Des bienfaits/2

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1 Des bienfaits 3


LIVRE II.

I. Poursuivons, vertueux Libéralis, ce qui nous reste à dire de la première partie : comment faut il donner ? Sur ce point, la voie la plus courte à indiquer est, ce me semble, celle-ci : donnons, comme nous voudrions recevoir ; mais avant tout, donnons de bon cœur, sans retard, sans nulle hésitation. On ne sait point gré d’un bienfait qui est resté longtemps cloué aux mains du bienfaiteur, qu’il semblait ne lâcher qu’avec peine, comme si lui-même se l’arrachait. Et si quelque retardement vient à la traverse, évitons à tout prix de paraître avoir délibéré. L’hésitation touche de près au refus et n’ acquiert aucun titre à la gratitude : comme en effet le grand charme du don est dans la bonne volonté de l’auteur, celui qui par sa lenteur même a fait preuve de mauvais vouloir, n’a pas donné ; il s’est laissé prendre ce qu’il n’a pas su retenir. Libéralité chez ; bien des gens n’est qu’impuissance de refuser en face.

Les bienfaits les plus agréés sont ceux qui viennent d’eux-mêmes, faciles et empressés, et qui n’éprouvent de délai que par la pudeur de l’obligé. Le chef-d’œuvre de la bienfaisance est de prévenir les vœux ; sa seconde gloire est de les suivre, « Il sera donc mieux d’aller au-devant de la prière, parce que l’honnête homme qui sollicite a la physionomie contrainte et la rougeur au front : épargnons-lui cette gêne, nous l’obligerons deux fois1  » . Il n’a point obtenu gratis, s’il a demandé pour recevoir ; car, et nos sages ancêtres le pensaient, rien ne coûte comme ce qui s’achète avec des prières. On serait plus sobre de vœux, s’il les fallait émettre publiquement ; tant y a que même pour s’adresser aux dieux, qu’on peut certes supplier sans honte, on aime mieux le faire dans le silence et le secret du cœur.

II. Il y a un mot humiliant, qui pèse et ne peut se dire que le front baissé : Je vous demande2. Épargnons-le à notre ami, à quiconque peut le devenir par nos bons procédés. Quelque hâte qu’on y mette, le bienfait vient tard s’il ne vient qu’après la demande. Tâchons donc de deviner les vœux de chacun et, quand nous les aurons saisis, évitons-leur ]’amère nécessité de la prière. Un bienfait délicieux et qui vivra dans leur âme, sache-le bien, c’est celui qui les a prévenus. Si nous n’avons pu prendre les devants, coupons court aux paroles du solliciteur, pour ne pas sembler les avoir attendues ; et une fois averti, promettons sur-le-champ ; prouvons par notre empressement même que nous étions prêts à agir avant qu’on nous interpellât. Si pour un malade quelque nourriture en temps utile peut le sauver, si une goutte d’eau donnée à propos lui vaut un remède, de même le plus vulgaire service, quand il est prompt, quand pas un moment n’a été perdu, grandit beaucoup à nos yeux et efface en mérite tel don plus précieux venu tard et après longue réflexion. Qui fut si prompt à obliger ne laisse pas douter du plaisir qu’il goûte à le faire. Aussi est-ce avec bonheur qu’il oblige ; tout en lui reflète la physionomie de son âme.

III. Ce qui gâte souvent les plus grands services, c’est le silence ou la lenteur à répondre, qui singent l’importance et le grand sérieux et qui promettent de l’air dont on refuse3. Qu’il vaut bien mieux joindre à de bonnes œuvres de bonnes paroles et ce langage bienveillant et poli qui relève le prix du bienfait ! Pour que l’obligé se corrige et n’hésite plus à demander, ajoutez, si vous voulez, quelque reproche amical : « Je t’en veux ; tu avais besoin de quelque chose et tu as trop tardé à m’en instruire ; je t’en veux d’y avoir mis tant de façons, d’avoir employé un tiers. Pour mon compte, je me félicite de l’épreuve où tu veux bien mettre mon amitié : désormais , quoi que tu désires, réclame-le comme un droit. Cette fois-ci j’oublierai ton manque de procédé. »

De cette sorte on sera plus content de toi que du service, quel qu’il soit, qu’on était venu demander. Le grand mérite du bienfaiteur, ce qui prouve le mieux la bonté de son âme, c’est lorsque en le quittant on se dit : « Quelle bonne fortune j’ai eue aujourd’hui ! J’aime mieux ce que j’ai reçu de cette main que s’il m’en était venu vingt fois plus par une autre. Ma reconnaissance n’égalera jamais tant de générosité.»

IV. Mais que d’hommes par la dureté de leurs paroles et leurs airs sourcilleux font prendre en haine le bienfait, l’accompagnant d’un tel langage, d’une telle superbe qu’on se repent de l’avoir obtenu4! Puis, la promesse faite, surviennent d’autres retards ; et quel supplice, quand on a obtenu une chose, d’avoir à la demander encore ! Le bienfait doit se donner comptant ; or il est, chez certaines gens, plus difficile à réaliser qu’à promettre. Il faut prier, l’un de faire ressouvenir, et l’autre, d’effectuer. Ainsi passant par une foule de mains, le bienfait s’use ; et le principal auteur en perd presque tout le mérite, qui se partage entre tous ceux qu’il faut solliciter après lui. Tu auras donc grand soin, si tu veux qu'on apprécie dignement tes bons offices, qu’ils arrivent à qui a reçu ta promesse, dans toute leur fraîcheur, tout entiers et, comme on dit, sans aucun déchet. Que nul ne les intercepte, ne les retienne en route : personne ne peut, de ce que tu donnes, se faire un mérite qui ne diminue le tien.

V. Rien n’est si amer qu’une incertitude prolongée. On souffre moins parfois à voir trancher d’un coup ses espérances qu’à les voir languir. Tel est pourtant le défaut de la plupart des protecteurs, de reculer par un travers d’amour-propre l’effet de leur parole, crainte d’éclaircir la foule des postulants, comme ces ministres des rois qui se complaisent au long étalage de leur pompe hautaine et qui croiraient leur puissance amoindrie, si chacun ne voyait à loisir et sous mille aspects jusqu’où elle va. Ils n’obligent jamais sur-le-champ, ni en une fois : leurs outrages volent, leurs bienfaits se traînent.

Il est bien vrai, crois-moi, ce mot d’un poëte comique
     Quoi ! n’as-tu pas compris
Que plus ta grâce est lente, et moins elle a de prix5 ?

De là ces exclamations qu’un généreux dépit nous arrache:« Fais donc, si tu veux faire; » et:« La chose ne vaut pas tant de peine… j’aimerais mieux ton refus tout de suite. » Quand l’impatience saisit l’âme jusqu’à prendre en haine le bienfait qui se fait attendre, peut-on s’en montrer reconnaissant ? S’il est d’une atroce barbarie de prolonger les tortures des condamnés; s’il y a une sorte d’humanité à leur donner d’un seul coup la mort, parce que la souffrance suprême n’est déjà plus quand elle arrive, et que le temps qui le précède fait la plus grande partie du supplice:ainsi une faveur a d’autant plus de prix qu’elle nous a tenus moins en suspens. Car l’attente, même du bien, nous pèse et nous inquiète ; et comme un bienfait, presque toujours, est le remède de quelque mal, si, pouvant me guérir sur l’heure, vous me laissez lentement déchirer, ou m’apportez trop tard la joie du salut, vous mutilez votre bienfait. Toujours la bonté se hâtera; et qui agit d’après son cœur a pour habitude d’agir sans délai. Mais tarder, mais remettre de jour en jour, ce n’est pas obliger franchement. C’est perdre deux choses inappréciables, l’à-propos et la preuve de zèle qu’on eût pu donner. Vouloir tard tient du non vouloir.

VI. En toute affaire, Libéralis, ce qui n’est pas de légère importance, c’est la façon de dire ou d’exécuter : on gagne beaucoup par la vitesse, on perd beaucoup par la lenteur. Tous les javelots sont armés du même fer ; mais quelle énorme différence entre le trait qu’un bras puissant lance de toute sa force et celui qui échappe d’une main sans vigueur ! La même épée égratigne ou pourfend, selon que la main qui la guide est plus ou moins ferme. L’un fait le même don qu’un autre : la différence est toute dans la façon de donner. Qu’il est doux, qu’il est précieux le don, lorsque son auteur ne veut pas même de remerciement, lorsqu’en donnant il oublie qu’il donne ! Quant à réprimander au moment même où l’on oblige, c’est folie, c’est greffer l’outrage sur le Bienfait. N’empoisonnons jamais nos grâces et n’y mêlons nulle amertume6. As-tu même lieu, as-tu envie d’admonester, choisis un autre moment.

VII. Fabius Verrucosus comparait le bienfait grossier d’un bourru à un pain mêlé de gravier, que l’on prend par besoin, que l’on mange avec répugnance. L’empereur Tibère, que M. Ælius Népos, ancien préteur, avait sollicité de l’aider à payer ses dettes, exigea de celui-ci la liste des gens auxquels il devait. Ce n’est pas là un don, c’est une convocation de créanciers. La liste produite, l’empereur lui manda qu’il avait donné ordre que tout fût payé. Sa lettre finissait par d’humiliants reproches ; Ælius n’eut de cette façon ni dettes à payer ni service à reconnaître. Il fut quitte de ses créanciers, sans que Tibère l’eût pour obligé.

Ce fut chez le prince un calcul : il ne voulut pas, je pense, voir se multiplier les mêmes demandes qui l’auraient assiégé en foule. Ce système peut-être n’aura pas été sans effet pour contenir d’audacieuses cupidités par le frein de la honte : mais qui donne en bienfaiteur doit suivre une tout autre voie.

VIII. On doit embellir ce qu’on donne de tout ce qui peut le faire mieux agréer. L’action de Tibère ne fut pas un don, mais une réprimande. Et pour dire en passant toute ma pensée sur ce sujet même, il sied peu, fût-ce à un souverain, de donner pour faire honte. Encore Tibère ne put-il échapper par là, comme il le cherchait, aux importunités : il se trouva plus tard quelques personnes qui sollicitèrent la même grâce. Il voulut que toutes exposassent en plein sénat les causes de leurs dettes : après quoi il leur en donna le montant. Je vois là une censure plutôt qu’une libéralité ; ce n’est plus secours, c’est aumône de prince. Appellerai-je bienfait ce que je ne puis me rappeler sans rougir ? On m’a renvoyé devant un juge ; pour obtenir j’ai dû plaider.

IX. Aussi est-ce l’avis de tous les maîtres de la sagesse, que telles grâces doivent se faire publiquement, que telles autres veulent le mystère. Le grand jour convient à celles qu’il est glorieux de mériter : tels sont les dons militaires, les distinctions honorifiques, enfin tout ce que relève la publicité. Mais ce qui ne procure ni avancement ni relief, les secours qui soulagent l’infirmité, l’indigence ou l’ignominie, doivent être des œuvres muettes et ne se révéler qu’à celui qu’elles consolent. Parfois même, près de ceux qu’on aide, il faut user de subterfuge ; il faut qu’ils reçoivent sans savoir de quelle main7.

X. Arcésilas avait, dit-on, un ami pauvre et qui dissimulait sa pauvreté. Celui-ci tomba malade, et n’avouait même pas qu’il lui manquait de quoi pourvoir aux dépenses les plus nécessaires. Arcésilas crut devoir à son insu venir à son aide, et sans qu’il s’en doutât il glissa sous son chevet un sac d’argent, afin qu’en dépit d’un scrupule déplacé son ami trouvât, plutôt qu’il ne le reçût, ce dont il avait besoin[1].

« Eh quoi ! l’obligé ignorera de qui il aura reçu ? » Qu’il l’ignore avant tout, si cela même est une condition du bienfait. Plus tard bien d’autres procédés, d’autres bons offices lui feront deviner l’auteur du premier. Admets enfin qu’il ignore s’il a reçu, je saurai, moi, que j’ai donné. « C’est peu, » diras-tu. Oui, peu, si tu calcules en usurier ; mais si tu veux donner de la façon qui peut le mieux servir ton semblable, tu donneras, et le témoignage de ta conscience te suffira. Sinon, ce n’est pas de faire le bien qui te charme, mais de passer pour l’avoir fait. Tu veux qu’il le sache ! Tu cherches donc un débiteur. Tu veux à tout prix qu’il le sache ! Mais s’il lui est plus utile de l’ignorer, plus honorable, plus doux, ne changeras-tu pas de pensée ? Tu veux qu’il le sache ! A ce compte tu ne sauverais point un homme dans les ténèbres ?

Je ne nie pas que, si la chose s’y prête, il ne soit permis de jouir des sentiments de l’obligé ; mais s’il a tout à la fois besoin et honte de mes secours, si mes dons l’effarouchent à moins que je ne les cache, je ne les mets point dans les journaux8. Et en effet, je dois d’autant moins lui indiquer que j’en sois l’auteur, que l’un de nos premiers préceptes, des plus essentiels ; m’interdit tout reproche et jusqu’au moindre avertissement. En matière de bienfaits, la loi des deux parties commande à celle qui donne d’oublier à l’instant, à celle qui reçoit de se souvenir toujours. Rien ne déchire l’âme et ne l’humilie comme le fréquent rappel de ce qu’on a fait pour nous9.

XI. On s’écrierait volontiers, comme ce Romain qui sauvé des proscriptions triumvirales par un ami de César, ne pouvait souffrir la jactance de son libérateur : « Eh ! rends-moi à Octave ! Quand cesseras-tu de dire : je t’ai sauvé, je t’ai arraché au massacre ? — Oui, si tu me laisses m’en souvenir, je te dois la vie ; si tu m’y forces, cette vie est une mort. Je ne te dois rien, si tu ne m’as sauvé que pour me faire servir à ton triomphe. Me traîneras-tu toujours en captif ? Ne me laisseras-tu point oublier mon triste destin ? Vaincu, je ne suivrais qu’une fois le char du vainqueur. »

Il ne faut pas dire le bien qu’on a fait. Le rappeler, c’est le redemander. N’y revenons point, n’en réveillons point la mémoire : un second service doit seul faire ressouvenir du premier. Ne l’allons pas même raconter à d’autres : que le bienfaiteur garde le silence ; c’est à l’obligé de parler. Car on nous dirait comme à celui qui vantait partout son bienfait : « Tu ne nieras pas qu’on ne te l’ait payé. — Quand cela ? — Plus d’une fois et en plus d’un lieu ; partout et chaque fois que tu l’as publié10

Qu’est-il besoin que tu parles ? Pourquoi te charger du rôle d’autrui ? Il y a un homme qui s’en acquittera plus noblement que toi ; et, quand il parlera, on te louera en outre de n’avoir point parlé. Tu me juges ingrat si, par suite de ton silence, ton action n’est sue de personne ? Garde-toi d’un pareil jugement : que si même on vient à citer devant toi tes bienfaits, réponds : « Il méritait certes davantage ; mais je sens que la volonté de tout faire pour lui m’a jusqu’ici moins manqué que l’occasion. « Et ne le dis pas pour surfaire tes services ni avec cette finesse qui parfois repousse l’éloge pour mieux se l’attirer.

Enfin couronne ton œuvre par toute sorte de bons procédés. L’agriculteur sème en pure perte, si ses travaux cessent aux semailles. Que de soins avant que les grains deviennent épis ! Rien n’arrive à maturité sans une culture constante et suivie du premier au dernier moment : tel est le sort des bienfaits. En est-il qui puissent effacer ceux qu’un père nous prodigue ? Ils seraient pourtant sans effet, s’ils nous abandonnaient encore enfants, si une persévérante tendresse ne menait à bien l’œuvre paternelle11.

Il en est de même de tous les bons offices : si tu ne les cultives, tu les perds. C’est peu d’avoir planté l’arbuste, il faut l’élever ; il faut, pour recueillir la reconnaissance, non-seulement semer, le bienfait, mais le soigner avec amour.

Surtout, je le répète, épargnons à l’oreille des ressouvenirs toujours importuns, des reproches toujours haïssables. Rien dans un acte de bienfaisance n’est à éviter autant que l’orgueil. À quoi bon un air arrogant ? À quoi bon l’enflure des paroles ? La chose même te relève assez. Loin de toi d’inutiles vanteries : les faits parieront malgré ton silence. Le bienfait non-seulement perd sa grâce, mais devient odieux s’il part de l’orgueil.

XII. Caligula donna la vie à Pompeius Pennus, si c’est donner que ne pas ôter12 ; et comme Pennus le remerciait de son pardon, il lui présenta à baiser son pied gauche. Cuux qui l’excusent et qui disent qu’il ne le fit point par insolence prétendent qu’il ne voulait que montrer la dorure ou l’or de son brodequin enrichi de perles. Je le veux bien : qu’y avait-il d’humiliant pour un consulaire de baiser de l’or et des perles ? Et d’ailleurs eût-il pu choisir sur toute la personne de Caïus une partie plus pure à baiser ? Cet homme, né pour changer les mœurs d’un État libre en une servitude digne de la Perse, fut peu content de voir un sénateur, dégradant ses cheveux blancs et ses titres, se prosterner devant lui, en présence des grands, dans la vile attitude d’un suppliant, d’un vaincu qui implore son vainqueur ; il trouva moyen de faire ramper plus bas que ses genoux la liberté romaine. N’est-ce pas fouler du pied la république, et même, on peut le dire, c’est ici le cas, la fouler de la plus sinistre façon ? Ce n’était pas assez d’affront, assez d’insolente frénésie que d’écouter en pareil accoutrement un consulaire plaidant pour sa tête, si l’auguste empereur n’eût appuyé les clous de sa chaussure sur la face d’un sénateur.

XIII. Orgueil d’une éminente fortune ! Monstre enfanté par la sottise ! Qu’il est doux de ne rien recevoir de toi ! Comme tout bienfait de toi se tourne en outrage ! Comme tu n’aimes en tout que les extrêmes, et comme tout te sied mal ! Plus tu arrives à te guinder haut, plus tu parais bas, et nous fais voir que tu connais peu cette grandeur dont tu es si gonflé. Tu corromps tout ce que tu donnes. Je voudrais bien savoir ce qui te cambre si fort la taille, d’où te viennent ces airs, ces habitudes de physionomie si peu naturelles, et ce masque au lieu de visage ?

Que j’aime les bienfaits lorsqu’ils s’offrent sous les traits de la sensibilité, ou du moins de la douceur et de la sérénité ; lorsque le bienfaiteur ne m’écrase pas de toute la hauteur de son rang, lorsque, aussi affable qu’on peut l’être, il descend à mon niveau et dépouille ses dons de tout faste ; lorsqu’il choisit l’à-propos, et que l’occasion plutôt que l’urgence l’engage à me servir ! Il n’est qu’un moyen de guérir chez les grands cette arrogance qui tue les bienfaits, c’est de leur prouver que les largesses ne paraissent pas plus grandes pour être faites avec plus de fracas ; qu’ils ne peuvent par là se grandir eux-mêmes aux yeux de personne ; que c’est une fausse dignité que celle de l’orgueil, et qu’elle ferait haïr même ce qu’il y a de plus aimable.

XIV. Il est des choses qu’il serait fatal d’obtenir ; et de celles-là ce n’est pas le don, mais le refus qui est un bienfait. Aussi doit-on considérer l’intérêt du demandeur avant son désir. Souvent en effet c’est notre mal que nous souhaitons13 et nous n’en pouvons entrevoir toute la portée, parce que la passion trouble le jugement. Mais sitôt que le désir s’attiédit, que cette fougue d’une âme ardente, devant laquelle a fui la raison, est tombée, on maudit les pernicieux auteurs de ces présents qui nous ont nui. Comme on refuse l’eau froide aux malades, le glaive aux désespérés qui rêvent le suicide, et aux amants tout ce que leur passion pourrait tourner contre eux-mêmes ; ainsi à toutes les demandes de choses préjudiciables, quand on emploierait sollicitations, soumissions, larmes pathétiques, nous opposerons une persévérante résistance. Il convient d’envisager l’effet le plus éloigné de nos services aussi bien que le plus prochain : donnons ce qu’on est heureux de recevoir, ce qu’on sera heureux aussi d’avoir reçu. Bien des gens disent : « Je sais que cela ne lui profitera pas ; mais que faire ? il m’en prie : je ne puis résister à ses instances. C’est son affaire ; c’est à lui, non à moi qu’il devra s’en prendre. » Tu te trompes : c’est à toi, et avec justice, quand la raison lui reviendra, quand la fièvre, qui embrasait son âme, se sera calmée. Comment ne haïrait-il pas celui qui ne l’a aidé que pour son dommage et au risque d’un grand mal ? Octroyer aux gens ce qui doit les perdre, c’est une bonté cruelle14. S’il est noble et beau de sauver un homme en dépit même de ses efforts et de sa volonté ; lui accorder de désastreuses faveurs, c’est de la haine officieuse et complaisante. Nos bienfaits doivent être de ceux qui, à mesure qu’on en use, satisfont de plus en plus, qui enfin ne tournent jamais à mal. Je ne donnerai point d’argent que je saurai devoir être le prix d’un adultère : je ne veux pas me trouver complice d’un acte ou d’un projet infâme. Si je puis, j’en préviendrai l’exécution ; sinon, je n’y aiderai pas. Que la colère emporte mon ami à un acte injuste, ou que l’ardeur de l’ambition l’éloigne des voies de la prudence, je me garderai qu’il puisse jamais dire : « C’est son amitié qui m’a tué. Souvent il n’y a nulle différence entre les présents de nos amis et les souhaits de nos ennemis. Tout ce que ceux-ci nous veulent de mal, l’intempestive tendresse de ceux-là nous y prépare et nous y pousse. Or quelle honte, et cela n’est que trop fréquent, que les effets de l’amitié ressemblent à ceux de la haine !

XV. N’accordons pas de bienfaits qui puissent tourner à notre honte.

La première loi de l’amitié voulant qu’on égale son ami à soi-même, il faut songer à lui comme à soi. Donnons-lui s’il est dans le besoin, mais de manière à n’y pas tomber nous-mêmes ; secourons-le s’il va périr, mais sans vouloir périr pour lui, à moins que notre vie ne rachète celle d’un grand homme, ou ne s’immole à une grande chose. Ne rendons pas de ces services que nous rougirions de solliciter. Si je fais peu, je ne l’exagérerai pas, et si je fais beaucoup, je souffrirai qu’on l’estime pour peu[2]. Car comme celui qui tient note de ce qu’il a donné en détruit tout le charme ; montrer à tous combien on donne, ce n’est pas faire valoir son bienfait, c’est le reprocher[3]. Il faut consulter ses facultés et ses forces, afin de ne faire ni plus ni moins qu’on ne peut. Il faut apprécier l’homme à qui l’on donne : car il est des dons trop mesquins pour qu’ils doivent partir de gens haut placés, et d’autres sont trop grands pour la main qui reçoit. Il s’agit donc de comparer les deux personnes, de peser le bienfait en conséquence, de voir s’il est onéreux ou trop petit pour celui qui donne, et si celui qui recevra ne le dédaignera pas ou ne sera pas trop au-dessous.

XVI. Ce fou d’Alexandre, qui n’avait dans l’esprit que des idées gigantesques, faisait présent d’une ville à je ne sais quel particulier. Cet homme, se mesurant lui-même avec la grandeur d’une telle offre, la refusa comme devant trop l’exposer à l’envie, et comme disproportionnée pour sa condition. « Je n’examine point, dit le monarque, ce qu’il te convient d’accepter, mais ce qu’il me convient de donner. » Réponse en apparence héroïque et royale, au fond très-absurde. La convenance n’est jamais absolue : elle est relative à la chose, à la personne, aux temps, aux motifs, aux lieux, à mille accessoires, sans lesquels la raison du fait n’existe plus.

O le plus présomptueux des êtres ! S’il ne lui convient pas de recevoir, te convient-il mieux de donner ? Garde une proportion entre les personnes et les dignités : toute vertu a ses bornes, et l’excès n’en est pas moins blâmable que le défaut. Libre à toi, j’y consens, grâce à ta haute fortune, de vouloir que tes cadeaux soient des villes ; et il était certes plus grand de ne pas les prendre que de les jeter aux premiers venus ; tel homme du moins est trop petit, pour que dans le pan de sa robe tu doives fourrer une cité.

XVII. Un cynique demandait un talent à Antigone[4] qui répondit : « C’est trop demander pour un cynique. » Sur ce refus, l’autre se rabat à un denier : « Pour un roi c’est trop peu donner, » réplique de nouveau le prince. Ignoble subterfuge ! moyen bien trouvé de ne donner ni l’un ni l’autre : pour le denier il ne vit que le roi ; pour le talent, que le cynique ; ne pouvait-il au cynique accorder le denier, et, comme roi, le gratifier du talent ? Qu’il y ait des dons trop considérables pour qu’un cynique doive les accepter, soit ; mais il n’en est point de si mince qu’un roi humain ne puisse honnêtement faire. Si l’on me demande mon avis, j’approuve le refus en lui-même : car c’est une chose intolérable qu’un contempteur de l’argent tende la main pour en obtenir. Haine aux richesses, as-tu dit : c’est ta profession de foi ; tu as pris ce rôle : il faut le jouer. Quoi de plus injuste que de vouloir la richesse avec les honneurs de l’indigence ? Envisageons donc, et ce que nous sommes, et ce que peut être l’homme que nous songeons à obliger.

J’emploierai ici une comparaison du stoïcien Chrysippe : « Au jeu de paume, dit-il, si la balle tombe, sans nul doute c’est la faute de celui qui l’envoie ou de celui qui l’attend. Elle soutient sa volée tant qu’elle voyage d’une main à l’autre, aussi adroitement rendue que servie ; or il faut pour cela qu’un bon joueur règle la force de ses coups sur le plus ou moins de distance de l’adversaire. » Il en est ainsi du bienfait : s’il n’est à la mesure du donnant comme du recevant, il ne partira ni n’arrivera juste. Si nous avons entête un joueur habile et exercé, nous enverrons plus hardiment la balle ; car de quelque roideur qu’elle vienne, une main preste et agile ripostera. Mais en face d’un novice et d’un ignorant, nous y mettrons moins de vigueur et de fermeté : nous la dirigerons mollement, terre à terre, jusque dans la main qui l’attend. Même règle à suivre pour le bienfaiteur : il est des cœurs qu’il faut instruire ; soyons contents s’ils font quelque effort, s’ils se risquent, s’ils ont bon vouloir. Mais le plus souvent nous faisons, nous travaillons à faire des ingrats, comme s’il n’y avait de bienfaits vraiment grands que ceux qu’on n’a pu reconnaître : nous imitons ces joueurs malins qui ne se proposent que de faire siffler l’adversaire ; au préjudice du jeu lui-même, dont la durée dépend du concert des parties.

Bien des gens ont un si mauvais naturel qu’ils aiment mieux perdre le fruit de leurs services que de paraître l’avoir recueilli ; esprits superbes, qui jamais ne vous tiennent quittes. Combien n’est-il pas plus juste et plus généreux de me laisser à moi aussi mon rôle, de m’aider même à témoigner ma reconnaissance, de tout interpréter charitablement, de prendre mes remercîments comme un véritable acquit, et de m’ouvrir, à moi lié par vos dons, la facilité de me dégager ! On maudit le prêteur trop rigoureux à exiger son dû, aussi bien que celui dont les lenteurs et les difficultés tendent à reculer le remboursement ; de même accepter le retour d’un bienfait est un devoir, comme c’en est un de ne pas l’exiger. L’homme qui mérite le mieux d’autrui donne facilement, ne redemande jamais, est charmé quand on lui rend ce qu’il avait franchement oublié, et reprend du même cœur que s’il recevait.

XVIII. On voit des hommes qui non-seulement donnent avec hauteur, mais qui reçoivent de même : choses dont il faut se garder. Et c’est ici le moment de passer à la seconde partie de cet ouvrage, où sera traitée la manière de recevoir les bienfaits. Tout devoir qui s’accomplit à deux exige autant de chaque côté. Quand on a bien déterminé ce que doit être un père, on sait qu’il ne faut pas moins de soin pour préciser ce que doit être un fils. Si le mari a sa tâche à remplir, celle de la femme n’est pas moindre. C’est un échange nécessaire d’avances et de retours, un contrat forcément égal, mais, dit Hécaton, difficile à régler. Car non-seulement l’honnête est d’un pénible accès, mais tout ce qui touche à l’honnête ; il faut non-seulement l’accomplir, mais l’accomplir selon la raison. Elle doit nous guider durant toute la vie, et diriger de ses conseils nos moindres actes comme nos plus grands ; c’est d’après ses inspirations qu’on doit donner, Mais son premier avis sera de ne pas recevoir de tous. De qui donc ? En deux mots voici ma réponse : de ceux à qui nous voudrions avoir donné. N’est-il pas vrai même qu’il faut plus de choix pour s’engager que pour obliger autrui ? Car, n’en résultât-il aucun inconvénient, et il en survient de nombreux, quel affreux supplice d’être obligé à un homme à qui on ne voudrait rien devoir ! Il est si doux au contraire de recevoir les bienfaits de celui qu’on chérirait encore après une injustice, de celui dont l’affection, d’ailleurs pleine de charme, devient en outre un devoir pour nous ! Mais pour une âme délicate et probe rien de pis que d’avoir à aimer ce qui n’a point ses sympathies15.

Ici comme toujours il faut que j’avertisse que je ne parle point des vrais sages : pour eux tout devoir est aussi un plaisir ; maîtres de leur âme, ils lui dictent telle loi qu’il leur plaît, et cette loi dictée, ils l’observent : je parle de ces hommes moins parfaits qui veulent bien suivre la voie de l’honnête, mais dont les passions n’y apportent souvent qu’une rétive obéissance.

Il me faut donc choisir celui de qui je voudrais recevoir, et choisir même avec plus de soin un bienfaiteur qu’un créancier. À ce dernier je ne dois rendre que la somme reçue ; et si je rends, je suis quitte et libéré ; à l’autre, il faut davantage ; et, quand j’ai payé mon tribut, je n’en demeure pas moins lié ; je n’en dois pas moins, après la restitution16, recommencer sur nouveaux frais. L’amitié prescrit de repousser des cœurs indignes d’elle. Que la même loi s’applique au lien sacré de la bienfaisance, d’où naît l’amitié. « Il ne m’est pas toujours permis, objectera-t-on, de dire : Je ne veux pas ; il est des cas où il faut recevoir malgré soi. Un tyran cruel et emporté me donne : si je dédaigne son présent, il se croira outragé. Puis-je ne pas accepter ? Je mets sur la même ligne qu’un brigand, qu’un pirate ce roi qui porte un cœur de pirate et de brigand : que faire ? Voilà un homme peu digne que je devienne son débiteur. »

Quand je dis qu’il faut choisir son bienfaiteur, j’excepte la force majeure et la crainte, sous la pression desquelles périt la liberté du choix. Si rien ne t’enchaîne, si tu es maître de vouloir ou de ne vouloir point, tu pèseras la chose en toi-même ; si la nécessité t’ôte le libre arbitre, tu sauras que tu n’acceptes point, que tu obéis. Il n’y a jamais obligation où il n’y a pas eu pouvoir de refuser. Veux-tu savoir si je consens, fais que je puisse ne pas consentir17. « Et si c’est la vie qu’on t’a-donnée ? » Qu’importe en quoi consiste le don, s’il n’est fait volontairement et reçu de même ? De ce que tu m’as sauvé, mérites-tu que je t’appelle mon sauveur ? Le poison quelquefois a tenu lieu de remède : on ne le compte pas pourtant parmi les substances salutaires. Il est des choses qui servent, mais qui n’obligent point.

XIX. Un tyran avait un abcès qui fût percé par le poignard d’un homme venu pour l’égorger. Ce tyran dut-il le remercier de ce qu’un mal, devant lequel l’art des médecins avait reculé, se trouvait guéri par l’assassinat ? Tu vois que le résultat importe assez peu, car je ne puis regarder comme bienfaiteur quiconque, voulant me nuire, m’aura servi. Au hasard appartient le bienfait, à l’homme l’offense.

Nous avons vu dans l’amphithéâtre un lion qui, reconnaissant son ancien maître dans une des victimes qu’on livrait aux bêtes, le protégea contre toute attaque[5]. Est-ce un bienfait que le secours de ce lion ? Non : il n’a ni voulu faire ni fait un acte réfléchi de bienfaisance. Au lieu d’une bête féroce, mets un tyran. Il m’aura sauvé la vie comme elle ; mais ni elle ni lui ne sont des bienfaiteurs. Il n’y a pas bienfait, si j’ai reçu forcément ; il n’y a pas bienfait, si je dois à qui je ne voudrais pas devoir. Avant tout laisse-moi mon libre arbitre : tu donneras après.

XX. On agite souvent cette question : M. Brutus fit-il bien de recevoir la vie que César lui laissa, César qu’il jugeait digne de mort ? La pensée à laquelle obéit Brutus en l’immolant sera discutée ailleurs. En ceci toutefois cet homme, grand dans le reste de sa vie, s’abusa fort, ce me semble , et n’agit point selon les principes du stoïcisme soit que le nom de roi l’eût effarouché, tandis que le meilleur gouvernement est celui d’un roi18 juste ; soit qu’il espérât rétablir la liberté dans une ville où l’on trouvait tant de profit et à commander et à servir ; soit qu’il s’imaginât pouvoir rappeler à sa forme première cette république dont les anciennes mœurs n’étaient plus, et faire refleurir l’égalité entre citoyens et la stabilité des lois là où il avait vu tant de milliers d’hommes combattre non pour repousser l’esclavage, mais pour le choix d’un maître19. Combien il fallait méconnaître obstinément la nature des choses et son propre pays pour croire qu’à l’usurpateur immolé il ne succéderait pas quelque héritier de ses projets, comme il s’était rencontré un Tarquin, après tant de rois exterminés par le fer et par les feux du ciel20 ! Au reste il fit bien d’accepter la vie, sans qu’il dût pour cela regarder comme un père l’homme qui n’avait conquis son droit de faire grâce qu’en violant le droit. Celui-là n’est pas mon sauveur qui ne s est pas fait mon bourreau : il ne m’a pas tiré de péril, il m’a laissé aller.

XXI. On pourrait plutôt discuter jusqu’à un certain point ce que doit faire un captif, quand le prix de sa rançon lui est offert par un homme qui a prostitué son corps et sa bouche aux plus sales complaisances. Souffrirai-je que cet impur devienne mon sauveur ? Et s’il me sauve, de quelle reconnaissance le payerai-je ? Vivrai-je avec un monstre de débauche ? Refuserai-je de vivre avec qui m’a racheté ? Voici quel est mon sentiment. Je recevrai, même d’un homme de cette sorte, la somme que je dois livrer pour ma tête ; mais je la recevrai comme prêt, non comme bienfait. Je lui rembourserai sa somme ; et si l’occasion s’offre à moi de le tirer d’un danger, je l’en tirerai ; quant à l’amitié, ce lien des âmes qui se ressemblent, je ne descendrai pas jusque-là : je ne verrai pas en lui un libérateur, mais un placeur de fonds à qui je sais qu’il faut rendre ce qu’on reçoit. Il y a tel homme qui mérite que je reçoive ses bienfaits, mais qui va se nuire pour m’obliger : je n’accepterai point, par cela même qu’il est prêt à me servir à son détriment ou au prix d’un péril quelconque. Il veut me défendre en justice ; mais cette démarche lui ferait d’un homme puissant un ennemi. Son premier ennemi ce serait moi si, quand il veut s’exposer pour ma cause, à mon tour je ne prenais le parti plus simple de rester exposé tout seul.

Je ne vois rien que d’insignifiant et de fort ordinaire dans ce trait cité par Hécaton : Arcésilas, dit-il, refusa d’un fils de famille une offre d’argent, pour ne pas offenser le père, qui était avare. Qu’y avait-il de si louable à ne pas recéler un vol, à aimer mieux ne pas recevoir que d’avoir à restituer ? La belle modération, de ne pas accepter le bien d’autrui ! S’il nous faut un exemple de noble désintéressement, prenons celui de Gracinus Julius, du grand citoyen que Caligula fit tuer, par cela seul qu’il ne convenait pas au tyran de trouver chez personne une pareille vertu[6]. Græcinus, un jour qu’il recevait l’argent que lui envoyaient ses amis pour contribuer aux frais des jeux publics, refusa de Fabius Persicus une somme considérable, et répondit à ceux qui, s’arrêtant plus à l’offrande qu’au personnage qui offrait, lui reprochaient ce refus : « Moi, recevoir un service d’un homme dont je n’accepterais pas à table une santé ! » Et comme le consulaire Rebilus, non moins décrié que Persicus, lui envoyait une somme encore plus forte et insistait pour qu’il en ordonnât l’acceptation : « De grâce, lui dit-il excusez-moi ; j’ai déjà refusé Persicus. » Est-ce là recevoir de toute main ? N’est-ce pas plutôt choisir, comme on choisit pour faire un sénateur ?

XXII. Quand nous croirons devoir accepter, acceptons avec joie, avec tous les signes du plaisir, si évidents pour celui qui donne qu’il en recueille à l’instant même le fruit de son action. C’est une satisfaction légitime que de voir son ami satisfait, plus légitime encore, s’il l’est par nous. Montrons combien le don nous a touchés, par l’effusion de nos sentiments ; et ce n’est pas devant le bienfaiteur seulement, mais en tout lieu qu’il faut le témoigner. La joie qu’on manifeste en recevant un service est le premier intérêt qu’on en paye.

XXIII. Il y a des hommes qui ne veulent accepter qu’en secret, qui évitent les témoins et les confidents : ils ont à coup sûr une arrière-pensée. Comme le bienfaiteur ne doit donner de publicité à ses présents qu’autant qu’elle peut plaire à l’obligé, qu’à son tour celui-ci les proclame devant tous. Ce que tu rougirais de devoir, ne l’accepte point. Tel vous témoigne sa gratitude à la dérobée, dans un coin, à l’oreille. Ce n’est point là de la réserve, c’est une manière de dénégation. Ingrat est celui qui ne remercie qu’en l'absence de tiers.

Comme certains emprunteurs ne veulent ni billets, ni entremise de courtiers, ni signature de témoins ou d’eux-mêmes; ainsi font ceux qui s’étudient à ce que les services qu’on leur rend soient le plus possible ignorés. Ils craignent de leur donner de l’éclat, afin de paraître les devoir plutôt à leur mérite qu’à l’aide d’autrui. Sobres d’hommages pour ceux auxquels ils doivent la vie ou leur élévation, la peur de passer pour protégés leur vaut l’épithète bien plus fâcheuse d’ingrats.

XXIV. D’autres disent le plus de mal de ceux qui leur ont fait le plus de bien. Il est parfois moins dangereux d’offenser les hommes que de les servir : pour prouver qu’on ne vous doit rien, on prend le parti-de vous haïr[7]21. Or il n’est point de plus pressant devoir que de fixer en nous le souvenir de nos obligations ; et il faut maintefois le renouveler, parce qu’on ne saurait les reconnaître si on ne se les rappelle, et que se les rappeler c’est déjà les reconnaître.

Il ne faut recevoir ni avec indifférence, ni d’un air bas et obséquieux. Si l’on est froid au moment même où les services récents ont tant de charme, que fera-t-on quand la première impression de plaisir sera émoussée ? L’un reçoit avec dédain, et semble dire : « Je n’en ai vraiment pas besoin ; mais, puisque vous le désirez si fort, je veux bien me laisser faire. » Un autre témoigne tant d’indolence qu’il vous laisse en doute s’il sent le bien que vous lui faites ; un troisième ouvre à peine la bouche, et il y a là plus d’ingratitude que dans un silence absolu. Que nos paroles répondent à la grandeur de l’acte, soyons-en moins chiches ; disons même : « Vous avez fait plus d’heureux que vous ne pensez. » Car il n’est personne qui ne s’applaudisse de ce que ses bienfaits portent loin. « Vous ne savez pas tout ce que je vous dois ; apprenez donc que vous êtes loin d’estimer votre action ce qu’elle vaut. » La plus prompte reconnaissance est celle qui s’exagère sa dette. «Jamais je ne pourrai m’acquitter envers vous ; du moins ne cesserai-je de proclamer partout que je ne puis m’acquitter. »

XXV. Jamais Furnius ne gagna mieux la faveur d’Auguste et ne le rendit plus facile à lui accorder de nouvelles grâces que le jour où obtenant le pardon de son père qui avait suivi le parti d’Antoine, il s’écria : « César, vous n’avez qu’un tort envers moi ; vous m’avez condamné à vivre et à mourir ingrat. » Quelle plus belle marque d’une âme reconnaissante que ce mécontentement d’elle-même, quoi qu’elle fasse, que ce désespoir de jamais s’élever à la hauteur du bienfait ! Voilà par quels discours et d’autres de ce genre nos sentiments, loin de se concentrer en nous, doivent éclater et luire à tous les yeux. À défaut même de paroles, si l’on est affecté comme on doit l’être, le fond du cœur se peint sur tous les traits. Celui qui sera reconnaissant, dès l’instant même du bienfait rêve aux moyens de l’être. « Il en est de la reconnaissance, dit Chrysippe, comme de ces coureurs qui, tout prêts à lutter de vitesse, sont retenus par la barrière ; qu’elle attende l’instant précis où, comme au signal donné, elle se précipitera. » Et ne lui faut-il pas toute la promptitude , tout l’élan possible pour atteindre la bienfaisance qui fuit devant elle ? XXVI. Voyons maintenant ce qui surtout fait les ingrats. C’est ou la présomption, la malheureuse habitude innée chez l’homme de s’admirer lui-même et tout ce qui se rattache à lui ; ou la cupidité, ou l’envie. Commençons par le premier point. Il n’est personne qui ne se juge favorablement et qui, dès lors, pensant avoir tout mérité, ne reçoive une grâce comme une dette et ne se croie même estimé au-dessous de son prix : « Il m’a donné, mais après combien de délais et de peines ! N’eussé-je pas gagné mille fois plus si je m’étais consacré à tel ou tel autre, ou à moi-même ? Je m’attendais à mieux : mais me confondre avec la foule, me juger digne de si peu ! Il eût été plus honnête de m’oublier. »

XXVII. L’augure Cn. Lentulus, la plus grande notabilité pécuniaire, avant que les affranchis eussent prouvé qu’à côté d’eux il était pauvre, compta, et c’est le mot, car il ne fit que les compter, jusqu’à quatre cents millions de sesterces[8]. Aussi dépourvu d’esprit que rétréci de cœur, malgré son avarice extrême on lui eût arraché un écu plutôt qu’une parole, tant était grande la stérilité de son entretien. Eh bien, quoiqu’il dût tous les progrès de sa fortune à Auguste, auquel il n’avait apporté qu’une pauvreté pliant sous le faix d’un grand nom, ce Lentulus, devenu le premier de Rome en richesses et en crédit, se plaignait perpétuellement de l’empereur, qui l’avait, disait-il, arraché à ses études, et dont les faveurs accumulées n’égalaient pas ce qu’il perdait en renonçant à l’éloquence. Notez qu’entre autres services, Auguste l’avait sauvé ainsi du ridioule et d’un labeur fort inutile.

L’avidité exclut toute reconnaissance ; car aux prétentions déréglées aucun don ne suffit22. On convoite d’autant plus qu’on a recueilli davantage ; et la soif d’amasser s’augmente avec les monceaux d’or où elle est assise, pareille à la flamme, toujours plus active à mesure qu’elle s’élance d’un plus vaste foyer. De même l’ambition ne peut nous souffrir tranquilles à tel degré d’honneurs où jadis il était téméraire à nous d’aspirer. Le tribun ne sait nul gré à ceux qui l’ont élu, et se plaint qu’on ne l’ait pas porté à la préture ; la préture même ne le flatte guère, si l’on n’y joint le consulat, qui ne le satisfait pas non plus s’il ne l’a qu’une année. L’ambition se dépasse elle-même : ses propres succès disparaissent à ses yeux, qui ne voient plus le point de départ, mais le but à atteindre. Un fléau plus violent et plus acharné que tout cela, c’est l’envie, qui nous irrite par ses comparaisons

XXVIII. « Il a fait cela pour moi ; mais pour celui-ci il a fait plus, mais il s’est hâté pour celui-là ; » et, sans admettre le droit d’aucun, on oppose à tous le sien qu’on s’exagère. Combien n’est-il pas plus simple et plus sage d’amplifier le service obtenu, sachant bien que nul n’est prisé des autres autant que de soi-même ! J’aurais dû recevoir plus, mais il lui était difficile de me donner davantage : plusieurs avaient droit au partage de ses libéralités. C’est un commencement ; sachons nous en contenter, notre manière de recevoir le provoquera à continuer. S’il a fait peu, il fera plus souvent ; cet homme m’est préféré ; et moi, je l’ai été à tant d’autres ! Sans avoir mon mérite ni mes titres, il a eu le don de plaire. La plainte ne me rendra pas digne de mieux, mais indigne de ce que j’ai eu. Il a prodigué à des infâmes ; que m’importe ? La Fortune choisit-elle bien souvent ? On gémit tous les jours des prospérités du vice ; et maintefois la grêle qui passe à côté de l’enclos du méchant écrase la moisson du juste. Chacun éprouve les caprices du sort, en amitié comme en tout le reste. Point de bienfait si complet que ne puisse rapetisser la jalousie ; point de si mince faveur que ne grandisse une interprétation bienveillante ; les motifs de plainte ne manqueront jamais à qui ne voit dans un bienfait que le côté défavorable.

XXIX. Vois avec quelle injustice sont appréciés les bienfaits du ciel, même par des hommes qui font profession de sagesse. Ils se plaignent que nous n’ayons pas l’énorme taille de l’éléphant, la vitesse du cerf, la légèreté de l’oiseau, l’impétueuse vigueur du taureau ; que notre peau ne soit pas solide comme celle du buffle, élégante comme celle du daim, fourrée comme celle de l’ours, souple comme la robe du castor[9] ; ils envient au chien la finesse de son odorat, à l’aigle son œil perçant, au corbeau ses longs jours, à tant d’autres leur aptitude merveilleuse à nager. Et bien que la réunion de certaines facultés soient incompatibles dans le même individu, comme un corps agile et robuste en même temps, de ce que l’inconciliable et les contraires n’entrent point dans l’organisation de l’homme, ils crient à l’injustice, et vont querellant cette Providence, insoucieuse de nous, qui nous a refusé une santé inaltérable, une force à toute épreuve, la science de l’avenir. Peu s’en faut que leur impudence n’aille jusqu’à maudire la nature, parce que, placé plus bas que les dieux, l’homme ne marche point leur égal. Qu’il vaut bien mieux se reporter à la contemplation de leurs grands, de leurs innombrables bienfaits, et leur rendre grâces de nous avoir assigné le plus magnifique des domiciles, le second rang dans le monde et l’empire de la terre23 ! Ose-t-on bien comparer à nous ces animaux dont nous sommes les souverains ? Tout ce que nous n’avons point, nous ne pouvions l’avoir. Qui que tu sois donc, injuste appréciateur de la condition humaine, songe à tout ce qu’a fait pour nous le père des mortels, à tant d’animaux, bien plus forts que l’homme, et qui subissent son joug, à d’autres, bien plus agiles, qu’il atteint ; songe que rien de ce qui peut mourir n’est hors de la portée de ses coups. Que de vertus, que d’arts nous furent départis ; et ce génie enfin qui, dès l’instant où il le veut, embrasse tel objet qu’il lui plaît, plus rapide que les astres mêmes dont il devance de plusieurs siècles les futures révolutions ! Songe à tant de productions du sol, à tant de ressources, à tant de trésors qui s’accumulent les uns sur les autres ! Que tu suives toute l’échelle des êtres et, faute d’en trouver un dont tu préfères l’ensemble au tien, que tu choisisses dans tous chacune des qualités que tu voudrais avoir, sois juste envers la nature pour toi si complaisante, tu seras forcé d’avouer que l’enfant gâté de la nature, ce fut toi. Oui, nous fûmes les plus chers favoris des dieux immortels, nous le sommes toujours. Et, honneur le plus insigne qu’ils nous pussent faire, ils nous ont placés immédiatement après eux. Nous avons reçu de grands biens, de plus grands dépasseraient notre capacité24.

XXX. Cette digression, cher Libéralis, m’a semblé nécessaire, et parce qu’il fallait parler un peu des plus grands de tous les bienfaits, dès que je traitais des plus modiques, et parce que le vice sur lequel j’appelle l’exécration s’étend avec audace des premiers à tous les autres. À qui en effet témoignera-t-il sa gratitude, quelle faveur jugera-t-il assez précieuse ou digne de retour, celui qui dédaigne les plus magnifiques de toutes les faveurs ? À qui pensera-t-il devoir son salut, son existence, l’homme qui nie avoir reçu des dieux cette même vie que tous les jours il leur demande ? Enseigner la reconnaissance, c’est donc plaider et la cause des hommes et celle des dieux : les dieux n’ont nul besoin, ils sont hors de la sphère des désirs ; nous pouvons néanmoins leur témoigner notre gratitude. Nul n’est en droit de s’excuser sur sa faiblesse et sa misère ; nul ne saurait dire : « Que ferais-je, et comment m’y prendre ? Puis-je jamais payer de retour ces êtres si supérieurs, ces maîtres de toutes choses ? » Rien n’est plus facile : avare, tu le peux sans frais ; paresseux, sans travail. Au moment même où l’on t’oblige tu te mets au pair, si tu veux, avec tout bienfaiteur ; reçois-tu avec gratitude, tu as rendu.

XXXI. Voilà de tous les paradoxes de la secte stoïque le moins étrange, à mon avis, et le moins incroyable ; recevoir avec gratitude, c’est rendre. Comme en effet nous rapportons tout à l’intention, tenons pour fait tout ce qu’on a voulu faire ; et comme la piété, la bonne foi, la justice, toutes les vertus enfin existent tout entières en elles-mêmes, encore bien qu’elles n’aient pu se produire activement ; la reconnaissance aussi peut exister par la volonté seule. Chaque fois qu’on vient à bout de ce qu’on se proposait, on recueille le fruit de sa peine. Le bienfaiteur, que se propose-t-il ? l’utilité d’autrui et sa propre satisfaction. Si son vœu est rempli, si son bienfait m’est parvenu, et si nous sommes heureux l’un par l’autre, il a trouvé ce qu’il cherchait ; car il ne demandait rien en retour : autrement c’eût été non un bienfait, mais un trafic.

On a réussi dans sa traversée quand on a touché le port qu’on désirait ; le trait qu’on lance a répondu à l’impulsion d’une main sûre s’il frappe le but ; l’homme qui fait le bien veut qu’on y soit sensible ; si je le suis il a ce qu’il voulait. Mais il en a espéré quelque profit ! Ce n’était plus dès lors un bienfait, dont le propre est de ne songer nullement au retour. Si je reçois du même cœur que l’on me donne, j’ai déjà rendu ; sinon, la pire des conditions serait imposée à la plus noble vertu. Pour que je pusse être reconnaissant, on me renverrait à la Fortune. Non, si ses rigueurs m’empêchent de m’acquitter, le cœur suffit pour répondre au cœur. Quoi donc ? Ne ferai-je pas aussi tout mon possible pour me libérer ? Ne dois-je pas épier l’instant et les occasions, et souhaiter même de rendre au centuple ce que j’ai reçu ? Triste sort du bienfait pourtant, s’il n’est pas permis d’y répondre les mains vides.

XXXII. Celui, dit-on, qui éprouve le bienfait a beau avoir reçu du meilleur cœur, il n’a pas accompli sa tâche. Reste l’obligation de rendre. De même au jeu de paume[10] c’est quelque chose de recevoir la balle avec adresse et promptitude ; mais on n’appelle bon joueur que celui qui l’a renvoyée convenablement et sans effort, comme il l’a reçue. » La comparaison est inexacte. » Pourquoi ? « Parce que la beauté du jeu consiste dans les mouvements d’un corps agile, non dans l’intention ; parce qu’un entier développement est nécessaire aux actes qui ont les yeux pour juges. » Et pourtant je ne te refuserai pas le nom de bon joueur si, ayant reçu la balle comme tu le devais, il n’a pas tenu à toi qu’elle ne fût renvoyée. « Mais, poursuit-on, bien que l’art du joueur n’y perde rien, puisqu’il a fait ce qui dépendait de lui, et qu’il est capable de faire le reste, le jeu toutefois demeure imparfait, ce jeu qui ne s’exécute bien que tant que la balle est tour à tour servie et rendue. » Je ne prolongerai pas cette réfutation ; j’accorderai qu’il en soit ainsi : que le jeu y perde et non le joueur ; de même aussi, dans la question présente, il y aura perte sur le bienfait auquel on doit la pareille ; mais rien ne manque à l’âme, elle a trouvé sa digne rivale, qui a fait, autant qu’il était en elle, tout ce qu’elle voulait faire.

XXXIII. Un service m’a été rendu ; je l’ai reçu de la manière que le bienfaiteur voulait qu’il le fût ; dès lors il a ce qu’il désire, la seule chose qu’il désire : je suis donc reconnaissant. Après cela il lui reste le droit d’user de moi et l’avantage tel quel que peut offrir un homme reconnaissant ; mais ce n’est pas là le complément d’une dette à demi payée, c’est un accessoire au payement. Phidias fait une statue : le fruit de l’art est autre chose que le loyer de l’artiste ; le fruit de l’art, c’est d’avoir réalisé l’idée ; le loyer de l’artiste, c’est de l’avoir réalisée avec profit. Phidias a parfait son œuvre, bien qu’il ne l’ait pas vendue. Il en recueille un triple fruit, d’abord la satisfaction intérieure de l’avoir achevée, puis la gloire, et enfin le profit que lui rapportera soit la reconnaissance, soit le prix de la vente, soit quelque autre avantage. De même le premier fruit du bienfait est l’intime jouissance que goûte celui qui a fait parvenir où il a voulu les effets de sa générosité. Vient ensuite la gloire, et en troisième lieu ce que l’obligé peut rendre à son tour. Ainsi lorsqu’un service est reçu de bon cœur, son auteur en a déjà recueilli la valeur, mais non le salaire effectif. Je dois donc ce qui est en dehors du bienfait même, mais ce bienfait, la manière dont je l’ai reçu l’a payé.

XXXIV. « Qu’est-ce à dire ? On a payé de retour quand on n’a rien fait ? » D’abord, on a beaucoup fait : à un cœur généreux on a offert un cœur touché ; comme entre amis, tout s’est passé d’égal à égal. Distinguons en outre : un bienfait ne s’ acquitte pas de même qu’une créance. N’attends pas que je te produise une quittance : c’est l’âme qui satisfait à l’âme. Ce que je dis, bien qu’au premier aspect ton opinion y soit combattue, ne te choquera pas, pour peu que tu te prêtes à ma pensée et que tu songes qu’il existe plus de choses que de mots. Il y a une infinité de choses sans nom, qu’à défaut d’appellations propres, nous désignons par des termes étrangers et d’emprunt. Nous disons le pied d’un lit, d’une voile, d’un vers, comme le pied d’un homme ; nous appelons chien l’animal qu’on dresse pour la chasse, un poisson, une constellation. Trop pauvres de mots pour assigner à chaque chose un nom spécial, au besoin nous en empruntons. La bravoure est cette vertu qui méprise des périls nécessaires ; ou bien encore, c’est la science de repousser, de soutenir, de provoquer ces périls ; nous donnons pourtant le nom de brave au gladiateur, et au dernier des esclaves qu’un moment de vertige pousse au mépris de la mort.

L’épargne est l’art d’éviter les dépenses superflues ou d’user modérément de son bien ; cependant ce mot est pour nous le synonyme de calculs étroits et de lésinerie, quoiqu’il y ait l’infini entre la modération et l’avarice. Ce sont choses différentes par essence ; mais, vu la pénurie du langage, nous qualifions d’épargne l’une et l’autre, comme nous nommons brave le sage qui ne s’émeut point des dangers imprévus, aussi bien que le fou qui se rue à travers les périls. Ainsi le bienfait est à la fois, comme je l’ai dit, l’acte et l’objet donné au moyen de cet acte, comme de l’argent, une maison, la prétexte. Le nom est le même pour les deux choses : le sens et la portée sont tout autres.

XXXV. Prête-moi donc attention, tu vas voir que je n’avance rien qui répugne-à ton opinion. Le bienfait qui s’accomplit par l’acte est rendu si je le reçois avec affection ; celui qui consiste dans la chose même n’est pas rendu encore, mais je voudrais le rendre. Mon cœur a répondu au tien, mais je dois la chose. Ainsi, bien que nous disions qu’un bienfait est payé s’il est reçu avec joie, nous prescrivons néanmoins de rendre quelque équivalent de ce qu’on a reçu.

Nous avons tels points de doctrine qui s’écartent des idées communes, puis qui y rentrent par une autre voie. Nous nions que le sage reçoive l’injure ; et cependant, s’il est frappé d’un coup de poing, l’agresseur sera condamné pour injure. Nous soutenons qu’un fou ne possède rien ; mais quiconque dérobe quelque objet à un fou, nous le punirons comme voleur. Tous les hommes non sages, disons-nous[11], sont insensés, et pourtant nous n’ordonnons pas à tous l’ellébore ; tout en les jugeant insensés nous leur conférons le droit de suffrage et des magistratures. De même nous prétendons que recevoir un bienfait dignement, c’est y répondre ; et nous n’en laissons pas moins l’obligé sous ie poids de sa dette : il y doit satisfaire, après qu’il y a déjà satisfait. C’est là exhorter à la reconnaissance, loin de nier le bienfait.

Ayons foi en nous-mêmes, et n’allons point faiblir de cœur, comme accablés d’une charge intolérable. « Il m’a comblé de biens ; il a défendu mon honneur ; il m’a fait quitter le triste appareil de suppliant ; ma vie, et ce qui vaut mieux que la vie, ma liberté est sauve : comment reconnaîtrai-je tant de services ? Quand viendra le jour où je lui prouverai tout mon dévouement ? » Ce jour, c’est celui même où il te prouve le sien. Accepte, embrasse avec amour le bienfait ; réjouis-toi, non de recevoir, mais de rendre, et de devoir encore. Tu n’auras pas de tels risques à courir que le sort puisse faire de toi un ingrat. Je ne te proposerai rien de bien difficile : tu pourrais céder au découragement ; la perspective de tes charges et d’une longue redevance pourraient glacer ton zèle : je ne t’ajourne point, tu peux payer comptant. Tu ne seras jamais reconnaissant si tu ne l’es sur l’heure. Que feras-tu donc ? Il ne s’agit pas de prendre les armes ; et plus tard peut-être le faudra-t-il ; de courir les mers, mais il se peut que tu t’embarques sous la menace des vents. Tu veux rendre le bienfait ? montre-toi touché de le recevoir, tu auras fait acte de gratitude : non qu’à ce prix tu puisses te juger quitte, mais tu devras avec plus de sécurité.

LIVRE II.
1.
Bis dat, qui cito dat. (P. Syrus.)

N’amendez pas toujours que du besoin pressé
Votre ami vous apporte un air embarrassé,
Et vous vienne expliquer d’une bouche interdite
L’humiliant détail du bien qu’il sollicite.
Prévenez un discours qui doit le chagriner ;
Pour aider ses besoins sachez les deviner.
Qu’il ignore avec vous les termes dont on prie,
Et sache tout au plus ceux dont on remercie.

(L’abbé de Villiers.)
2.
Rogare ingenuo servitus quodammodo est. (P. Syrus.)

La grâce s’affaiblit quand il faut qu’on l’attende ;
Tel pense l’acheter alors qu’il la demande ;
Et c’est je ne sais quoi d’abaissement secret,
Où quiconque a du cœur ne consent qu’à regret
C’est un terme honteux que celui de prière ;
Tu me l’as épargné, tu m’as fait grâce entière.
Ainsi l’honneur se mêle au bien que je reçois.
Qui donne comme toi donne plus d’une fois.
[…]
Sa façon de bien faire est un second bienfait.

(Corneille, Remerc. à Mazarin.)

3. « Ils ne sauroient obliger qu’en désobligeant, ni promettre qu’avec des yeux et des sourcils qui menacent. Ils accordent les faveurs et les courtoisies du mesme ton que les autres les refusent, »

(Balzac, Aristip. Disc. VII. )

4. « On a dit de quelques-uns qu’ils se faisoient si longtemps prier, qu’ils donnoient si sèchement et chargeoient une grâce qu’on leur arrachoit de conditions si désagréables, qu’une plus grande grâce étoit d’obtenir d’eux d’être dispensé de rien recevoir.» (La Bruyère, de la Cour.)

5.

Pour vrai amour ton amour je pourchasse,
De quoi ne m’as tant soit peu satisfait.
Grâce attendue est une ingrate grâce,
Et bien n’est bien s’il n’est promptement fait.

(François 1er)

« Les longues espérances usent la joie, comme les longues maladies usent la douleur. Vous avez dépensé tout le plaisir de me voir en m’ attendant ; quand j’arriverai, vous serez tout accoutumée à moi.» (Sévigné, Lettre ccxxv.)

6. « Qui donne à manger à quelqu’un et le lui reproche, arrose d’absinthe le miel de l’Attique. » (Ménandre.)

7.

     Le secret
Souvent du bienfaiteur est un second bienfait ;
S’il faut s’envelopper des ombres du mystère,
C’est lorsqu’on craint surtout d’offenser la misère.

(Ducis, Abufar., sc. i.)

8. Ce n’est pas de nos jours que date cet usage dont Gilbert disait :

On ne sait ce que c’est que de payer ses dettes,
Et de sa bienfaisance on remplit les gazettes.

Voir aussi liv. III, xvi.

9.

Un bienfait perd sa grâce à le trop publier ;
Qui veut qu’on s’en souvienne il le doit oublier.

(Corneille, Théodore, act. III, sc. iii.)

Un bienfait reproché tint toujours lieu d’offense.

(Racine, Iphig.)

10. Voir Martial, V, Ép. LII.

Si Charles par son crédit
M’a fait un plaisir extrême,
J’en suis quitte ; il l’a tant dit
Qu’il -s’en est payé lui-même. (Gombaut.)

Beneficia beneficiis tegenda sunt, ne perfluant. (Plaute.)

Ainsi, l’avare soif d’un brigand assouvie,
Il s’impute à pitié de nous laisser la vie ;
Quand il n’égorge point il croit nous pardonner,
Et ce qu’il n’ôte pas il pense le donner.

(Corneille, Médée, act. iii, sc. iii.)

13. Voir lettre LX, l’hymne de Cléanthe, et Juvénal, Sat. x.

Et de peur de prier contre monpropre bien.
En adorant les dieux ne leur demandons rien.

(Mairet., Sophonisbe, sc. v.)

14. Jupiter eut pour eux une bonté cruelle. (La Fontaine.)

  Craignez que le ciel rigoureux
Ne vous haïsse assez pour exaucer vos vœux.
Souvent dans sa colère il reçoit nos victimes ;
Ses présents sont souvent la peine de nos crimes.

(Phèdre, act. V, sc, iii. Voir Festin de Pierre, act. IV, sc. V.)

15. « Ce n’est pas un grand malheur d’obliger des ingrats ; mais c’en est un insupportable d’être obligé à un malhonnête homme.» (La Rochefoucauld.) 16. Même pensée dans Cicéron : Post reditum, ix ; Pro Plancio, XXVIII ; de Offic., II, xx.

17. Passage remarquable, souvent cité, pour justifier Sénèque d’avoir accepté les libéralités de Néron. Voir la note de Burnouf sur le ch. xviii des Ann. de Tacite, XIII.

 Nunquam libertas gratior exstat
Quam sub rege pio.   (Claude. Stilic., III, cxiii.)

Romains contre Romains, parent ? contre parents,
Combattant follement pour le choix des tyrans.

(Corneille, Cinna.)

20. « Quand Sylla voulut rendre à Rome sa liberté, elle ne put plus la recevoir ; elle n’avoit plus qu’un foible reste de vertu ; et comme elle en eut toujours moins, au lieu de se réveiller après César, Tibère, Caïus, Claude, Néron, Domitien, elle fut toujours plus esclave ; tous les coups portèrent sur les tyrans, aucun sur la tyrannie. » (Esprit des lois, III, iii.)

Un service au-dessus de toute récompense
À force d’obliger tient lieu presque d’offense ;
Il reproche en secret tout ce qu’il a d’éclat ;
Il livre tout un cœur au dépit d’être ingrat ;
Le plus zélé déplaît, le plus utile gêne,
Et l’excès de son poids fait pencher vers la haine.
    (Corneille, Surina, act. III, sc. i.)

Tout, s’il est généreux, lui prescrit cette loi ;
Mais tout, s’il est ingrat, lui parle contre moi.
    (Racine, Britann., act. I, sc. i.)

Voir aussi Tacit., Ann., IV, xviii.

22. Voir de la Colère, III, xxxi ; lettre LXXIII ; Horace, Sat. i ; Massillon, Pet. car., Sur l’ambit. ; Télémaque, liv. XXIV.

23. « Fait pour adorer le Créateur, il commande à toutes les créatures : vassal du ciel, roi de la terre. » (Buffon.)

24. Voir de la Provid., et, pour tout ce chapitre, les magnifiques développements de Cicéron, De nat. Deor., II, xxxix.

  1. Quand sa servante eut découvert le sac, le malade dit en souriant : C'est un larcin d’Arcésilas. (Plutarque.)
  2. Au texte : Nec magna pro parvis accipi patiar. Je crois qu’il faut lire : sed magna…
  3. Ibid. : Commendat, non exprobrat. Je lis, avec d’anciennes éditions : non commandat, sed…
  4. Général d’Alexandre, et qui devint roi d’une partie de l’Asie. Un talent : 5560 fr. Un denier, 95 c.
  5. C’est sans doute le même trait longuement rapporté par Aulu-Gelle, V, p. 14, l’histoire d’Androclès et du lion.
  6. Græcinus avait refusé de se porter accusateur de Silanus. Il fut le père d’Agricola.
  7. Voir. lettres xix et lxxxi ; et Tacite, Ann., IV, xviii.
  8. 82 millions et demi de troncs environ.
  9. Il faut lire fibris, non sibris, qui n est pas latin.
  10. Voy. plus haut, ch. xvii.
  11. Je lis avec deux Mss. : Insanire omnes stultos dicimus. ce qui est l’axiome stoïcien. Lemaire : omnes dicimus.