Description de la Chine (La Haye)/Du papier, de l’encre, des pinceaux, de l’imprimerie

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Scheuerleer (2p. 286-301).


Du papier,
de l’encre, des pinceaux,
de l’imprimerie,
et
de la reliure des livres
de la Chine


Anciennement, et dans les temps les plus reculés, les Chinois n’avaient point de papier : ils écrivaient sur des planches de bois, et sur des tablettes de bambou.

Au lieu de plume ou de pinceau, ils se servaient d’un style ou d’un poinçon de fer. Ils écrivaient aussi sur le métal, et les curieux de cette nation conservent encore aujourd’hui des plaques, où l’on voit des caractères tracés fort proprement, mais il y a très longtemps qu’ils ont inventé l’usage du papier. Il est si fin, que plusieurs ont cru en France, qu’il se faisait de soie ; mais ils ne faisaient pas attention qu’on ne peut, en foulant la soie, la briser, autant qu’il est nécessaire, pour en composer une pâte uniforme.

Le papier de la Chine se fait de l’écorce de bambou, et d’autres arbres. Le bambou est un arbre assez semblable à un long roseau, en ce qu’il est creux en dedans, et a des nœuds d’espace en espace ; mais bien différent, en ce qu’il est beaucoup plus gros, plus uni, plus dur, et plus fort. On ne met en usage que la seconde peau de l’écorce, qui est molle et blanche : on la broie avec de l’eau claire. Les formes dont on se sert pour élever cette matière, sont longues et larges ; en sorte qu’on voit des feuilles longues de dix, de douze pieds, et davantage. On trempe chaque feuille de papier dans l’eau d’alun, qui tient lieu de colle ; et c’est ce qu’on appelle papier fané, parce que fan en chinois, signifie alun. Cet alun empêche le papier de boire, et lui donne un tel éclat, qu’on croirait qu’il est argenté, ou vernissé. Ce papier est blanc, doux, et uni, sans qu’il y ait rien de raboteux, qui puisse arrêter le pinceau, et en séparer les filets. Comme il est d’écorce d’arbre, il se coupe plus aisément que celui d’Europe : il est susceptible d’humidité ; la poussière s’y attache, et insensiblement les vers s’y mettent, si l’on manque d’attention à les en préserver. Pour prévenir ces inconvénients, c’est une nécessité de battre souvent les livres et de les exposer au soleil.

Outre le papier qui se fait d’écorce d’arbre, on en fait aussi de coton ; et c’est le plus blanc, le plus beau, et le plus d’usage. Il n’est pas sujet aux inconvénients dont je viens de parler ; car il se conserve aussi bien, et dure autant que le papier d’Europe.

Le peu que je viens de dire en général du papier de la Chine, se confirmera encore mieux par le détail où je vais entrer, et où je ne dirai rien, qui ne soit tiré d’un ouvrage chinois, qui a paru sous la présente dynastie. C’est un recueil curieux, et qui est estimé des savants. On y parle de l’invention du tchi, c’est-à-dire, du papier, de sa matière, de ses qualités, de sa forme, et des différentes fortes qui s’en fabriquent.

L’auteur chinois dit d’abord que cette invention est fort ancienne ; mais il avoue qu’on ne sait pas précisément, en quel siècle on en doit placer l’origine. Dans les premiers temps, les caractères kien et tse qu’on employait au lieu de tchi, pour signifier la matière sur laquelle on écrivait, confirment par leur figure, ce que cet auteur rapporte, savoir, qu’alors après avoir comme bruni et rendu plus souples de petites planches de bambou, en les faisant passer par le feu, sans cependant en enlever la peau ; l’on traçait dessus des lettres avec un fin burin : de ces petites planches enfilées l’une après l’autre, se formait un volume. Il était de durée, et capable par sa solidité de résister aux injures de l’air ; mais son usage était incommode et embarrassant.

On eut donc recours à une autre méthode. Il est certain que dès la dynastie des Tsin avant J.-C. et par conséquent sous la dynastie suivante des Han on écrivait sur des pièces de soie et de toile. C’est pour cela que la lettre tchi est composée tantôt du caractère se, qui veut dire, soie, et tantôt du caractère kin, qui signifie toile. On coupait la pièce de soie ou de toile, selon la forme plus ou moins grande, qu’on voulait donner au livre.

Enfin en l’année 95 de l’ère chrétienne sous les Tong-han, c’est-à-dire, sous les Han, qui avaient transporté leur cour dans une province plus à l’orient, que les Han leurs[1] prédécesseurs, un grand mandarin du palais nommé Tsai lun, inventa sous le règne de Ho ti une meilleure forme de papier, qui porta son nom : Tsai heou tchi, papier du Seigneur Tsai.

Ce mandarin mit en œuvre l’écorce de différents arbres, et de vieux morceaux de pièces de soie et de chanvre déjà usé ; à force de faire bouillir cette matière, il lui donna une consistance liquide, et la réduisit à une espèce de bouillie, dont il forma différentes sortes de papier. Il en fit même de la bourre de soie, qu’on nomma papier de filasse. Peu après l’industrie chinoise perfectionna ces découvertes, et trouva le secret de polir le papier, et de lui donner de l’éclat.

Un autre livre intitulé Sou y kien tchi pou, qui traite le même sujet, dit que dans la province de Se tchuen le papier se fait de chanvre : Kao tsong, troisième empereur de la grande dynastie des Tang, fit faire un excellent papier de chanvre, où il faisait écrire ses ordres secrets ; que dans la province de Fo kien, il se fait de tendres bambous ; que dans les provinces du nord, on y emploie l’écorce des mûriers ; que dans la province de Tche kiang, on se sert de la paille de blé ou de riz ; que dans la province de Kiang nan il se tire du parchemin des cocons à soie : on le nomme lo ouen tchi. Il est fin, uni, et propre pour des inscriptions et des cartouches. Enfin, que dans la province de Hou quang, c’est l’arbre tchu ou ko tchu, qui fournit la matière du papier.

En parlant des différentes sortes de papier, il en nomme une espèce dont les feuilles sont longues de trois, et même de cinq tchang chinois[2] : il indique ceux qui ont trouvé le secret de le teindre en différentes couleurs, et en particulier il parle de la manière de l’argenter, sans y employer d’argent : c’est une invention dont on fait honneur à l’empereur Kao ti, de la dynastie de Tsi. Je l’expliquerai plus bas. Il n’a pas oublié le papier de la Corée, qui se fait, dit-il, de cocons de soie : et il rapporte que c’est de ce papier, que les Coréens payaient leur tribut à l’empereur, dès le septième siècle, sous le règne des Tang.

Ce que je viens de dire, fait assez voir que l’invention du papier est fort ancienne à la Chine. Choue ouen, auteur chinois, qui écrivait sous le règne des Han, prétend que dès les premiers temps, on a eu le secret de rassembler la bourre de soie ou de coton, c’est-à-dire, les parties qu’on ne pouvait ni filer, ni dévider, et d’en faire un corps sur lequel on traçait aisément des caractères. Ce secret se sera perdu en partie pendant les révolutions de l’État, et apparemment n’aura-t-il été recouvré, que sous la dynastie de Tsin.

Il est certain que le papier chinois a un avantage sur celui d’Europe, en ce qu’on en fait des feuilles d’une longueur extraordinaire, et que d’ailleurs étant également blanc, il est beaucoup plus doux, et plus uni : le pinceau dont les Chinois se servent pour écrire, ne s’accommoderait point d’un fond tant soit peu raboteux, et aurait de la peine à bien finir certains traits délicats.

Quand on a dit que le papier de la Chine n’est pas de durée, et qu’il se coupe aisément, on a voulu sans doute parler du papier fait de bambou : cela est vrai dans un sens ; car il est sujet à se couper, lorsqu’on lui a donné une teinture d’alun, comme on a accoutumé de faire, pour le rendre propre à notre usage, parce que sans cette teinture il boirait notre encre. Mais hors de là, quelque mince qu’il soit, on le manie, et on le plie de toutes les façons, sans craindre de le déchirer.

La consommation de papier est si grande à la Chine, qu’il n’est pas étonnant qu’on en fabrique de toutes sortes de matières. Outre la quantité surprenante dont il faut pourvoir les lettrés et les étudiants, qui sont presque sans nombre, et fournir les boutiques des marchands, il n’est pas concevable combien il s’en consomme dans les maisons des particuliers. Un côté des chambres n’est que fenêtres avec des châssis de papier ; sur le reste des murailles, qui sont enduites de chaux, on colle du papier blanc, et par là on les conserve blanches et unies ; le plafond consiste en un châssis garni de papier, sur lequel on trace divers ornements. Si l’on a dit avec raison, qu’on voit briller les appartements chinois de ce beau vernis, que nous admirons en Europe, il est également vrai que dans la plupart des maisons on n’aperçoit que du papier. Les ouvriers chinois ont le talent de le coller très proprement, et l’on a soin de le renouveler tous les ans.

Ce n’est que la pellicule intérieure de différents arbres, qu’on emploie pour faire le papier : le bambou a cela de particulier, de même que l’arbrisseau qui porte le coton, qu’on se sert, non de son écorce, mais de sa substance ligneuse, moyennant les préparations suivantes.

Dans une forêt des plus gros bambous, on fait choix des jets d’un an qui ont acquis la grosseur du gras de la jambe d’un homme puissant. On les dépouille de leur première pellicule verte, puis on les fend, et on les divise en plusieurs bandes étroites de six à sept pieds de longueur. Il est à remarquer que le tronc du bambou étant composé de fibres longues et droites, il est très aisé de le fendre de haut en bas, au lieu qu’en travers il résiste extrêmement à la coupe. On ensevelit dans une mare d’eau boueuse, ces bandes étroites qu’on a fendues, afin qu’elles y pourrissent en quelque sorte, et que cette macération produise la solution des parties compactes et tenaces. Au bout d’environ quinze jours on retire les bambous de la mare ; on les lave dans une eau pure, on les étend dans un large fossé, et on les couvre abondamment de chaux. Après quelques jours on les en retire, et les ayant lavés une seconde fois, on les réduit en une espèce de filaments, et on les expose au soleil, afin qu’ils se sèchent, et qu’ils blanchissent. Puis on les jette dans de grandes chaudières, où on les fait bien bouillir, et ensuite on achève avec les pilons de les réduire en une pâte fluide.

L’auteur chinois ajoute, que sur les montagnes et dans les lieux incultes, on trouve une plante sarmenteuse d’une peau lissée, et glissante au toucher. C’est ce qu’exprime son nom hoa teng : on l’appelle aussi ko teng : parce qu’elle produit de petites poires aigrelettes, d’un vert blanchâtre, et bonnes à manger. Ses tiges grosses comme des ceps de vigne, rampent à terre, ou s’entortillent autour des arbres. Voici, selon notre auteur, quel est son usage.

On coupe différentes tiges de cette plante sarmenteuse, qu’on laisse tremper quatre à cinq jours dans l’eau : alors il en sort un suc onctueux et gluant, qui ressemble à une espèce de colle ou de gomme : on mêle cette eau gommée avec la matière du papier : il faut la mélanger à peu près de la même sorte, que les peintres tempèrent leurs couleurs, et éviter d’en mettre trop, ou trop peu. L’expérience apprend le juste milieu qu’on doit garder. Peut-être au défaut du ko teng pourrait-on y employer le fruit du gui, qui est naturellement visqueux, ou l’écorce intérieure du houx, laquelle étant pourrie et pilée dans des mortiers, se réduit en une pâte gluante.

Quand on a mêlé le suc du ko teng avec les parties du bambou, délayées de telle sorte, qu’elles ressemblent à de l’eau trouble et pâteuse, on verse cette eau dans de larges et profonds réservoirs qu’on a préparés, et qui doivent être composés de quatre murailles à hauteur d’appui, tellement mastiquées au fond et aux parois, que la liqueur ne puisse ni couler, ni pénétrer : alors des ouvriers placés aux côtés du réservoir, enlèvent avec des moules la surface de la liqueur, qui devient presque aussitôt papier. Sans doute que le suc mucilagineux et gluant du ko teng, en lie les parties, et contribue beaucoup à rendre le papier si uni, si doux, et si poli ; ce que n’a point le papier d’Europe, au moment qu’il se forme.

Le châssis destiné à lever les feuilles de papier, dont le cadre est aisé à démonter, à hausser, et à baisser, n’est point garni de fil de fer comme en Europe, mais de fil de bambou. Ce sont de petites baguettes, qu’on tire plusieurs fois par une filière faite de plaques d’acier, et qu’on rend aussi fines et aussi déliées que le fil de fer. On les cuit au feu dans de l’huile, pour les en pénétrer, afin que le châssis entre légèrement dans l’eau, et qu’il n’y enfonce qu’autant qu’il est nécessaire, pour lever les feuilles de papier.

Quand on veut avoir des feuilles d’une grandeur extraordinaire, on a soin que le réservoir et le châssis, soient grands à proportion. On suspend une poulie, et on y passe des cordons, dont le mouvement doit être extrêmement libre. Ces cordons soutiennent le cadre, et au moment qu’on l’élève, des ouvriers placés à côté du réservoir, aident à lever la feuille, en manœuvrant d’une manière égale et uniforme.

L’auteur chinois rapporte un moyen de faire sécher ces feuilles nouvellement levées. Il faut, dit-il, bâtir une muraille qui soit creuse en dedans, et qui dans sa largeur soit bien blanchie. On ménage une ouverture à un côté de cette muraille, et par un tuyau on y introduit la chaleur d’un fourneau voisin : le côté opposé doit avoir une petite issue, afin que la fumée s’exhale. Avec le secours de cette espèce de poêle, on sèche les nouvelles feuilles de papier, presque à mesure qu’on les a levées.

Le papier qui se fait de bambou, n’est ni le seul, ni le meilleur, ni le plus commun qui se fasse à la Chine. On y emploie beaucoup d’autres arbres, surtout ceux qui abondent le plus en sève ; les mûriers par exemple, les ormes, le corps de l’arbrisseau qui produit le coton, le chanvre, et plusieurs autres espèces d’arbres, dont les noms sont inconnus en Europe. D’abord on ratisse légèrement la mince superficie de l’arbre qui est verdâtre ; ensuite on détache l’écorce intérieure en forme de longues aiguillettes très déliées, qu’on blanchit à l’eau et au soleil ; après quoi on les prépare de la même manière que le bambou.

Mais le papier qui est le plus en usage, et dont on se sert communément, c’est celui qui se fait de l’écorce intérieure de l’arbre nommé tchu kou, autrement kou chu : et c’est pourquoi ce papier s’appelle kou tchi. Quand on rompt ses branches, l’écorce se détache en forme de longs rubans : à en juger par ses feuilles on croirait que c’est un mûrier sauvage mais par son fruit il ressemble plus au figuier. Ce fruit tient aux branches, sans qu’on y aperçoive de queue : quand on l’arrache avant sa parfaite maturité, il rend du lait de même que les figues, par l’endroit qui le tenait attaché aux branches. Cent traits de ressemblance avec le figuier et le mûrier, feraient croire que c’est une espèce de sycomore. Il semble néanmoins avoir plus de rapport avec l’espèce d’arbousier, nommé adrachne, qui est d’une grandeur médiocre, dont l’écorce unie, blanche, et luisante, se fend en été par la sécheresse. L’arbre tchu kou, de même que l’arbousier croît sur les montagnes, et dans des endroits pierreux.

L’herbier chinois nous apprend la manière dont on doit élever l’arbre tchu kou, afin d’avoir une écorce si utile en abondance, et dans le degré de maturité nécessaire, pour en fabriquer du papier. Il faut, dit-il, à l’équinoxe du printemps prendre la graine de cet arbre, et après l’avoir lavée, la mêler avec de la semence de sésame, que les Portugais nomment gergelin, et la jeter en terre pêle-mêle. Le gergelin poussera avec les premiers jets de l’arbre tchu kou, mais il faut bien se donner de garde de le couper ni en automne, ni en hiver. Il faut attendre le printemps suivant ; alors on met le feu dans le champ, et dès cette année là même, on verra croître considérablement les plants tchu kou. Au bout de trois ans il est en état d’être coupé, pour en fabriquer le papier.

Quand il s’agit d’affermir le papier et de l’empêcher de boire, les Chinois lui donnent une teinture d’alun : pour exprimer cette opération, les Européens ont inventé le terme de faner, parce que le mot chinois fan signifie alun. Voici quelle est leur méthode. On prend six onces de colle de poisson bien blanche et bien nette ; on la hache fort menu, et on la jette dans douze écuellées d’eau pure, qu’on fait ensuite bouillir : il faut sans cesse la délayer, en sorte qu’il n’y reste aucun grumeau de la colle. Quand le tout a été réduit en une forme liquide, on y jette trois quarterons d’alun blanc et calciné qu’on y fait fondre et incorporer. Cette mixtion se verse dans un grand et large bassin, sur lequel on met en travers une baguette ronde et bien polie. Ensuite on passe l’extrémité de chaque feuille dans toute sa largeur, entre une autre baguette fendue d’un bout à l’autre, dont on serre bien les deux parties ; puis en plongeant doucement la feuille de papier, on en tire aussitôt ce qui y est entré, en le faisant glisser sur la baguette ronde. Quand toute la feuille a passé lestement par ce bain, où elle s’est blanchie et affermie, la longue baguette qui embrasse la feuille à son extrémité, se fiche dans un trou de muraille, où la feuille reste suspendue pour se sécher. C’est là tout le secret qu’ont les Chinois de donner au papier du corps, de la blancheur, et même de l’éclat. Un auteur chinois prétend que ce secret leur est venu du Japon.

C’est le lieu de parler ici d’un autre secret qu’ont les Chinois, d’argenter le papier à peu de frais et sans y employer de feuilles d’argent. Il faut prendre sept fuen, ou deux scrupules de la colle de peau de bœuf, trois fuen d’alun blanc, et demie livre de belle eau, faire cuire le tout à petit feu jusqu’à la consomption de l’eau, c’est-à-dire, jusqu’à ce qu’il ne s’élève plus de fumée ni de vapeur. On doit avoir soin que cette mixtion soit très pure et très nette. Alors on étend sur une table bien unie, les feuilles de papier fait de l’arbre qui porte le coton. Ce papier se nomme se lien tchi : on met sur ces feuilles avec le pinceau, deux ou trois couches de la colle d’une manière égale et uniforme. Il est aisé de s’apercevoir quand cette liqueur appliquée a de la consistance et ne coule point ; si elle paraît encore s’étendre, il faut revenir à une nouvelle couche. Enfin on prend de la poudre de talc, préparée de la manière que je l’expliquerai plus bas ; on la passe par un tamis très fin, ou par une pièce de gaze bien serrée, et l’on répand uniformément cette poussière, sur les feuilles disposées à la recevoir : après quoi on suspend ces feuilles à l’ombre pour se sécher : quand elles sont sèches, on les remet sur la table, et avec du coton neuf, on les frotte doucement pour en faire tomber le superflu du talc, qui peut servir pour une autre occasion. On pourrait même employer simplement cette poussière, en la détrempant dans l’eau mêlée de colle et d’alun, et tracer à son gré des figures sur le papier.

Quoique je n’aie parlé que de l’espèce de papier fait de l’arbrisseau qui porte le coton, ce n’est pas à dire qu’on ne puisse argenter toute sorte de papier, s’il est bien uni, et si l’on y emploie le talc préparé de la manière suivante.

Il faut faire choix du talc qui est fin, d’un blanc de neige, et transparent : le talc vient de la province de Se tchuen : celui qu’apporte les Moscovites, est le meilleur. Les Chinois nomment ce minéral yun mou che, c’est-à-dire, pierre matrice des nuages, parce que chaque feuille qu’on en sépare, est une espèce de nuée transparente.

Quand on a bien choisi la pierre de talc, il faut la faire bouillir dans de l’eau environ quatre heures. Après l’avoir retiré du feu, on la laisse encore dans l’eau un ou deux jours : ensuite on la lave bien, et on la met dans un sac de toile, où on la brise à grands coups de maillet. A dix livres de talc brisé, on ajoute trois livres d’alun blanc : on moud le tout dans un petit moulin, qui se tourne à la main avec une espèce de manivelle : puis on le passe par un tamis de soie, et après avoir recueilli ce qui a passé, on le jette dans l’eau qu’on fait tant soit peu bouillir. Quand la matière est tout à fait reposée, et que l’eau est devenue pure, on la fait écouler par inclination. Ce qui reste au fond ayant été exposé au soleil, fait une masse qu’on porte dans le mortier, pour le réduire en poudre impalpable. On passe encore cette poussière par le tamis, et on l’emploie de la manière que je l’ai expliqué ci-dessus.

Je ne dois point oublier en finissant cet article, une manufacture assez singulière, qui est à l’extrémité d’un faubourg de Peking, où il se fait un rhabillage de papier, dont le débit est fort grand : c’est-à-dire, que ces ouvriers ramassent tout ce qu’ils peuvent trouver de vieux papier usé, pour en faire de nouveau, qu’ils ont l’art en quelque sorte de rajeunir : peu importe que ce papier soit écrit, qu’il ait été collé sur des châssis ou sur des murailles, ou qu’il ait servi à d’autres usages, tout leur est bon, et on leur en apporte des provinces, qu’ils achètent à un prix très modique.

Ces ouvriers occupent un assez long village, dont les maisons sont adossées contre les sépultures : chaque maison a une enceinte de murailles bien blanchies avec de la chaux. Là on voit dans chaque maison de grands monceaux de vieux papiers qu’ils ont ramassés : s’il s’en trouve beaucoup de fin, ils en font le triage. Ils jettent ces morceaux de vieux papiers dans de grands paniers plats et assez serrés ; ils vont ensuite près d’un puits et sur une petite pente pavée, ils lavent de toute leur force ce vieux papier, ils le manient avec la main, et le foulent avec les pieds pour le décrasser, en ôter les souillures, et le réduire en une masse informe : puis ils font cuire cette masse, et après l’avoir bien battue jusqu’à ce que la matière se trouve au point qu’il faut pour en lever des feuilles, ils la versent dans un réservoir. Ces feuilles ne sont que d’une grandeur médiocre : quand ils en ont levé une assez bonne pile, ils la portent dans l’enclos voisin, où séparant chaque feuille avec la pointe d’une aiguille, ils l’appliquent encore toute humide contre la muraille qui est très unie et très blanche. Dès que l’ardeur du soleil a séché toutes ces feuilles, ce qui se fait en peu de temps, ils les détachent et les rassemblent.


De l'encre de la Chine.

L’invention du papier eût été peu utile aux Chinois, si en même temps ils n’eussent inventé une espèce d’encre propre à y tracer leurs caractères. L’encre dont ils se servent, se fait du noir de fumée, qu’ils tirent de diverses matières, et principalement des pins, ou de l’huile qu’ils brûlent. Ils y mêlent des parfums, qui corrigent l’odeur forte et désagréable de l’huile. Ils lient ensemble ces ingrédients, jusqu’à ce qu’ils prennent consistance, et qu’ils forment une pâte, qui se met dans différents petits moules de bois. Ces moules sont fort bien travaillés, et impriment sur la pâte toutes les figures qu’ils veulent : ce sont d’ordinaire des figures d’hommes, de dragons, d’oiseaux, d’arbrisseaux, de fleurs, et d’autres choses semblables : l’un des côtés est presque toujours semé de caractères chinois. On lui donne la forme de bâton, ou de tablettes. L’encre la plus estimée est celle qui se travaille à Hoei tcheou, ville de la province de Kiang nan. La manière de la faire demande bien des façons, et elle a bien des degrés de bonté, suivant lesquels elle est plus ou moins chère. On a essayé de la contrefaire en Europe, sans qu’on ait pu y réussir. Les peintres et ceux qui se plaisent au dessin, savent de quelle utilité elle est pour faire leurs esquisses, parce qu’elle prend toutes les diminutions qu’on veut lui donner. On se sert aussi à la Chine d’encre rouge ; mais ce n’est guère qu’aux titres et aux inscriptions des livres. Au reste tout ce qui a rapport à l’écriture, est si noble et si estimé des Chinois, que les ouvriers occupés à faire de l’encre, ne sont point regardés comme exerçant un art servile et mécanique.

Le même auteur chinois que je viens de citer sur ce que j’ai dit du papier de la Chine, et qui me fournit ce que je vais dire, assure que l’invention de l’encre est d’un temps presque immémorial, mais qu’il a fallu bien des années pour la porter au degré de perfection où elle est maintenant.

D’abord on se servait pour écrire d’un noir de terre ; et en effet la lettre me, qui signifie encre, présente en bas dans la composition le caractère tou, qui veut dire terre, et en haut le caractère he, qui signifie noir. Selon quelques-uns on tirait un suc noir de cette pierre : selon d’autres après l’avoir mouillée, on la frottait sur le marbre, et on en exprimait une liqueur noire. Il y en a qui prétendent qu’on la calcinait au feu, et qu’après l’avoir réduite en une poudre très fine, on en formait l’encre.

Au reste, selon notre auteur, cet usage est si ancien, que le célèbre empereur Vou vang, qui, comme on sait, fleurissait 1120 ans avant l’ère chrétienne, en tirait cette moralité : « Comme la pierre me, dont on se sert pour noircir les lettres gravées, ne peut jamais devenir blanche ; de même un cœur noirci d’impudicités, retiendra toujours sa noirceur. »

Sous les premiers empereurs de la dynastie des Tang, c’est-à-dire, environ vers l’année 620 de l’ère chrétienne, le roi de Corée envoyant son tribut annuel à l’empereur de la Chine, lui offrit des pièces d’encre, qui étaient faites d’un noir de fumée, qu’on avait recueilli de vieux pins brûlés, et où l’on avait incorporé de la colle de corne de cerf pour lui donner de la consistance. Cette encre avait un tel éclat, qu’il semblait qu’on y eût appliqué une couche de vernis.

L’industrie chinoise fut piquée d’émulation : on tâcha d’imiter l’artifice des Coréens, et après divers essais on y réussit ; mais on ne fut bien content que sur la fin de la même dynastie, vers l’an 900 de J.-C. car ce ne fut qu’en ce temps-là qu’on vint à bout de faire la belle encre, telle qu’elle est maintenant en usage.

En année 1070 de l’ère chrétienne, sous le règne de Chin tsong, on raffina encore sur la matière de l’encre qu’on nomma impériale, yu me, parce qu’on s’en servait dans le palais. Le noir de fumée qui y entrait, coûtait plus à ramasser, et était beaucoup plus fin ; on ne brûlait plus de simples pins, comme auparavant ; mais on brûlait de l’huile dans des lampes à plusieurs mèches : la fumée se rassemblait sous un petit ciel d’airain, et en se condensant, elle formait la suie qu’on désirait. En la malaxant, on y ajoutait du musc, pour lui donner une bonne odeur.

Notre auteur ne dit point quelle sorte d’huile on y employait, ni de quelle façon on ménageait la matière, pour avoir plus de noir, et mieux conditionné ; car il y a des règles à observer pour tout cela : selon les apparences on se servait de l’huile de gergelin. L’huile d’olive ou de noix, qui n’est point en usage à la Chine, serait sans doute meilleure.

Un autre livre chinois, intitulé, la manière de faire de l’encre, donne une recette pour en faire de bonne, où il fait entrer des drogues, qu’il n’est pas aisé de faire connaître en Europe.

On prend, dit-il, 1° dix onces de noir de fumée, ou de suie tirée des pins. 2° Des plantes ho hiang, et kan sung. 3° On y joint du suc de gingembre. 4° Des gousses ou siliques, nommées tchu hia tsao ko. On fait d’abord bouillir dans de l’eau ces quatre derniers ingrédients ; lorsque par la cuisson la vertu des végétaux en aura été tirée, on jette le marc. Cette liqueur déjà épaissie, étant rassise et clarifiée, se remet sur le feu pour lui donner la consistance d’une pâte, et sur le poids de dix onces de cette mixtion, on dissout quatre onces de la colle nommée O kiao, où l’on aura incorporé trois feuilles d’or et deux d’argent. Quand tout est ainsi préparé, on y mêle les dix onces de noir de fumée, afin d’en former un corps. Cette composition doit être longtemps battue avec l’espatule. Enfin, on la jette dans des moules, pour en former des tablettes. Peu après il faut enterrer l’encre dans un long espace plein de cendres froides, où elle restera ensevelie cinq jours durant le printemps ; trois jours, si c’est en été ; sept jours en automne, et dix en hiver ; et c’est la dernière façon qu’on lui donne.

Ces connaissances sont assez imparfaites, parce qu’il n’est pas aisé de savoir quelles sont ces plantes désignées par des noms chinois. Un de nos missionnaires m’a envoyé ses conjectures, qui peuvent aider à les découvrir, s’il y en a de semblables en Europe, ou du moins à leur en substituer d’autres, capables de donner à l’encre du corps, de l’odeur, et du lustre.

1° Selon les dictionnaires chinois, ho hiang est une plante médicinale aromatique. Elle a les qualités intrinsèques du sou ho, autre plante dont on tire une espèce d’huile qui se vend à Peking, et que les marchands mêlent souvent au baume du Pérou, pour en augmenter la quantité. Cette huile tirée du sou ho, paraît être le storax liquide, qui est une matière visqueuse, de couleur grise, d’une odeur forte et aromatique, et qui a la consistance d’un baume épais.

2° Le kan sung est une plante qui entre dans différentes compositions de parfums. Elle est d’une nature tempérée et douce au goût, ainsi que le marque le terme kan ; ses feuilles sont très fines et pressées. On ajoute que cette plante est très salutaire dans les douleurs de ventre.

Tsu ya est ainsi nommé, parce que le fruit de l’arbrisseau a la figure, la longueur, et la grosseur d’une défense de sanglier qui sort de la mâchoire d’en bas : on y ajoute les deux termes tsao ko, qui signifient une espèce de corne noire, ce qui ferait croire que ce pourrait bien être le fruit carouge, ou silique, dont la figure approche de celle d’une corne, et qui est d’une couleur rouge et obscure. Il est seulement à observer que la silique chinoise n’est pas si longue que celle du carouge, et qu’au lieu d’être plate, elle est presque ronde, pleine de cellules, contenant une substance moelleuse, d’un goût ingrat, et âpre.

4° Au lieu de la colle o kiao qui se fait de la peau d’un âne noir, avec une eau particulière, qui ne se trouve que dans un endroit de la province de Chan tong, on peut y employer la colle forte d’une autre espèce, par exemple, celle que nous nommons taurina.

5° Le lit de cendres froides, où l’on ensevelit l’encre nouvellement faite, sert à attirer ce que la colle aurait laissé de trop fort et de trop tenace dans l’encre.

Je joins à cette première recette, une autre plus courte, et plus aisée qu’on tient des Chinois, et qui suffira peut-être pour faire de l’encre d’un beau noir, ce qu’on regarde comme une chose essentielle. Brûlez, disent-ils, du noir de fumée dans un creuset, et tenez le sur le feu, jusqu’à ce qu’il ne fume plus ; brûlez pareillement de l’inde dans un creuset, jusqu’à ce qu’il ne s’en élève aucun souffle de fumée[3] ; faites dissoudre de la gomme adragant, et lorsque l’eau employée à la dissolution sera assez épaisse, ajoutez-y le noir de fumée, et l’inde, et remuez-bien le tout avec l’espatule : ensuite jetez cette pâte dans des moules. Il faut prendre garde de ne pas mettre trop d’inde, qui donnerait un noir violet.

Une troisième recette beaucoup plus simple, et d’une exécution plus facile m’a été communiquée par le père Contancin, qui l’a eu de Chinois aussi bien instruits qu’on peut l’être : car on ne doit pas s’attendre que les habiles ouvriers fassent part de leur secret ; ils se donnent bien de garde de le divulguer, et ils en font mystère à ceux-mêmes de leur nation.

On met cinq ou six mèches allumées dans un vase plein d’huile : on pose sur ce vase un couvercle de fer, fait en forme d’entonnoir : il le faut mettre à une certaine distance, en sorte qu’il reçoive toute la fumée. Quand il en a reçu suffisamment, on le lève, et avec une plume d’oie on en balaye doucement le fond, et l’on fait tomber le noir sur une feuille de papier bien sec et bien ferme. C’est ce qui sert à faire l’encre fine et luisante. La meilleure huile fait le noir plus luisant, et par conséquent l’encre la plus estimée et la plus chère. Le noir qui ne tombe point avec la plume, et qui est fortement attaché au couvercle, est plus grossier, et on l’emploie à faire l’encre médiocre. On le détache en le raclant, et on le fait tomber dans un plat.

Après avoir ainsi levé le noir, on le broie dans un mortier, en y mêlant du musc, ou de l’eau odoriférante avec de bonne colle liquide, pour unir les parties. Les Chinois se servent ordinairement de la colle, qu’ils appellent nieou kiao, colle de bœuf. Quand ce noir a pris un peu de consistance, et qu’il commence à être réduit en pâte, on le jette dans des moules qu’on a fait faire, selon la forme qu’on veut donner aux bâtons d’encre ; on y imprime avec un cachet fait exprès, les caractères ou les figures qu’on veut, en bleu en rouge, ou en or, et on les fait sécher au soleil, ou à un vent sec.

On assure qu’à la ville de Hoei cheou, où se fait l’encre qui a le plus de réputation, les marchands ont grand nombre de petites chambres, où ils tiennent des lampes allumées depuis le matin jusqu’au soir : chaque chambre est distinguée par l’huile qu’on y brûle, et par conséquent par l’encre qu’on y fait.

Cependant bien des Chinois sont persuadés que le noir de fumée, qui se recueille des lampes où l’on brûle de l’huile de gergelin, n’est employé qu’à faire une espèce d’encre particulière, qui est de prix, et que vu la quantité étonnante qui s’en débite à bon marché, on doit y employer des matières combustibles plus communes, et moins chères.

Ils prétendent que le noir de fumée se tire immédiatement de vieux pins, et que dans le district de Hoei tcheou, où se fait la meilleure encre, on a des fourneaux d’une structure particulière pour y brûler ces pins, et pour conduire la fumée par de longs canaux, dans de petites loges bien fermées, et dont les dedans sont tapissés de feuilles de papier. La fumée introduite dans ces loges, s’attache de tous côtés aux murs et au lambris, et s’y condense. Après un certain temps on ouvre la porte, et l’on fait une abondante récolte de noir de fumée. En même temps que la fumée de ces pins qu’on brûle, se répand dans les loges, la résine qui en sort, coule par d’autres canaux qui sont à fleur de terre.

Il est certain que la bonne encre, dont il se fait un si grand débit à Nan king, vient du district de Hoei tcheou, et que celle qu’on fait ailleurs, ne lui est pas comparable. Peut-être les habitants de ce canton-là ont-ils un secret, qu’il est difficile d’attraper : peut-être aussi que le terroir et les montagnes de Hoei tcheou fournissent des matériaux plus propres à donner de bonne suie, qu’il ne s’en trouve ailleurs. Il y a quantité de pins ; et dans quelques endroits de la Chine, ces arbres fournissent une résine bien plus pure et plus abondante que nos pins d’Europe. On voit à Peking des pièces de bois de pin venues de Tartarie, qu’on a mis en œuvre depuis soixante ans, et davantage, lesquelles dans les chaleurs jettent quantité de grosses larmes de résine, qui paraît presque de l’ambre jaune. La nature du bois qui se brûle, contribue beaucoup à la bonté de l’encre : l’espèce de suie qui se tire des fourneaux de verreries, et dont les peintres se servent, pourrait bien être la plus propre pour la composition de l’encre chinoise.

Comme l’odeur de la suie serait très désagréable, si l’on veut épargner la dépense du musc qu’on a coutume d’y mêler, on peut embaumer les petites loges de parfums : leur odeur qui s’exhale dans ces loges, s’incorpore avec la suie attachée aux murailles en forme de mousse et de petits flocons, et l’encre qu’on en fait n’a point de mauvaise odeur.

Le même auteur chinois que j’ai cité, fait diverses observations que je ne dois pas omettre.

1° Si vous voulez distinguer les divers degrés de bonté de l’encre nouvellement faite, prenez un vase couvert du vernis le plus fin, appelle tsouan kouang tsi ; après avoir mouillé par le bout les différentes pièces d’encre, frottez les sur le vase vernissé ; les épreuves étant sèches, exposez le vase au soleil ; si vous voyez que la couleur de l’encre est tout à fait semblable à celle du vernis, cette encre est du premier ordre ; elle est bien inférieure, si le noir est tant soit peu bleuâtre ; s’il est comme cendré, c’est l’encre du plus bas prix, et la moins estimée.

2° Le moyen de bien conserver l’encre, et d’empêcher qu’elle ne se gâte, c’est de la tenir bien enfermée dans une boîte, où l’on ait mis de l’armoise parfaitement mûre. Surtout ne l’exposez jamais aux rayons du soleil ; car elle se fendrait, et s’en irait en pièces.

3° On conserve quelquefois dans un cabinet par curiosité des bâtons d’encre chargés d’ornements et de dorures : si quelqu’un de ces bâtons venait à se briser, le moyen de réunir ensemble les deux pièces, en sorte qu’il ne paraisse aucun vestige de rupture, c’est d’y employer de l’encre même, de la réduire en pâte sur le marbre, et d’en frotter les morceaux cassés, en les pressant l’un contre l’autre. Laissez alors le bâton d’encre une journée entière sans y toucher, et vous le trouverez aussi sain et aussi ferme, que s’il n’eût pas été cassé.

4° Quand on veut écrire, et finir délicatement les traits de pinceau, avant que de broyer l’encre sur le marbre, il faut avoir soin de le bien laver, afin d’en ôter tout ce qui y serait resté d’encre du jour précédent. Pour peu qu’il en restât, elle nuirait à la nature du marbre dont on se sert, et à la nouvelle préparation de l’encre. Du reste, pour laver le marbre, il ne faut point se servir d’eau chaude, ni d’eau fraîchement tirée du puits ; mais d’une eau qu’on ait fait bouillir, et qui se soit refroidie. Les meilleures pierres et les plus propres à préparer l’encre, s’appellent youan che.

5° Quand on a conservé longtemps de l’encre, et qu’elle est fort ancienne, on ne s’en sert plus pour écrire : elle devient, selon les Chinois, un excellent remède, qui est rafraîchissant, qui arrête les hémorragies de sang et les convulsions des petits enfants. Ils prétendent que par ses alkalis propres à absorber les acides morbifiques, elle adoucit l’âcreté du sang. La dose pour les personnes qui ont de l’âge, est de deux dragmes dans de l’eau, ou dans du vin.


Les Chinois ne se servent pas de plumes pour écrire, mais de pinceaux.

Les Chinois ne se servent pour écrire, ni de plumes comme nous, ni de cannes ou de roseaux, comme les Arabes, ni de crayon, comme les Siamois, mais d’un pinceau fait du poil de quelque animal, et particulièrement de lapin, qui est plus doux. Quand ils veulent écrire, ils ont sur la table un petit marbre poli, creusé à l’une des extrémités, pour y contenir l’eau : ils y trempent leur encre en masse, et la frottent sur la partie du marbre qui est unie. Selon qu’ils appuient plus ou moins, en frottant leur encre sur le marbre, elle devient plus ou moins noire.

Lorsqu’ils écrivent, ils ne tiennent pas obliquement le pinceau, comme font les peintres ; mais perpendiculairement, comme s’ils voulaient piquer le papier. Ils écrivent de haut en bas, et commencent comme les Hébreux de droite à gauche. De même ils commencent leurs livres où nous finissons les nôtres, et notre dernière page est chez eux la première.

Les lettrés et les gens d’étude ont une attention extrême à tenir leur marbre, leurs pinceaux, et leur encre bien propres et bien rangés ; à peu près comme nos guerriers ont soin de conserver leurs armes bien polies et bien nettes. Ils donnent au pinceau, au papier, à l’encre, et au petit marbre pour le broyer, le nom des quatre choses précieuses, sseë pao.


Manière d'imprimer à la Chine, avec des caractères fixes.

On voit un grand nombre de livres à la Chine, parce que de temps immémorial on y a eu l’art de l’imprimerie, qui ne fait presque que de naître en Europe. Elle est néanmoins bien différente de celle d’Europe. Comme notre alphabet consiste en un très petit nombre de lettres, qui par leur différent assemblage, peuvent former les plus gros volumes, on n’a pas besoin de fondre un grand nombre de caractères, puisqu’on peut employer pour une seconde feuille, ceux qui ont servi pour la première. Au contraire le nombre de caractères étant presque infini à la Chine, il n’y a pas moyen d’en fondre une si prodigieuse multitude, et quand on en viendrait à bout, la plupart seraient de très peu d’usage.

Voici donc en quoi consiste leur manière d’imprimer. Ils font transcrire leur ouvrage par un excellent écrivain, sur un papier mince, délicat, et transparent. Le graveur colle chacune des feuilles sur une planche de bois de pommier, de poirier, ou de quelque autre bois dur et bien poli, et avec un burin il suit les traits, et taille en épargne les caractères, abattant tout le reste du bois, sur lequel il n’y a rien de tracé. Ainsi il fait autant de planches différentes, qu’il y a de pages à imprimer : il en tire le nombre qu’on lui prescrit, et on est toujours en état d’en tirer d’autres exemplaires, sans qu’il soit besoin de composer de nouveau ; et l’on ne perd pas beaucoup de temps à corriger les épreuves, puisque travaillant sur les traits de la copie même, ou de l’original de l’auteur, il ne lui est pas possible de faire des fautes, si cette copie est écrite avec exactitude.

Cette façon d’imprimer est commode, en ce qu’on n’imprime des feuilles qu’à mesure qu’on les débite, et qu’on ne court point le risque, comme en Europe, de ne vendre que la moitié des exemplaires, et de se ruiner en frais inutiles. D’ailleurs après avoir tiré trente ou quarante mille exemplaires, on peut aisément retoucher les planches, qui servent encore à plusieurs autres impressions.

Des livres de toutes sortes de langues peuvent s’imprimer de même que les livres chinois. Alors la beauté du caractère dépend de la main du copiste : l’adresse des graveurs est si grande, qu’il n’est pas facile de distinguer ce qui est imprimé, d’avec ce qui a été écrit à la main : ainsi l’impression est bonne ou mauvaise, selon qu’on a employé un habile ou un médiocre écrivain. Cela doit s’entendre surtout de nos caractères européens, qu’on fait graver et imprimer par les Chinois : car pour ce qui est des caractères chinois qu’on fait graver, l’habileté du graveur corrige souvent le défaut de l’écrivain.

Cependant les Chinois n’ignorent pas la manière dont on imprime en Europe : ils ont des caractères mobiles comme nous. La seule différence est que les nôtres sont de métal, et les leurs seulement de bois. C’est ainsi que se corrige tous les trois mois l’état de la Chine qui se fait à Peking. On dit qu’à Nan king et à Sou tcheou, on imprime de la sorte quelques livres de petit volume, aussi proprement et aussi bien, que ceux qui sont le mieux gravés. On n’a pas de peine à le croire, puisque cela ne demande qu’un peu plus de travail et de soin.

Dans les affaires pressées, comme lorsqu’il vient un ordre de la cour qui contient plusieurs articles, et qui doit s’imprimer en une nuit, ils ont une autre manière de graver. Ils couvrent une planche de cire jaune, et tracent les caractères avec une rapidité surprenante.

On ne se sert point de presse comme en Europe : les planches qui sont de bois, et le papier qui n’a point été trempé dans de l’eau d’alun, ne pourraient pas la souffrir. Mais quand une fois les planches sont gravées, que le papier est coupé, et l’encre toute prête, un seul homme avec sa brosse, et sans se fatiguer, peut tirer chaque jour près de dix mille feuilles.

La planche qui sert actuellement, doit être posée de niveau et d’une manière stable. Il faut avoir deux brosses, l’une plus dure qu’on prend avec la main, et qui peut servir par les deux bouts : on la trempe un peu dans l’encre, et on en frotte la planche, en sorte qu’elle ne soit ni trop, ni trop peu humectée : si elle l’était trop, les lettres en seraient toutes pochées ; si elle l’était trop peu, les caractères ne s’imprimeraient pas. Quand la planche est une fois bien en train, on peut imprimer jusqu’à trois ou quatre feuilles de suite, sans tremper de nouveau la brosse dans l’encre.

La seconde brosse doit couler sur le papier en le pressant un peu, afin qu’il prenne l’encre : il le fait aisément, parce que n’ayant point été trempé dans l’eau d’alun, il s’en imbibe d’abord. Il faut seulement presser plus ou moins, et passer la brosse sur toute la feuille, et à plusieurs fois, plus ou moins selon qu’on sent qu’il y a plus ou moins d’encre sur la planche. Cette brosse doit être oblongue et douce.

L’encre dont on se sert pour imprimer, est liquide, et est bien plus tôt prête, que celle qui se vend en bâtons. Pour la faire, il faut prendre de la suie, la bien broyer, l’exposer au soleil, et la passer par un tamis ; plus elle est fine, et meilleure elle est. Il faut la détremper avec de l’eau-de-vie, jusqu’à ce qu’elle devienne comme de la colle, ou comme de la bouillie épaisse, prenant garde que la suie ne se mette en grumeaux.

Après cette façon, on y ajoute de l’eau autant qu’il faut, pour qu’elle ne soit ni trop épaisse, ni aussi trop claire, et par conséquent trop blanche. Enfin pour empêcher qu’elle ne s’attache aux doigts, on y ajoute un peu de colle de bœuf. Je crois que c’est celle dont se servent les menuisiers : on la fait dissoudre auparavant sur le feu, et ensuite sur dix onces d’encre on fait couler à peu près une once de colle, qu’on mêle bien avec la suie et l’eau-de-vie, avant que d’y ajouter l’eau.

Ils n’impriment que d’un côté parce que leur papier est mince et transparent ; et ne pourrait souffrir une double impression, sans confondre les caractères les uns avec les autres ; c’est ce qui fait que les livres ont une double feuille qui a son replis au dehors, et son ouverture du côté du dos du livre, où elle est cousue. Ainsi leurs livres se rognent du côté du dos, au lieu que les nôtres se rognent sur la tranche ; et pour les assembler, il y a un trait noir sur le replis de la feuille, qui sert à la justifier, comme les trous que font les pointes aux feuilles que nous imprimons, servent aux relieurs à les plier également, afin que les pages se répondent.

Ils couvrent leurs livres d’un carton gris assez propre, ou bien d’un satin fin, ou d’un petit taffetas à fleurs, qui ne coûte pas beaucoup. Il y en a aussi que les relieurs couvrent d’un brocard rouge, semé de fleurs d’or et d’argent. Quoique cette manière de relier soit fort inférieure à la nôtre, elle ne laisse pas d’avoir son agrément et sa propreté.



  1. Les Si han tinrent leur cour à Si ngan fou, capitale de la provinde de Chen si. Les Tong han la transportèrent à Lo yang, ou Ho nan fou, ville de la province de Honan.
  2. Un tchang a dix pieds de longueur
  3. Sans doute qu’ils entendent l’inde en maron, ou le suc d’inde mis en pain, qui vient de Leao tong.