Description de la Chine (La Haye)/Dynasties/Vingtième Dynastie, Yuen

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Scheuerleer (Tome Premierp. 437-443).


VINGTIÈME DYNASTIE
NOMMÉE YUEN,


Qui compte neuf empereurs dans l’espace de quatre-vingt-neuf ans.


CHI TSOU. Premier empereur.
A régné quinze ans.


La nation chinoise, qui avait été gouvernée depuis tant de siècles par ses princes naturels, se vit pour la première fois soumise à la puissance d’un étranger, si cependant l’on doit donner ce nom à un prince, qui réellement par les manières était devenu plus chinois que tartare.

A son avènement à la couronne, il ne se fit aucun changement : il employa les mêmes ministres ; il conserva les mêmes lois et les mêmes usages ; il se conforma tellement au génie de ses nouveaux sujets, et sut si bien les gagner par la bonne foi qui régnait dans toute sa conduite, par son équité, par la protection qu’il donna aux lettres, et par sa tendre affection pour les peuples, qu’encore aujourd’hui, lorsqu’on parle de la manière dont cette famille tartare administra l’État, on l’appelle le sage gouvernement.

Il établit d’abord sa cour à Tai yuen fou, capitale de la province de Chan si, et ensuite il la transporta à Peking. C’est cette ville que Marc-Paul Vénitien appelle Cam balu au lieu de Ham palu ; car chez les Tartares Ham signifie roi, et palu signifie Cour, ou siège d’empereur. Il est naturel qu’un étranger se trompe dans des prononciations de mots, qu’il ne peut pas attraper aisément. C’est par cette raison qu’il a défigure les noms de plusieurs autres villes chinoises.

Le nouvel empereur fit publier qu’il maintenait dans leurs emplois et dans leurs dignités tous ceux qui les avaient possédés sous le règne précédent. Il y en eut plusieurs qui les refusèrent, et qui préférèrent une mort volontaire à une servitude honorable, entr’autres un colao nommé Ven tien sian, qui avait été fait prisonnier dans le combat sur mer.

On eut beau lui dire qu’il n’y avait plus d’espérance de rétablir la famille de Song qui était éteinte, qu’un homme sage devait céder aux conjonctures des temps, surtout lorsqu’il n’y avait plus de remède ; que l’empereur connaissait son mérite, et qu’il pouvait s’assurer de son estime et de sa confiance.

« Un fidèle ministre, répondit le colao, est attaché à son prince comme un fils l’est à son père : si son père est malade il emploie toutes sortes de remèdes pour le guérir ; si la force du mal l’emporte sur les remèdes, il ne cesse pas pour cela de faire de nouveaux efforts pour le soulager, parce qu’il ne doit pas cesser de remplir les devoirs de la piété filiale. Il n’ignore pas néanmoins que le Ciel ne soit le souverain arbitre de la vie de la mort. » C’est toute la réponse qu’on tira de ce colao et quelque chose qu’on lui dît, on ne put jamais vaincre sa résistance.

Après sa mort, on trouva sur sa ceinture ces deux sentences qu’il avait écrites. L’une qui est de Confucius, et que voici : Que le corps périsse, pourvu que la piété filiale se perfectionne. L’autre qui est de Mencius, était conçue en ces termes : La perte de la vie est peu de chose, lorsqu’il s’agit de conserver la justice. Ce colao mourut âgé de quarante-sept ans, et fut extrêmement regretté.

L’année troisième de son règne l’empereur forma une entreprise sur le Japon. Il y envoya une armée de cent mille hommes : mais cette expédition fut malheureuse, et il n’en revint que trois ou quatre pour en rapporter la nouvelle : tous les autres, ou firent naufrage, ou périrent dans les îles voisines.

La même année il fit brûler tous les livres de la secte de Tao, et il ordonna qu’il n’y aurait qu’un seul calendrier pour tout l’empire, qui se ferait à la cour, qu’on publierait chaque année, avec défense à tout particulier, sous peine de la vie, de travailler à cet ouvrage.

Quatre ans après arriva la mort de son fils unique qu’il avait nommé son héritier. Quoique ce prince laissât des enfants après lui, l’empereur ne put se consoler de cette perte.

Des mahométans ayant fait offrir à l’empereur une pierre précieuse de très grand prix, il défendit de l’acheter, et la raison qu’il apporta, c’est que l’argent qu’elle coûterait, serait bien plus utilement employé à soulager la misère des pauvres.

Ayant appris que les barques qui apportaient le tribut des provinces méridionales à la cour, ou qui servaient au commerce de l’empire, ne pouvaient s’y rendre que par la mer, et qu’il arrivait assez souvent des naufrages, il entreprit de creuser ce grand canal, qui est encore maintenant une des merveilles de la Chine. Il a trois cents lieues de longueur, et forme un grand chemin d’eau par lequel plus de neuf mille barques impériales transportent aisément, et à peu de frais, le tribut de grains, d’étoffes, etc. qui se paient chaque année à l’empereur.

Quand ce prince n’aurait procuré que cet avantage à la Chine, il serait digne des grands éloges que les Chinois lui donnent. Il mourut âgé de quatre-vingt ans, la trente-unième année du cycle. Il eut pour successeur son petit-fils nommé Tching tsong.


TCHING TSONG. Second empereur.
A régné treize ans.


On loue cet empereur de sa clémence et de l’amour qu’il portait à son peuple. Il modéra la rigueur des impôts, dont le peuple commençait à être surchargé par plusieurs des petits souverains ; mais sa mauvaise santé et ses maladies presque continuelles, ne lui permirent pas de s’appliquer autant qu’il l’aurait voulu, au gouvernement de l’État.

Il mourut âgé de quarante-deux ans, la quarante-quatrième année du cycle. Vou tsong son neveu lui succéda.


VOU TSONG. Troisième empereur.
A régné quatre ans.


Le règne de cet empereur parut trop court aux peuples, qui étaient charmés de l’affection qu’il leur portait, et du penchant qu’il avait à procurer leur bonheur. Il était né libéral : mais pour avoir part à ses bienfaits, il fallait les mériter par de vrais services rendus à l’État. Aussi récompensait-il ces services avec une magnificence vraiment royale.

Pour illustrer les lettres, et piquer l’émulation des lettrés, il honora Confucius, regardé comme le maître de l’empire, des mêmes titres, dont on honore les rois.

Ayant été informé qu’on transportait hors de l’empire de l’or, de l’argent, des grains, et de la soie, il le défendit sous des peines très rigoureuses. Ce prince n’avait que trente un ans, quand il mourut la quarante-huitième année du cycle. Il eut pour successeur Gin tsong son frère utérin.


GIN TSONG. Quatrième empereur.
A régné neuf ans.


Les peuples n’eurent point à regretter le défunt empereur, ils trouvèrent encore de plus grandes qualités dans celui qui le remplaçait. Ce prince joignait à un esprit vif et pénétrant beaucoup d’équité, de douceur, et de modération.

C’était lui faire sa cour, que de lui donner de sages conseils, surtout quand ils tendaient au repos et au bonheur de ses sujets. Il punissait avec peine, et récompensait libéralement. Enfin il n’eut d’autre application que celle de bien gouverner son État.

Il porta un édit, qui faisait défense aux princes et aux petits souverains d’aller à la chasse depuis la cinquième lune de chaque année, jusqu’à la dixième, de crainte que les campagnes n’en fussent endommagées. Il avait coutume de dire que les mahométans estimaient infiniment les pierreries ; mais que pour lui il faisait bien plus de cas des gens sages, et qu’il tâchait d’en avoir toujours auprès de sa personne. « Car enfin, disait-il, si par leurs avis je viens à bout de procurer à mes peuples une vie tranquille et commode, quelles richesses sont comparables à ce bonheur ? »

Ayant appris que cinq frères s’étaient rendus coupables de crimes, pour lesquels ils étaient condamnés à mort : « Qu’on fasse grâce du moins à l’un d’eux, dit l’empereur, afin que leurs infortunés parents aient quelqu’un qui les nourrisse et qui les console. »

Dans un temps de sécheresse, et où il y avait à craindre pour les moissons faute de pluie : « C’est moi, s’écria-t-il en soupirant, c’est moi qui attire cette calamité sur mon peuple ; » et en répétant souvent ces paroles, il brûlait des parfums, et implorait l’assistance du Ciel. On remarqua que le jour suivant la pluie tomba en abondance, et ranima les campagnes desséchées et languissantes. Ce prince mourut âgé de trente-six ans, la cinquante-septième année du cycle. Son fils aîné nommé Yng tsong, lui succéda.


YNG TSONG. Cinquième empereur.
A régné trois ans.


Toutes les vertus du père étaient passées dans le fils ; et l’on se promettait la continuation d’un si heureux gouvernement, lorsque la soixantième année du cycle ce prince entrant dans sa tente accompagné d’un de ses plus fidèles colao, fut massacré par des scélérats, qui avaient à se reprocher les plus grands crimes, et qui en craignaient le châtiment.

Ce prince ne vécut que trente ans. Il eut pour successeur Tai ting, fils aîné du roi Hien tsong.


Cycle LXII. Année de J. C. 1324.


TAI TING. Sixième empereur.
A régné cinq ans.


Un mois après qu’il fut monté sur le trône, il condamna aux derniers supplices les meurtriers de son prédécesseur, et anéantit toute leur race, en faisant mourir leurs fils et leurs petites-filles. Sous ce règne, comme sous les précédents, la Chine fut affligée de diverses calamités. Il y eut des tremblements de terre, des chutes de montagnes, des inondations de rivières, des sécheresses, des incendies, et beaucoup d’autres malheurs. Les empereurs donnèrent en ces occasions des preuves de leur amour pour leurs sujets, par les secours qu’ils s’efforcèrent de leur procurer. Tai ting défendit que l’on donnât entrée dans ses États aux bonzes du Thibet nommés lamas, qui venaient en grand nombre dans la Chine, et qui accoutumés à parcourir les maisons, n’auraient pas manqué d’être fort à charge aux peuples. Ce prince mourut la cinquième année du cycle, âgé de trente-six ans. Les États s’étant assemblés après sa mort, élirent son second fils : celui-ci refusa d’accepter une couronne, qui appartenait, disait-il, à Ming tsong son frère aîné. Sur ce refus on fit venir le prince, qui était en Tartarie, et on le proclama empereur.


MING TSONG. Septième empereur.
A régné un an.


Six mois après que ce prince fut empereur, il donna un grand festin à tous les seigneurs de sa cour : mais lorsqu’on nageait le plus dans la joie, il mourut tout à coup ; il y en a qui soupçonnent qu’il fut empoisonné. Il eut pour successeur son frère cadet, qui avait refusé, comme je viens de le dire, la couronne qu’on lui avait offerte.


VEN TSONG. Huitième empereur.
A régné trois ans.


Il semble que ce prince s’était rendu digne du trône, dès là qu’il l’avait regardé avec tant d’indifférence ; et en effet le soin qu’il prit d’avoir de bons ministres, et la docilité avec laquelle il suivit leurs conseils, mérita des éloges. On ne l’a blâmé que d’une chose, c’est d’avoir reçu dans son palais avec les plus grands honneurs le grand lama, chef de la religion des bonzes du Thibet, et d’avoir ordonné à ses courtisans de le traiter avec le plus profond respect.

On vit les plus grands seigneurs saluer ce bonze à genoux, et lui offrir du vin dans cette humiliante posture, tandis qu’il ne daignait pas tant soit peu se remuer de sa place, ni donner la moindre marque de civilité.

Sur quoi un des principaux courtisans, extrêmement piqué de cet orgueil : « Bon homme, lui dit-il, je sais que vous êtes le disciple de Fo, et le maître des bonzes ; mais peut-être ignorez-vous que je suis disciple de Confucius, et que je tiens un des premiers rangs parmi les lettrés de l’empire ; il est bon de vous l’apprendre ; ainsi agissons sans cérémonie, » et en même temps se tenant debout, il lui présenta la coupe. Le grand lama se leva de son siège, prit la coupe en souriant, et la but.

Ven tsong mourut la neuvième année du cycle à l’âge de vingt-neuf ans. Ning tsong lui succéda ; mais comme il ne vécut que deux mois, on ne le met point au rang des empereurs. On fit venir de la province de Quang si son frère aîné nommé Chun, qui était fils du septième empereur et qui n’avait que treize ans, et on le plaça sur le trône.


CHUN TI. Neuvième empereur.
A régné trente-cinq ans.


C’est le dernier des princes tartares de cette dynastie qui ait gouverné la Chine. Peu à peu ces princes amollis par les délices d’un climat si beau et si fertile, dégénérèrent du courage et de la bravoure de leurs ancêtres, et trouvèrent dans les Chinois mêmes qu’ils avaient subjugué, un peuple aguerri, qui leur arracha leur conquête, et les chassa pour toujours de l’empire.

Chun ti, quoique d’un riche naturel, s’attira cette disgrâce par sa molle indolence, et par l’amour des plaisirs, qui lui firent abandonner le soin de son État. Il se reposait du gouvernement sur Pe yeou hama, son colao, qui était devenu le maître absolu, et de qui dépendaient toutes les grâces.

Pour comble de malheur, il fit venir de Tartarie des lamas, qui introduisirent avec eux l’idolâtrie et la magie. Comme ils ne cherchaient qu’à flatter les inclinations vicieuses de ce prince, ils établirent dans le palais une troupe de jeunes danseuses, qui achevèrent d’énerver le peu qui lui restait de courage.

L’année vingt-troisième du cycle un Chinois nommé Tchou, qui de valet d’un monastère de bonzes, avait pris parti dans une nombreuse troupe de révoltés, et était devenu leur chef, profita admirablement de cette conjoncture. Après s’être emparé peu à peu de plusieurs places, il se rendit maître de quelques provinces, et dans une célèbre bataille il défit les troupes que l’empereur avait opposé à sa marche victorieuse.

Ces grands succès grossirent bientôt son armée, et les Chinois s’y rendaient de toutes parts. Tchou ayant traversé le fleuve Jaune, et ne trouvant nul obstacle, s’empara aisément de toutes les villes qui étaient sur son passage. Enfin ayant rencontré l’armée impériale, il livra aussitôt le combat et la tailla en pièces.

L’empereur n’eut de ressource que dans la fuite : il se retira vers le nord, où il mourut deux ans après sa retraite, et avec lui fut éteinte la famille tartare yuen, qui fut remplacée par la dynastie Ming, que fonda Tchou, qui s’appelait auparavant Hong vou, et qui prit le nom de Tai tsou.