Description de la Chine (La Haye)/De la Nation des Miao sse

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Scheuerleer (Tome Premierp. 66-73).



DE LA NATION DES MIAO SSE


Les Miao sse sont répandus dans les provinces de Se tchuen, de Koei tcheou, de Hou quang, de Quang si, et sur les Frontières de la Province de Quang tong. Sous ce nom général sont compris divers Peuples  ; la plupart ne diffèrent entr’eux qu’en certains usages, et par quelque légère diversité dans la langue. Tels sont les Miao sse de Se tchuen, de l’ouest du Hou quang, et du nord de Koei tcheou. Ils sont moins doux et moins civilisés que les Lo los, et plus ennemis des Chinois.

Pour les soumettre, ou du moins pour les contenir, on a bâti d’assez grosses Places dans de méchants endroits avec une dépense incroyable  : mais par là on a réussi à interdire la communication réciproque. Ainsi les plus puissants de ces Miao sse sont comme bloqués par des forts et des villes qui coûtent beaucoup à l’État, mais qui en assurent la tranquillité.

Ceux dont nous parlons maintenant, sont aussi maîtres de leurs peuples que les Lo los, mais ils n’ont point reçu à leur exemple la dignité de tchi fou, de tchi tcheou etc. Ils sont censés soumis, pourvu qu’ils se tiennent en repos  ; s’ils font des actes d’hostilité, ou pour se venger des Chinois, voisins souvent incommodes, ou pour donner des preuves de leur bravoure, dont ils se piquent, croyant être mieux à cheval qu’aucune autre nation, on se contente de les repousser dans leurs Montagnes, sans entreprendre de les y forcer. Le Viceroi de la Province a beau les citer de comparaître même par procureurs, ils ne font que ce que bon leur semble.

On a vu un de ces Seigneurs Miao sse qui ayant été invité de venir à un rendez-vous, où il était attendu par les Vicerois de Yun nan, de Koei tcheou, de Se tchuen et deux Grands de Peking envoyés de la cour, pour examiner les plaintes qu’un des Gouverneurs avait fait de sa conduite, refusa constamment de s’y rendre : les Grands de la Cour jugèrent à propos de dissimuler, et de traiter avec lui par la voie de la négociation.

Ces seigneurs ont non seulement leurs Officiers ainsi que les Lo los, mais ils ont encore sous eux de petits Seigneurs, qui quoique maîtres de leurs vassaux, sont comme feudataires, et obligés d’amener leurs troupes quand ils en reçoivent l’ordre. Les maisons de ces seigneurs sont aussi bonnes que les meilleures des Chinois ; leurs armes ordinaires sont l’arc et la demi-pique. Les selles des chevaux sont bien faites et différentes des selles chinoises, en ce qu’elles sont plus étroites, plus hautes, et qu’elles ont les étriers de bois peint.

Ils ont des chevaux fort estimés, soit à cause de la vitesse avec laquelle ils grimpent les plus hautes montagnes et en descendent au galop, soit à cause de leur habileté à sauter des fossés fort larges. On en trouve à vendre dans ces quartiers-là, mais à un prix excessif.

Les Grands Mandarins en reçoivent quelquefois en présent de leurs subalternes, qui les achètent chèrement pour gagner les bonnes grâce de leurs protecteurs ; ou même des seigneurs Miao sse, lorsqu’ils vivent avec eux en bonne intelligence. Les Chinois en racontent des choses surprenantes, mais qui paraissent autant de fables.

Ce qu’ils rapportent, et qui n’est pas tout à fait incroyable, c’est que quand il s’agit de choisir les officiers des troupes, on oblige les prétendants de faire sauter au cheval qu’ils montent, un fossé d’une certaine largeur, dans lequel on a allumé un feu clair, et d’ordonner aux soldats de descendre au galop et à bride abattue des plus hautes montagnes. Enfin ils racontent beaucoup d’autres choses semblables, où l’on court de grands risques, supposé qu’elles soient possibles à l’égard d’un petit nombre de braves de cette nation.

Les Miao sse qui sont dans le milieu et au midi de la province de Koei tcheou diffèrent de ceux-ci par l’état différent dans lequel ils se trouvent : car sans nous arrêter aux divers noms que leur donnent les Chinois du pays, qui sont des noms de colonies venues d’ailleurs, ou envoyées par les empereurs et les conquérants de cette province, on peut les diviser en Miao sse non soumis, et en Miao sse soumis.

Ceux-ci sont encore de deux sortes : les uns obéissent aux magistrats chinois, et font partie du peuple chinois, dont ils ne se distinguent que par une espèce de coiffure qu’ils portent au lieu de bonnet ordinaire, qui est en usage parmi le peuple à la Chine.

Les autres ont leurs mandarins héréditaires qui sont originairement de petits officiers, lesquels servaient dans l’armée chinoise de Hong vou au commencement de la dernière famille royale, et qui par récompense furent établis maîtres, les uns de six, les autres de dix, ou même d’un plus grand nombre de Villages Miao sse conquis.

Ces nouveaux maîtres furent soutenus par les garnisons placées en différents postes les meilleurs du pays, où sont les villes qu’on y voit encore aujourd’hui. Les Miao sse s’accoutumèrent insensiblement au joug, et maintenant ils regardent leurs mandarins comme s’ils étaient de leur nation, et ils en ont pris presque toutes les manières.

Ils n’ont pas cependant encore oublié leur patrie. On leur entend dire de quelle province et de quelle ville ils sont sortis, et combien ils comptent de générations dans la province de Koei tcheou, La plupart en comptent quatorze, quelques-uns seize, ce qui s’accorde en effet avec l’ère de Hong vou.

Quoique leur juridiction ne soit pas étendue, ils ne laissent pas d’être à leur aise ; leurs maisons sont larges, commodes, et bien entretenues ; ils jugent en première instance les causes de leurs sujets, ils ont droit de les châtier, mais non pas de les faire mourir. De leurs tribunaux on appelle immédiatement au tribunal du tchi fou, et ils ont simplement les droits de tchi hien.

Ils s’enveloppent la tête d’un morceau de toile, et ne portent qu’une espèce de pourpoint et de haut-de-chausses. Mais leurs mandarins et leurs domestiques sont vêtus comme les mandarins et les Chinois du pays, surtout quand ils vont à la ville pour visiter le tchi fou, ou quelqu’autre mandarin que ce soit.

C’est par ces mandarins Miao sse que les missionnaires qui travaillaient à la carte de ces provinces, ont eu quelque connaissance des Miao sse non soumis, qui sont dans la province de Koei tcheou vers Li ping fou, et qui occupent plus de quarante de nos lieues. Car quoi qu’ils aient côtoyé le septentrion et l’occident de leur pays, en faisant la carte des villes chinoises et des postes occupés par les soldats qui sont tout au tour, presque à la vue de leurs limites, ils n’en ont jamais vu paraître un seul.

On leur a dit que ces Miao sse non soumis appelés par les Chinois Sing miao sse ou Ye miao sse, c’est-à-dire, Miao sse sauvages, ont des maisons bâties de briques à un seul étage, et semblables à celles des Miao sse soumis. Dans le bas ils mettent le bétail, les bœufs, les vaches, les moutons, les cochons, car de ce côté-ci, on ne voit presque point d’autres animaux, pas même de chevaux, c’est ce qui fait que leurs maisons sont sales et puantes, et qu’on a de la peine à loger dans le haut, lorsqu’on n’y est pas accoutumé. Et en effet les Tartares aiment mieux loger dans de misérables casernes de soldats, que dans ces maisons, qui d’ailleurs paraissent assez bien bâties.

Ces Miao sse sont séparés en villages, et vivent dans une grande union, quoiqu’ils ne soient gouvernés que par les anciens de chaque village. Ils cultivent la terre, ils font de la toile, et des espèces de tapis qui leur servent de couvertures pendant la nuit. Cette toile n’est pas bonne, et ressemble à de méchantes mousselines : mais les tapis sont fort bien tissus. Les uns sont de soie plate de différentes couleurs, rouge, jaune, et verte, les autres de filets crus d’une espèce de chanvre qu’ils ont pareillement soin de teindre. Ils n’ont pour habits qu’un caleçon, et une espèce de casaque qu’ils replient sur l’estomac.

Les marchands chinois trouvent le moyen, apparemment par l’entremise des mandarins Miao sse soumis, de commercer avec les Miao sse sauvages, et d’acheter les bois de leurs forêts. Ceux-ci les coupent, et les jettent dans une rivière qui coule au milieu de leur pays.

Les Chinois qui sont de l’autre côté un peu plus bas, les reçoivent et en font de grands radeaux. Le prix de la marchandise reste entre les mains de celui dont on est convenu ; ce prix consiste ordinairement en certain nombre de vaches, de bœufs, et de buffles. Des peaux de ces animaux les Miao sse se font des cuirasses, qu’ils couvrent de petites plaques de fer ou de cuivre battu ; ce qui les rend pesantes, mais aussi très fortes, et d’un grand usage chez ces nations.

Parmi les Miao sse soumis, on en voit qui ont leurs chefs ; mais ces chefs n’ont pas le pouvoir de les juger. Ils diffèrent cependant du peuple chinois, en ce qu’ils n’habitent que dans leurs villages, et qu’ils ne viennent point à la ville à moins de quelque grande nécessité.

Ceux que les Chinois appellent Mou lao, c’est-à-dire, rats de bois, et qui n’habitent qu’à trois ou quatre lieues des postes d’Yun nan par la province de Koei tcheou, sont mieux vêtus que tous les Miao sse de la province. La forme de leur vêtement est celle d’un sac à manche large par les bouts, et taillé en deux pièces au-delà du coude. Il paraît dessous une espèce de veste d’autre couleur. Les coutures sont chargées des plus petites coquilles qu’ils puissent trouver dans les mers d’Yun nan, ou dans les lacs du pays. Le bonnet et le reste sont à peu près de même. La matière est faite de gros fils retors d’une espèce de chanvre et d’herbes qui nous est inconnue. C’est apparemment celle qu’on emploie pour faire les tapis dont nous avons parlé, qui est tantôt tissue toute unie, et d’une seule couleur, et tantôt à petits carrés de diverses couleurs.

Parmi les instruments de musique dont ils jouent, on en voit un composé de plusieurs flûtes insérées dans un plus gros tuyau, qui porte un trou ou une espèce d’anche, dont le son est plus doux et plus agréable que le chin chinois, qu’on regarde comme une petite orgue à main qu’il faut souffler.

Ils savent danser en cadence, et en dansant ils expriment fort bien les airs, gais, tristes, etc. tantôt ils pincent une manière de guitare ; d’autres fois ils battent un instrument composé de deux petits tambours opposés ; ils le renversent ensuite, comme s’ils voulaient le jeter et le mettre en pièces.

Ces peuples n’ont point parmi eux de bonzes qui les attachent à la religion de Fo. Ainsi libres de ce malheureux engagement, qui est un obstacle considérable aux Chinois et aux Lo los, ils pourraient plus facilement embrasser la vraie religion ; si toutefois ils n’ont pas chez eux (ce que nous ignorons) des séducteurs encore pires, tels que sont certains jongleurs tartares.

Dans la partie de Hou quang la plus voisine de la province de Quang tong et de celle de Quang si dépendante de Yun tcheou fou, sont des Miao sse encore moins civilisés, quoiqu’ils soient censés reconnaître la juridiction des mandarins voisins, et payer le tribut, qu’ils portent tel qu’il leur plaît et quand il leur plaît : car en certains endroits ils ne permettent à aucun officier du tribunal chinois d’entrer sur leurs terres, et s’il le faisait, il y courrait risque de la vie.

Ils vont pieds nus, et à force de courir sur leurs montagnes, ils se les ont tellement endurcis, qu’ils grimpent sur les rochers les plus escarpés, et marchent sur les terrains les plus pierreux avec une vitesse incroyable, sans en recevoir la moindre incommodité.

La coiffure des femmes a quelque chose de grotesque et de bizarre. Elles mettent sur leur tête un ais léger long de plus d’un pied, et large de cinq à six pouces, qu’elles couvrent de leurs cheveux, les y attachant avec de la cire de sorte qu’elles semblent avoir un chapeau de cheveux. Elles ne peuvent s’appuyer ni se coucher, qu’en se soutenant par le col, et elles sont obligées de détourner incessamment la tête à droite et à gauche le long des chemins, qui dans cette contrée sont pleins de bois et de broussailles.

La difficulté est encore plus grande, quand elles veulent se peigner : il leur faut être des heures entières près du feu, pour faire fondre et couler la cire. Après avoir nettoyé leurs cheveux, ce qu’elles font trois ou quatre fois pendant l’année, elles recommencent à se coiffer de la même manière.

Les Miao sse trouvent que cette coiffure est charmante, et qu’elle convient surtout aux jeunes femmes. Les plus âgées n’y font pas tant de façons : elles se contentent de ramasser sur le haut de la tête leurs cheveux avec des tresses nouées.

Ces Miao sse sont aussi nommés par les Chinois Li gin et Yao sse ; ils ont plusieurs autres noms, ou plutôt plusieurs sobriquets, car tous ces noms (ainsi qu’on a pu déjà le remarquer) et d’autres semblables, sont autant de noms de mépris et de raillerie, que le peuple chinois ne leur épargne pas.

Ceux qu’on nomme Pa tchai sur les frontières de Quang tong, et Lou tchai sur celles de Quang si sont encore plus redoutés que méprisés des Chinois soit du Hou quang, soit de Quang tong leurs voisins. Les premiers sont appelés ainsi, parce que leurs principaux villages sont au nombre de huit ; et les seconds, parce qu’ils en ont six, qui leur servent de retranchements.

Les Chinois ont bâti des places au septentrion, à l’orient, et à l’occident de ces contrées : elles semblent n’avoir été construites que pour arrêter les incursions de ces petites nations, car elles sont bâties dans des terrains très incommodes. Si on ajoutait à ces places tous les forts qui ont été élevés aux environs de leurs terres, on en compterait plus de vingt.

Quelques-uns de ces forts sont comme abandonnés sous la famille régnante ; il y en a cependant plus de la moitié qu’on entretient encore, et qui sont médiocrement garnis de soldats. Ces Miao sse ne laissaient pas de venir quelquefois fondre sur les Chinois ; mais ceux-ci ont enfin obtenu, qu’ils mettraient entre les mains du mandarin voisin un des leurs, qui répondrait de leur conduite. De plus ils se sont obligés eux-mêmes de laisser les Chinois en repos, soit qu’ils aient dessein de venir faire commerce dans leurs villes, soit qu’ils ne veuillent pas sortir de leurs montagnes.

Les Miao sse de la province de Quang si sont sur un autre pied : ils exercent sur leurs sujets la juridiction de tchi fou, de tchi hien, etc. par un droit qui leur est héréditaire depuis plusieurs siècles. Ils sont originairement Chinois : leurs ancêtres avaient suivi les deux conquérants de ces contrées et du Tong king, nommés Foa pao et Ma yuen. Le premier était le généralissime des corps d’armée envoyés par l’empereur Quang vou ti contre les rebelles du midi et contre les Tong kinois, lesquels profitant des troubles de l’empire, en avaient envahi les terres qu’ils trouvèrent à leur bienséance.

Ma yuen général marcha contre ceux-ci, les repoussa dans leurs anciennes limites, et leur inspira tant de frayeur, que son nom après seize siècles, est encore redouté parmi eux. Il fit élever sur la montagne, qui sert de limite, une colonne de bronze avec ces mots Chinois : Tong tchou tchi tche kio tchi tchi mie, qui signifiaient qu’on éteindrait les Tong kinois, s’ils venaient à passer la colonne de cuivre.

Les Tong kinois regardent maintenant cette inscription, une des plus anciennes de toute la Chine, comme une prophétie qui marque la durée de leur monarchie, laquelle ne doit être éteinte, que lorsque la colonne de bronze aura été tout à fait consumée par le temps : c’est pourquoi ils ont grand soin de la mettre à couvert des injures de l’air, et de l’environner de grosses pierres pour la rendre plus inébranlable. Ils croient qu’en la conservant, ils fixent la destinée de leur royaume.

Ma yuen laissa de ses officiers et de ses braves soldats vers les frontières pour s’en assurer la possession ; et il les rendit maîtres de tout ce qu’il leur distribua. Ainsi ces mandarins des Miao sse tiennent dès le commencement leur autorité de l’empereur, dont ils sont comme tributaires. Ils ont leurs soldats, leurs officiers, et ne manquent pas d’armes à feu, soit qu’ils les fabriquent dans leurs montagnes, soit qu’ils les achètent des Chinois.

Ce qu’il y a de fâcheux pour ces peuples, c’est qu’ils se font presque continuellement la guerre les uns aux autres, et qu’ils se détruisent mutuellement : la vengeance se perpétue parmi eux, et passe aux descendants : l’arrière-petit-fils s’efforcera de venger la mort de son aïeul s’il croit qu’elle n’a pas été assez vengée. Les mandarins chinois ne sont pas d’humeur à exposer leurs personnes pour établir la paix chez ces peuples ; ils dissimulent aisément, ce qu’ils ne pourraient empêcher qu’en hasardant la vie des soldats chinois.

La langue des Miao sse de Se tchuen, de l’occident de Hou quang, et du nord de Koei tcheou, paraît être la même, ou elle n’est différente que par quelques prononciations et certains mots particuliers. Mais celle des Miao sse vers Li ping fou passe pour être mêlée de chinois et de vrai miao sse, car les gens de l’une et de l’autre nation s’entendent fort bien. On dit qu’il y a aussi des contrées entre le Quang si, le Hou quang, et Koei tcheou, dont les Miao sse n’entendent pas ceux qui sont au nord ; c’est ce que les Miao sse soumis assurent.

Tous les Miao sse sont fort décriés dans l’esprit des Chinois. Ce sont, disent-ils, des peuples volages, infidèles, barbares, et surtout d’insignes voleurs. C’est de quoi le père Régis et les missionnaires avec qui il dressait la carte de ces provinces, ne se sont point aperçus. Ils les ont trouvés au contraire très fidèles à rendre les hardes qu’on leur avait confiées, attentifs et appliqués à ce qu’ils étaient chargés de faire, laborieux, et empressés à servir. Mais peut-être que les Miao sse ont leurs raisons de n’être pas contents des Chinois, qui leur ont enlevé presque tout ce que le pays avait de bonnes terres, et qui continuent à s’emparer de ce qu’ils jugent être à leur bienséance, s’ils ne sont arrêtés par la crainte de ceux qu’ils cherchent à dépouiller.

Quoiqu’il en soit, il est certain que les Chinois n’aiment ni n’estiment les Miao sse et les Lo los et que ceux-ci aiment encore moins les Chinois, qu’ils regardent comme des maîtres durs et incommodes, qui les tiennent enfermés par leurs garnisons, et comme enclavés au milieu d’eux par une longue muraille, laquelle leur ôte toute communication avec les autres nations, dont ils pourraient tirer du secours.

Si l’on trouve dans le Koei tcheou, et dans les autres terres qui leur ont appartenu, ou qui leur appartiennent encore, des tours, des villes, ou des ponts, tout a été construit par les Chinois. Le pont de fer, comme on l’appelle, qui est sur le grand chemin d’Yun nan dans le Koei tcheou, est l’ouvrage d’un général chinois, dont on voit le nom sur une grande pièce de marbre quand on a passe le Pan ho, c’est un torrent qui n’est pas grand, mais dont le lit est fort profond. Sur chaque bord on a bâti une grande porte entre deux grands massifs de maçonnerie de six à sept pieds de large sur dix-sept à dix-huit de hauteur. De chaque massif oriental pendent quatre chaînes à grands anneaux, qui sont attachés sur les massifs opposés de la rivière occidentale, et jointes ensemble par de petites chaînes qui en sont comme un rets à grande maille. On a jeté dessus de grosses planches liées les unes après les autres. Mais comme elles se trouvent encore à quelque pas loin de la porte, à cause de la courbure des chaînes qui font ventre, surtout lorsqu’elles sont chargées, on a attaché au plein pied de la porte des consoles, qui soutiennent un plancher, lequel aboutit jusqu’aux planches portées par les chaînes. On a élevé sur les bords de ces ais de petits pilastres de bois, qui soutiennent un petit toit de même matière continué jusqu’à l’un et l’autre bord, et appuyant ses bouts sur les massifs.

Les Chinois ont fait quelques autres ponts à l’imitation de celui-ci, qui est célèbre par tout l’empire, un surtout qui est assez connu sur la rivière de Kin cha kiang dans l’ancien pays des Lo los de la province d’Yun nan ; et dans celle de Se tchuen deux ou trois autres qui ne sont soutenus que sur de grosses cordes. Mais ceux-ci, quoique petits, sont tremblants et peu sûrs ; il n’y a que la seule nécessité qui puisse déterminer à y passer.

Ils ont mieux réussi dans quelques quartiers, soit dans la province de Se tchuen aux pieds des montagnes occupées par les Miao sse, soit dans la province de Chen si, et dans le district de Han tchong fou. Ils ont mis des consoles, et enfoncé seulement des perches de bois dans les rochers des montagnes mêmes, sur lesquels ils ont jeté des madriers, et ont fait des ponts suspendus sur des vallées qui servent de chemin, et quelquefois pendant une assez longue traite.

Tous ces ouvrages sont des anciens Chinois qui se sont établis dans ces provinces : ce qui fait bien sentir quelle est la supériorité de leur génie, non seulement sur les Miao sse et sur les Lo los, mais encore sur toutes les nations voisines, soit occidentales, soit méridionales.