Description de la Chine (La Haye)/De la persévérance dans la pratique du bien

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Scheuerlee (3p. 208-210).


De la persévérance dans la pratique du bien.


Quand il s’agit de construire des ponts, de rétablir les chemins, d’y bâtir de petits reposoirs pour délasser les voyageurs, il faut y contribuer selon ses moyens : le public qui en profite, ne cesse de bénir ceux à qui il est redevable d’un semblable bienfait.

On ne peut nier qu’on ne soit très louable, lorsqu’on travaille pour l’utilité publique. Cependant si l’on s’aperçoit que dans ces sortes d’actions, je n’aie en vue que de m’attirer des éloges, loin d’obtenir ce que je cherche, je serai en butte à la censure et à la médisance.

Se plaire à raconter des histoires récentes, où l’on voit la vertu récompensée, et le vice puni ; quand on a des recettes propres à guérir sûrement des maladies, en répandre des copies manuscrites, ou des feuilles qu’on a fait imprimer, c’est par là qu’on mérite une approbation générale.

La plus noble occupation du sage, c’est de secourir les malheureux, et de protéger ceux qui sont opprimés : s’il n’en tire point vanité, alors ces actes de vertu lui seront utiles.

Imitons la vertu de nos anciens sages, ce sont nos modèles : quand ils étaient forcés de rompre avec des amis, il ne leur échappait jamais d’en dire du mal ; s’ils étaient contraints de répudier leur femme, ils n’en publiaient point les défauts ; s’ils quittaient les charges sous un mauvais gouvernement, ils prenaient occasion de quelque légère faute qu’ils avaient faite, pour obtenir la permission de se retirer. Ainsi ils détestaient le vice, sans offenser les vicieux, et ils se contentaient par la sagesse de leur conduite, de faire éclater les vertus qu’ils estimaient.

Un grand seigneur, qui ne pense qu’à arrêter les cris du peuple, et qui ne se soucie point d’en être détesté, fait grand tort à la vertu : s’il obtient ce qu’il prétend, il n’en est redevable qu’à l’abus de l’autorité, dont il est le dépositaire.

Passer les jours entiers dans une molle indolence ; se voir servir un repas splendide sans nul appétit ; se trouver fourni de fourrures et de riches habits avant l’hiver ; être environné d’une foule de valets et d’esclaves, attentifs au moindre signe de sa volonté ; être logé délicieusement ; ne paraître en public que porté dans une chaise superbe, ou sur de magnifiques barques ; en un mot, avoir tout ce qui flatte les sens ; que manque-t-il à un homme dans ce haut point de fortune ? L’estime du public.

Dans les calamités générales, où l’on voit des parents réduits à vendre leurs propres enfants, pour avoir de quoi subsister, faire cuire du riz, et le répandre dans les maisons des pauvres ; fournir abondamment du thé aux passants ; distribuer des habits et des remèdes ; fournir des cercueils ; ou si l’on n’est pas assez riche pour entreprendre toutes ces dépenses, engager d’autres personnes charitables à y contribuer ; ce sont là des vertus qui ne sont point suspectes.

Un homme qui est pauvre, est incapable de faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal. Mais il n’en est pas de même d’un homme riche ; s’il fait du bien, une infinité de gens s’en ressentent : s’il se livre au vice, à combien de personnes ne nuit-il pas ? Ainsi les richesses entraînent après elles ou de grands biens ou de grands maux : digne sujet d’attention !

Un secours donné à propos dans un besoin extrême, en vaut cent ordinaires.

Un héros né pour remédier aux maux de son siècle, n’a qu’un cœur pour l’exécution ; mais il saura en réunir, et s’en associer dix mille autres.

La vertu qui se borne à jeûner, et à accompagner le jeûne de longues prières, c’est une vertu de bonze[1], qui n’est utile qu’aux animaux qu’on n’oserait tuer. Mais la vertu qui consiste à assister les pauvres, à protéger les affligés, c’est une vertu dont le public tire de grands avantages.

Quand on a été en place, si on n’a pas détourné de grands maux, et procuré de grands biens, en quoi diffère-t-on d’un mauvais magistrat ?


  1. Un des principes des bonzes est de ne rien tuer qui ait vie.