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Discours de la fuyte des impositeurs italiens

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Discours de la fuyte des impositeurs italiens et des regretz qu’ilz font de quicter la France, et de leur route vers les pays de Barbarie.

1589



Discours de la fuyte des impositeurs italiens et des regretz qu’ilz font de quicter la France, et de leur route vers les pays de Barbarie.
À Paris, pour Jacques Gregoire, imprimeur.
M.D.LXXXIX. In-81.

Les sectaires mahometans ne se montrèrent jamais en si grand’ contumelie ny outrage contre la nation des chrestiens, ny si temeraires, que se sont monstrez parmy la France en plusieurs malignes actes ces barbares Italiens : car, combien qu’en plusieurs raisons ayent essayé par quelques alleguations fardées tascher à se pouvoir esgaler aux Romains, qui de tout temps se sont montrez preux, vaillans et magnanimes, ainsi que mesmement par les histoires du temps jadis nous cognoissons par le lustre des antiques Romains, lesquelz estoient si adextres2 en leurs faictz que leurs gestes demonstroient et signifioient pouvoir commander sur toutes les nations du monde, que seulement par leur ombre et prudence demonstroient estre invincibles, par ce qu’en leurs entreprinses sçavoient juger jusques à la fin d’une cause à qui le droict pouvoit appartenir de la cause qui leur estoit proposée, et se gouvernoient en toute qualité et preeminence de justice, qui est la vraye force de pouvoir dompter et vaincre en tout et par tout à qui en faict l’exercice, tant aux grandz que aux petitz, que celuy qui mesme s’y attend et s’y appuye ne luy reste en semblable qualité plus que la force, qui est de Dieu, pour pouvoir vaincre et dompter seul en son particulier celuy à qui elle defaut, sans attenter contre l’autruy, que contre celuy qui lui faict temeraire poursuyte, ou qui ne luy rend ce qu’il luy a usurpé à tort et sans cause, et se sçait maintenir en telle action de grace que pour la deffense de sa maison mesme, de tout temps agitée, n’attend autre force que celle de Dieu mesme, qui est la cause que le delinquant est pour le jourd’huy en route3, et en la plus grande confusion ou jamais ilz se virent, s’estans eux-mesmes mis la hart4 au col, ne pouvans trainer après eux un si pesant fardeau de rapines, larrecins et volleries ; dont pour le jourd’huy se trouvans prins au piége, fuyent de nuict des lieux où ils s’estoient habituez ; mais comme ayanz encore la corde au col, ne pouvant trainer les maisons où ilz s’estoient liez, d’où ilz ont ravy les tresors et richesses qui estoient en icelles et en celles de leurs voisins, il s’en pourroit par aventure bien recourre quelque chose ; le malefice des dessusdictz Italiens vient mal à propos pour le terme allegué des somptueux Romains et de leur justice, à l’injustice de telle canaille : car les Romains publient la justice aux humains, les Italiens vilains ; les Romains usent de droicture, Italiens de forfaicture ; Romains sont de grand renom, et les Italiens non ; les Romains sont pleins de bombance, Italiens prisent leur pance ; les Romains sont vertueux, les Italiens morveux ; les Romains sont preux à l’espée, Italiens à la pipée ; les Romains font à chacun raison, Italiens de trahison ; les Romains sont magnanimes, Italiens font la mine ; les Romains sont preux et vaillans, Italiens malveillans ; Romains ont conquis la toison d’or, Italiens ont dérobé la mine d’or ; les Romains constans en toute saison, Italiens en toute poison5 : les Romains ont acquis victoire, Italiens perdent memoire ; les Romains sont gens illustres, Italiens de faux lustre ; les Romains gardent equité, Italiens l’iniquité ; Romains amateurs de science, Italiens faux en conscience ; les Romains ont acquis loz immortel et louange de durée, l’Italie n’a plus de durée.

Adieu France, adieu,
Qui estes le lieu
D’où iniquement
Avons prins la fuyte,
L’heure soit maudicte
De notre partement.

Les regretz que font ceste maudicte gent de quicter un si noble pays en sont à la desesperade, car, combien qu’ilz en ayent emporté les trésors, il leur fasche d’y laisser les maisons ; et tout ainsi qu’ilz ont traicté les François par leur injustice, Dieu les traicte par sa justice. Car, de pleine arrivée qu’ilz entrèrent en France, le moien qu’ilz conceurent en celuy pays pour se prevaloir, ce fut de descouvrir les plus riches cuisines, et où gisoient les plus grandz tresors, et faire tant par fas et par nefas que de s’y habituer, et quelque chose qu’il y eust s’y faire tousjours les plus grands ; non obeyr, mais toujours commander ; à l’appetit se renommer du Prince, et par le tesmoignage de trois ou quatre pallefreniers atiltrez pour ce faire, asseuroient qu’un gueux de leur pays estoit un grand gentilhomme, lequel avoit esté destruict par fortune de gueule, di-je de guerre ; et mettoient en admiration si grande les faictz et gestes de telz couards, que plusieurs croyans la vérité estre telle qu’on leur rapportoit, estoient par aucuns subitement nommez monsieur ; lors, se sentans honorez si à coup de telz honneurs, estoit par subite poursuyte enjoinct à leurs faux-tesmoings de venir de fois à autre promptement leur dire qu’ilz vinssent incontinent parler à la Royne, qui estoit un sujet envers le peuple de les faire entrer en credit, car dès ceste heure là commencèrent à faire de cent solz quatre livres, et de quatre livres rien, envers ceux qui leur prestoient de leur bien, et eux ne se soucians point des plainctifs et remonstrances qu’on faisoit, s’ingerèrent contrefaisans les habiles à pindariser6, sur tous les estatz et mestiers de la France, comme par manière de soubresault, intentionner le Roy et les Princes à la manutention et correction des abus qui se pouvoient commettre en iceux, comme s’estimans gens plus capables et cognoissans à telles faciendes7 et subtilitez y prevenir les plus habiles, plus capables et de meilleur esprit que les plus vaillans qui s’y peussent rencontrer, s’estimant supportéz du Prince, devant lequel on n’eust osé dire du contraire, combien qu’à chaque fois ilz s’y trouvoient vaincuz ; et pour autant que telles entreprinses ne se faisoient par eux que pour descouvrir la source du traffic, procedant du debit, se tailloient un revenu prins sur iceux, pour autant qu’estans sortis et chassez de leur pays comme gens bandoliers 8 et abandonnez à tous vices, et venuz en la France comme belistres, pour se monstrer capables de respect plus qu’autres nations, pour cause du grand support dont ilz estoient appuyez par la benevolence et bien-vueillance que la Royne mère leur portoit, donnoient à entendre que sur le traffic de toutes sortes de marchandises il se pouvoit lever certains deniers sans interesser les opposans qui se pourroient complaindre, et pour mettre leur larrecin en evidence sans pouvoir descouvrir leur felonnie et cautelle, accostoient un banquier de Venise9, lequel faisoit offre de grand somme de deniers au Roy, à ce qu’il luy pleut luy octroier certain denier sur cent de quelle marchandise que ce fust au poix pesant, ou tant sur livre, lequel poix semblant de petite valeur, leur estoit soudainement octroyé, et remonstrant aussi le dict suppliant, lequel avoit sa part du butin, que c’estoit pour l’entretement d’iceux belistres destruictz par fortune de gueule, di-je de guerre, pour la vie et le vestement, lesquelz par ce moyen du petit venant au plus grand, de serviteurs sont devenuz grands maistres, et ont tellement poursuivy telz imposts et enchères sur les dictes marchandises, que pour maintenant il s’en lève un denier inestimable, au detriment de plusieurs personnes.

De première arrivée qu’ilz entrèrent en France, s’estant faict recevoir en grace envers la Royne mère10 qui ne leur manquoit de rien, se ruèrent sur les plus grands tresors qui fussent en la France, ou les deniers estoient tous comptéz, sçachant qu’ayant ceux là incontinent auroient les autres, sans dissimulation, et qu’ayant les chemins ouverts à leur volonté, fust pour entrer ou pour sortir de la France, ilz ne pouvoient manquer de mettre en execution tous leurs desseins, et emporter d’iceluy royaume tout ce qu’ilz avoient à souhait d’enlever et d’avoir.

Dont à leur arrivée ayant descouvert la plus belle prinse qui fust en la ville de Paris, estans conduicts par celuy banquier de Venise qui faisoit les premières advances au Roy, appuyez de la Royne mère, s’advancèrent d’usurper et ravir les trois parts du revenu de l’hostel Dieu de Paris, sans exception de ce que le reste pourroit devenir, comme disant : « Si pour ce coup nous n’en avons assez nous prendrons le reste. » Et avec les registres changez et le numero aussi, rechangèrent les dattes pour au temps advenir ne s’appercevoir de leurs larrecins, sans avoir aucun soucy de la vie ou de la mort des pauvres malades qui y surviennent tous les jours, qui a faute d’estre traictez humainement, ceux qui pourroient eschaper y demeurent et meurent, mais non pas des Italiens, car il ne s’en trouve point de pauvres, sinon que de François qui ont esté appauvris par le pillage fait par telz goulfarins, lesquels pauvres François errans ça et là par le pays, deshabituez de leurs maisons par l’execrable outrage commis par iceux, que souz un semblant se prevaloir de telles calamitéz, ont esté si rudement traictez par ceux qui les soustenoient, qu’il a fallu que plusieurs ayent quicté la terre pour le cens. Or, Dieu ayant maintenant sceu l’insolente poursuyte que telle maligne gent exerçoient contre ses serviteurs, les a rendus esvanouys de sa lumière, s’enfuyans plus lost de nuict que de jour, sont tellement eshontez de leurs larcins si manifestes que rien plus, qui est la cause de leur fuyte et route, sans avoir nulle discretion du lieu où ilz se doivent arrester, et sont pour le jourd’huy en telle confusion, que ne se sentans seurement en leur pays, se delibèrent se retirer en Turquie, qui est le lieu où leur devotion est du tout adonnée, pour lesquelz ilz ont tant deceuz de chrestiens, parce que le schisme qui y est apposé, et le scandale par eux y advenu, dont le Roy, le peuple et les princes sont en telle dissention, n’est du commencement jusques à la fin provenu de leur malefice, dont pour se sauver passent les mers pour s’en venir ès sus dictz lieux de Barbarie, pource que c’est un pays propre à desniaiser et là où il y a bien à prendre, et sans rendre compte sourdement desrober, tromper et decevoir les plus fins et habiles, et à faire sauts et gambades.

Ilz ont par leur ruse et cautelle
Deceu l’ame de maint fidelle,
Pippé le Roy, trompé les princes
Et pillé toutes les provinces.




1. Cette pièce est dirigée, comme son titre le donne à entendre, contre les intrigants d’Italie qui étoient venus à la suite des Médicis, et qui infestoient la cour et la ville. On y apprend, au sujet de leurs manœuvres, notamment contre les revenus de l’Hôtel-Dieu de Paris, des choses qui ne se trouvent point ailleurs.

2. Adroit. Il y avoit ausssi le verbe adextrer. V. Nicolas Pasquier, lettre 8, liv. 6.

3. C’est-à-dire en déroute.

4. Sur le mot hart, V. notre édition des Caquets de l’accouchée, p. 172.

5. Poison, comme on sait, étoit alors du féminin (V. t. 4, p. 7). C’est d’Italie qu’on nous expédioit ces substances dangereuses, avec la manière de s’en servir. Bodin, dans son Discours sur le rencherissement de toutes choses, dit avec raison que nous aurions bien pu nous passer de faire de tels emprunts à l’Italie, en échange de choses saines et profitables.

6. C’est-à-dire faire les beaux parleurs sur des choses dont ils ne savoient pas le premier mot. On a cru longtemps que ce mot étoit de Ronsard. Jacques Pelletier, dans son Art poétique, lui en a même fait honneur, mais à tort. Le mot est dans Rabelais, liv. 2, ch. 6 : « Seigneur, sans nulle doubte, ce gallant veut contrefaire la langue des Parisiens ; mais il ne fait que escorcher le latin, et cuide ainsi pindariser. »

MM. Burgaud des Marets et Rathery, dans leur excellente édition de Rabelais, t. 1, p. 254, sont les premiers qui lui ont fait cette restitution. Au 17e siècle, ce mot avoit vieilli. (Vigneul-Marville, Mélanges d’hist. et de littérature, 1re édit., p. 102.) M. J. Chenier le rajeunit avec esprit dans son épigramme contre La Harpe, qui, « dans un écrit sur la langue révolutionnaire, avoit proscrit le verbe fanatiser, et avoit posé, comme règle générale, qu’aucun adjectif en ique ne peut produire un verbe en iser » :

Si par une muse électrique
L’auditeur est électrisé,
Votre muse paralytique
L’a bien souvent paralysé ;
Mais quand il est tyrannisé,
Souvent il devient tyrannique :
Il siffle un auteur symétrique,
Il rit du vers symétrisé,
D’un éloge pindarisé
Et d’une ode anti-pindarique.
Vous avez trop dogmatisé :
Renoncer au ton dogmatique ;
Mais restez toujours canonique,
Et vous serez canonisé.

7. Intrigues, cabales. Le recteur Rose, dans sa harangue, dit au duc de Mayenne : « Ces politiques ont des dragons sur les champs qui prennent tous vos pacquets et devinent par politique tous vos chiffres…, si bien qu’ils sçavent toutes vos faciendes, et à Rome, et à Madrid, et en Savoye, et en Allemagne… » (Satire Menippée, édit. Charpentier, p. 106.) De ce mot étoit venu celui de faciendaire, que Pasquier (Recherches de la France, liv. 6, ch. 27) a employé au sujet du pape Pie II : « Homme grand faciendaire, dit-il, ainsi qu’il l’avoit bien fait paroître par ses déportements. »

8. Mot que celui de bandit a remplacé depuis. V. notre t. 6, p. 323, note.

9. Quoiqu’on eût mis des entraves à l’établissement des banquiers italiens à Paris, ils s’y étoient bientôt trouvés en grand nombre. Ils avoient payé la pension de 15,000 écus sols qu’on exigeoit d’eux au préalable, d’après l’ordonnance de Saint-Germain-en-Laye de 1561, et ainsi autorisés ils s’étoient mis en mesure de la reprendre par fractions sur ceux qui vouloient bien se faire leurs clients. Pendant la régence de Marie de Médicis, le nombre des banques italiennes augmenta encore à Paris. V. notre édition des Caquets, p. 40, note, et notre t. 6, p. 279–280, note. Toutes les grosses affaires de France étoient aux mains de ces hommes d’argent, « sortis du fin fond de la Lombardie », comme il est dit dans une pièce de notre t. 3, p. 174. Cette pièce, qui roule toute sur les malversations des gens de finance à cette époque, Lombards ou autres, a pour titre : La rencontre merveilleuse de Piedaigrette avec maistre Guillaume, etc. Le nom de l’auteur nous avoit échappé. Notre ami Ch. d’Héricault nous a fait remarquer qu’il se trouve en acrostiche dans les vers qui terminent la pièce. Toutes les initiales réunies forment Noel Mauraisin. — Pour en finir avec ces banquiers d’Italie, nous nommerons encore l’un des plus célèbres, Lumagna, qui a déjà été cité au passage dans une pièce de notre t. 2, p. 99. Mademoiselle de Polaillon, veuve de notre résident à Raguse et fondatrice de l’institut des filles de la Providence, au faubourg Saint-Victor, en 1630 (Tallem., in-12, t. 10, p. 114–116), étoit de cette famille, sur laquelle on trouvera de très intéressants détails dans les Œuvres posthumes de Grosley, Biographie des Troyens célèbres, à l’article des Colbert, qui furent les correspondants des Lumagna.

10. Catherine de Médicis.