Description de la Chine (La Haye)/Sur les devoirs de la Vie privée

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Scheuerlee (3p. 201-204).


Sur les devoirs de la vie privée.


Il n’y a point de mal à cela, pou ouei kouo. Ces trois caractères, combien de fois n’ont-ils pas éteint les lumières de la raison, dans ceux-là même qui se piquaient de droiture ? Il n’y a pas moyen de faire autrement, mo nai ho ; ces trois lettres, combien de brèches n’ont-elles pas faites à la réputation des sages ?

Celui qui fier de son rang et de son pouvoir, ou qui étant enflé de la science, est plein de mépris pour les autres, ressemble fort à un homme, qui placé sur un brillant monceau de glace, s’applaudit de son élévation : lorsqu’il y pense le moins, le soleil darde ses rayons, la glace se fond, et notre homme si satisfait tombe dans un tas de boue.

Vous ne songez qu’à vous avancer : mais faites la réflexion suivante. Ne perdrai-je point d’un côté, pendant que je veux gagner de l’autre ? Creuser à l’est pour remplir un vide qui est à l’ouest, c’est se donner une peine bien inutile.

Vous êtes déchu d’un degré du rang où vous étiez élevé : dites-vous à vous-même : eh bien, je vivrai avec moins de délicatesse et de splendeur ; mais je vivrai plus tranquillement. Êtes-vous hors du tracas des affaires ? Travaillez à votre perfection, et réglez vos vues et vos désirs. Êtes-vous en place ? examinez souvent votre conduite, mais surtout observez vos paroles.

Recevoir un outrage, et le recevoir sans se plaindre, parce qu’on appréhende le pouvoir de celui qui le fait ; ce n’est pas là la vertu de patience ; mais souffrir un mépris de celui dont on n’a rien à craindre : c’est ce que j’appelle être véritablement patient.

Le Ciel a produit les différentes sortes de grains pour la nourriture de l’homme : si l’on en use avec trop de réserve, l’on souffre la faim ; si on n’en prend point du tout, on n’est pas longtemps en vie. Il faut donc user de ces biens : mais est-il permis de les dissiper, comme font la plupart des riches, qui ne daignent pas veiller sur leurs domestiques, lesquels en font un prodigieux dégât ? Combien a-t-on vu de ces dissipateurs punis par les plus terribles fléaux, par les inondations, par les incendies, souvent même frappés de la foudre, pour avoir par cette négligence irrité la colère du Tien ? Tcho fan tien nou.

Ces grains qu’on dissipe de la sorte, sont durant trois saisons de l’année le fruit des rudes travaux des laboureurs. Voyez leurs pieds et leurs mains pleines de calus, et jugez de leur fatigue. Qui est celui-là, disaient nos pères, qui pense que tous les grains de riz qu’on lui sert dans un plat, ont été arrosés des sueurs de l’infatigable laboureur ?

Les cinq parties nobles de l’homme sont au-dedans du corps : on connaît qu’elles sont attaquées par la couleur du visage, et en tâtant le pouls. De même en entrant dans la salle d’une maison, vous jugerez aisément par les dehors, de ce qui se passe dans l’intérieur. Si le bon vieillard accourt lui-même pour vous recevoir, c’est signe que ses enfants n’ont ni naturel ni éducation. Voulez-vous juger si la maîtresse du logis est laborieuse et économe ? Voyez de quelle manière les enfants sont entretenus.

Dans le monde il y a différentes professions qu’on peut embrasser ; il y en a de bonnes, il y en a de dangereuses, et de mauvaises. Si vous choisissez les premières, votre cœur se maintiendra dans la vertu : si vous vous engagez dans les deux autres, il se pervertira. Ce premier choix est important pour toute la suite de la vie.

Un projet de plus que l’on forme, c’est une infinité de soins de plus, auxquels on se livre. Un homme qui a fait fortune, se propose de goûter les plaisirs qu’elle lui offre : il songe à bâtir, à avoir des jardins et des lieux de plaisance, à entendre des concerts, et à mener une vie voluptueuse. Qu’il serait bien plus heureux, s’il savait se borner !

Est-ce se conduire en homme raisonnable, que de vouloir passer une petite partie de la vie dans des joies excessives, et le reste de ses jours dans la tristesse et le chagrin ? Ce peu de beaux jours étant une fois écoulés, on ne voit plus ce visage épanoui comme autrefois : on ne voit qu’une mine renfrognée, des sourcils froncés, et un front ridé : on paraît tout à coup comme un arbre devenu sec et stérile.

Pourquoi vouloir s’enfoncer dans une forêt de colonnes et de charpente, et s’enfermer dans de vastes enceintes de murailles où il y aurait de quoi s’égarer ? Pourquoi faire venir des provinces éloignées du marbre, des arbres, et des fleurs extraordinaires, afin d’embellir un lieu, qui est moins pour votre usage, que pour régaler vos amis.

Vous aimez la musique ; un concert d’instruments et de voix vous charme. Je ne blâme point que dans un cabinet, à la vue d’un beau parterre, ou bien la nuit pendant un beau clair de lune, vous entendiez une belle voix, ou que vous récitiez des vers en touchant d’un instrument ; c’est un plaisir honnête : mais faut-il le pousser jusqu’à entretenir chez soi une troupe entière de comédiens, de musiciens, de joueurs d’instruments, et se ruiner en ces folles dépenses ? Ces sortes de dissipateurs trouvent la fin de leurs beaux jours longtemps avant la fin de leur vie.

On voit une sorte de gens qui sont follement passionnés pour les antiques ; ils ne plaignent point la dépense, pourvu que leur cabinet soit bien fourni d’inscriptions, de peintures, de cassolettes de bronze, de vases de porcelaine, et de mille autres bijoux qui aient été travaillés dans les siècles les plus reculés ; c’est là ce que j’appelle une vraie maladie d’esprit.

Dans cet amas, combien de pièces fausses et contrefaites ! Mais je veux qu’elles soient véritables ; dites-moi, ces vases de bronze, qu’ont-ils de plus particulier que les modernes ? Ont-ils la vertu de s’échauffer sans charbon, et d’embaumer une chambre, sans qu’on y jette des bois de senteur ? L’argent que vous dépensez à ces vaines curiosités, ne serait-il pas mieux employé à l’entretien de votre famille ? N’y aurait-il pas cent bonnes œuvres à faire, qui sont préférables à ces amusements ? Ce mot des anciens est solide. Vous ne faites, dites-vous, de tort à personne : mais n’en faites-vous pas un grand au public, en tenant caché dans votre cabinet des choses d’un si grand prix ?

On doit combattre les abus et les fausses maximes. Si cependant un sot s’avise de dogmatiser, pourvu que ses discours n’intéressent ni l’honneur ni la milice, je le laisserai dire sans m’amuser à le relever. Mais si l’on attaque les grands devoirs de la vie civile ; puis-je alors me taire ? Par exemple, puis-je voir sans indignation un fils de famille faire le jour de sa naissance un fracas prodigieux dans sa maison, mettre tout en rumeur dans un quartier, s’attirer des visites et des compliments de tous côtés, donner des repas splendides, des concerts, des comédies, orner de pièces de soie les portes et les salles de sa maison ? Cet appareil, dit-on, se fait pour attirer le bonheur, et écarter les malheurs ; on voudrait, ce semble, que cette fête égalât en durée le Ciel : il ne voit pas que c’est une fête d’un jour : si son cœur conservait cet amour tendre, qu’un fils doit à ses parents, ne devrait-il pas se ressouvenir, qu’à ce jour-là même, sa mère souffrit de cuisantes douleurs en le mettant au monde ? Est-ce là un sujet de réjouissances ? Je blâme fort un pareil abus.

J’ai vu bien des fois certaines gens, qui ayant perdu ou égaré quelque chose, entraient dans une colère si violente, qu’ils brisaient les premiers meubles, qui leur tombaient sous la main. Si une pareille bizarrerie n’est pas l’effet d’un esprit troublé, c’est du moins l’action d’un barbare nourri dans les forêts : un honnête homme peut-il se livrer à ces transports ? Quand on sent que le feu monte ainsi à la tête, il faut être doublement sur ses gardes ; et il serait bon dans ces sortes de saillies, de rappeler à sa mémoire quelque maxime de nos sages, et de s’y conformer.

Ce qu’un homme avance sur un sujet, est raisonnable, et ce que j’ai pensé, se trouve ne l’être pas ; je lui cède : ce que j’ai pensé est juste, et ce qu’il soutient ne l’est pas ; je le supporte.

Celui qui à chaque instant songe qu’il peut mourir, sera au moment de la mort sa mort exempt de crainte et de trouble. Celui qui à chaque moment ne songe qu’à prolonger sa vie, vivra plus malheureux et plus inquiet.

Un homme de ma connaissance vient à mourir ; il faut, selon la coutume, que j’en témoigne de la douleur ; d’autres suivent mon exemple, et tout le voisinage est en pleurs : pour moi, quand je mourrai, je consens que les autres rient, car je crois que j’en rirais moi-même, me voyant délivré des misères de la vie.

Un pauvre qui vit en honnête homme, sans faire de bassesses, ni se laisser abattre par l’indigence, donne une preuve certaine de la grandeur de son âme. Un riche qui fait un bon usage de ses richesses, et qui n’en est pas l’esclave, fait connaître la supériorité de son génie.

Lorsque dans une chambre à côté de la table, je vois beaucoup de livres, des cartouches remplis de belles sentences et de leçons de morale, je connais la sagesse et les nobles inclinations de celui qui y loge.

L’envie me prend de savoir quel sera mon sort : c’est mon cœur et ses inclinations que je dois consulter : pourquoi aller chercher de ces gens qui tirent l’horoscope, ou qui disent la bonne fortune ? C’est à moi à me la faire.

Conduire sa famille avec un peu de sévérité raisonnable, c’est le moyen d’y maintenir la paix. Dissimuler les fautes de ses voisins, c’est le grand secret pour vivre avec eux de bonne intelligence.