Dictionnaire national et anecdotique par M. De l’Épithète/Section complète - D

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Politicopolis (p. 54-64).

D.

DÉCRET : dans l’ancien régime ce mot se trouvoit quelquefois dans cette phrase mystique ; les décrets de la providence : mais on lisoit par-tout, décret de prise de corps, décret d’ajournement personnel, décret d’assigné pour être oui, &c. C’étoit des arrêts que rendoient les cours souveraines, ou comme juges ou comme parties ; le décrété étoit rarement entendu avant le décret qui le retranchoit de la société, ou l’obligeoit à fuir ; c’étoit sur un requisitoire du ministere public que se rendoient ces arrêts[1].

Dans le nouveau régime, décret a été & est employé au propre ; il signifie loi sanctionnée ou à sanctionner. (Voyez ces mots).

Les décrets de l’assemblée nationale sont provisoires ou constitutionnels.

Le décret, par exemple, qui accorde la liberté de la presse, est provisoire.

Celui qui établit le veto suspensif, est constitutionnel.

DÉCRETER : dans l’ancien régime c’étoit par les divans, qu’on appelloit en Europe cours souveraines, rendre les fetfa dont nous venons de parler, & qui souvent portoient la peine du cordon[2]. Jean-Jacques, dont l’auguste assemblée nationale invoque souvent le témoignage, Jean-Jacque, vous aussi fûtes décrété sur un requisitoire ; vous ne vouliez point fuir & vous aviez eu tort. 1°. Vous auriez déshonoté la cour qui vous eût fait prendre. 2°. Si vous eussiez été pendu, la lettre à Christophe n’eût point été écrite, la postérité eût eu un chef-d’œuvre de moins, & Christophe une leçon ; nous n’eussions point eu une définition rigoureuse du mot Mandement, car l’épigramme de Piron n’est pas une définition.

Décréter : dans le nouveau régime, c’est rendre un décret ; l’assemblée nationale a seule ce droit : cet axiome vient d’être adopté par la nation.

Les loix que font les représentans de la commune & les districts même, ne sont que des arrêtés ; aussi pour parler juste, on dire, l’assemblée nationale décret, & les districts arrêtent.

DÉFICIT : mot que nous avons emprunté des Latins, lorsque nous empruntions de l’argent aux Génois leurs voisins ; si notre langue continue à s’enrichir de pareils mots, nous seront infailliblement réduits à l’aumône. Déficit donc, signifie le vuide d’une caisse, occasionné par l’excès de la dépense sur la recette ; la progression d’un déficit d’une année à l’autre, n’est ni arithmétique ni géométrique, parce que les extrêmes ne sont point en proportion avec les Moyens. Article fourni par un des auteurs de l’Encyclopédie méthodique.

DÉLIBÉRER : employé dans cette phrase, il n’y a lieu à délibérer, c’est la formule qu’emploie l’assemblée nationale, pour rejetter une motion inconsidérée, ou qui n’est pas assez importante pour fixer son attention.

L’assemblée de la commune qui se fait un honneur de se modeler sur celle de la nation, a adopté aussi la formule en question.

Item. Les district : on y conclut qu’il n’y a lieu à délibérer, sur-tout quand le motionnaire est un intrus, ou qu’il est d’un avis différent de celui de M. le Président qui est toujours au courant, & a mille motifs pour avoir raison.

DÉMAGOGUE : fourbe qui en impose au peuple, & feint d’être son ami pour le tromper avec plus de perfidie. Docteur Marat n’étoit point un démagogue, comme quelques journalistes l’ont soutenu ; il en avoit le langage sans en avoir l’adresse ni l’intention. Docteur Marat vouloit vendre ses feuilles, & voilà ce qui le faisoit vociférer ; mais un adroit Sinon, dont les Dauphinois ont d’abord été la dupe, c’est ce Roumein né parmi le peuple, parlant le langage du peuple, & toujours au nom du peuple. Ses malheureux compatriotes, il eût fini par les faire égorger, si les fideles gardiens du troupeau n’eussent point crié au loup.

Chaque fois que je me sers du mot de démagogue, je le prends dans le sens où il signifie un aristocrate hypocrite qui cherche à étouffer son frere le démocrate en le serrant dans ses bras.

DÉMOCRATE : signifie le contraire d’aristocrate, dans l’acception que nous avons donnée à celui-ci.

Le démocrate croit & assure que les districts ont le pouvoir législatif, car l’exécutif personne n’en doute.

La commune aura beau dire, l’assemblée nationale beau faire, on ne persuadera jamais à un démocrate qu’il y ait une puissance au-dessus de son district, & que les districts n’ont été assemblés que pour procéder aux élections. L’honorable membre qui porteroit cette doctrine erronée dans le sein, seroit éconduit par le tambour d’ordre comme un franc aristocrate.

DÉPARTEMENT : dans l’ancien régime, on disoit département de la marine, département de la guerre, département des affaires étrangeres. Cette dénomination désignoit les bureaux & la besogne de chaque ministre ; c’est-à-dire, celle qu’il étoit convenu de faire faire. Il arrivoit souvent qu’un département empiétoit sur un autre, & delà il arrivoit pis encore. Les fermiers-généraux avoient aussi leurs départemens ; dans ce sens il signifioit division ; c’est l’acception qu’il a prise dans le nouveau régime, lorsqu’il a été décrété que la France seroit divisée par l’assemblée nationale. Elle l’a été effectivement, & je me dispenserai d’en rapporter les détails qui se lisent dans tous les journaux. J’ajouterai seulement que cette division ne s’est pas faite sans beaucoup de réclamations que la prudence de l’assemblée a satisfaites autant que le local le lui a permis ; car chaque ville vouloit être chef-lieu. Voyez Rayon.

Lorsque les départemens seront en activité, alors nous respirerons, & le café de Foy pourra mettre la main sur les enjeux. Voyez Contre-révolution.

DÉPUTÉ : quand la nation étoit assemblée sous le nom d’états-généraux, ses membres se qualifioient de députés ; sitôt qu’elle a été désignée par assemblée nationale, on a dit les représentans de la nation. Cependant, lorsqu’on parle d’un représentant individuellement, on dit c’est un député ; par exemple, on ne diroit pas bien ; c’est une représentant de la nation qui fait tel ou tel journal ; mais c’est un député qui rédige le courier de P…, le journal de l’As… N…, le P… du … j…, le V… g… r…, les Déb… de… l’As… N…, le M… de… g…, &c. &c.

DESPOTISME : avant la révolution ce mot ne se trouvoit que dans les relations de voyages ; après la révolution il a été plus usité, mais il a toujours eu pour adjectif le mot ministériel. On lit cependant dans certains écrits anti-patriotiques, scandaleux, ou incendiaires, (Voyez ce dernier mot), despotisme municipal, despotisme des districts, despotisme des patrouilles, &c. Ces mots ont sans doute été bien étonnés de se trouver ensemble ; les gens de lettre ont remarqué que c’étoit un abus de mots, & que ces abus étoit monstrueux ; si donc, l’on définissoit le mot despotisme d’après nos néologues, il voudroit dire l’autorité que le fort s’arroge sur le foible. Mais despotisme est l’action d’un homme public qui met sa volonté à la place de la loi.

Les jeunes gens qui, se destinant à l’étude de la politique, voudront avoir des idées justes de ce mot, doivent lire Montesquieu & Boulanger ; veulent-ils des idées absurdes, qu’ils ouvrent le président Hénaut, & pour des idées contradictoires Me. Linguet.

DETTE : dette nationale. Le publiciste Marat a soutenu qu’il falloit dire dette royale. Le publicisme a une autre locution que le civisme ; & celui-ci soutient que cette dette, soit royale ou non, qu’elle vienne ou ne vienne pas du fait des agens de la royauté, est nationale, si-tôt que les représentans de la nation ont bien voulu la reconnoître. Comment reconnoît-on, dit encore le publiciste, une dette qui n’est point constatée ou qu’on ne veut point constater ? — Quand on l’a reconnue, elle a été censée constatée ou devant l’être, & la preuve en est que les représentans de la nation ne cessent d’en demander un état. — Il en sera des registres où elle est insérée comme des livres sibyllins ; M. l’abbé Maury aura beau parler de la dette nationale, comme Caton de la ruine de Carthage, rien ne paroîtra.

DISTRICT : mot dont le peuple ignoroit l’existence, il y a un an, & qu’il écorche encore ; mot qu’on commençoit à balbutier quelques mois avant la révolution, & qui ne signifioit pas alors grand’chose ; mot que depuis la révolution on trouve par-tout & qui signifie tout. Il a d’abord été l’équivalent de division, il est devenu ensuite le synonyme de jurisdiction, de cour souverains, &c. &c. Là il représente un corps de législateurs, & plus loin un corps formidable de guerriers. Nous avons 60 districts, tous se disent freres, la même cause les anime tous ; mais ces freres n’ont point la vue également organisée ; quelquefois l’un voit noir ce que l’autre a cru blanc. Cependant ces nuances dans l’optique & les petits différends qui en résultent ne sont que des castilles de freres ; on se boude, mais l’on s’en aime davantage. Les districts ont un mot de ralliement, & quelles que soient les dispositions des esprits, ils se livrent à l’enthousiasme & s’embrassent tendrement aux noms chéris de Louis XVI & de la Fayette.

On doit des égards à la bonne intention, & tout bon citoyen s’abstient de déclamer contre les districts, sur-tout lorsqu’il réfléchit que notre liberté ne fait que commencer, que nous sommes comme l’enfant qui vient de briser ses lisieres, que nous nous essayons à marcher, & que dans cet apprentissage les faux pas sont excusables.

DOLÉANCES : il n’a point de singulier, & pour cause, ajoute M. Dumarsais, qui a traité savamment ce mot. Il est fort ancien & n’est usité qu’aux époques des états-généraux. On appelle doléances les griefs, les plaintes que les provinces inserent dans leurs cahiers, & qu’elles dirigent au pied du trône par la voie de leurs représentans. On a beaucoup vanté une brochure qui avoit pour titre Doléances sur les surcharges que les gens du peuple supportent en toute espece d’impôts, in-8°. de 244 pages, & qui auroit pu en avoir 1000. L’ordre de Malte, dit cet écrit patriotique que tout le monde n’a pas goûté, l’ordre de Malte qui possede en France des biens immenses, ne paie que 120,000 livres de vingtiemes, & s’il payoit en raison de ses revenus, sa contribution se monteroit à 1,320,000 livres. Ah ! Messieurs les chevaliers, quelle restitution vous avez à nous faire !

DON PATRIOTIQUE : c’est l’or, c’est l’argent qu’on porte de bon cœur sur l’autel de la patrie pour subvenir à ses besoins. Hélas ! les donateurs qui veulent, ne sont pas ceux qui peuvent ; aussi leurs dons en deviennent plus précieux ; ils n’avoient que leurs boucles, & l’autel en a été chargé ; mais qu’est-ce qu’un monceau de boucles en comparaison d’une Sainte-Claire, qui pese 229 marcs ? ah ! si les gens aux boucles eussent été les gens aux saints, auguste patrie, ton autel eût bientôt succombé sous leurs poids !

On a cependant vu, dans différens dons de vaisselle, des restitutions patriotiques, qui décelent un ferme propos de devenir citoyen.

DRAPEAU : enseigne militaire : les nations ont adopté différentes couleurs : les François ont le drapeau blanc avec des fleurs-de-lys, les Espagnols ont le drapeau blanc avec une croix de Saint-André ; les Barbaresque l’ont rouge[3].

DROIT : le droit public, le droit de l’homme, &c. Une des découvertes les plus récentes est celle qui nous a appris que c’est ce dernier qu’il faut dériver le premier. Dans l’ancien régime, les publicistes, qui n’alloient point chercher leurs principes chez l’étranger, ne se doutoient pas de l’existence du droit de l’homme. Les Anglo-Américains & la révolution les ont singuliérement redressés.

Quelques personnes ont été étonnées que les articles des droits de l’hommes, mis en avant par les représentans de la nation, se soient trouvés les mêmes, mot pour mot, que ceux qui sont insérés dans la constitution des Anglo-Américains. Ces personnes sans doute ignorent que la vérité est une, & que quand elle parle aux nations elle leur tient à toutes le même langage. Galilée a dit : c’est la terre qui tourne & non le soleil… Un Allemand qui ne connoissoit personne en Italie, s’est écrié de son côté : le soleil est immobile & c’est la terre qui tourne… Dans ce témoignage de la vérité, il n’y a pas eu de communication d’idée ; Galilée & l’Allemand étoient inspirés par cette sainte vérité, que le génie saisit tôt ou tard. C’est le pygmée qui souffle des boules de savon qui imite le pygmée.

DROITS : ce mot, pris en pluriel, a une infinité d’acceptions ; dans l’ancien régime où il y avoit des corps, ces corps avoient des droits… On s’arrogeoit d’abord tel ou tel droit qui, dans un laps de temps très-court, ne manquoit jamais de devenir incontestable, & delà à immémorial, on sait que c’est l’affaire de rien.

Droits : terme de Fin, ce qu’on paie aux barrieres pour l’entrée de telle ou telle denrée, d’après le tarif manuscrit que vous en présente le receveur.

Avant la révolution il n’y avoit que ce qu’on appeloit le petit peuple qui payoit les droits. MM. les secrétaires du roi, maison, couronne de FRance étoient privilégiés, l’université avoit ses privilégiés, les commensaux du Roi, qui étoient innombrables, étoient aussi privilégiés, & avec le certificat d’une main privilégiée qu’on exhiboit aux commis, on entroit sa bourriche en ne payant pas même le quart de ce qu’auroit payé le petit peuple pour pareille friandise ; M. le Duc, Madame la Duchesse, le Comte, le Marquis avoient soin de s’abonner, quand le privilége leur faisoit faux bon, & l’abonnement à certains égards valoit une exemption.

  1. L’auteur a sans doute pensé que nous n’étions pas encore assez avancés dans la révolution, pour avoir besoin qu’on nous rappellât l’explication des mots cours souveraines, requisitoire & ministese public, &c. mais il les a placés dans la nomenclature de ceux qui s’oublieront, & dont on doit l’interprétation à la génération future. Note de l’éditeur.
  2. L’auteur du dictionnaire national est un peu néologue, & nous aurions retranché le mot fetfa, qui signifie décret rendu par le grand-seigneur, si nous travaillons selon l’ancien régime des littérateurs, où faire l’édition d’un auteur étoit le défigurer. Note de l’éditeur.
  3. Ce commencement d’article est de feu M. d’Osier ; il est beaucoup plus étendu dans le manuscrit ; mais le texte est tellement endommagé, qu’il n’a pas été possible d’en déchiffrer autre chose que ces mots : en cas d’attroupement. Note de l’éditeur.