Discours sur la première décade de Tite-Live/Livre premier/Chapitre 47

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Traduction par Jean Vincent Périès.
Texte établi par Ch. LouandreCharpentier (p. 254-258).
Livre premier



CHAPITRE XLVII.


Les hommes, quoique sujets à se tromper sur les affaires générales, ne se trompent guère sur les affaires particulières.


Le peuple romain, fatigué, ainsi que nous l’avons dit, du nom de consul, voulait que les plébéiens pussent parvenir au consulat, ou qu’on en limitât l’autorité ; la noblesse, pour ne point avilir le pouvoir consulaire en faisant droit à l’une de ces deux demandes, prit un terme moyen, et consentit à la création de quatre tribuns revêtus de l’autorité des consuls et tirés indifféremment du sein de la noblesse ou du peuple. Les plébéiens triomphants crurent avoir renversé le consulat, et s’être élevés eux-mêmes à ce haut degré de puissance. Mais un fait digne de remarque, c’est que lorsqu’on procéda à l’élection de ces tribuns, le peuple romain ne nomma que des nobles, quoiqu’il eût pu les choisir tous dans son sein. C’est à cette occasion que Tite-Live dit : Quorum comitiorum eventus docuit alios animos in contentione libertatis et honoris, alios secundum deposita certamina, in incorrupto judicio esse.

Si l’on examine d’où naît cette différence, on verra qu’elle procède, je pense, de ce que les hommes qui se trompent souvent sur les résultats généraux d’une mesure sont moins sujets à l’erreur sur un fait particulier. Les plébéiens étaient persuadés en général qu’ils méritaient le consulat, parce qu’ils étaient plus nombreux dans la ville, et exposés à plus de périls dans la guerre, et parce que Rome ne devait sa liberté et sa puissance qu’à leur bras. Cette prétention leur paraissait raisonnable ; ils voulurent donc obtenir ce pouvoir par tous les moyens. Mais lorsqu’il fallut peser en particulier le mérite de chacun, ils connurent toute leur faiblesse, et jugèrent que nul ne méritait individuellement les honneurs dont tous ensemble ils se croyaient dignes. Alors rougissant d’eux-mêmes, ils eurent recours à ceux qui méritaient leur suffrage. Et Tite-Live, frappé à juste titre d’admiration pour cette conduite, s’écriait : Hanc modestiam œquitatemque et altitudinem animi ubi nunc in uno inveneris, quœ tune populi universifuit ?

Pour fortifier cet exemple, je puis en rapporter un autre extrêmement remarquable ; c’est ce qui se passa à Capoue après qu’Annibal eut complètement battu les Romains à Cannes. Cette défaite avait mis en flamme toute l’Italie ; Capoue même était sur le point de se soulever, tant était forte la haine qui animait le peuple contre le sénat. Pacuvius Calanus occupait en ce moment la première magistrature : prévoyant l’imminence de la révolution qui menaçait la ville, il essaya par son crédit de réconcilier le peuple et le sénat. Affermi dans cette résolution, il fit assembler les sénateurs, leur exposa la haine que le peuple nourrissait contre eux, le danger qu’ils couraient d’être massacrés, et de voir la ville livrée à Annibal, par suite des revers des Romains. Il ajouta que, s’ils voulaient le laisser agir, il espérait parvenir à réconcilier les deux ordres ; mais qu’il fallait qu’il pût les enfermer dans le palais, parce que le moyen de les sauver était de laisser croire au peuple qu’il pouvait les punir.

Les sénateurs se rendirent à cette proposition ; Pacuvius alors convoqua le peuple, et après avoir enfermé le sénat dans le palais, il dit aux citoyens assemblés que le moment était enfin arrivé de dompter l’orgueil de la noblesse, et de se venger des injures qu’ils en avaient reçues ; qu’en conséquence il avait renfermé tout le sénat sous sa garde ; mais que, comme il ne croyait pas que leur intention fût de laisser la ville sans gouvernement, il était nécessaire, puisqu’ils voulaient massacrer les anciens sénateurs, d’en créer de nouveaux ; qu’il avait mis les noms de tous les sénateurs dans une bourse ; qu’il allait commencer en leur présence à les en tirer, et qu’à mesure qu’il en sortirait un, on le ferait mourir aussitôt qu’on lui aurait trouvé un successeur.

Il commence alors à tirer le nom d’un sénateur : à ce nom un cri universel s’élève ; on l’accuse d’orgueil, d’arrogance et de cruauté. Pacuvius demande soudain qu’on le remplace : toute l’assemblée rentre dans le silence. Au bout de quelques instants, le nom d’un candidat est prononcé : en l’entendant, l’un commence à siffler, l’autre à rire ; chacun lui adresse un reproche. Après plusieurs épreuves successives, tous ceux qu’on avait désignés furent jugés indignes du rang de sénateur. Pacuvius en prit alors occasion de leur dire : « Puisque vous êtes persuadés que cette ville serait en péril sans un sénat, et que vous ne pouvez vous accorder pour choisir de nouveaux sénateurs, je crois qu’il vaudrait bien mieux vous réconcilier avec les anciens ; car l’épouvante où vous venez de les plonger les aura tellement humiliés, que sans doute vous trouverez désormais en eux cette douceur et cette modération que vous cherchez dans d’autres. » Le peuple suivit cet avis, les deux partis se réconcilièrent, et il reconnut l’erreur dans laquelle il était, lorsqu’il fallut en venir à l’examen des individus.

Les peuples sont encore sujets à se tromper lorsqu’ils jugent les événements et leurs résultats d’une manière générale, et ne s’aperçoivent de leur erreur que lorsqu’ils les examinent en particulier.

En 1494, les principaux citoyens de la ville de Florence avaient été chassés ; il n’y avait plus de gouvernement régulier ; c’était plutôt une anarchie livrée à l’ambition du premier audacieux. Chaque jour l’État s’enfonçait dans l’abîme, et la foule du peuple, effrayée de sa chute, en accusait, ne soupçonnant pas une autre cause, l’ambition de quelque homme puissant qui nourrissait les désordres dans l’espoir d’établir un gouvernement à sa convenance, et d’attenter ensuite à la liberté. Les mécontents, réunis sur les places et dans les loges, médisaient d’une foule de citoyens et les menaçaient, si jamais ils pouvaient faire partie de la seigneurie, de découvrir leurs artifices et de les en punir. Il arrivait souvent que l’un d’entre eux montait aux suprêmes magistratures ; parvenu une fois à cette élévation, et voyant les choses de plus près, il apercevait les sources du mal ainsi que les périls dont l’État était menacé et la difficulté d’y remédier. Convaincu alors que le désordre provenait, non de la faute des hommes, mais de celle des temps, il changeait aussitôt de langage et de conduite, parce que la connaissance des causes particulières le guérissait de cette erreur qu’il avait adoptée en ne considérant que les effets en général ; de sorte que ceux qui l’avaient d’abord entendu parler lorsqu’il n’était que simple particulier, et qui le voyaient si tranquille depuis qu’il était parvenu aux suprêmes dignités, attribuaient ce changement, non à une connaissance plus parfaite des affaires, mais à l’intrigue et à la corruption dont les grands avaient usé envers lui. Ces changements furent si fréquents et se firent remarquer chez tant de citoyens, qu’ils donnèrent lieu à un proverbe qui disait : « Ces hommes ont deux façons de penser, l’une pour la place publique, l’autre pour le palais. »

Si l’on examine donc ce que je viens de dire, on verra qu’il est aisé de faire ouvrir les yeux au peuple lorsqu’il se trompe en examinant les objets en masse ; il suffit de lui donner le moyen de descendre à un jugement particulier, ainsi que fit Pacuvius à Capoue, et le sénat à Rome.

Je crois encore pouvoir conclure qu’un homme sage ne doit point appréhender le jugement du peuple dans les affaires particulières, telles que la distribution des emplois et des dignités ; car c’est en cela seul que le peuple ne se trompe point ; ou si du moins il se trompe quelquefois, ces exemples sont si rares, qu’un petit nombre de citoyens seraient sujets à de bien plus fréquentes erreurs, si le soin de ces distributions leur était confié. Et je ne regarde pas comme une chose superflue de faire voir dans le chapitre suivant la conduite que tenait le sénat pour égarer le peuple dans les élections.