Lettres à Lucilius/Lettre 81

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachettevolume 2 (p. 225-231).
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LETTRE LXXXI.

Des bienfaits, de l’ingratitude, de la reconnaissance.

Tu te plains que ta générosité soit tombée sur un ingrat. Si c’est le premier, rends grâce à ta bonne fortune ou à ta prudence. Mais, en pareille matière, la prudence n’est bonne qu’à rendre parcimonieux : car, pour éviter un risque fâcheux, tu ne feras pas le bien, et la crainte de le voir perdu le fera sécher dans tes mains. Renonçons à recueillir plutôt que de ne pas donner. Souvent ce qu’avait fait perdre l’opiniâtre stérilité d’un sol ingrat, une seule bonne année l’a rendu. La chance de trouver un homme reconnaissant vaut bien un essai sur quelques ingrats. Nul n’a la main si sûre en bienfaits que souvent il ne se méprenne : manquons le but plusieurs fois pour l’atteindre une seule. Après le naufrage on affronte de nouveau les mers : le prêteur n’est point chassé du forum par un banqueroutier[1]. Bientôt la vie serait privée d’action et paralysée, s’il fallait abandonner tout ce qui rebute. Que le péril même te rende plus libéral : où le succès est incertain, ne faut-il pas, pour réussir une fois, multiplier les tentatives ?

Au reste, j’en ai dit assez sur ce point dans le traité qui a pour titre Des bienfaits[2] ; voyons plutôt cette question que je n’ai pas, ce me semble, suffisamment développée : Quelqu’un m’a obligé, et ensuite m’a nui ; y a-t-il compensation et suis-je dégagé de ma dette ? Ajoute encore, si tu veux : il m’a nui bien plus qu’il ne m’avait servi. Veux-tu avoir l’arrêt impartial d’un juge rigoureux ; il voudra que l’un absolve l’autre, il dira : « Bien que le dommage l’emporte, fais remise au bienfait de ce qu’il y a de plus dans l’injure. Le tort a été plus grand ? Mais le service a précédé : tiens compte aussi de l’ordre des dates. » Une autre réflexion, trop naturelle pour qu’on te la suggère, te fera rechercher quel empressement on mit à t’obliger et quelle répugnance à te nuire ; car l’intention constitue le bienfait comme l’injure. Tel service que je ne voulais pas rendre m’a été arraché par respect humain, par des instances opiniâtres, par un espoir quelconque. Les choses sont dues comme elles sont données ; et ce n’est point leur valeur, mais la volonté dont elles émanent que l’on pèse. Mais écartons les conjectures. Reconnaissons d’une part un bienfait, de l’autre, une injure surpassant en grandeur le bienfait qui l’a précédée. Une âme honnête établit un double calcul en prenant la perte à son compte : elle ajoute au bienfait, elle retranche de l’injure : plus indulgente que le premier juge, et voilà comme je voudrais être, elle oubliera l’une pour ne se souvenir que de l’autre. « Mais certes, dit-on, il est selon la justice de rendre à chacun ce qui lui est dû, au bienfait la reconnaissance, à l’injure les représailles, ou du moins le ressentiment. » À la bonne heure, si l’injure vient d’une autre personne que le bienfait : car si c’est de la même personne, l’effet de l’injure est annulé. Ne nous eût-on pas obligé antérieurement, il aurait fallu pardonner ; à qui nous offense après le bienfait, on doit mieux que le pardon. Je n’évalue point l’une à l’égal de l’autre : je donne plus de poids au bienfait qu’à l’injure.

Sans qu’on soit ingrat, on ne sait pas toujours devoir un bienfait : un homme sans lumière et grossier, un homme de la foule peut le savoir, surtout quand l’obligation est récente ; mais il ignore combien il doit : le sage lui seul connaît le vrai taux de chaque chose. Mais l’ignorant dont je viens de parler, sa volonté fût-elle bonne, rend moins qu’il ne doit, ou choisit mal le temps, le lieu ; ce qu’il faut rapporter, il le jette gauchement, il le laisse tomber.

C’est chose merveilleuse que la justesse de certaines expressions ; et le génie de l’ancien langage caractérise certains actes en termes si frappants que l’enseignement du devoir y est visiblement marqué. Telle est assurément la locution habituelle : Ille illi gratiam retulit (il a été reconnaissant), ce qui veut dire : il a spontanément rapporté ce qu’il devait. Nous ne disons pas il a rendu ; on rend quand on en est prié, on rend malgré soi, et n’importe où et par intermédiaire. Nous ne disons pas il a remis, il a payé ; nous n’avons voulu aucun de ces mots qui sentent la dette. Rapporter, c’est porter à celui dont on a reçu. Ce mot exprime une démarche volontaire, l’action d’un homme qui s’est mis lui-même en demeure. Le sage pèsera dans sa pensée tout ce qu’il aura reçu, et de qui, et l’ époque, le lieu, la manière. Voilà pourquoi, selon nous, nul ne sait être reconnaissant que le sage ; et nul non plus ne sait donner un bienfait que le sage, c’est-à-dire que l’homme qui jouit plus de donner, qu’un autre de recevoir.

Peut-être verra-t-on ici l’une de ces doctrines par où nous semblons heurter l’opinion générale, un paradoxe, comme l’appellent les Grecs ; on dira : « Voilà donc que, hormis le sage, nul ne sait répondre aux bienfaits ; donc aussi nul autre que lui ne saura ni rembourser un créancier, ni payer à un vendeur le prix d’un achat ? » Qu’on ne nous fasse point de mauvais parti, et sache qu’Épicure parle comme nous. Du moins Métrodore soutient-il « que le sage seul sait répondre à un bienfait. » Puis il s’étonne quand nous disons : « Le sage seul sait aimer ; il n’y a d’ami que le sage. » Et pourtant n’est-ce pas un devoir d’affection et d’amitié que la reconnaissance ? C’est même un acte plus vulgaire et dont plus d’hommes sont capables que de la vraie amitié.

Il s’étonne encore de nous entendre dire « que la bonne foi n’est que chez le sage, » comme s’il ne le confessait pas lui-même. Te semble-t-il homme de foi, celui qui ne sait pas être reconnaissant ? Que l’on cesse donc de nous décrier sous prétexte que nous prêchons des choses incroyables ; et qu’on reconnaisse que l’honnête se trouve en réalité chez le sage, quand le commun des hommes n’en a que l’apparence et le simulacre. Nul ne sait répondre aux bienfaits que le sage : l’insensé aussi y répondra d’une manière telle quelle, selon sa portée ; le savoir lui manquera plutôt que la volonté. La volonté ne s’apprend point. Le sage comparera toutes choses entre elles, parce qu’il s’attache plus ou moins de valeur au même bienfait, selon le temps, le lieu, le motif. Souvent des trésors versés à pleines mains firent moins que mille deniers donnés à propos. Car il y a grande différence entre un cadeau et un secours, entre la libéralité qui sauve et celle qui ajoute à l’aisance. Souvent le don, fort petit en soi, est immense par ses résultats. Et quelle différence encore entre l’homme qui tire de son coffre pour donner, et celui qui reçoit pour transmettre !

En résumé, et pour ne pas retomber sur des questions suffisamment approfondies, dans cette comparaison du bienfait et de l’injure l’homme de bien décidera en toute équité ; mais il aura plus égard au bienfait ; c’est de ce côté qu’il penchera. D’ordinaire aussi la qualité de la personne est d’un grand poids en pareille matière. Tu m’as rendu service dans la personne de mon esclave, et tu m’as fait injure dans celle de mon père ; tu as sauvé mon fils, mais tu m’as privé de mon père. Il poursuivra ainsi les autres détails par où procède tout parallèle ; si la nuance est imperceptible, il la dissimulera ; si elle est tranchée, mais qu’elle puisse s’excuser sans que la voix du sang ou du devoir murmure, il en fera grâce, au cas, bien entendu, où l’injure ne touche que lui seul. En deux mots, il se montrera facile à la compensation, et se laissera même imputer plus qu’il ne doit. Répugnant à payer le bien en le balançant par le mal, il inclinera, il tendra toujours à se juger redevable, à vouloir s’acquitter. C’est se méprendre en effet que de trouver plus de plaisir à recevoir qu’à rendre. Autant il est plus agréable de se libérer que d’emprunter, autant celui qui se décharge de l’immense dette d’un bienfait doit plus jouir que l’homme qui contracte au moment même son obligation. Car, autre préjugé des ingrats : eux qui soldent à leurs créanciers quelque chose de plus que leur capital, ils se figurent que la jouissance des bienfaits est à titre gratuit. Le bienfait aussi croît avec le temps : il faut rembourser plus à mesure qu’on a plus tardé. Ingrat est celui qui ne rend pas avec usure. C’est de quoi il faut encore tenir compte en balançant la recette et la dépense.

Il faut tout faire pour montrer le plus de reconnaissance possible : c’est à soi pour lors que l’on fait du bien. Ainsi la justice ne profite pas, comme pense le vulgaire, à autrui seulement ; ce qu’il y a de plus excellent en elle lui revient. Toujours, en obligeant les autres, on s’oblige soi-même. Non que j’entende par là que l’homme assisté par moi m’assiste à son tour, qu’il court défendre son défenseur, et que tout acte méritoire remonte par un heureux circuit jusqu’à son auteur, tout comme les mauvaises œuvres retombent sur leurs artisans, tout comme la pitié s’éloigne de ceux qui éprouvent l’injustice s’ils l’ont autorisée en l’enseignant par leur exemple ; mais je veux dire que toutes les vertus portent en elles leur récompense. On ne les pratique point par intérêt : le prix d’une bonne action, c’est de l’avoir faite. Je suis reconnaissant, non pour qu’un autre m’oblige plus volontiers, encouragé par une première épreuve, mais pour m’acquitter du plus doux comme du plus noble des devoirs. Je suis reconnaissant, non pour mon profit mais pour mon plaisir ; et la preuve, c’est que si la reconnaissance ne m’était permise qu’à condition de paraître ingrat, si je ne pouvais rendre un bienfait que sous les semblants de l’ {{tiret2|in|jure}, bien volontiers je marcherais où l’honnête m’appelle, même à travers l’infamie. Nul ne me semble mettre à plus haut prix la vertu, ni lui être plus dévoué que celui qui a perdu le titre d’homme de bien pour n’en pas perdre la conscience. Aussi, je le répète, ton bienfaiteur gagne-t-il moins que toi à ce que tu sois reconnaissant. Lui, en effet, recueille un avantage vulgaire et journalier : il recouvre ce qu’il a donné ; le tien est immense et part de la plus heureuse situation morale, du sentiment de ta gratitude. Car si l’on est malheureux par la méchanceté, heureux par la vertu, et si c’est une vertu que la gratitude, pour une restitution ordinaire tu as conquis un bien inestimable, la conscience d’une vertu remplie, et cette conscience n’est donnée qu’à une âme divine et bienheureuse.

Quant à l’âme affectée du sentiment contraire, le plus affreux malheur l’accable. Quiconque est ingrat sera misérable ; ne le renvoyons pas au futur, il l’est à l’instant même. Gardons-nous donc d’un pareil vice, sinon à cause d’autrui, du moins pour nous. C’est la moindre et la plus légère partie de son fiel que l’iniquité distille sur autrui ; ce qu’elle a de plus nuisible et pour ainsi dire toute la lie séjourne et pèse au fond de l’âme perverse. Comme le disait Attalus, l’un des nôtres : « La méchanceté boit la plus grande partie de son propre venin93. » Celui des serpents, toujours prêt pour tuer l’ennemi, ne tue point l’animal qui le porte ; tel n’est pas le venin du méchant : l’âme qui le renferme en souffre le plus. L’ingrat se torture et se ronge lui-même : il hait ce qu’il a reçu, parce qu’il doit rendre ; il le déprise : mais les torts, il les amplifie et les exagère. Or est-il une âme plus à plaindre que celle où le bienfait passe et où l’injure demeure ? Le sage, au contraire, relève la moindre des grâces qu’il reçoit et l’embellit à ses propres yeux et en perpétue la jouissance par le souvenir. La satisfaction du méchant n’a lieu qu’une fois, pour un moment, quand il reçoit : celle du sage se prolonge et ne cesse plus. Car ce n’est pas de recevoir, mais d’avoir reçu qu’il est heureux, félicité permanente et de tous les instants. Il ne tient pas compte de ce qui le blesse ; et non point par insouciance, mais volontairement, il oublie. Il n’interprète pas tout au pire, ne cherche pas à qui imputer un accident, et préfère attribuer à la Fortune les fautes des humains. Il n’incrimine ni les paroles, ni les airs de visage ; il explique tout mécompte dans un esprit de bienveillance qui le lui rend léger : il ne se souvient pas de l’offense plutôt que du service. Autant qu’il le peut, il s’en tient au souvenir plus doux du bienfait précédent, et ne change pas de sentiments pour qui a bien mérité de lui, à moins que les torts ne l’emportent de beaucoup, et que la différence ne frappe l’œil même le plus indulgent ; encore ne change-t-il, quand l’injure est la plus forte, que pour redevenir ce qu’il était avant le bienfait. Car si le mal est égal au bien, il laisse encore dans l’âme un reste d’affection. De même que le partage des voix absout un accusé, et que toujours, dans le doute, l’humanité incline pour la douceur ; ainsi le cœur du sage, lorsque le mal et le bien se balancent, peut n’être plus redevable, mais ne peut plus ne pas vouloir l’être ; il fait comme le débiteur qui, après l’abolition des dettes, persiste à payer.

Nul ne peut être reconnaissant s’il ne méprise ces choses dont le vulgaire est follement épris. Veux-tu être reconnaissant, sois prêt à partir pour l’exil, à répandre ton sang, à embrasser l’indigence, souvent même à voir ton innocence flétrie, exposée aux plus indignes rumeurs. Ce n’est pas pour peu que l’homme reconnaissant se tient quitte.

Rien n’a de prix comme une grâce qu’on demande, rien n’en a moins qu’une grâce obtenue94. Veux-tu savoir ce qui nous la fait mettre en oubli ? La soif d’obtenir encore. On ne songe pas à ce qui est acquis, mais à ce qu’on veut acquérir95. Ce qui nous arrache au devoir, c’est la passion de l’or, des honneurs, de la puissance et de mille choses, précieuses selon nous, en réalité misérables. Nous ne savons point les estimer, ces choses : il faudrait pour cela interroger leur nature vraie et non pas la renommée. Elles n’ont rien de magnifique, rien qui leur puisse attirer nos cœurs, que notre habitude de les admirer. Ce n’est point parce qu’elles sont désirables qu’on les vante ; mais on les désire parce qu’elles sont vantées ; et comme l’aveuglement de chacun a formé le préjugé public, celui-ci renforce l’aveuglement de chacun. Or, si sur ce point nous croyons comme le peuple, croyons comme lui en cette vérité : rien n’est plus beau que la reconnaissance. Toutes les villes, tous les pays, toutes les races même barbares le proclameront à l’envi ; bons et méchants tiendront même langage. Les uns vanteront les plaisirs, d’autres préféreront le travail ; ici la douleur s’appellera le plus grand des maux, là elle ne sera pas même un mal ; plusieurs élèveront la richesse au rang du souverain bien, il s’en trouvera qui la diront créée pour le tourment de la vie ; selon eux, le plus opulent c’est celui à qui la Fortune ne trouve rien à donner. Dans cette immense diversité d'opinions, toutes affirmeront, comme on dit, d'une seule voix, que l'homme qui mérite bien de nous doit être payé de retour : le genre humain, si partagé sur tout le reste, tombera ici d'accord, ce qui ne l'empêche pas mainte fois de rendre le mal pour le bien. Et la première cause qui fait les ingrats, c'est de n'avoir pu être assez reconnaissant96. Cette frénésie est venue au point que l'on court grands risques à rendre à certaines gens de grands services : car, ayant honte de ne rendre point, ils voudraient que l'homme auquel ils doivent rendre ne fût plus de ce monde. « Garde pour toi ce que tu as reçu; je ne répète, je n'exige rien : pardonne-moi le bien que je t'ai fait. » Point de haine plus dangereuse que celle qui vient de la honte d'avoir forfait à la reconnaissance.


LETTRE LXXXI.

93. Voir Lettre LxxxVII, de la Colère, III , xxvi. Ulciscentur illum mores sui. (Cic , ad Attic, IX, l. 12. « Point de méchant qui ne se nuise tout le premier : c’est la torche qui ne brûle qu’en se consumant. » (Saint Augustin sur le Ps. xxxiv.) « La malice hume la plus part de son propre venin et s’en empoisonne. Le vice laisse comme un ulcère en la chair, une repentance en l’âme, qui s’esgratigne et s’ensanglante elle-même. » (Montaigne, III, ii.)

La coupe où notre main prépare le supplice
Pour nous s’emplit alors. L’implacable justice,
À ses propres fureurs livrant la trahison,
Lui fait jusqu’à la lie avaler le poison.

(L. Halévy, Macbeth, I, sc. ix.)

  L’homme est ingrat ; c’est son grand vice.
Comme une grâce il sollicite un bien ;
L’a-t-il reçu ? Ce n’est plus que justice :
 On a bien fait, il ne doit rien. (Lamothe, Fables, liv. I.)

95. Voir des Bienfaits, II, xxvii. « Il y a de certains biens que l’on désire avec emportement, et dont l’idée seule nous enlève et nous transporte : s’il nous arrive de les obtenir, on les sent plus tranquillement qu’on ne l’eût pensé, on en jouit moins que l’on n’aspite encore à de plus grands. » (La Bruyère, de l’Homme.)

96. Voir des Bienfaits, II, xxiv ; VII, xxiv, xxv, et Lettre xix. Juvénal, Sat. x. « Il se faut bien garder, disait Philippe de Comines, de faire tant de service à son maistre, qu’on l’empesche d’en trouver la juste récompense. »

  1. Au texte: Non fugat a foro coactor. Coactor, collecteur d'impôts, sens peu clair. Je lis, comme Pincianus, coctor, dans le sens de decoctor que porte un Mss.
  2. Livre III, XIII, et VI, IV.