Description de la Chine (La Haye)/De la manière de se conduire dans l’usage du monde

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Scheuerlee (3p. 206-208).


De la manière de se conduire dans l’usage du monde.


S’il arrive un revers de fortune, il faut tenir son âme dans une assiette aussi calme et aussi tranquille qu’elle était auparavant : un philosophe, qui n’a pas acquis cet art de se posséder, quel avantage a-t-il sur ceux qui n’ont pas étudié ?

Un vieillard sans vertu, un pauvre sans ressource, ce sont là deux sortes d’hommes, avec qui il ne faut être ni en commerce, ni en différend.

Celui qui se mêle peu des affaires qui ne le regardent pas, s’épargnera bien des inquiétudes : celui qui tient rarement de vains discours, évitera beaucoup de fautes.

Je vois un homme, qui est prêt de faire une mauvaise action ; je dois faire mes efforts pour l’en détourner : si j’y manque, ou si je n’agis que faiblement, et qu’il suive son mauvais dessein, je participe au mal qu’il fait.

L’eau trop claire est sans poisson ; l’homme trop clairvoyant vit sans société.

Il n’appartient qu’à un génie élevé de savoir tirer du service des âmes basses. De même il faut avoir beaucoup de vertu pour vivre avec des gens qui en ont peu.

Quand il s’agit de vertu, je dois jeter les yeux sur ceux qui en ont plus que moi : la confusion que j’en recevrai, m’excitera à les imiter. Quand il s’agit de fortune, je dois considérer ceux qui l’ont moins avantageuse que moi : par là je serai moins porté à murmurer et à me plaindre de mon sort.

Il ne faut pas se roidir contre ces personnes, qui abusant de leur autorité et de la dépendance où l’on est à leur égard, prennent avec vous des airs fiers et impérieux ; ce qu’il y a à faire, c’est d’éviter tout rapport avec eux, et de s’en tenir le plus éloigné qu’il est possible.

Dans la vie, quand il n’arrive aucun contre-temps, il faut se dire deux fois : combien de temps ce calme durera-t-il ?

Lorsque je rencontre un homme qui vient d’avoir quelque succès, je dois faire paraître de la joie. Si j’en trouve un autre qui n’a pas réussi dans une entreprise, je dois marquer de la tristesse et de la compassion.

N’exigez pas des personnes avancées en âge des honnêtetés qui puissent les fatiguer ; ni des gens peu à leur aise, des services où il faille faire de la dépense. Que les défauts d’autrui demeurent dans votre cœur, sans sortir de votre bouche.

Dans toutes les affaires grandes ou petites, la raison doit présider. Cependant lorsque j’ai la raison de mon côté, si j’ai à traiter ou avec des gens grossiers qui ne la discernent point, ou avec des opiniâtres qui ne craignent point de la contredire, ou avec des gens malins, et déterminés à ne la pas suivre, il est de la sagesse de temporiser. S’il s’agit d’un petit intérêt ; cédez, et dissimulez.

S’il s’agit d’une chose importante, portez-la aux parents et aux amis de votre partie. Enfin prenez pour arbitres les sages du lieu où vous êtes, et proposez-leur votre différend de bonne foi, et sans user de détours ; on sera forcé de se rendre à la raison, et vous demeurerez victorieux.

Que si content d’avoir le bon droit, vous éclatez en reproches, vous voulez l’emporter de hauteur, les gens grossiers ne seront point instruits, les opiniâtres ne se rendront jamais, les fourbes deviendront encore plus rusés, et enfin vous cesserez d’avoir raison : d’une bonne cause vous en aurez fait une mauvaise.

Vouloir l’emporter sur les autres, et avoir le dessus, c’est le génie de l’homme : cependant il ne fut jamais permis de sacrifier la justice à l’intérêt. Souvent un point d’honneur attire des malheurs très réels. Il est assez ordinaire qu’un homme pour un pied de terre qu’il prétend lui avoir été usurpé, vende plusieurs dizaines d’arpents qu’il consume en frais de procédures.

Un mot qui aura échappé, nous transporte de colère. De là naissent des inimitiés éternelles, qui remplissent les familles de sang et de carnage. Si on avait su se posséder, si l’on avait daigné recevoir un éclaircissement, et écouter des amis communs qui proposaient un accommodement, que d’inquiétudes calmées ! Que de maux évités !

Si de nombreuses familles veulent vivre paisiblement ensemble, il ne suffit pas qu’elles entretiennent une grande conformité de sentiments et d’inclinations ; il faut encore qu’elles évitent la trop grande familiarité, et que chacun y garde le rang que lui donnent son âge et sa condition.

Le proverbe dit : Traverser un homme dans son commerce, c’est comme si l’on donnait la mort à ses parents. Cette expression, toute forte qu’elle est, se trouve véritable, et convient également à ceux qui traversent un mariage, un contrat de société, et généralement tout achat et toute vente. L’exemple suivant justifiera ce que j’avance.

Un pauvre homme, qui ne savait comment passer la fête du nouvel an, sortit de sa maison vers le soir du dernier jour de l’année, cherchant à vendre une cuvette de terre, qui était tout son bien. Il rencontre sur la place deux personnes : l’un d’eux lui en offre un prix raisonnable : l’autre l’empêche de conclure le marché. Ce pauvre homme qui croyait déjà tenir son argent, fut si frappé de voir le marché rompu, qu’il fît un faux pas ; le vase lui tombe des mains, et se brise ; le voilà au désespoir.

A peine eut-il repris ses sens, qu’il court après celui qui avait fait rompre le marché : il l’atteint à la porte de sa maison, et là il fait grand bruit. En se retirant, il aperçoit dans le voisinage des habits exposés au soleil pour sécher : il les dérobe, les va vendre, et achète de quoi s’égayer un peu lui et sa femme.

Dès ce jour-là il prit goût à ces petits larcins ; des petits, il passa à de plus grands, et devint en peu de temps un insigne voleur ; enfin il tomba entre les mains de la justice. Dans son interrogatoire il accuse comme chef et receleur de voleurs celui qui avait empêché qu’on n’achetât son vase de terre. Comme il persévéra dans sa déposition, on saisit celui qu’il avait désigné ; et ils furent condamnés l’un et l’autre à la mort, sans avoir pu être confrontés qu’une seule fois.

Le voleur étant arrivé au lieu du supplice, et jetant un regard affreux sur son compagnon : Me reconnais-tu, lui dit-il à l’oreille ? Je suis celui que tu empêchas telle année de vendre un vase de terre : tu me réduisis pour lors au désespoir, et j’ai appris à voler : comme tu es la cause de mon malheur, il est juste que tu le partages avec moi.

Le commun des hommes donne beaucoup d’attention aux grandes choses et fort peu aux petites. Cette conduite n’est pas sage ; il ne faut rien négliger. Une fourmi, un rat, sont de très petits insectes : on dirait que l’homme n’en a rien à craindre : cependant tous les êtres qui tirent leur origine des cinq éléments, sont la plupart détruits par de si vils animaux. Ne dites donc point, c’est peu de chose. Un homme de rien peut d’une seule parole flétrir la réputation la mieux établie.

C’est dans les malheurs les plus accablants, qu’il faut montrer plus de grandeur d’âme. Quand on se trouve avec des gens fâcheux et importuns, c’est l’occasion d’exercer votre douceur et votre affabilité. Il vous survient une affaire pressante, c’est le temps où vous devez agir avec le moins de précipitation. Vous venez d’être chargé d’une affaire de la dernière conséquence, c’est la conjoncture où il vous convient d’être le plus égal. Enfin vous êtes assiégé de mille soupçons, c’est la situation où il vous importe davantage de vous dépouiller de toute prévention.

Le sage ne réduit personne aux dernières extrémités. Je vois un homme en presse : si c’est à mon sujet, et que je veuille bien relâcher de mes droits, il compte avoir reçu de moi un grand bienfait ; mais si je le pousse à bout : il devient comme l’oiseau de proie, qui se voyant pris, joue des griffes ; et comme la bête féroce, qui étant acculée, vend bien cher sa vie.