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De la recherche de la vérité/Livre II/III/Chapitre I

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Chapitre I — I. De la disposition que nous avons à imiter les autres en toutes choses, laquelle est à l’origine de la communication des erreurs qui dépendent de la puissance de l’imagination. — II. Deux causes principales qui augmentent cette disposition. — III. Ce qu’est l’imagination forte. — IV. Qu’il y en a de plusieurs sortes. Des fous et de ceux qui ont l’imagination forte dans le sens qu’on entend ici. — V. Deux défauts considérables de ceux qui ont l’imagination forte. — VI. De la puissance qu’ils ont de persuader et d’imposer.


Livre second

Première partie : I. - II. - III. - IV. - V. - VI. - VII. - VIII.

Deuxième partie : I. - II. - III. - IV. - V. - VI. - VII. - VIII.

Troisième partie : I. - II. - III. - IV. - V. - VI.

Livre : I - III - IV - V - VI

I. Après avoir expliqué la nature de l’imagination, les défauts auxquels elle est sujette et comment notre propre imagination nous jette dans l’erreur ; il ne reste plus à parler dans ce second Livre que de la communication contagieuse des imaginations fortes, je veux dire de la force que certains esprits ont sur les autres pour les engager dans leurs erreurs.

Les imaginations fortes sont extrêmement contagieuses : elles dominent sur celles qui sont faibles : elles leurs donnent peu à peu leurs mêmes tours, et leur impriment leurs mêmes caractères. Ainsi ceux qui ont l’imagination forte et vigoureuse, étant tout à fait déraisonnables, il y a très peu de causes plus générales des erreurs des hommes, que cette communication dangereuse de l’imagination.

Pour concevoir ce que c’est que cette contagion, et comment elle se transmet de l’un à l’autre, il faut savoir que les hommes ont besoin les uns des autres ; et qu’ils sont faits pour composer ensemble plusieurs corps, dont toutes les parties aient entre elles une mutuelle correspondance. C’est pour entretenir cette union, que Dieu leur a commandé d’avoir de la charité les uns pour les autres. Mais parce que l’amour-propre pouvait peu à peu éteindre la charité, et rompre ainsi le nœud de la société civile, il a été à propos pour la conserver, que Dieu unît encore les hommes par des liens naturels, qui subsistassent au défaut de la charité, et qui intéressassent l’amour-propre.

Ces liens naturels, qui nous sont communs avec les bêtes, consistent dans une certaine disposition du cerveau qu’ont tous les hommes, pour imiter quelques-uns de ceux avec lesquels ils conversent, pour former les mêmes jugements qu’ils font, et pour entrer dans les mêmes passions dont ils sont agités. Et cette disposition lie d’ordinaire les hommes les uns avec les autres beaucoup plus étroitement, qu’une charité fondée sur la raison, laquelle charité est assez rare.

Lorsqu’un homme n’a pas cette disposition du cerveau pour entrer dans nos sentiments et dans nos passions, il est incapable par sa nature de se lier avec nous, et de faire un même corps : il ressemble à ces pierres irrégulières, qui ne peuvent trouver leur place dans un bâtiment, parce qu’on ne les peut joindre avec les autres.

Oderunt hilarem tristes, tristemque jocosi, Sedatum celeres, agilem gnavumque remissi [Les tristes haïssent celui qui rit, et les joyeux le triste, les vifs le flegmatique, et les relâchés, l’homme actif et diligent]

Il faut plus de vertu qu’on ne pense, pour ne pas rompre avec ceux qui n’ont pas d’égard à nos passions, et qui ont des sentiments contraires aux nôtres. Et ce n’est pas tout à fait sans raison ; car lorsqu’un homme a sujet d’être dans la tristesse ou dans la joie, c’est l’insulter en quelque manière, que de ne pas entrer dans ses sentiments. S’il est triste, on ne doit pas se présenter devant lui, avec un air gai ou enjoué, qui marque de la joie, et qui en imprime les mouvements avec effort dans son imagination ; parce que c’est le vouloir ôter de l’état qui lui est le plus convenable et le plus agréable ; la tristesse même étant la plus agréable de toutes les passions, à un homme qui souffre quelque misère.

II. Tous les hommes ont donc une certaine disposition de cerveau, qui les porte naturellement à se composer de la même manière, que quelques-uns de ceux avec qui ils vivent. Or cette disposition a deux causes principales qui l’entretiennent, et qui l’augmentent. La première consiste principalement dans l’inclination, qu’ont tous les hommes pour la grandeur et pour l’élévation, pour obtenir dans l’esprit des autres une place honorable. Car c’est cette inclination qui nous excite secrètement à parler, à marcher, à nous habiller, et à prendre l’air des personnes de qualité. C’est la source des modes nouvelles, de l’instabilité des langues vivantes, et même de certaines corruptions générales des mœurs. Enfin c’est la principale origine de toutes les nouveautés extravagantes et bizarres, qui ne sont point appuyées sur la raison, mais seulement sur la fantaisie des hommes.

L’autre cause qui augmente la disposition que nous avons à imiter les autres, de laquelle nous devons principalement parler ici, consiste dans une certaine impression que les personnes d’une imagination forte font sur les esprits faibles, et sur les cerveaux tendres et délicats.

III. J’entends par imagination forte et vigoureuse cette constitution du cerveau, qui le rend capable de vestiges et de traces extrêmement profondes, et qui remplissent tellement la capacité de l’âme, qu’elles l’empêche d’apporter quelque attention à d’autres choses, qu’à celles que ces images présentent.

IV. Il y a deux sortes de personnes, qui ont l’imagination forte dans ce sens. Les premières reçoivent ces profondes traces par l’impression involontaire et déréglée des esprits animaux ; et les autres, desquels on veut principalement parler, les reçoivent par la disposition qui se trouve dans la substance de leur cerveau.

Il est visible que les premiers sont entièrement fous, puisqu’ils sont contraints par l’union naturelle qui est entre leurs idées et ces traces, de penser à des choses auxquelles les autres avec qui ils conversent ne pensent pas : ce qui les rend incapables de parler à propos, et de répondre juste aux demandes qu’on leur fait.

Il y en a d’une infinité de sorte qui ne diffèrent que du plus et du moins ; et l’on peut dire que tous ceux qui sot agités de quelque passion violente sont de leur nombre, puisque dans le temps de leur émotion, les esprits animaux impriment avec tant de force les traces et les images de leur passion, qu’ils ne sont pas capables de penser à autre chose.

Mais il faut remarquer, que toutes ces sortes de personnes ne sont pas capables de corrompre l’imagination des esprits même les plus faibles, et des cerveaux les plus mous et les plus délicats, pour deux raisons principales. La première, parce que ne pouvant répondre conformément aux idées des autres, ils ne peuvent leur rien persuader : et la seconde ; parce que le dérèglement de leur esprit étant tout à fait sensible, on n’écoute qu’avec mépris tous leurs discours.

Il est vrai néanmoins, que les personnes passionnées nous passionnent, et qu’elles font dans notre imagination des impressions qui ressemblent à celles dont elles sont touchées : mais comme leur emportement est tout à fait visible, on résiste à ces impressions, et l’on s’en défait d’ordinaire quelques temps après. Elles s’effacent d’elles-mêmes, lorsqu’elles ne sont point entretenues par la cause qui les avait produites : c’est-à-dire, lorsque ces emportés ne sont plus en notre présence, et que la vue sensible des traits que la passion formait sur leur visage ne produit plus aucun changement dans les fibres de notre cerveau, ni aucune agitation dans nos esprits animaux.

Je n’examine ici que cette sorte d’imagination forte et vigoureuse, qui consiste dans une disposition du cerveau, propre pour recevoir des traces fort profondes des objets les plus faibles et les moins agissants. Ce n’est pas un défaut que d’avoir le cerveau propre pour imaginer fortement les choses, et recevoir des images très distinctes et très vives des objets les moins considérables ; pourvu que l’âme demeure toujours la maîtresse de l’imagination, que ces images s’impriment par ses ordres, et qu’elles s’effacent quand il lui plaît : c’est au contraire l’origine de la finesse, et de la force de l’esprit. Mais lorsque l’imagination domine sur l’âme, et que sans attendre les ordres de la volonté, ces traces se forment par la disposition du cerveau, et par l’action des objets et des esprits, il est visible que c’est une très mauvaise qualité, et une espèce de folie. Nous allons tâcher de faire connaître le caractère de ceux qui ont l’imagination de cette sorte.

Il faut pour cela se souvenir que la capacité de l’esprit est très bornée ; qu’il n’y a rien qui remplisse si fort sa capacité que les sensations de l’âme, et généralement toutes les perceptions des objets qui nous touchent beaucoup ; et que les traces profondes du cerveau sont toujours accompagnées de sensations, ou de ces autres perceptions qui nous appliquent fortement. Car par là il est facile de reconnaître les véritables caractères de l’esprit de ceux qui ont l’imagination forte.

V. Le premier, c’est que ces personnes ne sont pas capables de juger sainement des choses qui sont un peu difficiles et embarrassées : parce que la capacité de leur esprit étant remplie des idées qui sont liées par la nature à ces traces trop profondes, ils n’ont pas la liberté de penser à plusieurs choses en même temps. Or dans les questions composées, il faut que l’esprit parcoure par un mouvement prompt et subit les idées de beaucoup de choses, et qu’il en reconnaisse d’une simple vue tous les rapports et toutes les liaisons qui sont nécessaires pour résoudre ces questions.

Tout le monde sait par sa propre expérience, qu’on n’est pas capable de s’appliquer à quelque vérité, dans le temps qu’on est agité de quelque passion, ou que l’on sent quelque douleur un peu forte, parce que alors il y a dans le cerveau des traces profondes qui occupent la capacité de l’esprit. Ainsi ceux de qui nous parlons ayant des traces plus profondes des mêmes objets que les autres, comme nous le supposons, ils ne peuvent pas avoir autant d’étendue d’esprit, ni embrasser autant de choses qu’eux. Le premier défaut de ces personnes est donc d’avoir l’esprit petit, et d’autant plus petit, que leur cerveau reçoit des traces plus profondes des objets les moins considérables.

Le second défaut, c’est qu’ils sont visionnaires, mais d’une manière assez délicate, et assez difficile à reconnaître. Le commun des hommes ne les estime pas visionnaires ; il n’y a que les esprits justes et éclairés qui s’aperçoivent de leurs visions, et de l’égarement de leur imagination.

Pour concevoir l’origine de ce défaut, il faut encore se souvenir de ce que nous avons dit dès le commencement de ce second Livre, qu’à l’égard de ce qui se passe dans le cerveau, les sens et l’imagination ne diffèrent que du plus et du moins : et que c’est la grandeur et la profondeur des traces qui font que l’âme sent les objets ; qu’elle les juge comme présents et capables de la toucher ; et enfin assez proche d’elle pour lui faire sentir du plaisir et de la douleur. Car lorsque les traces d’un objet sont petites, l’âme imagine seulement cet objet : elle ne juge pas qu’il soit présent, et même elle ne le regarde pas comme fort grand et fort considérable. Mais à mesure que ces traces deviennent plus grandes et plus profondes, l’âme juge aussi que l’objet devient plus grand et plus considérable, qu’il s’approche davantage de nous, et enfin qu’il est capable de nous toucher, et de nous blesser.

Les visionnaires dont je parle ne sont pas dans cet excès de folie, de croire voir devant leurs yeux des objets qui sont absents : les traces de leur cerveau ne sont pas encore assez profondes ; ils ne sont fous qu’à demi : et s’ils l’étaient tout à fait, l’on aurait que faire d’en parler ici ; puisque tout le monde sentant leur égarement, on ne pourrait pas s’y laisser tromper. Ils ne sont pas visionnaires des sens, mais seulement visionnaires d’imagination. Les fous sont visionnaires des sens, puisqu’ils ne voient pas les choses comme elles sont, et qu’ils en voient souvent qui ne sont point : mais ceux dont je parle ici, sont visionnaires d’imagination, puisqu’ils s’imaginent les choses tout autrement qu’elles ne sont, et qu’ils en imaginent même qui ne sont point. Cependant, il est évident que les visionnaires des sens et les visionnaires d’imagination ne diffèrent entre eux que du plus et du moins, et que l’on passe souvent de l’état des uns à l’état des autres. Ce qui fait qu’on doit se représenter la maladie de l’esprit des derniers par comparaison à celle des premiers, laquelle est plus sensible, et fait davantage d’impression sur l’esprit : puisque dans les choses qui ne diffère que du plus et du moins, il faut toujours expliquer les moins sensibles par les plus sensibles.

Le second défaut de ceux qui ont l’imagination forte et vigoureuse, est donc d’être visionnaires d’imagination, ou simplement visionnaires ; car on appelle du terme de fou ceux qui sont visionnaires des sens. Voici donc les mauvaises qualités des esprits visionnaires.

Ces esprits sont excessifs en toutes rencontres : ils relèvent les choses basses ; ils agrandissent les petites ; ils approchent les éloignées. Rien ne leur paraît tel qu’il est. Ils admirent tout ; ils se récrient de tout sans jugement, sans discernement. S’ils sont disposés à la crainte par leur complexion naturelle, je veux dire, si les fibres de leur cerveau étant extrêmement délicates, leurs esprits animaux sont en petite quantité, sans force et sans agitation, de sorte qu’ils ne puissent communiquer au reste du corps les mouvements nécessaires ; ils s’effrayent à la moindre chose, et ils tremblent à la chute d’une feuille. Mais s’ils ont abondance d’esprits et de sang, ce qui est plus ordinaire, ils se repaissent de vaines espérances ; et s’abandonnent à leur imagination féconde en idées, ils bâtissent comme l’on dit des châteaux en Espagne, avec beaucoup de satisfaction et de joie. Ils sont véhéments dans leurs passions, entêtés dans leurs opinions, toujours pleins et très satisfaits d’eux-mêmes. Quand ils se mettent dans la tête de passer pour de beaux esprits, et qu’ils s’érigent en auteurs ; car il y a des auteurs en toute espèce, visionnaires et autres : que d’extravagances, que d’emportements, que de mouvements irréguliers ! Ils n’imitent jamais la nature, tout est affecté, tout est forcé, tout est guindé. Ils ne vont que par bonds ; ils ne marchent qu’en cadence ; ce ne sont que figures et qu’hyperboles. Ils se veulent mettre dans la piété, et s’y conduire par leur fantaisie, ils entrent entièrement dans l’esprit juif et pharisien. Ils s’arrêtent d’ordinaire à l’écorce, à des cérémonies extérieures, à de petites pratiques, ils s’en occupent tout entiers. Ils deviennent scrupuleux, timides, superstitieux. Tout est de foi ; tout est essentiel chez eux, hormis ce qui est véritablement de foi, et ce qui est essentiel : car assez souvent ils négligent ce qu’il y a de plus important dans l’Evangile, la justice, la miséricorde, et la foi, leur esprit étant occupé par des devoirs moins essentiels. Mais il y aurait trop de choses à dire. Il suffit pour se persuader de leurs défauts, et pour en remarquer plusieurs autres, de faire quelque réflexion sur ce qui se passe dans les conversation ordinaires.

Les personnes d’une imagination forte et vigoureuse ont encore d’autres qualités, qu’il est très nécessaire de bien expliquer. Nous n’avons parlé jusqu’à présent que de leurs défauts : il est très juste maintenant de parler de leurs avantages. Ils en ont un entre autres qui regarde principalement notre sujet : parce que c’est par cet avantage, qu’ils dominent sur les esprits ordinaires ; qu’ils les font rentrer dans leurs idées ; et qu’ils leur communiquent toutes les fausses impressions, dont ils sont touchés.

VI. Cet avantage consiste dans une facilité de s’exprimer d’une manière forte et vive, quoiqu’elle ne soit pas naturelle. Ceux qui s’imaginent fortement les choses, les expriment avec beaucoup de force, et persuadent tous ceux qui se convainquent, plutôt par l’air et l’impression sensible, que par la force des raisons. Car le cerveau de ceux qui ont l’imagination forte recevant, comme on l’a dit, des traces profondes sur des sujets qu’ils imaginent, ces traces sont naturellement suivies d’une grande émotion d’esprits, qui dispose d’une manière prompte et vive tout leur corps pour exprimer leurs pensées. Ainsi l’air de leur visage, le ton de leur voix, le tour de leurs paroles animant leurs expressions, préparent ceux qui les écoutent et qui les regardent, à se rendre attentifs, et à recevoir machinalement l’impression de l’image qui les agite. Car enfin un homme qui est pénétré de ce qu’il dit, en pénètre ordinairement les autres, un passionné émeut toujours ; et quoique sa rhétorique soit souvent irrégulière, elle ne laisse pas d’être très persuasive : parce que l’air et la manière se font sentir, et agissent ainsi dans l’imagination des hommes plus vivement que les discours les plus forts, qui sont prononcés de sang-froid : à cause que ces discours ne flattent point leurs sens, et ne frappent point leur imagination.

Les personnes d’imagination ont donc l’avantage de plaire, de toucher et de persuader, à cause qu’ils forment des images très vives et très sensibles de leurs pensées. Mais il y a encore d’autres causes qui contribuent à cette facilité qu’ils ont de gagner l’esprit. Car ils ne parlent d’ordinaire que sur des sujets faciles, et qui sont de la portée des esprits du commun. Ils ne se servent que d’expressions et de termes, qui ne réveillent que les notions confuses des sens, lesquelles sont toujours très fortes et très touchantes : ils ne traitent des matières grandes et difficiles, que d’une manière vague et par lieux communs, sans se hasarder d’entrer dans le détail, et sans s’attacher aux principes ; soit parce qu’ils n’entendent pas ces matières ; soit parce qu’ils appréhendent de manquer de termes, de s’embarrasser, et de fatiguer l’esprit de ceux qui ne sont pas capables d’une forte attention.

Il est maintenant facile de juger part les choses que nous venons de dire, que les dérèglements d’imagination sont extrêmement contagieux, et qu’ils se glissent et se répandent dans la plupart des esprits avec beaucoup de facilité. Mais ceux qui ont l’imagination forte, étant d’ordinaire ennemis de la raison et du bon sens, à cause de la petitesse de leur esprit, et des visions auxquelles ils sont sujets, on peut aussi reconnaître qu’il y a très peu de causes plus générales de nos erreurs, que la communication contagieuses des dérèglements et des maladies de l’imagination. Mais il faut encore prouver ces vérités par des exemples, et des expériences connues de tout le monde.