Discours sur la première décade de Tite-Live/Livre premier/Chapitre 53

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Traduction par Jean Vincent Périès.
Texte établi par Ch. LouandreCharpentier (p. 267-271).
Livre premier



CHAPITRE LIII.


Souvent le peuple désire sa ruine, trompé par la fausse apparence ; et rien n’est plus facile que de l’entraîner par de vastes espérances et des promesses éblouissantes.


Après la prise de Véïes, le bruit se répandit parmi le peuple romain qu’il serait avantageux pour Rome que la moitié de ses habitants allât habiter Véïes. On faisait valoir la richesse du pays où était située la ville, le grand nombre de ses édifices, son voisinage de Rome ; cette mesure pouvait facilement enrichir la moitié du peuple romain, et, vu la proximité de Rome, elle n’apportait aucun délai dans le cours des affaires civiles. Cette proposition, au contraire, parut au sénat et aux citoyens les plus éclairés, non-seulement sans avantage, mais tellement dangereuse, qu’ils disaient hautement qu’ils aimaient mieux souffrir la mort que de donner leur assentiment à une telle mesure. Les plus violents débats s’élevèrent bientôt, et le peuple, indigné contre le sénat, allait prendre les armes et répandre du sang, si le sénat ne s’était fait un bouclier de plusieurs citoyens respectables par leur âge et par leurs lumières ; le respect que le peuple avait pour eux arrêta sa fureur, et il ne poussa pas plus loin l’insolence de ses prétentions.

Il faut ici remarquer deux choses : la première, que le peuple, séduit par l’image d’un bien trompeur, désire trop souvent sa propre ruine ; et que si quelqu’un qui mérite toute sa confiance ne l’éclaire pas sur ce qui peut lui nuire ou lui être avantageux, l’État se trouve exposé aux dangers les plus imminents. Si le sort voulait que le peuple ne se fiât à personne, ainsi qu’il est quelquefois arrivé, pour avoir été trompé, ou par les hommes, ou par les événements, l’État ne pourrait éviter sa ruine. C’est à cette occasion que Dante, dans son livre De monarchiâ, dit que souvent le peuple a crié : Vive ma mort ! et périsse ma vie !

De ce défaut de confiance il arrive parfois qu’une république n’ose prendre un parti avantageux, comme je l’ai fait voir en parlant des Vénitiens, quand, assaillis par des ennemis trop nombreux, ils ne purent se résoudre, pour prévenir leur ruine, à en gagner quelques-uns par la restitution de ce qu’ils avaient eux-mêmes enlevé aux autres ; conquêtes qui étaient la cause de la guerre et de la ligue de tant de princes contre eux.

En examinant cependant ce qu’il est facile ou ce qu’il est difficile de persuader à un peuple, on doit faire une distinction. Par exemple, dans le parti qu’on veut lui faire embrasser, le peuple voit au premier coup d’œil une perte ou un gain, de la grandeur ou de la lâcheté. Si, dans les projets qu’on lui soumet, il aperçoit un avantage réel, s’ils lui semblent magnanimes, il sera facile de les lui faire embrasser, quand même sa propre ruine et celle de l’État seraient cachées sous ces apparences trompeuses. De même, il sera toujours difficile de lui faire prendre un parti qui ait l’apparence de la lâcheté ou du dommage, quand même il cacherait un gain véritable ou le salut de l’État.

Des exemples tirés de l’histoire des Romains et de celle des barbares, des temps anciens et des modernes, se présentent en foule. C’est de là que vint l’opinion désavantageuse qui s’éleva dans Rome contre Fabius Maximus, qui ne pouvait persuader au peuple romain qu’il fût utile à la république de temporiser pendant la guerre et de s’opposer aux efforts d’Annibal sans lui livrer bataille. Le peuple voyait de la lâcheté dans cette conduite, et n’en apercevait pas l’utilité ; et Fabius, de son côté, n’avait pas de raisons assez puissantes pour le convaincre. Et ce qui prouve avec quel aveuglement les hommes embrassent toujours les partis où semble briller le courage, c’est que, quoique le peuple romain eût commis la grave erreur de donner pouvoir au général de la cavalerie de Fabius, de combattre, malgré l’opposition du consul, et que, par cette autorisation, l’armée romaine eût été mise en déroute si Fabius n’y avait remédié par sa prudence, cependant cette expérience ne lui suffit pas, et il créa dans la suite Varron consul, non à cause de son propre mérite, mais parce qu’il parcourait les places et les lieux publics de Rome, promettant de vaincre Annibal si on lui permettait de combattre. La défaite de Cannes et presque la ruine de Rome furent les suites de cette conduite.

Je veux à ce sujet rapporter encore un autre fait tiré de l’histoire romaine. Il y avait déjà huit ou dix ans qu’Annibal combattait en Italie ; cette contrée était de toutes parts inondée du sang des Romains, quand un certain M. Centenius Penula, homme du caractère le plus vil, quoiqu’il eût occupé jadis quelque grade dans les armées, se présenta devant le sénat, et offrit, si on lui donnait le pouvoir de former un corps de volontaires dans toute l’étendue de l’Italie, de livrer en peu de temps Annibal mort ou prisonnier. Cette promesse parut téméraire au sénat : réfléchissant néanmoins que s’il la rejetait, et que le peuple en eût connaissance par la suite, il pourrait en résulter du tumulte et des plaintes, et qu’on pourrait en savoir mauvais gré aux sénateurs, on accueillit la proposition de Penula, et l’on aima mieux exposer ceux qui consentiraient à le suivre, qu’irriter de nouveau les ressentiments du peuple, sachant avec quel empressement il accepterait ce parti, et combien il serait difficile de l’en dissuader. Cet insensé, suivi d’une multitude sans ordre et sans discipline, marcha donc au-devant d’Annibal ; mais à la première rencontre, lui et tous ceux qui l’accompagnaient furent défaits ou tués.

Nicias, en dépit de sa prévoyance et de sa sagesse, ne put jamais convaincre les habitants d’Athènes du danger de porter la guerre en Sicile. Cette entreprise, exécutée malgré les conseils des citoyens les plus éclairés, entraîna la ruine totale d’Athènes.

Lorsque Scipion fut nommé consul, il briguait le département de l’Afrique et promettait de renverser Carthage ; mais le sénat, retenu par Fabius Maximus, lui refusait son suffrage : il menaça alors de s’adresser au peuple, parce qu’il savait combien de semblables propositions lui sont toujours agréables.

Notre ville pourrait à ce sujet servir encore d’exemple. Messer Hercule Bentivogli, commandant des troupes de Florence, conjointement avec Antoine Giacomini, après avoir battu Berthelemi d’Alviano à San-Vincenti, alla mettre le siége devant Pise. Cette entreprise fut décidée par le peuple, qu’avaient séduit les magnifiques assurances de Bentivogli, malgré les représentations d’une foule de citoyens éclairés qui la blâmaient hautement ; mais tous leurs efforts furent vains et repoussés par la volonté générale, trop confiante aux vastes promesses du commandant.

Ainsi, le moyen le plus facile d’entraîner la ruine d’un État où le peuple tient toute l’autorité en main, c’est de lui faire entreprendre des expéditions hardies ; car partout où le peuple aura quelque influence, il les embrassera toujours avec enthousiasme, et les hommes sages qui seraient d’un avis contraire ne pourront jamais s’y opposer.

Mais si la ruine de l’État est le résultat inévitable d’une telle conduite, on en voit naître bien plus souvent encore la perte des citoyens chargés de diriger de semblables entreprises : car le peuple, trouvant la défaite là où il comptait sur la victoire, n’en accuse ni la fortune ni les faibles moyens de celui qui dirigeait la guerre, mais sa lâcheté et son ignorance ; et trop souvent il lui fait payer sa propre faute de la mort, des fers ou de l’exil. Une foule de généraux de Carthage et d’Athènes en offrent la preuve : quelques victoires qui eussent couronné leurs entreprises, un seul revers suffisait pour tout effacer. C’est ce qui arriva à Antoine Giacomini, notre concitoyen : n’ayant pu s’emparer de Pise, comme le peuple l’espérait et comme lui-même l’avait promis, il encourut tellement la défaveur populaire, que, malgré tous les services qu’il avait autrefois rendus à la patrie, il dut la vie plutôt à l’humanité de ceux qui avaient en main l’autorité, qu’à tout autre motif qui le défendit auprès du peuple.