Description de la Chine (La Haye)/De l’attention qu’on doit avoir à ses propres Discours

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Scheuerlee (3p. 198-201).


De l’attention qu’on doit avoir à ses propres discours.


Il est un caractère de gens hardis jusqu’à la brutalité, qui ne ménagent personne, qui diront en face à un honnête homme ce qu’il y a de plus capable de le chagriner, qui relèveront la turpitude de familles, et les désordres les plus cachés des personnes du sexe : ces gens-là font d’ordinaire une fin tragique. Ces langues malignes et piquantes apprendraient à parler avec plus de réserve, si leurs yeux venant à se dessiller, apercevaient les esprits qui sont les témoins, et qui deviendront les vengeurs de ces excès.

Un homme simple, un ignorant, parle avec emphase des pagodes, et des pratiques introduites par les fausses sectes : il infatue de ses idées tout un village : laissez-le dire, et contentez-vous de ne le point écouter. Si vous entrepreniez de le désabuser, vous n’y gagneriez que des outrages.

Quand un homme est capable de réflexion, et qu’il lui ait échappé quelque parole indiscrète, contentez-vous de lui faire sentir que vous ne l’approuvez pas. Cela suffit, afin qu’il rentre en lui-même, qu’il se reproche sa faute, et qu’il s’en corrige. Que s’il est homme à n’en pas rougir lorsqu’il y réfléchira, tout ce que vous pourriez lui dire serait inutile.

Certaines façons de parler proverbiales ne sont bonnes que dans la bouche du peuple. Des discours fardés et trop étudiés ne sont propres qu’à ceux qui croient se rendre agréables par leurs minauderies : l’enflure des paroles et les grands mots doivent se réserver pour le théâtre. Si un philosophe donne dans ces défauts, c’en est fait de sa réputation.

Un festin, une partie de divertissement n’est ni le temps, ni le lieu de proposer des questions embarrassantes et subtiles, ni de parler d’érudition, et de faire le savant. Un homme de ce caractère se rend insupportable, et se fait éviter de toutes les personnes sensées.

La raillerie est la maladie des gens vains et superbes, et leur attire infailliblement quelque mauvaise affaire. De même un grand parleur ne manque presque jamais d’ennemis. L’homme sensé parle peu, et écoute beaucoup. Le sage Yen a très bien dit, que quand vous auriez toutes les connaissances imaginables, vous n’en devez pas être moins lent à ouvrir la bouche, et à parler.

Cacher les défauts des autres, et publier leurs vertus, c’est le caractère d’un honnête homme, et le moyen de se rendre aimable à tout le monde.

Si vous êtes dans l’affliction, n’allez pas fatiguer tous ceux que vous voyez, du récit de vos malheurs. Quoique par un air triste et compatissant on semble prendre part à vos peines, le plus souvent l’histoire ennuyeuse que vous en faites, impatiente intérieurement ceux qui vous écoutent : quel avantage trouvez-vous donc à les entretenir de vos disgrâces ? En êtes-vous moins malheureux ? Traiter l’ami en ami, et l’ennemi en ennemi ; maxime d’un homme sans religion. Il n’y a point de gens de bien au monde ; maxime d’un homme sans vertu.

La fierté ne sied à personne ; mais elle révolte et indigne tout le monde, lorsqu’elle se trouve dans un homme qui s’est élevé de la poussière, et qui dans cette élévation oubliant l’obscurité de sa naissance, ne présente à ceux qui l’abordent, qu’une mine et des manières hautaines et impérieuses.

Quand vous êtes tenté de parler des défauts d’autrui, il faudrait auparavant jeter un coup d’œil sur votre propre conduite.

Celui qui n’est pas dans les charges, n’imaginera jamais combien il est difficile de gouverner les peuples : celui qui n’a pas d’enfants, ne saura point jusqu’où vont les soins, et la sollicitude d’un père et d’une mère ; jugez du reste par ces deux exemples, et convenez avec moi qu’il ne faut pas parler légèrement des devoirs, qu’on n’a pas été dans l’occasion de remplir.

Intimes amis tant qu’on voudra, il ne faut pas pour cela se découvrir tout ce qu’on a dans l’âme, ni révéler les choses les plus secrètes : car enfin l’homme étant aussi inconstant qu’il l’est, l’amitié peut se refroidir, et alors on sera tenté d’abuser contre vous des connaissances qu’on tient de vous. Des amis ne doivent pas non plus dans un moment de chagrin se reprocher des vérités d’une manière trop sèche, la colère s’apaise ; on réfléchit sur ce qu’on a dit, et l’on a de la confusion de s’être échappé de la sorte.

Dans le moment que la colère s’empare d’un homme, qui est prêt de décharger son cœur contre celui qui l’a offensé, ne vous opposez pas brusquement à ses saillies : vous ne feriez qu’irriter sa passion ; mais attendez que son feu se soit un peu ralenti, alors insinuez-vous adroitement dans son esprit, prenez-le en particulier, et par des remontrances douces et charitables, aidez-le à se reconnaître, et à réformer lui-même son cœur. C’est ainsi qu’on réussit à corriger les hommes de leurs défauts.

Celui qui souffre la pauvreté sans murmurer, l’adversité sans se chagriner, les calomnies sans disputer, les importunités sans s’impatienter ; en un mot, un homme qui est le maître de son cœur et de sa langue ; c’est ce que j’appelle un homme de mérite, et qui est né pour les plus grandes entreprises.

C’est dans un festin, ou un voyage, qu’il échappe souvent des paroles indiscrètes. Quand un mot est une fois parti, un char attelé de quatre chevaux ne l’atteindrait pas : jugez de là combien l’on doit veiller sur ses paroles.

Savoir égayer la conversation sans hasarder certaines plaisanteries, c’est un talent qui a son prix, quoique Confucius ait dit qu’après un entretien libre et enjoué, il n’est pas aisé de prendre un air grave et modeste. Le mal est qu’on passe de l’enjouement à la plaisanterie, de la plaisanterie à la raillerie, et de la raillerie à la satire. Si ces petits jeux d’esprit finissent presque toujours par des inimitiés, à quoi sont-ils bons ?

On se trouve à un festin ou dans une assemblée ; ceux qui y sont avec vous, ne sont ni d’un même rang, ni d’un même caractère. Il y en aura dont les manières ont quelque chose d’irrégulier, ou qui ont quelque difformité dans le visage et dans la taille. Il s’en trouvera d’autres, qui bien que d’une naissance obscure, se sont élevés aux grands emplois, ou qui ayant été dans la splendeur et dans l’opulence, sont déchus de cet état. C’est dans ces occasions qu’il faut être très réservé à étudier toutes ses paroles, pour ne rien dire qui puisse choquer personne.

Si par quelque réflexion peu mesurée qui vous échappe faute d’attention, vous offensez quelqu’un des présents, outre l’incivilité grossière où vous tombez, vous vous faites un ennemi irréconciliable. Convient-il de parler d’intégrité devant une personne qui est connue pour avoir rendu sa probité suspecte ; ou de droiture devant un homme qui passe pour avoir l’esprit faux et dissimulé ?

La raillerie est un vice, que n’évitent guère ceux qui se piquent de bel esprit, ou bien qui par orgueil et par esprit de domination croient avoir sur les autres une supériorité de mérite. Ces gens-là se brouillent d’ordinaire avec leurs meilleurs amis, et jettent le trouble dans les familles les plus tranquilles, par l’indiscrétion de leur mauvaise plaisanterie.

J’ai ouï dire qu’un jeune homme avait acheté une fort belle ceinture : il rencontre un de ses amis : celui-ci ayant considéré cette nouvelle emplette, croit reconnaître l’ouvrage de sa sœur : il demande d’où il a eu cette ceinture. L’autre qui aimait à plaisanter : c’est un présent, dit-il, de Mademoiselle votre sœur. Il ne lui en fallut pas davantage pour lui faire naître des soupçons désavantageux à l’honneur de sa sœur ; et ne doutant point qu’il n’y eût là quelque intrigue, à peine fût-il de retour dans sa maison, qu’il éclata en invectives, et s’abandonna à tous les transports de colère que nulle raison ne pût apaiser. Sa sœur en conçut tant de chagrin qu’elle en mourut. L’on apprit dans la suite que la ceinture avait été dérobée dans la maison par une vieille femme du voisinage, qui l’avait vendue à la première boutique. Ce seul exemple fait connaître quelles sont les suites funestes d’une mauvaise plaisanterie. Le proverbe dit : gardez-vous de débiter des fables en présence d’un homme simple et crédule ; il les prendrait pour des vérités.