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De la recherche de la vérité/Livre II/III/Chapitre V

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Livre second

Première partie : I. - II. - III. - IV. - V. - VI. - VII. - VIII.

Deuxième partie : I. - II. - III. - IV. - V. - VI. - VII. - VIII.

Troisième partie : I. - II. - III. - IV. - V. - VI.

Livre : I - III - IV - V - VI

Les Essais de Montaigne nous peuvent aussi servir d’exemple de la force, que les imaginations ont les unes sur les autres : car cet auteur a un certain air libre, il donne un tour si naturel et si vif à ses pensées, qu’il est malaisé de le lire sans se laisser préoccuper. La négligence qu’il affecte lui sied assez bien, et le rend aimable à la plupart du monde sans le faire mépriser ; et sa fierté est une certaine fierté d’honnête homme, si cela se peut dire ainsi, qui le fait respecter sans le faire haïr. L’air du monde et l’air cavalier soutenus par quelque érudition, font un effet si prodigieux sur l’esprit, qu’on l’admire souvent, et qu’on se rend presque toujours à ce qu’il décide, sans oser l’examiner, et quelquefois même sans l’entendre. Ce ne sont nullement ses raisons qui nous persuadent : il n’en apporte presque jamais des choses qu’il avance, ou pour le moins il n’en apporte presque jamais qui aient quelque solidité. En effet, il n’a point de principes sur lesquels il fonde ses raisonnements, et il n’a point d’ordre pour faire les déductions de ses principes. Un trait d’histoire ne prouve pas : un petit conte ne démontre pas ; deux vers d’Horace, un apophtegme de Cléomène ou de césar, ne doivent pas persuader des gens raisonnables : cependant ces Essais ne sont qu’un tissu de traits d’histoire, de petits contes, de bons mots, de distiques, et d’apophtegmes.

Il est vrai qu’on ne doit pas regarder Montaigne dans ses Essais, comme un homme qui raisonne, mais comme un homme qui se divertit ; qui tâche de plaire, et qui ne pense point à enseigner : et si ceux qui le lisent ne faisaient que s’en divertir, il faut tomber d’accord que Montaigne ne serait pas un si méchant livre pour eux. Mais il est presque impossible de ne pas aimer ce qui plaît, et de ne pas se nourrir des viandes qui flattent le goût. L’esprit ne peut se plaire dans la lecture d’un auteur sans en prendre les sentiments, ou tout au moins sans en recevoir quelque teinture, laquelle se mêlant avec ses idées, les rende confuses et obscures.

Il n’est pas seulement dangereux de lire Montaigne pour se divertir, à cause que le plaisir qu’on y prend engage insensiblement dans ses sentiments : mais encore parce que ce plaisir est plus criminel qu’on ne pense. Car il est certain que ce plaisir naît principalement de la concupiscence, et qu’il ne fait qu’entretenir, et que fortifier les passions ; la manière d’écrire de cet auteur n’étant agréable, que parce qu’elle nous touche, et qu’elle réveille nos passions d’une manière imperceptible.

Il serait assez utile de prouver cela dans le détail, et généralement que tous les divers styles ne nous plaisent ordinairement, qu’à cause de la corruption de notre cœur : mais ce n’est pas ici le lieu, et cela nous mènerait trop loin. Toutefois, si l’on veut faire réflexion sur la liaison des idées, et des passions dont j’ai parlé auparavant, et sur ce qui se passe en soi-même, dans le temps que l’on lit quelque pièce bien écrite, on pourrait reconnaître en quelque façon, que si nous aimons le genre sublime, l’air noble et libre de certains auteurs, c’est que nous avons de la vanité, et que nous aimons la grandeur et l’indépendance ; et que ce goût, que nous trouvons dans la délicatesse des discours efféminés, n’a point d’autre source, qu’une secrète inclination pour la mollesse et pour la volupté : en un mot, que c’est une certaine intelligence pour ce qui touche les sens, et non pas l’intelligence de la vérité, qui fait que certains auteurs nous charment et nous enlèvent comme malgré nous. Mais revenons à Montaigne.

Il me semble que ses plus grands admirateurs le louent d’un certain caractère d’auteur judicieux et éloigné du pédantisme ; et d’avoir parfaitement connu la nature et les faiblesses de l’esprit humain. Si je montre donc que Montaigne, tout cavalier qu’il est, ne laisse pas d’être aussi pédant que beaucoup d’autres, et qu’il n’a eu qu’une connaissance très médiocre de l’esprit, j’aurai fait voir que ceux qui l’admirent le plus, n’auront point été persuadés par des raisons évidentes, mais qu’ils auront été seulement gagnés par la force de son imagination.

Ce terme pédant est fort équivoque, mais l’usage, ce me semble, et même la raison veulent que l’on appelle pédants ceux, qui pour faire parade de leur fausse science, citent à tort et à travers toutes sortes d’auteurs, qui parlent simplement pour parler et pour se faire admirer des sots ; qui amassent sans jugement et sans discernement des apophtegmes et des traits d’histoire pour prouver, ou pour faire semblant de prouver des choses, qui ne se peuvent prouver que par des raisons.

Pédant est opposé à raisonnable, et ce qui rend les pédants odieux aux personnes d’esprit, c’est que les pédants ne sont pas raisonnables : car les personnes d’esprit, aimant naturellement à raisonner, ils ne peuvent souffrir la conversation de ceux qui ne raisonnent point. Les pédants ne peuvent pas raisonner, parce qu’ils ont l’esprit petit, ou d’ailleurs rempli d’une fausse érudition : et ils ne veulent pas raisonner, parce qu’ils voient que certaines gens les respectent et les admirent davantage, lorsqu’ils citent quelque auteur inconnu et quelque sentence d’un ancien, que lorsqu’ils prétendent raisonner. Ainsi leur vanité se satisfaisant dans la vue du respect qu’on leur porte, les attache à l’étude de toutes les sciences extraordinaires, qui attirent l’admiration du commun des hommes.

Les pédants sont donc vains et fiers, de grande mémoire et de peu de jugement, heureux et forts en citations, malheureux et faibles en raisons ; d’une imagination vigoureuse et spacieuse, mais volage et déréglée, et qui ne peut se contenir dans quelque justesse. Il ne sera pas maintenant fort difficile de prouver que Montaigne était aussi pédant que plusieurs autres, selon cette notion du mot de pédant, qui semble la plus conforme à la raison et à l’usage : car je ne parle pas ici de pédant à longue robe, la robe ne peut pas faire le pédant. Montaigne qui a tant d’aversion pour la pédanterie pouvait bien ne porter jamais robe longue, mais il ne pouvait pas de même se défaire de ses propres défauts. Il a bien travaillé à se faire l’air cavalier, mais il n’a pas travaillé à se faire l’esprit juste, ou pour le moins il n’y a pas réussi.

Le livre de Montaigne contient des preuves si évidentes de la vanité et de la fierté de son auteur, qu’il paraît peut-être assez inutile de s’arrêter à les faire remarquer : car il faut être bien plein de soi-même, pour s’imaginer comme lui, que le monde veuille bien lire un assez gros livre, pour avoir quelque connaissance de nos humeurs. Il fallait nécessairement qu’il se séparât du commun, et qu’il se regardât comme un homme tout à fait extraordinaire.

Toutes les créatures ont une obligation essentielle de tourner les esprits de ceux qui les veulent adorer, vers celui-là seul qui mérite d’être adoré ; et la religion nous apprend que nous ne devons jamais souffrir que l’esprit et le cœur de l’homme, qui n’est fait que pour Dieu, s’occupe de nous, et s’arrête à nous admirer et à nous aimer. Lorsque saint Jean se prosterna devant l’ange du Seigneur, cet ange lui défendit de l’adorer : Je suis serviteur, comme vous, et comme vos frères. Adorez Dieu. Il n’y a que les démons, et ceux qui participent à l’orgueil des démons, qui se plaisent d’être adorés ; et c’est vouloir être adoré, non pas d’une adoration extérieure et apparente, mais d’une adoration intérieure et véritable, que de vouloir que les autres hommes s’occupent de nous : c’est vouloir être adoré comme Dieu veut être adoré, c’est-à-dire en esprit et en vérité.

Montaigne n’a fait son livre que pour se peindre, et pour représenter ses humeurs et ses inclinations : il l’avoue lui-même dans l’avertissement au lecteur inséré dans toutes les éditions : C’est moi que je peins, dit-il. Je suis moi-même la matière de mon livre. Et cela paraît assez en le lisant : car il y a très peu de chapitres, dans lesquels il ne fasse quelque digression pour parler de lui, et il y a même des chapitres entiers, dans lesquels il ne parle que de lui. Mais ’il a composé son livre pour s’y peindre, il l’a fait imprimer afin qu’on le lût. Il a donc voulu que les hommes le regardassent et s’occupassent de lui ; quoiqu’il dise que ce n’est pas raison qu’on emploie son loisir en un sujet si frivole et si vain. Ces paroles ne font que le condamner : car s’il eût cru que ce n’était pas raison qu’on employât le temps à lire son livre, il eût agi lui-même contre le sens commun en le faisant imprimer. Ainsi on est obligé de croire, ou qu’il n’a pas dit ce qu’il pensait, ou qu’il n’a pas fait ce qu’il devait.

C’est encore une plaisante excuse de sa vanité de dire, qu’il n’a écrit que pour ses parents et amis. Car si cela eût été ainsi, pourquoi en eût-il fait faire trois impressions ? Une seule ne suffisait-elle pas pour ses parents et pour ses amis ? D’où vient encore qu’il ait augmenté son livre dans les dernières impressions qu’il en a fait faire, et qu’il n’en a jamais rien retranché, si ce n’est que la fortune secondait ses intentions. J’ajoute, dit-il, mais je ne corrige pas, parce que celui qui a hypothéqué au monde son ouvrage, je trouve apparence qu’il n’y ait plus de droit. Qu’il dise s’il peut mieux ailleurs, et ne corrompe la besogne qu’il a vendue. De telles gens il ne faudrait rien acheter qu’après leur mort, qu’ils y pensent bien avant que de se produire. Qui les hâte ? Mon livre est toujours un, etc. Il a donc voulu se produire et hypothéquer au monde son ouvrage, aussi bien qu’à ses parents et à ses amis. Mais sa vanité serait toujours aussi criminelle, quand il n’aurait tourné et arrêté l’esprit et le cœur que de ses parents et de ses amis vers son portrait, autant de temps qu’il en faut pour lire son livre.

Si c’est un défaut de parler de soi, c’est une effronterie, ou plutôt une espèce de folie que de se louer à tout moment, comme fait Montaigne : car ce n’est pas seulement pécher contre l’humilité chrétienne, mais c’est encore choquer la raison.

Les hommes sont faits pour vivre ensemble, et pour former des corps et des sociétés civiles. Mais il faut remarquer, que tous les particuliers qui composent les sociétés, ne veulent pas qu’on les regarde comme la dernière partie du corps duquel ils sont. Ainsi ceux qui se louent se mettant au-dessus des autres, les regardant comme les dernières parties de leur société, et se considérant eux-mêmes comme les principales et les plus honorables ; ils se rendent nécessairement odieux à tout le monde, au lieu de se faire aimer et de se faire estimer.

C’est donc une vanité, et une vanité indiscrète et ridicule à Montaigne, de parler avantageusement de lui-même à tout moment. Mais c’est une vanité encore plus extravagante à cet auteur de décrire ses défauts. Car si l’on y prend garde, on verra qu’il ne découvre guère que les défauts dont on fait gloire dans le monde, à cause de la corruption du siècle, qu’il s’attribue volontiers ceux qui peuvent le faire passer pour un esprit fort, ou lui donner l’air cavalier, et afin que par cette franchise simulée de la confession de ses désordres, on le croie plus volontiers lorsqu’il parle à son avantage. Il a raison de dire que se priser et se mépriser naissent souvent de pareil air d’arrogance.

C’est toujours une marque certaine que l’on est plein de soi-même ; et Montaigne me paraît encore plus fier et plus vain quand il se blâme que lorsqu’il se loue, parce que c’est un orgueil insupportable que de tirer vanité de ses défauts, au lieu de s’en humilier. J’aime mieux un homme, qui cache ses crimes avec honte, qu’un autre qui les publie avec effronterie ; et il me semble qu’on doive avoir quelque horreur de la manière cavalière et peu chrétienne, dont Montaigne représente ses défauts.

Si nous croyons Montaigne sur sa parole, nous nous persuadons que c’était un homme de nulle rétention, qu’il n’avait point de gardoire, que la mémoire lui manquait du tout, mais qu’il ne manquait pas de sens, et de jugement. Cependant, si nous en croyons le portrait même, qu’il a fait de son esprit, je veux dire son propre livre, nous ne serons pas tout à fait de son sentiment. Je ne saurais recevoir une charge sans tablettes, dit-il, et quand j’ai un propos à tenir, s’il est de longue haleine, je suis réduit à cette vile et misérable nécessité d’apprendre par cœur mot à mot, ce que j’ai à dire ; autrement je n’aurais ni façon, ni assurance, étant en crainte que ma mémoire me vînt faire un mauvais tour. Un homme peut bien apprendre mot à mot un discours de longue haleine, pour avoir quelque façon et quelque assurance, manque-t-il plutôt de mémoire ou de jugement ? Et peut-on croire Montaigne, lorsqu’il dit de lui : Les gens qui me servent, il faut que je les appelle par le nom de leurs charges, ou de leur pays. Car il m’est très malaisé de retenir des noms, et si je durais à vivre longtemps, je ne crois pas que je n’oubliasse mon nom propre. Un simple gentilhomme, qui peut retenir par cœur et mot à mot avec assurance des discours de longue haleine, a-t-il si grand nombre d’officiers qu’il n’en puisse retenir les noms ? Un homme qui est né et nourri aux champs, et parmi le labourage, qui a des affaires et un ménage en main, et qui dit que de mettre à nonchaloir ce qui est à nos pieds, ce que nous avons entre les mains, ce qui regarde de plus près l’usage de la vie, c’est chose bien éloignée de son dogme, peut-il oublier les noms français de ses domestiques ? Peut-il ignorer, comme il dit, la plupart de nos monnaies, la différence d’un grain à l’autre en la terre et au grenier, si elle n’est pas trop apparente, les plus grossiers principes de l’agriculture et que les enfants savent, de quoi sert le levain à faire du pain, et ce que c’est que de faire cuver du vin ? Et cependant avoir l’esprit plein de noms des anciens philosophes, et de leurs principes, des idées de Platon, des atomes d’Epicure, du plein, et du vide de Leucippus et de Democritus, de l’eau de Thalès, de l’infinité de nature d’Anaximandre, de l’air de Diogène, des nombres et de la symétrie de Pythagoras, de l’infini de Parménide, de l’un de Museus, de l’eau et du feu d’Apollodorus, des parties similaires d’Anaxagoras, de la discorde et de l’amitié d’Empédocle, du feu d’Héraclite, etc. Un homme qui dans trois ou quatre pages de son livre, rapporte plus de cinquante noms d’auteurs différents avec leurs opinions ; qui a rempli tout son ouvrage de traits d’histoire, et d’apophtegmes entassés sans ordre ; qui dit que l’histoire et la poésie sont son gibier en matière de livres ; qui se contredit à tout moment et dans un même chapitre, lors même qu’il parle des choses qu’il prétend le mieux savoir, je veux dire lorsqu’il parle des qualités de son esprit, se doit-il piquer d’avoir plus de jugement que de mémoire ?

Avouons donc que Montaigne était excellent en oubliance, puisque Montaigne nous en assure, qu’il souhaite que nous ayons ce sentiment de lui, et qu’enfin ce n’est pas tout à fait contraire à la vérité. Mais ne nous persuadons pas sur sa parole, ou par les louanges qu’il se donne, que c’était un homme de grand sens, et d’une pénétration d’esprit tout extraordinaire. Cela pourrait nous jeter dans l’erreur, et donner trop de crédit aux opinions fausses et dangereuses, qu’il débite avec une fierté et une hardiesse dominante, qui ne fait qu’étourdir et éblouir les esprits faibles.

L’autre louange que l’on donne à Montaigne est, qu’il avait une connaissance parfaite de l’esprit humain ; qu’il en pénétrait le fond, la nature, les propriétés ; qu’il en savait le fort et le faible, en un mot, tout ce que l’on en peut savoir. Voyons s’il mérite bien ces louanges, et d’où vient qu’on en est si libéral à son égard. Ceux qui ont lu Montaigne savent assez que cet auteur affectait de passer pour Pyrrhonien, et qu’il faisait gloire de douter de tout. La persuasion de la certitude, dit-il, est un certain témoignage de folie et d’incertitude extrême ; et n’est point de plus folles gens, et moins philosophes, que les philodoxes de Platon. Il donne au contraire tant de louanges aux pyrrhoniens dans le même chapitre qu’il n’est pas possible qu’il ne fût pas de cette secte. Il était nécessaire de son temps, pour passer pour habile et pour galant homme, de douter de tout ; et la qualité d’esprit fort dont il se piquait, l’engageait encore dans ces opinions. Ainsi en le supposant académicien, on pourrait tout d’un coup le convaincre d’être le plus ignorant des hommes, non seulement dans ce qui regarde la nature de l’esprit, mais même en toute autre chose. Car puisqu’il y a une différence essentielle entre savoir et douter, si les académiciens disent ce qu’ils pensent, lorsqu’ils assurent qu’ils ne savent rien, on peut dire que ce sont les plus ignorants de tous les hommes.

Mais ce ne sont pas seulement les plus ignorants de tous les hommes, ce sont aussi les défenseurs des opinions les moins raisonnables. Car non seulement ils rejettent tout ce qui est de plus certain et de plus universellement reçu, pour se faire passer pour esprits forts ; mais par le même tour d’imagination, ils se plaisent à parler d’une manière décisives des choses les plus incertaines et les moins probables. Montaigne est visiblement frappé de cette maladie d’esprit ; et il faut nécessairement dire, que non seulement il ignorait la nature de l’esprit humain, mais même qu’il était dans des erreurs fort grossières sur ce sujet, supposé qu’il nous ait dit ce qu’il en pensait, comme il l’a dû faire.

Car que peut-on dire d’un homme qui confond l’esprit avec la matière : qui rapporte les opinions les plus extravagantes des philosophes sur la nature de l’âme sans les mépriser, et même d’un air qui fait assez connaître, qu’il approuve davantage les plus opposées à la raison : qui ne voit pas la nécessité de l’immortalité de nos âmes : qui pense que la raison humaine ne la peut reconnaître ; et qui regarde les preuves que l’on en donne comme des songes que le désir fait naître en nous : Somnia non docentis, sed optantis : qui trouve à redire que les hommes se séparent de la presse des autres créatures, et se distinguent des bêtes, qu’il appelle nos confrères, et nos compagnons, qu’il croit parler, s’entendre, et se moquer de nous, de même que nous parlons, que nous nous entendons, et que nous nous moquons d’elles : qui met plus de différence d’un homme à un autre homme que d’un homme à une bête ; qui donne jusqu’aux araignées, délibération, pensement, et conclusion : et qui après avoir soutenu que l’âme de l’homme n’a aucun avantage sur celle des bêtes, accepte volontiers ce sentiment, que ce n’est point par la raison, par le discours et par l’âme que nous excellons sur les bêtes, mais par notre beauté, par notre beau teint, et notre belle disposition de membres, pour laquelle il nous faut mettre notre intelligence, notre prudence, et tout le reste à l’abandon, etc. Peut-on dire qu’un homme qui se sert des opinions les plus bizarres pour conclure que ce n’est point par vrai discours, mais par une fierté et opiniâtreté, que nous nous préférons aux autres animaux, eût une connaissance exacte de l’esprit humain, et croit-on en persuader les autres ?

Mais il faut faire justice à tout le monde, et dire de bonne foi quel était le caractère de l’esprit de Montaigne. Il avait peu de mémoire, encore moins de jugement, il est vrai : mais ces deux qualités ne font point ensemble ce qu’on appelle ordinairement dans le monde beauté d’esprit. C’est la beauté, la vivacité, et l’étendue de l’imagination, qui font passer pour bel esprit. Le commun des hommes estime le brillant, et non pas le solide, parce que l’on aime davantage ce qui touche les sens, que ce qui instruit la raison. Ainsi, en prenant beauté d’imagination pour beauté d’esprit, on peut dire que Montaigne avait l’esprit beau et même extraordinaire. Ses idées sont fausses, mais belles. Ses expressions irrégulières ou hardies, mais agréables. Ses discours mal raisonnés, mais bien imaginés. On voit dans tout son livre un caractère original, qui plaît infiniment : tout copiste qu’il est, il ne sent point son copiste ; et son imagination forte et hardie donne toujours le tour d’original aux choses qu’il copie. Il a enfin ce qu’il est nécessaire d’avoir pour plaire et pour imposer ; et je pense avoir montré suffisamment, que ce n’est point en convainquant la raison qu’il se fait admirer de tant de gens, mais en leur tournant l’esprit à son avantage par la vivacité toujours victorieuse de son imagination dominante.