus est animé, les imaginent et les désirent de même avec ardeur ; et (que le foetus oit ou ne soit pas animé) le cours des esprits excité par l’image du fruit désiré se répandant dans un petit corps fort capable de changer de figure à cause de sa mollesse, ces pauvres enfants deviennent semblables aux choses qu’ils souhaitent avec tant d’ardeur. Mais les mères n’en souffrent point de mal, parce que leur corps n’est point assez mou pour prendre la figure des choses qu’elles imaginent : ainsi elles ne peuvent pas les imiter ou se rendre entièrement semblables à elles.

Or il ne faut pas s’imaginer que cette correspondance que je viens d’expliquer, et qui est quelquefois cause de si grands désordres, soit une chose inutile et mal ordonnée dans la nature. Au contraire, elle semble très utile à la propagation du corps humain ou à la formation du foetus, et elle est absolument nécessaire à la transmission de certaines dispositions du cerveau, qui doivent être différentes en différents temps et en différents pays, car il est nécessaire, par exemple, que les agneaux aient dans de certains pays le cerveau tout à fait disposé à fuir les loups, à cause qu’il y en a beaucoup en ces lieux, et qu’ils sont fort à craindre pour eux.

Il est vrai que cette communication du cerveau de la mère avec celui de son enfant, a quelquefois de mauvaises suites, lorsque les mères se laissent surprendre par quelque passion violente. Cependant, il me semble que, sans cette communication, les femmes et les animaux ne pourraient pas facilement engendrer des petits de même espèce. Car, encore que l’on puisse donner quelque raison de la formation du foetus en général, comme M. Descartes l’a tenté assez heureusement, cependant il est très difficile sans cette communication du cerveau de la mère avec celui de l’enfant, d’expliquer comment une cavale n’engendre point un bœuf, et une poule un œuf qui contienne une petite perdrix, ou quelque oiseau d’une nouvelle espèce ; et je crois que ceux qui ont médité sur la formation du foetus seront de ce sentiment.

Il est vrai que la pensée la plus raisonnable et la plus conforme à l’expérience sur cette question très difficile de la formation du foetus, c’est que les enfants sont déjà presque tout formés avant même l’action par laquelle ils sont conçus, et que leurs mères ne font que leur donner l’accroissement ordinaire dans le temps de leur grossesse. Cependant cette communication des esprits animaux et du cerveau de la mère avec les esprits animaux et le cerveau de l’enfant, semble encore servir à régler cet accroissement, et à déterminer les parties qui servent à sa nourriture à se ranger à peu près de la même manière que dans le corps de la mère, c’est-à-dire à rendre l’enfant semblable à la mère, ou de même espèce qu’elle. Cela paraît assez par les accidents qui arrivent, lorsque l’imagination de la mère se dérègle, et que quelque passion violente change la disposition naturelle de son cerveau, car alors, comme nous venons d’expliquer, cette communication change la conformation du corps de l’enfant, et les mères avortent quelquefois des foetus d’autant plus semblables aux fruits qu’elles ont désirés, et les esprits trouvent moins de résistance dans les fibres du corps de l’enfant.

On ne nie pas cependant que Dieu, sans cette communication dont nous venons de parler, n’ait pu disposer d’une manière si exacte et si régulière toutes les choses qui sont nécessaires à la propagation de l’espèce pour des siècles infinis, que les mères n’eussent jamais avorté, et même qu’elles eussent toujours eu des enfants de même grandeur, de même couleur, en un mot tels qu’on les eût pris l’un pour l’autre, car nous ne devons pas mesurer la puissance de Dieu par notre faible imagination, et nous ne savons point les raisons qu’il a pu avoir dans la construction de son ouvrage.

Nous voyons tous les jours que, sans le secours de cette communication, les plantes et les arbres produisent assez régulièrement leurs semblables, et que les oiseaux et beaucoup d’autres animaux n’en ont pas besoin, pour faire croître et éclore d’autres petits, lorsqu’ils couvent des œufs de différente espèce, comme lorsque une poule couve des œufs de perdrix. Car quoique l’on ait raison de penser que les graines et les œufs contiennent déjà les plantes et les oiseaux qui en sortent, et qu’il se puisse faire que les petits corps de ces oiseaux aient reçu leur conformation par la communication dont on a parlé, et les plantes la leur par le moyen d’une autre communication équivalente, cependant c’est peut-être deviner. Mais, quand même on ne devinerait pas, on ne doit pas tout à fait juger par les choses que Dieu a faites, quelles sont celles qu’il peut faire.

Si on considère toutefois que les plantes, qui reçoivent leur accroissement de l’action de leur mère, lui ressemblent beaucoup plus que celles qui viennent de graine, que les tulipes, par exemple, qui viennent de cayeux sont ordinairement de même couleur que leur mère, et que celles qui viennent de graine en sont presque toujours fort différentes, on ne pourra douter que si la communication de la mère avec le fruit n’est pas absolument nécessaire afin qu’il soit de même espèce, elle est toujours nécessaire afin que ce fruit lui soit entièrement semblable.

De sorte qu’encore que Dieu ait prévu que cette communication du cerveau de la mère avec celui de son enfant ferait quelquefois mourir des foetus et engendrer des monstres à cause du dérèglement de l’imagination de la mère, cependant cette communication est si admirable, et si nécessaire par les raisons que je viens de dire, et pour plusieurs autres que je pourrais encore ajouter que cette connaissance que Dieu a eue de ces inconvénients, ne lui a pas dû empêcher d’exécuter son dessein. On peut dire en un sens que Dieu n’a pas eu dessein de faire des monstres, car il me paraît évident que, si Dieu ne faisait qu’un animal, il ne le ferait jamais monstrueux. Mais, ayant eu dessein de produire un ouvrage admirable par les voies les plus simples, et de lier toutes ses créatures les unes avec les autres, il a prévu certains effets qui suivraient nécessairement de l’ordre et de la nature des choses, et cela ne l’a pas détourné de son dessein. Car enfin, quoiqu’un monstre tout seul soit un ouvrage imparfait, toutefois lorsqu’il est joint avec le reste des créatures, il ne rend point le monde imparfait, ou indigne de la sagesse du Créateur, en comparant l’ouvrage avec la simplicité des voies par lesquelles il est produit.

Nous avons suffisamment expliqué ce que l’imagination d’une mère peut faire sur le corps de son enfant ; examinons présentement le pouvoir qu’elle a sur son esprit, et tâchons ainsi de découvrir les premiers dérèglements de l’esprit et de la volonté des hommes dans leurs origine, car c’est là notre principal dessein.

IV.Il est certain que les traces du cerveau sont accompagnées des sentiments et des idées de l’âme, et que les émotions des esprits ne se font point dans le corps qu’il n’y ait dans l’âme des mouvements qui leur répondent. En un mot, il est certain que toutes les passions et tous les sentiments corporels sont accompagnés de véritables sentiments et de véritables passions de l’âme. Or, selon notre première supposition, les mères communiquent à leurs enfants les traces de leur cerveau, et ensuite les mouvements de leurs esprits animaux. Donc elles font naître dans l’esprit de leurs enfants les mêmes passions et les mêmes sentiments dont elles sont touchées, et par conséquent elles leur corrompent le cœur et la raison en plusieurs manières.

S’il se trouve tant d’enfants qui portent sur leur visage des marques, ou des traces de l’idée qui a frappé leur mère, quoique les fibres de la peau fassent beaucoup plus de résistance au cours des esprits que les parties molles du cerveau, et que les esprits soient beaucoup plus agités dans le cerveau que vers la peau, on ne peut pas raisonnablement douter que les esprits animaux de la mère ne produisent dans le cerveau de leurs enfants beaucoup de traces de leurs émotions déréglées. Or les grandes traces du cerveau, et les émotions des esprits qui leur répondent, se conservant longtemps et quelquefois toute la vie, il est évident que, comme il n’y a guère de femmes qui n’aient quelques faiblesses, et qui n’aient été émue de quelque passion durant leur grossesse, il ne doit y avoir que très peu d’enfants qui n’aient l’esprit mal tourné en quelque chose, et qui n’ait quelque passion dominante.

On n’a que trop d’expériences de ces choses, et tout le monde sait assez qu’il y a des familles entières qui sont affligées de grandes faiblesses d’imagination, qu’elles ont héritées de leurs parents ; mais il n’est pas nécessaire d’en donner ici des exemples particuliers. Au contraire, il est plus à propos d’assurer pour la consolation de quelques personnes, que ces faiblesses des parents n’étant point naturelles, ou propres à la nature de l’homme, les traces et les vestiges du cerveau qui en sont cause, se peuvent effacer avec le temps.

On peut toutefois rapporter ici l’exemple du roi Jacques d’Angleterre, duquel parle le chevalier d’Igby, dans le livre De la poudre de sympathie qu’il a donné au public. Il assure dans ce livre que, Marie Stuart étant grosse du roi Jacques, quelques seigneurs d’Ecosse entrèrent dans sa chambre, et tuèrent en sa présence son sécrétaire qui était italien, quoiqu’elle se fût jetée au-devant de lui pour les en empêcher ; que cette princesse y reçut quelques légères blessures ; et que la frayeur qu’elle eut fit de si grandes impressions dans son imagination, qu’elles se communiquèrent à l’enfant qu’elle portait dans son sein, de sore que le roi Jacques, son fils, demeura toute sa vie sans pouvoir regarder une épée nue. Il dit qu’il l’expérimenta lui-même, lorsque fait chevalier, car ce prince lui devant toucher l’épaule de l’épée, il la lui porta droit au visage, et l’en eût même blessé, si quelqu’un ne l’eût conduite adroitement où il fallait. Il y a tant de semblables exemples, qu’il est inutile d’en aller chercher dans les auteurs. On ne croit pas qu’il se trouve quelqu’un qui conteste ces choses. Car enfin on voit un très grand nombre de personnes qui ne peuvent souffrir la vue d’un rat, d’une souris, d’un chat, d’une grenouille, et principalement des animaux qui rampent comme les serpents et les couleuvres, et qui ne connaissent point d’autre cause de ces aversions extraordinaires, que la peur que leur mères ont eues de ces divers animaux pendant leur grossesse.

V. Mais, ce que je souhaite principalement que l’on remarque, c’est qu’il y a toutes les apparences possibles que les hommes gardent encore aujourd’hui dans leur cerveau des traces et des impressions de leurs premiers parents. Car, de même que les animaux produisent leurs semblables, et avec des vestiges semblables dans leur cerveau, lesquels sont cause que les animaux de même espèce ont les mêmes sympathies, et antipathies, t qu’ils font les mêmes actions dans les mêmes rencontres, ainsi nos premiers parents après leur péché ont reçu dans leur cerveau de si grands vestiges, et des traces si profondes par l’impression des objets sensibles, qu’ils pourraient bien les avoir communiqués à leurs enfants. De sorte que cette grande attache, que nous avons dès le ventre de nos mères, à toutes les choses sensibles, et ce grand éloignement de Dieu où nous sommes en cet état, pourraient être expliqués en quelque manière par ce que nous venons de dire.

Car, comme il est nécessaire selon l’ordre établi de la nature, que les pensées de l’âme soient conformes aux traces qui sont dans le cerveau, on pourrait dire que, dès que nous sommes formés dans le ventre de nos mères, nous sommes dans le péché, et infectés de la corruption de nos parents, puisque dès ce temps-là nous sommes très fortement attachés aux plaisirs de nos sens. Ayant dans notre cerveau des traces semblables à celles des personnes qui nous donnent l’être, il est nécessaire que nous ayons aussi les mêmes pensées et les mêmes inclinations qui ont rapport aux objets sensibles.

Ainsi nous devons naître avec la concupiscence, et avec le péché originel (cf. Eclaircissement VIII) Nous devons naître avec la concupiscence, si la concupiscence n’est que l’effort naturel que les traces du cerveau font sur l’esprit pour l’attacher aux choses sensibles ; et nous devons naître dans le péché originel, si le péché originel n’est autre chose que le règne de la consupiscence et que ces efforts comme victorieux et comme maîtres de l’esprit et du cœur de l’enfant (Rm 6, 12-14). Or, il y a grande apparence que le règne de la concupiscence ou la victoire de la concupiscence, est ce qu’on appelle péché originel dans les enfants, et péché actuel dans les hommes libres.

Si l’on fait une sérieuse attention à ces deux vérités, la première que c’est par le corps, par la génération, que le péché originel se transmet, et que l’âme ne s’engendre pas, la seconde que le corps ne peut agir sur l’âme et la corrompre, que par les traces de la partie du cerveau dont ses pensées sont naturellement dépendantes, j’espère qu’on demeurera convaincu que le péché originel se transmet de la manière que je viens d’expliquer.

VI. Il semble qu’on pourrait conclure des principes que je viens d’établir, une chose contraire à l’expérience, savoir que la mère devrait toujours communiquer à son enfant des habitudes et des inclinations semblables à celles qu’elle a, et la facilité d’imaginer et d’apprendre les mêmes choses qu’elle connaît, car toutes ces choses ne dépendent, comme l’on a dit, que des traces et des vestiges du cerveau. Or il est certain que les traces et les vestiges du cerveau des mères se communiquent aux enfants. On a prouvé ce fait par les exemples qu’on a rapporté touchant les hommes ; et il est encore confirmé par l’exemple des animaux, dont les petits ont le cerveau rempli des mêmes vestiges que ceux dont ils sont sortis, ce qui fait que tous ceux qui sont d’une même espèce ont la même voix, la même manière de remuer leurs membres, et enfin les mêmes ruses pour prendre leur proie et pour se défendre de leurs ennemis. Il devrait donc suivre de là que, puisque toutes les traces des mères se gravent, et s’impriment dans le cerveau des enfants, les enfants devraient naître avec les mêmes habitudes, et les autres qualités qu’ont leurs mères, et même les conserver ordinairement toute leur vie, puisque les habitudes qu’on a dès sa plus tendre jeunesse, sont celles qui se conservent plus longtemps ; ce qui néanmoins est contraire à l’expérience.

Pour répondre à cette objection, il faut savoir qu’il y a de deux sortes de traces dans le cerveau. Les unes sont naturelles ou propres à la nature de l’homme, les autrtes sont acquises. Les naturelles sont très profondes, et il est impossible de les effacer tout à fait ; les acquises, au contraire, se peuvent perdre facilement, parce que d’ordinaire elles ne sont pas si profondes. Or, quoique les naturelles et les acquises ne diffèrent que du plus ou du moins, et que souvent les premières aient moins de force que les secondes, puisque l’on accoutume tous les jours des animaux à faire des choses tout à fait contraires à celles auxquelles ils sont portés par ces traces naturelles (on accoutume par exemple un chien à ne point toucher à du pain, et à ne point courir après une perdrix qu’il voit et qu’il sent), cependant il y a cette différence entre les traces, que les naturelles ont pour ainsi dire de secrètes alliances avec les autres parties du corps, car tous les ressorts de notre machine s’aident les uns les autres pour se conserver dans leur état naturel. Toutes les parties de notre corps contribuent mutuellement à toutes les choses nécessaires pour la conservation, ou pour le rétablissement des traces naturelles. Ainsi on ne les peut tout à fait effacer, et elles commencent à revivre, lorsqu’on croit les avoir détruites.

Au contraire, les traces acquises, quoique plus grandes, plus profondes, et plus fortes que les naturelles, se perdent peu à peu, si l’on n’a soin de les conserver par l’application continuelle des causes qui les ont produites, parce que les autres parties du corps ne contribuent point à leur conservation, et qu’au contraire elles travaillent continuellement à les effacer et à les perdre. On peut comparer ces traces aux plaies ordinaires du corps ; ce sont des blessures que notre esprit a reçues, lesquelles se referment d’elles-mêmes, comme les autres plaies, par la construction admirable de la machine. Si on faisait dans la joue une incision plus grande même que la bouche, cette ouverture se refermerait peu à peu. Mais l’ouverture de la bouche étant naturelle, elle ne se peut jamais rejoindre. Il en est de même des traces du cerveau ; les naturelles ne s’effacent point, mais les autres se guérissent avec le temps. Vérité dont les conséquences sont infinies par rapport à la morale.

Comme donc il n’y a rien dans tout le corps qui ne soit conforme aux traces naturelles, elles se transmettent dans les enfants avec toutes leur force. Ainsi les perroquets font des petits qui ont les mêmes cris, ou les mêmes chants naturels, qu’ils ont eux-mêmes. Mais, parce que les traces acquises ne sont que dans le cerveau, et qu’elles ne rayonnent pas dans le reste du corps, si ce n’est quelque peu, comme lorsqu’elles ont été imprimées par les émotions qui accompagnent les passions violentes, elles ne doivent pas se transmettre dans les enfants. Ainsi un perroquet qui donne le bonjour et le bonsoir à son maître, ne fera pas des petits aussi savants que lui, et des personnes doctes et habiles n’auront pas des enfants qui leur ressemblent.

Ainsi, quoiqu’il soit vrai que tout ce quis e passe dans le cerveau de la mère se passe aussi en même temps dans celui de son enfant, que la mère ne puisse rien voir, rien sentir, rien imaginer, que l’enfant ne le voie, ne le sente, et ne l’imagine, et enfin que toutes les fausses traces des mères corrompent l’imagination des enfants, néanmoins, ces traces n’étant pas naturelles dans le sens que nous venons d’expliquer, il ne faut pas s’étonner si elles se referment d’ordinaire, aussitôt que les enfants sont sortis du sein de leur mère. Car alors, la cause qui formait ces traces et qui les entretenait ne subsistant plus, la constitution naturelle de tout le corps contribue à leur destruction, et les objets sensibles en produisent d’autres toutes nouvelles, très profondes, et en très grand nombre, qui effacent presque toutes celles que les enfants ont eues dans le sein de leur mère. Car, puisqu’il arrive tous les jours qu’une grande douleur fait qu’on oublie celles qui ont précédé, il n’est pas possible que des sentiments aussi vifs que sont ceux des enfants, qui reçoivent pour la première fois l’impression des objets sur les organes délicats de leurs sens, n’effacent la plupart des traces, qu’ils n’ont reçues des mêmes objets que par une espèce de contrecoup, lorsqu’ils en étaient comme à couvert dans le sein de leur mère.

Toutefois, lorsque ces traces sont formées par une forte passion, et accompagnées d’une agitation très violente de sang et d’esprits dans la mère, elles agissent avec tant de force sur le cerveau de l’enfant et sur le reste de son corps, qu’elles y impriment des vestiges aussi profonds et aussi durables que les traces naturelles, comme dans l’exemple du chevalier d’Igby, dans celui de cet enfant né fou et tout brisé, dans le cerveau et dans tous les membres duquel l’imagination de la mère avait produit de si grands ravages, et enfin dans l’exemple de la corruption générale de la nature de l’homme.

Et il ne faut ps s’étonner si les enfants du roi d’Angleterre n’ont pas eu la même faiblesse que leur père. Premièrement, parce que ces sortes de tracas ne s’impriment jamais si avant dans le reste du corps que les naturelles. Secondement, parce que la mère n’ayant pas la même faiblesse que le père, elle a empêché par sa bonne constitution que cela n’arrivât. Et enfin, parce que la mère agit infiniment plus sur le cerveau de l’enfant que le père, comme il est évident par les choses que l’on a dites.

Mais il faut remarquer que toutes ces raisons qui montrent que les enfants du roi Jacques d’Angleterre ne pouvaient participer à la faiblesse de leur père, ne font rien contre l’explication du péché originel, ou de cette inclination dominante pour les choses sensibles, ni de ce grand éloignement de Dieu que nous tenons de nos parents ; parce que les traces que les objets sensibles ont imprimées dans le cerveau des premiers hommes, ont été très profondes, qu’elles ont été accompagnées, et augmentées par des passions violentes, qu’elles ont été fortifiées par l’usage continuel des choses sensibles et nécessaires à la conservation de la vie, non seulement dans Adam et dans Eve, mais même, ce qu’il faut bien remarquer, dans les plus grands saints, dans tous les hommes et dans toutes les femmes de qui nous descendons, de sorte qu’il n’y ait rien qui ait pu arrêter cette corruption de la nature. Ainsi tant s’en faut que ces traces de nos premiers pères se doivent effacer peu à peu, qu’au contraire elles doivent s’augmenter de jour en jour ; et sans la grâce de Jésus-Christ, qui s’oppose continuellement à ce torrent, il serait absolument vrai de dire ce qu’à dit un poète païen.

Aetas parentum pejor avis tulit
Nos nequiores, mox daturos
Progeniem vitiosiorem.

Car il faut bien prendre garde que les vestiges qui réveillent des sentiments de piété dans les plus saintes mères, ne communiquent point de piété aux enfants qu’elles ont dans leur sein ; et que les traces au contraire qui réveillent les idées des choses sensibles et qui sont suivies de passions, ne manquent point de communiquer aux enfants le sentiment et l’amour des choses sensibles.

Une mère par exemple qui est excitée à l’amour de Dieu, par le mouvement des esprits qui accompagne la trace de l’image d’un vénérable vieillard, à cause que cette mère a attaché l’idée de Dieu à cette trace de vieillard, car, comme nous avons vu dans le chapitre de la liaison des idées, cela se peut facilement faire, quoiqu’il n’y ait point de rapport entre Dieu et l’image d’un vieillard ; cette mère, dis-je, ne peut produire dans le cerveau de son enfant que la trace d’un vieillard, et que de l’inclination pour les vieillards, ce qui n’est point l’amour de Dieu dont elle était touchée. Car enfin il n’y a point de traces dans le cerveau qui puisse par elles-mêmes réveiller d’autres idées que celles des choses sensibles, parce que le corps n’est pas fait pour instruire l’esprit, et qu’il ne parle à l’âme que pour lui-même. Ainsi une mère, dont le cerveau est rempli de traces, qui par leur nature ont rapport aux choses sensibles, et qu’elle ne peut effacer à cause que la concupiscence demeure en elle, et que son corps ne lui est point soumis, les communiquant nécessairement à son enfant, l’engendre pécheur quoiqu’elle soit juste. Cette mère est juste parce que, aimant actuellement, ou qu’ayant aimé Dieu par un amour de choix, cette concupiscence ne la rend point criminelle, quoiqu’elle en suive les mouvements dans le sommeil. mais l’enfant qu’elle engendre n’ayant point aimé Dieu par un amour de choix, et son cœur n’ayant point été tourné vers Dieu, il est évident qu’il est dans le désordre et le dérèglement, et qu’il n’y a rien dans lui qui ne soit digne de la colère de Dieu.

Mais, lorsqu’ils ont été régénérés par le baptême, et qu’ils ont été justifiés ou par une disposition du cœur semblable à celle qui demeur dans les justes durant les illusions de la nuit, ou peut-être par un acte libre d’amour de Dieu qu’ils ont faits étant prévenus par un secours actuel et infaillible, et délivrés pour quelques moments de la domination du corps par la force du sacrement (car comme Dieu les a faits pour l’aimer, on ne peut concevoir qu’ils soient actuellement dans la justice et dans l’ordre de Dieu, s’ils ne l’aiment ou s’ils ne l’ont aimé, ou si le cœur n’est disposé de la même manière qu’ils serai s’ils avaient actuellement aimé), alors, quoiqu’ils obéissent à la consupiscence pendant leur enfance, leur concupiscence n’est plus péché ; elle ne les rend plus coupables et dignes de colère ; ils ne laissent pas d’être justes et agréables à Dieu, par la même raison que l’on ne perd point la grâce, quoique l’on suive en dormant les mouvements de la concupiscence ; car les enfants ont le cerveau si mou, et ils reçoivent de si vives et de si fortes impressions des objets les plus faibles, qu’ils n’ont pas assez de liberté d’esprit pour y résister. Mais je me suis arrêté trop longtemps à des choses qui ne sont pas tout à fait du sujet que je traite. C’est assez que je puisse conclure ici de ce que je viens d’expliquer dans ce chapitre, que toutes ces fausses traces que les mères impriment dans le cerveau de leurs enfants, leur rendent l’esprit faux et leur corrompent l’imagination, et qu’ainsi la plupart des hommes sont sujets à imaginer les choses autrement qu’elles ne sont, en donnant quelque fausse couleur et quelque trait irrégulier aux idées des choses qu’ils aperçoivent. Que si l’on veut s’éclaircir plus à fond de ce que je pense sur le péché originel, et sur la manière dont je crois qu’il se transmet dans les enfants, on peut lire tout d’un temps l'Eclaircissement qui répond à ce chapitre (Cf. Eclaircissement VIII).