Description de la Chine (La Haye)/De la Modération, ou du milieu qu’il faut tenir

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Scheuerlee (3p. 215-218).


De la modération, ou du milieu qu’il faut tenir en toutes choses.


Que vos vêtements, vos meubles, votre table soient conformes à l’usage ordinaire des personnes de votre condition. Je ne blâme point qu’on aime à avoir des livres rares, de belles peintures, des inscriptions antiques, ni qu’on se plaise à orner sa maison de pots de fleurs bien propres, et de cuvettes où se nourrissent des poissons dorés : ce que je blâme, c’est de livrer son cœur à ces amusements, et de faire de grandes dépenses pour se les procurer.

Il y a cinq maladies mortelles des familles, la bonne chère, les bâtiments superbes, les longs procès, les vaines curiosités, l’indolence et la paresse : une de ces cinq maladies suffit pour abîmer une maison.

Un homme qui n’est pas à son aise, et qui veut passer pour riche ; un riche qui par avarice se refuse jusqu’au nécessaire ; voilà deux vices bien opposés, mais qui tendent l’un et l’autre à la ruine d’une famille. Toute la différence qu’il y a, c’est que le premier avancera plus vite cette besogne, et le second un peu plus tard.

On s’imagine qu’un homme riche, qui ne fait nulle dépense, n’a rien à craindre, on se trompe : comme on connaît son opulence, et qu’on attend de lui des secours qu’il n’est pas d’humeur de donner, tout le monde l’abandonne ; non seulement il se voit sans amis, mais il se fait autant d’ennemis, qu’il y a de gens qui sont instruits de ses épargnes sordides : pour peu quil donne prise par quelque endroit, on tombera sur lui, et on le perdra infailliblement ; ses enfants même, et ses petits-fils, peu affectionnés pour un père si dur, qui leur refuse leurs besoins, se trouveront par là engagés dans quelque mauvaise affaire, qui entraînera la ruine entière de la maison.

Celui qui pousse trop loin l’économie, peut bien faire une bonne maison : mais il ne sait pas faire le personnage d’honnête homme ; celui qui est trop libéral, peut bien faire le personnage d’honnête homme ; mais il ne sait pas faire une bonne maison : l’un et l’autre n’est pas ce qu’il doit être.

Un homme qui aime le faste et l’éclat, croit n’en faire jamais assez pour paraître magnifique. S’il s’agit de marier un fils ou une fille, et que les pères de famille soient de ce caractère, on les verra disputer l’un et l’autre à qui l’emportera par sa magnificence. Ils font des dépenses énormes en choses superflues et de pure ostentation. Ils emploient des sommes immenses en bijoux de toutes sortes, en cassettes remplies de perles, en coffres pleins de soieries, en chaises à porteurs chargées d’une infinité d’ornements, en festins splendides, et en mille autres choses de cette nature. Il ne faut qu’un mariage, pour ruiner les meilleures maisons. Est-ce qu’on n’a pas lu ce qu’a dit un de nos poètes ? Dans les mariages de ces sortes de familles, tout le monde s’écrie que ce sont des maisons toutes d’argent : mais attendez encore quelques années : homme et fortune, tout sera bouleversé : les bijoux et l’argent seront passés dans une autre maison.

Le Yuen siao, c’est-à-dire, le quinzième de la première lune, est le premier des quatre jours solennels de l’année, où il se fait de grandes réjouissances : mais il me paraît que l’usage autorise de grands abus. Dans ce renouvellement d’année, on veut que tout soit comme neuf : les portes des maisons brillent d’ornements qu’on y suspend : il y en a qui y mettent des branches de pêchers ouvragées et bénites par les bonzes de la secte du tao, s’imaginant que cette bénédiction porte bonheur pour le reste de l’année. Les dedans des maisons, et surtout les salles jettent le plus bel éclat par les pièces de soie et de toiles peintes dont on les garnit ; les cassolettes, les brasiers placés en différents endroits, et remplis de parfums et de bois odoriférants, répandent une fumée qui embaume l’air ; de grands vases pleins de fleurs de la saison, récréent la vue et l’odorat. Les pétards et les boîtes qu’on tire continuellement, font un agréable fracas : tout le monde est en mouvement ; on a peine à fendre la presse dans les rues : une infinité de gens à pied, à cheval, en chaise, en calèche, fourmille de toutes parts, chacun paraît avec ses plus beaux habits, surtout, veste, bonnet, bottes, souliers, tout est d’un goût exquis : les repas qui se donnent sont splendides ; cette nuit des lanternes on parcourt les rues pour voir celles qui emportent le prix : la multitude prodigieuse de lanternes suspendues de tous côtés, ou que différentes troupes de gens promènent avec pompe par la ville, font de la nuit le plus beau jour. La dépense ne coûte rien, même à ceux qui sont le moins à leur aise. On dirait que l’argent qu’on emploie ce jour-là, est comme une feuille d’arbre qu’on prend dans une forêt, ou comme un grain de blé qu’on tire d’un vaste grenier. Est-ce donc que le jour Yuen siao est différent des autres jours de l’année ? Pourquoi ces folles dépenses dont on se ressentira longtemps après ? A ce jour de joie succèderont des jours pleins de tristesse et d’amertume. N’eût-il pas mieux valu payer ses dettes, et non pas en contracter de nouvelles ? On ne peut pas, dira-t-on, éviter ces dépenses ; c’est l’usage ; il faut s’y conformer. Je sais ce qu’on doit aux usages ; mais je sais aussi qu’il faut proportionner les dépenses à son pouvoir et à ses forces.

Que la fantaisie ne vous prenne point d’élever de grands bâtiments ; vous compterez d’abord de ne dépenser qu’une certaine somme. Mais avant que l’édifice soit achevé, vous verrez doubler bien des fois la somme que vous aurez fixée. Quand le corps du bâtiment sera fini, il ne faut pas croire que vous en soyez quitte ; il reste encore à blanchir et à vernisser les dedans, à couvrir le toit de tuiles rondes, et qui semblent être de bronze fondu, à ciseler et à polir de larges briques pour l’ornement ou pour le carrelage, à faire les séparations des chambres, à poser des degrés de marbre blanc devant les salles, à faire des murailles de brique percées à jour, qui séparent les appartements du parterre. La dépense ira encore bien plus loin si l’on veut peindre les planchers, et enrichir les murailles d’ornements, et de colonnes d’un bois incorruptible et odoriférant, embellir et fortifier le bois des fenêtres et des portes de bandes de cuivre.

A quoi bon tant de frais ? Croit-on par là immortaliser son nom ? Je me souviens d’avoir vu dans le Kiang si la maison du noble et savant Li po ngan : les colonnes et les poutres qui la soutenaient, n’étaient pas même rabotées ; le bois était encore couvert de son écorce ; les murailles étaient de pierre sèche et brute ; cependant il était visité de tout ce qu’il y avait de gens distingués, et l’on ne voyait personne qui trouvât à redire à son logement. On ne songeait qu’à écouter ce sage, que son mérite avait élevé aux charges, et qui était ennemi de tout faste. Grand exemple de modestie, qu’on ne saurait trop imiter.

Le soin d’inspirer la vertu à vos enfants, vous rendra, vous et votre famille bien plus recommandables, que ne feraient les plus beaux édifices. C’est une opinion commune et assez mal fondée, que le climat du nord est beaucoup meilleur que celui des provinces méridionales, et que ceux qui l’habitent, y vivent plus longtemps et plus à leur aise. Ce n’est point à la bonté du climat, mais à la sage conduite de ceux qui y vivent, qu’on doit attribuer cette longue et heureuse vie.

Pour vous en convaincre, entrons dans un petit détail. Dans les provinces du nord, les dames les plus riches allaitent elles-mêmes leurs enfants, et ne cherchent point de nourrices sur qui elles se reposent de ce soin : au lieu que dans les provinces du midi, il n’y a pas jusqu’aux femmes d’une condition médiocre, qui ne payent bien cher des nourrices étrangères. Dans les provinces septentrionales ceux qui ont des champs, les cultivent eux-mêmes, et c’est le grand nombre, ou du moins président à leur culture : ils n’épargnent ni leurs fatigues, ni leurs soins. Dans les pays chauds, on afferme ses terres, on vit tranquillement des revenus qu’elles produisent, on entretient les enfants dans une si grande oisiveté, qu’ils ne connaissent pas même une charrue, et qu’ils savent à peine distinguer les cinq sortes de grains nécessaires à la vie. Dans le nord les femmes et les filles ne font nulle dépense pour le fard, dont elles n’usent presque jamais : leurs vêtements sont d’une toile honnête : leurs ornements de tête sont très modestes. Il n’en est pas de même dans les pays du midi, le sexe, pour se parer, veut de l’or, des perles, des aiguilles de tête chargées de pierreries. Qu’il y ait dans une maison femmes, filles, belles-filles, et belles-sœurs ; quelles dépenses pour ce seul article ! Si dans les pays du nord on donne un festin, on ne sert que du cochon, du mouton, des poules, des canards, des légumes, des fruits propres du lieu : encore ces festins ne se donnent-ils que rarement, et dans des cas extraordinaires : au lieu que dans les provinces méridionales, on régale à tout moment ses amis, et dans ces sortes de festins la maison retentit de la musique et du son des instruments ; on étale aux yeux des conviés cent sortes de meubles précieux ; on sert des fruits des quatre saisons, et des mets de toutes les provinces. C’est donc le luxe, et non pas le climat, qui rend les provinces du midi inférieures aux provinces du nord.

C’est par l’étude qu’un père s’est élevé, et qu’il a enrichi et anobli sa famille ; ses enfants et ses petits-fils ne songent qu’à jouir de leur fortune, et laissent là l’étude, et vivent dans une lâche oisiveté. C’est par l’application et l’économie, qu’un autre a amassé de grands biens, le fils ne sait que les dissiper : et voilà ce qui ruine les plus grandes maisons.

Quand on se trouve dans l’indigence, on devient économe, afin de pouvoir parvenir à une meilleure fortune : quand on y est parvenu, que n’a-t-on recours à cette même économie pour s’y maintenir ?