Dictionnaire philosophique/Garnier (1878)/Moïse

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Éd. Garnier - Tome 20
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MOÏSE.

SECTION PREMIÈRE[1].

La philosophie, dont on a quelquefois passé les bornes, les recherches de l’antiquité, l’esprit de discussion et de critique, ont été poussés si loin qu’enfin plusieurs savants ont douté s’il y avait jamais eu un Moïse, et si cet homme n’était pas un être fantastique, tel que l’ont été probablement Persée, Bacchus, Atlas, Penthésilée, Vesta, Rhéa Sylvia, Isis, Sammonocodom, Fo, Mercure Trismégiste, Odin, Merlin, Francus, Robert le Diable, et tant d’autres héros de romans dont on a écrit la vie et les prouesses.

Il n’est pas vraisemblable, disent les incrédules, qu’il ait existé un homme dont toute la vie est un prodige continuel.

Il n’est pas vraisemblable qu’il eût fait tant de miracles épouvantables en Égypte, en Arabie et en Syrie, sans qu’ils eussent retenti dans toute la terre.

Il n’est pas vraisemblable qu’aucun écrivain égyptien ou grec n’eût transmis ces miracles à la postérité. Il n’en est cependant fait mention que par les seuls Juifs ; et dans quelque temps que cette histoire ait été écrite par eux, elle n’a été connue d’aucune nation que vers le iie siècle. Le premier auteur qui cite expressément les livres de Moïse est Longin, ministre de la reine Zénobie, du temps de l’empereur Aurélien[2].

Il est à remarquer que l’auteur du Mercure Trismègiste, qui certainement était Égyptien, ne dit pas un seul mot de ce Moïse.

Si un seul auteur ancien avait rapporté un seul de ces miracles, Eusèbe aurait sans doute triomphé de ce témoignage, soit dans son Histoire, soit dans sa Préparation évangélique.

Il reconnaît à la vérité des auteurs qui ont cité son nom, mais aucun qui ait cité ses prodiges. Avant lui, les Juifs Josèphe et Philon, qui ont tant célébré leur nation, ont recherché tous les écrivains chez lesquels le nom de Moïse se trouvait; mais il n’y en a pas un seul qui fasse la moindre mention des actions merveilleuses qu’on lui attribue.

Dans ce silence général du monde entier, voici comme les incrédules raisonnent avec une témérité qui se réfute d’elle-même.

Les Juifs sont les seuls qui aient eu le Pentateuque, qu’ils attribuent à Moïse. Il est dit dans leurs livres mêmes que ce Pentateuque ne fut connu que sous leur roi Josias, trente-six ans avant la première destruction de Jérusalem et de la captivité ; on n’en trouva qu’un seul exemplaire chez le pontife Helcias[3], qui le déterra au fond d’un coffre-fort en comptant de l’argent. Le pontife l’envoya au roi par son scribe Saphan.

Cela pourrait, disent-ils, obscurcir l’authenticité du Pentateuque.

En effet, eût-il été possible que si le Pentateuque eût été connu de tous les Juifs, Salomon, le sage Salomon, inspiré de Dieu même, en lui bâtissant un temple par son ordre, eût orné ce temple de tant de figures, contre la loi expresse de Moïse ?

Tous les prophètes juifs qui avaient prophétisé au nom du Seigneur depuis Moïse jusqu’à ce roi Josias ne se seraient-ils pas appuyés dans leurs prédications de toutes les lois de Moïse ? N’auraient-ils pas cité mille lois ses propres paroles ? Ne les auraient-ils pas commentées ? Aucun d’eux cependant n’en cite deux lignes ; aucun ne rappelle le texte de Moïse; ils lui sont même contraires en plusieurs endroits.

Selon ces incrédules, les livres attribués à Moïse n’ont été écrits que parmi les Babyloniens pendant la captivité, ou immédiatement après, par Esdras. On ne voit, en effet, que des terminaisons persanes et chaldéennes dans les écrits juifs : Babel, porte de dieu ; Phégor-beel ou Beel-Phégor, dieu du précipice ; Zebuth-beel ou Beel-zebuth, dieu des insectes ; Bethel, maison de dieu ; Daniel, jugement de dieu ; Gabriel, homme de dieu ; Jahel, affligé de dieu ; Jaïel, la vie de dieu ; Israël, voyant dieu ; Oziel, force de dieu ; Raphaël, secours de dieu ; Uriel, le feu de dieu.

Ainsi tout est étranger chez la nation juive, étrangère elle-même en Palestine : circoncision, cérémonies, sacrifices, arche, chérubin, bouc Hazazel, baptême de justice, baptême simple, épreuves, divination, explication des songes, enchantement des serpents, rien ne venait de ce peuple ; rien ne fut inventé par lui.

Le célèbre milord Bolingbroke ne croit point du tout que Moïse ait existé : il croit voir dans le Pentateuque une foule de contradictions et de fautes de chronologie et de géographie qui épouvantent ; des noms de plusieurs villes qui n’étaient pas encore bâties ; des préceptes donnés aux rois, dans un temps où non-seulement les Juifs n’avaient point de rois, mais où il n’était pas probable qu’ils en eussent jamais, puisqu’ils vivaient dans des déserts sous des tentes, à la manière des Arabes Bédouins.

Ce qui lui paraît surtout de la contradiction la plus palpable, c’est le don de quarante-huit villes avec leurs faubourgs fait aux lévites, dans un pays où il n’y avait pas un seul village : c’est principalement sur ces quarante-huit villes qu’il relance Abbadie, et qu’il a même la dureté de le traiter avec l’horreur et le mépris d’un seigneur de la chambre haute et d’un ministre d’État pour un petit prêtre étranger qui veut faire le raisonneur.

Je prendrai la liberté de représenter au vicomte de Bolingbroke, et à tous ceux qui pensent comme lui, que non-seulement la nation juive a toujours cru à l’existence de Moïse et à celle de ses livres, mais que Jésus-Christ même lui a rendu témoignage. Les quatre évangélistes, les Actes des apôtres, la reconnaissent ; saint Matthieu dit expressément que Moïse et Élie apparurent à Jésus-Christ sur la montagne, pendant la nuit de la transfiguration, et saint Luc en dit autant.

Jésus-Christ déclare dans saint Matthieu qu’il n’est point venu pour abolir cette loi, mais pour l’accomplir. On renvoie souvent dans le Nouveau Testament à la loi de Moïse et aux prophètes ; l’Église entière a toujours cru le Pentateuque écrit par Moïse ; et de plus de cinq cents sociétés différentes qui se sont établies depuis si longtemps dans le christianisme, aucune n’a jamais douté de l’existence de ce grand prophète : il faut donc soumettre notre raison, comme tant d’hommes ont soumis la leur.

Je sais fort bien que je ne gagnerai rien sur l’esprit du vicomte ni de ses semblables. Ils sont trop persuadés que les livres juifs ne furent écrits que très-tard, qu’ils ne furent écrits que pendant la captivité des deux tribus qui restaient. Mais nous aurons la consolation d’avoir l’Église pour nous.

[4]Si vous voulez vous instruire et vous amuser de l’antiquité, lisez la vie de Moïse à l’article Apocryphes.
SECTION II[5].

En vain plusieurs savants ont cru que le Pentateuque ne peut avoir été écrit par Moïse[6]. Ils disent que par l’Écriture même il est avéré que le premier exemplaire connu fut trouvé du temps du roi Josias, et que cet unique exemplaire fut apporté au roi par le secrétaire Saphan. Or, entre Moïse et cette aventure du secrétaire Saphan, il y a mille cent soixante-sept années par le comput hébraïque. Car Dieu apparut à Moïse dans le buisson ardent l’an du monde 2213, et le secrétaire Saphan publia le livre de la loi l’an du monde 3380. Ce livre, trouvé sous Josias, fut inconnu jusqu’au retour de la captivité de Babylone ; et il est dit que ce fut Esdras, inspiré de Dieu, qui mit en lumière toutes les saintes Écritures.

Mais[7] que ce soit Esdras ou un autre qui ait rédigé ce livre, cela est absolument indifférent dès que le livre est inspiré. Il n’est point dit dans le Pentateuque que Moïse en soit l’auteur : il serait donc permis de l’attribuer à un autre homme à qui l’Esprit divin l’aura dicté, si l’Église n’avait pas d’ailleurs décidé que le livre est de Moïse.

Quelques contradicteurs ajoutent qu’aucun prophète n’a cité les livres du Pentateuque, qu’il n’en est question ni dans les psaumes, ni dans les livres attribués à Salomon, ni dans Jérémie, ni dans Isaïe, ni enfin dans aucun livre canonique des Juifs. Les mots qui répondent à ceux de Genèse, Exode, Nombres, Lévitique, Deutéronome, ne se trouvent dans aucun autre écrit reconnu par eux pour authentique.

D’autres, plus hardis, ont fait les questions suivantes :

1° En quelle langue Moïse aurait-il écrit dans un désert sauvage ? Ce ne pouvait être qu’en égyptien : car par ce livre même on voit que Moïse et tout son peuple étaient nés en Égypte. Il est probable qu’ils ne parlaient pas d’autre langue. Les Égyptiens ne se servaient pas encore du papyrus ; on gravait des hiéroglyphes sur le marbre ou sur le bois. Il est même dit que les tables des commandements furent gravées sur des pierres polies, ce qui demandait des efforts et un temps prodigieux.

2° Est-il vraisemblable que dans un désert où le peuple juif n’avait ni cordonnier ni tailleur, et où le Dieu de l’univers était obligé de faire un miracle continuel pour conserver les vieux habits et les vieux souliers des Juifs, il se soit trouvé des hommes assez habiles pour graver les cinq livres du Pentateuque sur le marbre ou sur le bois ? On dira qu’on trouva bien des ouvriers qui firent un veau d’or en une nuit, et qui réduisirent ensuite l’or en poudre, opération impossible à la chimie ordinaire, non encore inventée ; qui construisirent le tabernacle, qui l’ornèrent de trente-quatre colonnes d’airain avec des chapiteaux d’argent ; qui ourdirent et qui brodèrent des voiles de lin, d’hyacinthe, de pourpre et d’écarlate ; mais cela même fortifie l’opinion des contradicteurs. Ils répondent qu’il n’est pas possible que dans un désert où l’on manquait de tout, on ait fait des ouvrages si recherchés ; qu’il aurait fallu commencer par faire des souliers et des tuniques ; que ceux qui manquent du nécessaire ne donnent point dans le luxe, et que c’est une contradiction évidente de dire qu’il y ait eu des fondeurs, des graveurs, des brodeurs, quand on n’avait ni habits ni pain.

3° Si Moïse avait écrit le premier chapitre de la Genèse, aurait-il été défendu à tous les jeunes gens de lire ce premier chapitre ? Aurait-on porté si peu de respect au législateur ? Si c’était Moïse qui eût dit que Dieu punit l’iniquité des pères jusqu’à la quatrième génération, Ézéchiel aurait-il osé dire le contraire ?

4° Si Moïse avait écrit le Lévitique, aurait-il pu se contredire dans le Deutéronome ? Le Lévitique défend d’épouser la femme de son frère, le Deutéronome l’ordonne.

5° Moïse aurait-il parlé dans son livre des villes qui n’existaient pas de son temps ? Aurait-il dit que des villes qui étaient pour lui à l’orient du Jourdain étaient à l’occident ?

6° Aurait-il assigné quarante-huit villes aux lévites dans un pays où il n’y a jamais eu dix villes, et dans un désert où il a toujours erré sans avoir une maison ?

7° Aurait-il prescrit des règles pour les rois juifs, tandis que non-seulement il n’y avait point de rois chez ce peuple, mais qu’ils étaient en horreur, et qu’il n’était pas probable qu’il y en eût jamais ? Quoi ! Moïse aurait donné des préceptes pour la conduite des rois qui ne vinrent qu’environ cinq cents années après lui, et il n’aurait rien dit pour les juges et les pontifes qui lui succédèrent ? Cette réflexion ne conduit-elle pas à croire que le Pentateuque a été composé du temps des rois, et que les cérémonies instituées par Moïse n’avaient été qu’une tradition ?

8° Se pourrait-il faire qu’il eût dit aux Juifs : Je vous ai fait sortir au nombre de six cent mille combattants de la terre d’Égypte, sous la protection de votre Dieu ? Les Juifs ne lui auraient-ils pas répondu : Il faut que vous ayez été bien timide pour ne nous pas mener contre le Pharaon d’Égypte ; il ne pouvait pas nous opposer une armée de deux cent mille hommes. Jamais l’Égypte n’a eu tant de soldats sur pied : nous l’aurions vaincu sans peine, nous serions les maîtres de son pays ? Quoi ! le dieu qui vous parle a égorgé, pour nous faire plaisir, tous les premiers-nés d’Égypte, et s’il y a dans ce pays-là trois cent mille familles, cela fait trois cent mille hommes morts en une nuit pour nous venger ; et vous n’avez pas secondé votre dieu ! et vous ne nous avez pas donné ce pays fertile que rien ne pouvait défendre ! vous nous avez fait sortir de l’Égypte en larrons et en lâches, pour nous faire périr dans des déserts, entre les précipices et les montagnes ! Vous pouviez nous conduire au moins par le droit chemin dans cette terre de Chanaan sur laquelle nous n’avons nul droit, que vous nous avez promise, et dans laquelle nous n’avons pu encore entrer.

Il était naturel que de la terre de Gessen nous marchassions vers Tyr et Sidon, le long de la Méditerranée ; mais vous nous faites passer l’isthme de Suez presque tout entier ; vous nous faites rentrer en Égypte, remonter jusque par delà Memphis, et nous nous trouvons à Béel-Sephon, au bord de la mer Rouge, tournant le dos à la terre de Chanaan, ayant marché quatre-vingts lieues dans cette Égypte que nous voulions éviter, et enfin près de périr entre la mer et l’armée de Pharaon !

Si vous aviez voulu nous livrer à nos ennemis, auriez-vous pris une autre route et d’autres mesures ? Dieu nous a sauvés par un miracle, dites-vous ; la mer s’est ouverte pour nous laisser passer ; mais après une telle faveur fallait-il nous faire mourir de faim et de fatigue dans les déserts horribles d’Étham, de Cadès-Barné, de Mara, d’Élim, d’Horeb, et de Sinaï ? Tous nos pères ont péri dans ces solitudes affreuses, et vous venez dire au bout de quarante ans que Dieu a eu un soin particulier de nos pères !

Voilà ce que ces Juifs murmurateurs, ces enfants injustes de Juifs vagabonds, morts dans les déserts, auraient pu dire à Moïse s’il leur avait lu l’Exode et la Genèse. Et que n’auraient-ils pas dû dire et faire à l’article du veau d’or ? Quoi ! vous osez nous conter que votre frère fit un veau pour nos pères, quand vous étiez avec Dieu sur la montagne, vous qui tantôt nous dîtes que vous avez parlé avec Dieu face à face, et tantôt que vous n’avez pu le voir que par derrière ! Mais enfin vous étiez avec ce Dieu, et votre frère jette en fonte un veau d’or en un seul jour, et nous le donne pour l’adorer ; et au lieu de punir votre indigne frère, vous le faites notre pontife, et vous ordonnez à vos lévites d’égorger vingt-trois milles hommes de votre peuple ! Nos pères l’auraient-ils souffert ? se seraient-ils laissé assommer comme des victimes par des prêtres sanguinaires ? Vous nous dites que, non content de cette boucherie incroyable, vous avez fait encore massacrer vingt-quatre mille de vos pauvres suivants, parce que l’un d’eux avait couché avec une Madianite, tandis que vous-même avez épousé une Madianite ; et vous ajoutez que vous êtes le plus doux de tous les hommes ! Encore quelques actions de cette douceur, et il ne serait plus resté personne.

Non, si vous aviez été capable d’une telle cruauté, si vous aviez pu l’exercer, vous seriez le plus barbare de tous les hommes, et tous les supplices ne suffiraient pas pour expier un si étrange crime.

Ce sont là, à peu près, les objections que font les savants à ceux qui pensent que Moïse est l’auteur du Pentateuque. Mais on leur répond que les voies de Dieu ne sont pas celles des hommes ; que Dieu a éprouvé, conduit et abandonné son peuple par une sagesse qui nous est inconnue ; que les Juifs eux-mêmes depuis plus de deux mille ans ont cru que Moïse est l’auteur de ces livres ; que l’Église, qui a succédé à la synagogue, et qui est infaillible comme elle, a décidé ce point de controverse, et que les savants doivent se taire quand l’Église parle.
SECTION III[8].

On ne peut douter qu’il n’y ait eu un Moïse législateur du peuple juif. On examinera ici son histoire suivant les seules règles de la critique : le divin n’est pas soumis à l’examen. Il faut donc se borner au probable ; les hommes ne peuvent juger qu’en hommes. Il est d’abord très-naturel et très-probable qu’une nation arabe ait habité sur les confins de l’Égypte, du côté de l’Arabie déserte, qu’elle ait été tributaire ou esclave des rois égyptiens, et qu’ensuite elle ait cherché à s’établir ailleurs ; mais ce que la raison seule ne saurait admettre, c’est que cette nation, composée de soixante et dix personnes tout au plus du temps de Joseph, se fût accrue en deux cent quinze ans, depuis Joseph jusqu’à Moïse, au nombre de six cent mille combattants, selon le livre de l’Exode ; car six cent mille hommes en état de porter les armes supposent une multitude d’environ deux millions, en comptant les vieillards, les femmes et les enfants. Il n’est certainement pas dans le cours de la nature qu’une colonie de soixante et dix personnes, tant mâles que femelles, ait pu produire en deux siècles deux millions d’habitants. Les calculs faits sur cette progression par des hommes très-peu versés dans les choses de ce monde sont démentis par l’expérience de toutes les nations et de tous les temps. On ne fait pas, comme on a dit[9], des enfants d’un trait de plume. Songe-t-on bien qu’à ce compte une peuplade de dix mille personnes en deux cents ans produirait beaucoup plus d’habitants que le globe de la terre n’en peut nourrir ?

Il n’est pas plus probable que ces six cent mille combattants, favorisés par le Maître de la nature, qui faisait pour eux tant de prodiges, se fussent bornés à errer dans des déserts où ils moururent, au lieu de chercher à s’emparer de la fertile Égypte.

Ces premières règles d’une critique humaine et raisonnable établies, il faut convenir qu’il est très-vraisemblable que Moïse ait conduit hors des confins de l’Égypte une petite peuplade. Il y avait chez les Égyptiens une ancienne tradition, rapportée par Plutarque dans son traité d’Isis et d’Osiris, que Typhon, père de Jérossalaïm et de Juddecus, s’était enfui d’Égypte sur un âne. Il est clair par ce passage que les ancêtres des Juifs habitants de Jérusalem passaient pour avoir été des fugitifs de l’Égypte. Une tradition non moins ancienne et plus répandue est que les Juifs avaient été chassés d’Égypte, soit comme une troupe de brigands indisciplinables, soit comme une peuplade infectée de la lèpre. Cette double accusation tirait sa vraisemblance de la terre même de Gessen, qu’ils avaient habitée, terre voisine des Arabes vagabonds et où la maladie de la lèpre, particulière aux Arabes, devait être commune. Il paraît par l’Écriture même que ce peuple était sorti d’Égypte malgré lui. Le dix-septième chapitre du Deutéronome défend aux rois de songer à ramener les Juifs en Égypte.

La conformité de plusieurs coutumes égyptiennes et juives fortifie encore l’opinion que ce peuple était une colonie égyptienne ; et ce qui lui donne un nouveau degré de probabilité, c’est la fête de la pâque, c’est-à-dire de la fuite ou du passage, instituée en mémoire de leur évasion. Cette fête seule ne serait pas une preuve : car il y a eu chez tous les peuples des solennités établies pour célébrer des événements fabuleux et incroyables, telles étaient la plupart des fêtes des Grecs et des Romains ; mais une fuite d’un pays dans un autre n’a rien que de très-commun, et se concilie la créance. La preuve tirée de cette fête de la pâque reçoit encore une force nouvelle par celle des tabernacles, en mémoire du temps où les Juifs habitaient les déserts au sortir de l’Égypte. Ces vraisemblances, réunies avec tant d’autres, prouvent qu’en effet une colonie sortie d’Égypte s’établit enfin pour quelque temps dans la Palestine.

Presque tout le reste est d’un genre si merveilleux que la sagacité humaine n’y a plus de prise. Tout ce qu’on peut faire, c’est de rechercher en quel temps l’histoire de cette fuite, c’est-à-dire le livre de l’Exode, a pu être écrit, et de démêler les opinions qui régnaient alors, opinions dont la preuve est dans ce livre même comparé avec les anciens usages des nations.

À l’égard des livres attribués à Moïse, les règles les plus communes de la critique ne permettent pas de croire qu’il en soit l’auteur.

1° Il n’y a pas d’apparence qu’il eût appelé les endroits dont il parle de noms qui ne leur furent imposés que longtemps après. Il est fait mention dans ce livre des villes de Jaïr, et tout le monde convient qu’elles ne furent ainsi nommées que longtemps après la mort de Moïse ; il y est parlé du pays de Dan, et la tribu de Dan n’avait pas encore donné son nom à ce pays, dont elle n’était pas la maîtresse.

2° Comment Moïse aurait-il cité le livre des guerres du Seigneur, quand ces guerres et ce livre lui sont postérieurs?

3° Comment Moïse aurait-il parlé de la défaite prétendue d’un géant nommé Og, roi de Basan, vaincu dans le désert la dernière année de son gouvernement ? Et comment aurait-il ajouté qu’on voit encore son lit de fer de neuf coudées dans Rabbath ? Cette ville de Rabbath était la capitale des Ammonites ; les Hébreux n’avaient point encore pénétré dans ce pays : n’est-il pas apparent qu’un tel passage est d’un écrivain postérieur que son inadvertance trahit ? Il veut apporter en témoignage de la victoire remportée sur un géant le lit qu’on disait être encore à Rabbath, et il oublie qu’il fait parler Moïse.

4° Comment Moïse aurait-il appelé villes au delà du Jourdain les villes qui, à son égard, étaient en deçà ? N’est-il pas palpable que le livre qu’on lui attribue fut écrit longtemps après que les Israélites eurent passé cette petite rivière du Jourdain, qu’ils ne passèrent jamais sous sa conduite ?

5° Est-il bien vraisemblable que Moïse ait dit à son peuple que, dans la dernière année de son gouvernement, il a pris dans le petit canton d’Argob, pays stérile et affreux de l’Arabie Pétrée, soixante grandes villes entourées de hautes murailles fortifiées, sans compter un nombre infini de villes ouvertes ? N’est-il pas de la plus grande probabilité que ces exagérations furent écrites dans la suite par un homme qui voulait flatter une nation grossière ?

6° Il est encore moins vraisemblable que Moïse ait rapporté les miracles dont cette histoire est remplie.

On peut bien persuader à un peuple heureux et victorieux que Dieu a combattu pour lui ; mais il n’est pas dans la nature humaine qu’un peuple croie avoir vu cent miracles en sa faveur, quand tous ces prodiges n’aboutissent qu’à le faire périr dans un désert. Examinons quelques miracles rapportés dans l’Exode.

7° Il paraît contradictoire et injurieux à l’essence divine que Dieu, s’étant formé un peuple pour être le seul dépositaire de ses lois et pour dominer sur toutes les nations, il envoie un homme de ce peuple demander au roi son oppresseur la permission d’aller sacrifier à son Dieu dans le désert, afin que ce peuple puisse s’enfuir sous le prétexte de ce sacrifice. Nos idées communes ne peuvent qu’attacher une idée de bassesse et de fourberie à ce manége, loin d’y reconnaître la majesté et la puissance de l’Être suprême.

Quand nous lisons immédiatement après que Moïse change devant le roi sa baguette en serpent, et toutes les eaux du royaume en sang, qu’il fait naître des grenouilles qui couvrent la terre, qu’il change en poux toute la poussière, qu’il remplit les airs d’insectes ailés venimeux, qu’il frappe tous les hommes et tous les animaux du pays d’affreux ulcères, qu’il appelle la grêle, les tempêtes et le tonnerre pour ruiner toute la contrée, qu’il la couvre de sauterelles, qu’il la plonge dans des ténèbres palpables pendant trois jours, qu’enfin un ange exterminateur frappe de mort tous les premiers-nés des hommes et des animaux d’Égypte, à commencer par le fils du roi ; quand nous voyons ensuite ce peuple marchant à travers les flots de la mer Rouge suspendus en montagnes d’eau à droite et à gauche, et retombant ensuite sur l’armée de Pharaon, qu’ils engloutissent ; lors, dis-je, qu’on lit tous ces miracles, la première idée qui vient dans l’esprit, c’est de dire : Ce peuple, pour qui Dieu a fait des choses si étonnantes, va sans doute être le maître de l’univers. Mais non, le fruit de tant de merveilles est de souffrir la disette et la faim dans des sables arides ; et, de prodige en prodige, tout meurt avant d’avoir vu le petit coin de terre où leurs descendants s’établissent ensuite pour quelques années. Il est pardonnable sans doute de ne pas croire cette foule de merveilles dont la moindre révolte la raison.

Cette raison, abandonnée à elle-même, ne peut se persuader que Moïse ait écrit des choses si étranges. Comment peut-on faire accroire à une génération tant de miracles inutilement faits pour elle, et tous ceux qu’on dit opérés dans le désert ? Quel personnage fait-on jouer à la Divinité, de l’employer à conserver les habits et les souliers de ce peuple pendant quarante ans, après avoir armé en leur faveur toute la nature !

Il est donc très-naturel de penser que toute cette histoire prodigieuse fut écrite longtemps après Moïse, comme les romans de Charlemagne furent forgés trois siècles après lui, et comme les origines de toutes les nations ont été écrites dans des temps où ces origines, perdues de vue, laissaient à l’imagination la liberté d’inventer. Plus un peuple est grossier et malheureux, plus il cherche à relever son ancienne histoire : et quel peuple a été plus longtemps misérable et barbare que le peuple juif ?

Il n’est pas à croire que lorsqu’ils n’avaient pas de quoi se faire des souliers dans leurs déserts, sous la domination de Moïse, on fût chez eux fort curieux d’écrire. On doit présumer que les malheureux nés dans ces déserts ne reçurent pas une éducation bien brillante, et que la nation ne commença à lire et à écrire que lorsqu’elle eut quelque commerce avec les Phéniciens. C’est probablement dans les commencements de la monarchie que les Juifs qui se sentirent quelque génie mirent par écrit le Pentateuque, et ajustèrent comme ils purent leurs traditions. Aurait-on fait recommander par Moïse aux rois de lire et d’écrire même sa loi, dans le temps qu’il n’y avait pas encore de rois ? N’est-il pas probable que le dix-septième chapitre du Deutéronome est fait pour modérer le pouvoir de la royauté, et qu’il fut écrit par les prêtres du temps de Saül ?

C’est vraisemblablement à cette époque qu’il faut placer la rédaction du Pentateuque. Les fréquents esclavages que ce peuple avait subis ne semblent pas propres à établir la littérature dans une nation, et à rendre les livres fort communs ; et plus ces livres furent rares dans les commencements, plus les auteurs s’enhardirent à les remplir de prodiges.

Le Pentateuque attribué à Moïse est très-ancien, sans doute, s’il est rédigé du temps de Saül et de Samuel : c’est environ vers le temps de la guerre de Troie, et c’est un des plus curieux monuments de la manière de penser des hommes de ce temps-là. On voit que toutes les nations connues étaient amoureuses des prodiges à proportion de leur ignorance. Tout se faisait alors par le ministère céleste, en Égypte, en Phrygie, en Grèce, en Asie.

Les auteurs du Pentateuque donnent à entendre que chaque nation a ses dieux, et que ces dieux ont, à peu de chose près, un égal pouvoir.

Si Moïse change au nom de son Dieu sa verge en serpent, les prêtres de Pharaon en font autant ; s’il change toutes les eaux de l’Égypte en sang, jusqu’à celle qui était dans les vases, les prêtres font sur-le-champ le même prodige sans qu’on puisse concevoir sur quelles eaux ces prêtres opéraient cette métamorphose, à moins qu’ils n’eussent créé de nouvelles eaux exprès. L’écrivain juif aime encore mieux être réduit nécessairement à cette absurdité que de laisser douter que les dieux d’Égypte n’eussent pas le pouvoir de changer l’eau en sang aussi bien que le Dieu de Jacob.

Mais quand celui-ci vient à remplir de poux toute la terre d’Égypte, à changer en poux toute la poussière, alors paraît sa supériorité tout entière ; les mages ne peuvent l’imiter, et on fait parler ainsi le Dieu des Juifs : Pharaon saura que rien n’est semblable à moi. Ces paroles qu’on met dans sa bouche marquent un être qui se croit seulement plus puissant que ses rivaux : il a été égalé dans la métamorphose d’une verge en serpent, et dans celle des eaux en sang ; mais il gagne la partie sur l’article des poux et sur les suivants.

Cette idée de la puissance surnaturelle des prêtres de tous les pays est marquée dans plusieurs endroits de l’Écriture. Quand Balaam, prêtre du petit État d’un roitelet nommé Balac, au milieu des déserts, est prêt de maudire les Juifs, leur Dieu apparaît à ce prêtre pour l’en empêcher. Il semble que la malédiction de Balaam fût très à craindre. Ce n’est pas même assez pour contenir ce prêtre que Dieu lui ait parlé, il envoie devant lui un ange avec une épée, et lui fait encore parler par son ânesse. Toutes ces précautions prouvent certainement l’opinion où l’on était que la malédiction d’un prêtre, quel qu’il fût, entraînait des effets funestes.

Cette idée d’un Dieu supérieur seulement aux autres dieux, quoiqu’il eût fait le ciel et la terre, était tellement enracinée dans toutes les têtes, que Salomon, dans sa dernière prière, s’écrie : « Ô mon Dieu ! il n’y a aucun dieu semblable à toi, sur la terre ni dans le ciel. » C’est cette opinion qui rendait les Juifs si crédules sur tous les sortiléges, sur tous les enchantements des autres nations. C’est ce qui donna lieu à l’histoire de la pythonisse d’Endor, qui eut le pouvoir d’évoquer l’ombre de Samuel. Chaque peuple eut ses prodiges et ses oracles, et il ne vint même dans l’esprit d’aucune nation de douter des miracles et des prophéties des autres. On se contentait de leur opposer de pareilles armes ; il semblait que les prêtres, en niant les prodiges des nations voisines, eussent craint de décréditer les leurs. Cette espèce de théologie prévalut longtemps dans toute la terre.

Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans le détail de tout ce qui est écrit sur Moïse. On parle de ses lois en plus d’un endroit de cet ouvrage. On se bornera ici à remarquer combien on est étonné de voir un législateur inspiré de Dieu, un prophète qui fait parler Dieu même, et qui ne propose point aux hommes une vie à venir. Il n’y a pas un seul mot dans le Lévitique qui puisse faire soupçonner l’immortalité de l’âme. On répond à cette accablante difficulté que Dieu se proportionnait à la grossièreté des Juifs. Quelle misérable réponse ! C’était à Dieu à élever les Juifs jusqu’aux connaissances nécessaires, ce n’était pas à lui à se rabaisser jusqu’à eux. Si l’âme est immortelle, s’il est des récompenses et des peines dans une autre vie, il est nécessaire que les hommes en soient instruits. Si Dieu parle, il faut qu’il les informe de ce dogme fondamental. Quel législateur et quel Dieu que celui qui ne propose à son peuple que du vin, de l’huile et du lait ! quel Dieu qui encourage toujours ses croyants comme un chef de brigands encourage sa troupe par l’espérance de la rapine ! Il est bien pardonnable, encore une fois[10], à la raison humaine de ne voir dans une telle histoire que la grossièreté barbare des premiers temps d’un peuple sauvage. L’homme, quoi qu’il fasse, ne peut raisonner autrement ; mais si Dieu en effet est l’auteur du Pentateuque, il faut se soumettre sans raisonner.


  1. Cette section formait tout l’article dans la huitième partie des Questions sur l’Encyclopédie, en 1771. (B.) — Voltaire revient très-souvent sur Moïse ; voyez, entre autres passages, tome XI, page 80 ; et dans les Mélanges, année 1767, les chapitres i, ii, iii, iv, de l’Examen important de milord Bolingbroke ; et année 1769, les chapitres xxii à xxvii de Dieu et les Hommes.
  2. Longin, Traité du Sublime. (Note de Voltaire.)
  3. IV, Rois, chapitre xxiii, et Paralipom, II, chapitre xxxiv. (Note de Voltaire.)
  4. Cette phrase fut ajoutée, en 1774, dans l’édition in-4°. Elle y remplaça le morceau auquel elle renvoie, tome XVII, pages 294-298 (de la Vie de Moïse, et Fragment de la Vie de Moïse), et qui était terminé ainsi : « Il n’est guère possible de dire précisément en quel temps cette histoire fut écrite ; mais elle est certainement d’une très-haute antiquité. C’est le vrai génie oriental. Les rabbins n’ont jamais eu tant d’imagination. Ils ne sont qu’absurdes. Cela porte visiblement le caractère des plus anciennes fables. » (B.)
  5. Dans le Dictionnaire philosophique, 1764, cette section formait tout l’article, qui commençait ainsi : « Plusieurs savants. » (B.)
  6. Est-il bien vrai qu’il y ait eu un Moïse ? Si un homme qui commandait à la nature entière eût existé chez les Égyptiens, de si prodigieux événements n’auraient-ils pas fait la partie principale de l’histoire d’Égypte ? Sanchoniathon, Manéthon, Mégasthène, Hérodote, n’en auraient-ils point parlé ? Josèphe l’historien a recueilli tous les témoignages possibles en faveur des Juifs ; il n’ose dire qu’aucun des auteurs qu’il cite ait dit un seul mot des miracles de Moïse. Quoi ! le Nil aura été changé en sang, un ange aura égorgé tous les premiers-nés dans l’Égypte, la mer se sera ouverte, ses eaux auront été suspendues à droite et à gauche, et nul auteur n’en aura parlé ! et les nations auront oublié ces prodiges ; et il n’y aura qu’un petit peuple d’esclaves barbares qui nous aura conté ces histoires, des milliers d’années après l’événement !

    Quel est donc ce Moïse inconnu à la terre entière jusqu’au temps où un Ptolomée eut, dit-on, la curiosité de faire traduire en grec les écrits des Juifs ? Il y avait un grand nombre de siècles que les fables orientales attribuaient à Bacchus tout ce que les Juifs ont dit de Moïse. Bacchus avait passé la mer Rouge à pied sec, Bacchus avait changé les eaux en sang, Bacchus avait journellement opéré des miracles avec sa verge : tous ces faits étaient chantés dans les orgies de Bacchus avant qu’on eût le moindre commerce avec les Juifs, avant qu’on sût seulement si ce pauvre peuple avait des livres. N’est-il pas de la plus extrême vraisemblance que ce peuple si nouveau, si longtemps errant, si tard connu, établi si tard en Palestine, prit avec la langue phénicienne les fables phéniciennes, sur lesquelles il enchérit encore, ainsi que font tous les imitateurs grossiers ? Un peuple si pauvre, si ignorant, si étranger dans tous les arts, pouvait-il faire autre chose que de copier ses voisins ? Ne sait-on pas que jusqu’au nom d’Adonaï, d’Ihaho, d’Éloï ou Éloa, qui signifia Dieu chez la nation juive, tout était phénicien ? (Note de Voltaire.) — Cette note est omise dans l’édition Firmin-Didot.

  7. 1764 : « Or que ce soit, etc. » (B.)
  8. Cette troisième section est tirée du manuscrit dont nous avons parlé dans l’Avertissement. Nous avons cru devoir conserver cet article, quoiqu’il se trouve en partie dans les précédents. (K.) — L’Avertissement des éditeurs de Kehl forme la note 5 de la page viii, tome XVII.
  9. Essai sur les Mœurs, Introduction, paragraphe xxiv ; et dans les Mélanges, année 1768, la Profession de foi des théistes (avant-dernier paragraphe).
  10. Voyez tome XI, pages 104 et 116.


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