Du principe de l'art et de sa destination sociale/Chapitre I

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CHAPITRE PREMIER


Question générale soulevée par les essais de M. Courbet. — Contradiction des écoles : Nécessité d’une solution.


Gustave COURBET, l’artiste aux violents paradoxes, vient de produire une œuvre dont le scandale aurait effacé tous ceux dont il s’est depuis quinze ans rendu coupable, si le gouvernement n’avait pris soin d’y mettre ordre en excluant purement et simplement de l’exposition (1863) cette peinture téméraire. Par ordre supérieur, le Retour de la conférence n’a figuré au palais de l’Industrie ni parmi les admis, ni parmi les exclus. À cette occasion, les adversaires de l’auteur n’ont pas manqué de s’écrier que cette petite persécution était justement ce qu’il cherchait. — « Courbet, disent-ils, est à sa dernière ficelle. Après avoir agacé le public de ses laideurs recherchées, le voilà qui a recours à l’inconvenance des sujets. A force de cynisme, il ne pouvait manquer de s’attirer un coup d’État : seul moyen qui lui restât de faire encore une fois parler de lui. Maintenant, que les étrangers chez lesquels il va colporter son chef-d’œuvre lui témoignent en florins, guinées et dollars leur indiscrète curiosité, c’est tout ce qu’il demande. Qu’ils sachent seulement que ce prétendu maître peintre, fondateur équivoque d’une école sans élèves, qui n’a jamais su formuler son principe, cet insulteur de l’art, est jugé ; il n’a plus rien à montrer aux badauds ; il est à bout de surprises et de charlatanisme. » Et le public, — qui n’entend rien à ces disputes d’artistes, — d’ouvrir de grands yeux, médiocre amateur de peinture, mais très-affriandé de scandale.

Qu’on se figure, sur un grand chemin, au pied d’un chêne bénit, en face d’une sainte image, sous le regard sardonique du paysan moderne, une scène d’ivrognes appartenant tous à la classe la plus respectable de la société, au sacerdoce : là, le sacrilège se joignant a la soûlerie, le blasphème tombant sur le sacrilège ; les sept péchés capitaux, l’hypocrisie en tète, défilant eu costume ecclésiastique ; une vapeur libidineuse circulant à travers les groupe ; enfin, par un vigoureux contraste, cette petite orgie de la vie cléricale se passant au sein d’un paysage à la fois charmant et grandiose, comme si l’homme, dans sa plus haute dignité, n’existait que pour souiller de son indélébile corruption l’innocente nature : voilà, en quelques lignes, ce que s’est avisé de représenter Courbet. Encore s’il s’était contenté, pour épancher sa verve, de quelques pieds carrés de toile ! Mais non, il a bâti une immense machine, une vaste composition, comme s’il se fût agi du Christ sur le Calvaire, d’Alexandre le Grand à son entrée en Babylone, ou du Serment du Jeu de paume.

Aussi, lorsque cette joyeuseté picturale parut devant le jury, il y eut clameur de haro ; l’autorité décida l’exclusion. Mais Courbet récrimine : plus que jamais il accuse ses confrères, en masse, de méconnaître la pensée intime et la haute mission de l’art, de le dépraver, de le prostituer avec leur idéalisme ; et il faut avouer que la décadence aujourd’hui signalée par tous les amateurs et critiques n’est pas peu faite pour donner au proscrit au moins une apparence de raison. Qui a tort, du soi-disant réaliste Courbet, ou de ses détracteurs, champions de l’idéal ? Qui jugera ce procès, où l’art lui-même, avec tout ce qui le constitue et qui en dépend, est mis en question ?

Je n’entends nullement me faire ici le prôneur ou garant des fantaisies de M. Courbet. Qu’il soit estimé à sa juste valeur, conformément aux principes et aux règles de l’art, c’est tout ce que je souhaite à cet artiste, et dont je laisse volontiers le soin au public. Mais encore faut-il qu’on le comprenne, surtout que ses antagonistes se comprennent eux-mêmes. Qu’est-ce que cet Art, que tous cultivent avec plus ou moins d’éclat ? quel en est le principe, quelle en est la fin, quelles en sont les règles ? Chose étrange, il n’y a personne, ni à l’Académie ni ailleurs, qui soit peut-être en état de le dire. L'art est un indéfinissable, quelque chose de mystique, la poésie, la fantaisie, tout ce que vous voudrez, qui échappe à l’analyse, n’existe que pour lui-même, et ne connaît pas de règles. Recueillez les discours, rassemblez les écrits, faites le dépouillement des critiques : je suis fort trompé si vous obtenez rien de plus. Ce qui n’empêche pas les artistes de se disputer ni plus ni moins que des théologiens et des avocats, qui, eux du moins, reconnaissent des principes et des règles, et de se condamner les uns les autres, comme si ce n’était pas chose convenue qu’ils ne se peuvent entendre.

Ne demandez pas quelle est l’utilité de l’art et à quoi servent dans la société les artistes. Il est des professeurs qui vous répondraient que le caractère essentiel de l’art, que sa gloire est précisément d’être affranchi de toute condition utilitaire, servile. L’art est libre, disent-ils ; il fait ce qui lui plaît, travaille pour son plaisir, et nul n’a le droit de lui dire : Voyons ton produit. Quoi donc ! Platon chassait de la république les poëtes et les artistes ; Rousseau les accusait de la corruption des mœurs et de la décadence des États. Faut-il croire, d’après ces illustres philosophes, grands écrivains eux-mêmes, grands artistes, que l’art, étant rêverie, caprice et paresse, ne peut engendrer rien de bon ? J’avoue qu’il me répugne d’admettre une pareille conséquence, et, bon gré mal gré, puisque l’art est évidemment une faculté de l’esprit humain, je me demande quelle est la fonction ou le fonctionnement de cette faculté, partant, quelle en est la destination, domestique et sociale.

Que M. Courbet mette dans ses tableaux des prêtres en goguette, ou que M. Flandrin les représente à la messe ; qu’on nous fasse voir des paysans, des soldats, des chevaux, des arbres en peinture, quand il ne tient qu’à nous de les observer en nature ; qu’on nous montre, ce qui est bien plus fort, en toutes sortes de poses. les effigies supposées tantôt de personnages antiques dont on ne sait presque rien, tantôt de héros de roman, de fées, d’anges, de dieux, produit de la fantaisie et de la superstition, en quoi tout cela peut-il sérieusement, nous intéresser ? Qu’importe à notre économie, à notre gouvernement, à nos mœurs ? Qu’est-ce que cela ajoute à notre bien-être, à notre perfectionnement ? Convient-il à de graves esprits de s’occuper de ces coûteuses bagatelles ? Avons-nous du temps et de l’argent de reste ?… Voilà, certes, ce que nous autres gens de pratique et de bon sens, qui ne sommes point initiés aux mystères de l’art, avons le droit de demander aux artistes, non pour les contredire, mais afin d’être édifiés sur ce qu’ils pensent d’eux-mêmes et sur ce qu’ils attendent de nous. Or c’est justement à quoi, depuis que ces messieurs se querellent, genus irritabile, personne ne paraît avoir clairement répondu.

Tous les deux ans, naguère c’était tous les ans, le gouvernement régale le public d’une grande exposition de peinture, statuaire, dessin, etc. Jamais l’industrie n’eut des exhibitions aussi fréquentes, et elle en jouit depuis beaucoup moins de temps. En fait, c’est une foire d’artistes, mettant leurs produits en vente, et attendant avec anxiété les chalands. Pour ces solennités exceptionnelles, le gouvernement nomme un jury chargé-de vérifier les ouvrages qu’on lui envoie, et de désigner les meilleurs. Sur le rapport de ce jury, le gouvernement décerne des médailles d’or et d’argent, des décorations, des mentions honorables, des récompenses pécuniaires, des pensions ; il y a pour les artistes distingués, selon le talent reconnu et l’âge, des places à Rome, à l’Académie, au sénat. Tous ces frais sont acquittés par nous autres profanes, comme ceux de l’armée et des chemins vicinaux : ce qui établit une analogie de plus entre les industriels et les artistes. Cependant personne, ni dans le jury, ni à l’Académie, ni au sénat, ni à Rome, ne serait peut-être en état de justifier cet article du budget par une définition intelligible de l’art et de sa fonction, soit dans les familles, soit dans la cité et dans le pouvoir. Pourquoi ne pas laisser les artistes à leurs affaires et ne s’occuper d’eux non plus que des bateleurs et danseurs de corde ? Peut-être serait-ce le meilleur moyen de savoir au juste ce qu’ils sont et ce qu’ils valent.

Plus on réfléchit sur cette question de l’art et des artistes, plus on rencontre de sujets d’étonnement. M. Ingres, — maître peintre comme M. Courbet, — est devenu, par la vente de ses ouvrages, riche et célèbre. Il est clair que celui-là au moins n’a pas rien travaillé que pour la fantaisie. Tout récemment il a été admis au sénat comme une des grandes notabilités du pays ; au signal donné par le gouvernement, les citoyens de Montauban, compatriotes de M. Ingres, lui ont décerné une couronne d’or. Voilà donc la peinture mise de pair avec la guerre, la religion, la science et l’industrie. Mais pourquoi M. Ingres, actuellement sénateur, a-t-il été réputé le premier parmi ses pairs ? Si vous consultez les hommes spéciaux, gens de lettres, artistes et critiques, sur la valeur artistique de M. Ingres, la plupart, sinon tous, vous répondront naïvement que M. Ingres, habile dessinateur, est le chef, très-discuté, d’une école tombée depuis plus de trente ans en discrédit, l’école classique ; qu’à cette école il en a succédé une autre qui, à son tour, a obtenu la vogue, l’école romantique, dont le chef, M. Eugène Delacroix, vient de mourir ; que celle-ci a succombé elle-même, et qu’elle est en partie remplacée par l’école réaliste, laquelle n’a pas mieux su se définir que ses devancières, et dont le principal représentant est M. Courbet. En sorte que, sur la gloire de M. Ingres, vénérable chef du classicisme, se sont superposées deux écoles plus jeunes, deux nouvelles générations d’artistes, comme sur les animaux contemporains du dernier déluge se sont superposées deux et même trois couches de terrain. Or remarquez que dans le train ordinaire des affaires humaines, ce ne sont pas les antiquités que l’on recherche, ce sont les nouveautés. Ainsi le veut la grande loi de la civilisation, le progrès. Pourquoi le gouvernement a-t-il choisi M. Ingres, un antédiluvien, plutôt que M. Delacroix, plutôt que Courbet ? Notez qu’à ne considérer que le talent d’exécution ou la différence des goûts, dont il est de précepte de ne disputer pas, les trois se valent, ou peu s’en faut. Comment donc, encore une fois, le gouvernement préfère-t-il, en fait d’art, la décrépitude à la jeunesse, les antiquailles aux inventions nouvelles ? L’art est-il un élément de civilisation ou de décadence ? Se mesure-t-il, comme la valeur de certains tableaux, par l’accumulation des années ? Est-ce affaire d’archéologie ? ou bien en serait-il de lui comme de la politique, qui, de tout temps, eut horreur des idées nouvelles, et dont la marche est à rebours de l’histoire ? De la sorte, les derniers venus en peinture seraient les plus mauvais. A quoi bon alors les encouragements et les récompenses ? Laissons aller les choses, si mieux n’aimons suivre le conseil de Platon et de Rousseau, et frapper ce soi-disant monde de l’art, tourbe de parasites et de corrompus, d’ostracisme.

Et, en effet, si les novateurs en fait d’art, de même qu’en matière de religion et de politique, doivent être condamnés, ce n’est pas le seul Courbet qu’il faut proscrire, c’est tout le monde. Chose certaine, depuis que l’art est devenu une profession, une espèce d’industrie, une spécialité dans la société, soit instinct, soit imitation de ce qui se passait autour de lui, il a constamment tourné le dos à sa tradition. L’école hollandaise rompt avec l’italienne ; celle-ci a répudié le moyen âge, qui, de son côté, avait énergiquement protesté contre le paganisme. Parmi les Grecs et les Romains eux-mêmes, l’école qui produisit le Laocoon et le Gladiateur n’est plus la même que celle qui faisait Hercule au repos ou Apollon vainqueur du serpent. Entre ces deux écoles, il y a la même distance qu’entre MM. Ingres et Delacroix. On a beaucoup reproché à M. Courbet de n’avoir pas su formuler son système ; mais quelle est donc l’école d’art qui ait jamais su ce qu’elle faisait, ce qu’elle pensait, en vertu de quel principe elle marchait, elle agissait ? Cette ignorance de soi et de sa destinée est même, au dire des plus profonds critiques, ce qui distingue essentiellement le génie des arts ; à telles enseignes qu’en devenant penseur, on cesse, selon eux, d’être artiste, et que, si l’on veut se faire une idée théorique de l’art, en déterminer la fonction, en juger les œuvres et le ramener lui-même au sens commun, on approchera d’autant plus de la vérité qu’on aura l’imagination moins troublée par les illusions de l’art. Telle est aussi mon opinion ; et si vous prenez la peine de lire ce qui suit, ami lecteur, j’ose espérer, sans trop présumer de vous ni vous faire injure, que vous vous joindrez à mon sentiment.

C’est donc à nous profanes, gens de travail servile et de sèche analyse, à faire le décompte de l’art et à régler la position des artistes : il le faut bien, puisque l’art les jette sans cesse hors la raison pratique, puisque, malgré la richesse de leur imagination et le luxe de leur faconde, malgré leur colossale vanité, ils sont hors d’état de répondre pour eux-mêmes et de justifier leurs œuvres.

Je ne sais rien, par étude ou apprentissage, de la peinture, pas plus que de la sculpture et de la musique. J’en ai toujours aimé les productions, comme tout barbare aime ce qui lui semble beau, ce qui brille, qui flatte son imagination, son cœur et ses sens, comme les enfants aiment les estampes. Je les aime davantage depuis que je me suis avisé, il n’y a pas longtemps de cela, d’en raisonner. On voit déjà que les artistes n’ont rien à redouter, pour leur considération personnelle et pour l’intérêt que méritent leurs ouvrages, des conclusions que je pourrai prendre.

Mais, me direz-vous, cette bienveillance générale ne saurait justifier votre présomption. Possible que celui qui n’est qu’artiste soit du tout inhabile à s’expliquer sur les choses qu’il est censé connaître le mieux ; mais tel pourrait joindre à la pratique de l’art les habitudes de l’esprit philosophique : c’est à celui-là qu’il appartient de prendre la parole. Quant à vous, vous manquez déjà à la première règle du sens commun, qui défend de parler de ce que l’on ignore. Étranger aux arts, n’ayant pas même lu ce qu’en ont écrit les Winckelmann, les Lessing, les Gœthe, vous êtes sans titre, incompétent.

J’avoue que l’apparence m’est défavorable. J’insiste cependant, et je proteste, tant en mon nom qu’en celui de l’immense majorité du public, qui me ressemble, contre cette fin de non-recevoir, pour deux motifs. Je suis, il est vrai, de cette innombrable multitude qui ne sait rien de l’art, quant à l’exécution, et de ses secrets ; qui, loin de jurer par une école, est incapable d’apprécier l’habileté de main, la difficulté vaincue, la science des moyens et des procédés ; mais dont le suffrage est le seul, en définitive, qu’ambitionnent les artistes ; pour qui seule l’art s’ingénie et crée. Cette multitude a le droit de déclarer ce qu’elle rejette ou préfère, de signifier ses goûts, d’imposer sa volonté aux artistes, sans que personne, chef d’État ou expert, puisse parler pour elle et se porter son interprète. Elle est sujette à se tromper, même sur ce qu’elle recherche et qu’elle aime le mieux ; son goût, tel quel, a souvent besoin qu’on l’éveille et qu’on l’exerce : somme toute, elle est juge et prononce souverainement. Elle peut dire, et nul ne saurait lui répliquer : Je commande ; à vous, artistes, d’obéir. Car si votre art repousse mon inspiration ; s’il prétend s’imposer à ma fantaisie, au lieu de. la suivre ; s’il ose récuser mes jugements ; en un mot, s’il n’est pas fait pour moi, je le méprise avec toutes ses merveilles ; je le nie.

Puis j’ai remarqué que tous tant que nous sommes, la nature nous a faits, quant à l’idée et au sentiment, à peu près également artistes ; qu’autant le progrès de la connaissance chez nous est lent, exige d’études et d’efforts, autant l’éducation esthétique est rapide ; que là tout se fait par réflexion, ici par spontanéité ; que, semblables par la faculté intellectuelle, nous ne sommes originaux, nous n’attestons notre liberté et notre personnalité que par notre faculté d’art ; que l’autorité en pareille matière est donc inadmissible ; et pour le surplus, que tous les arts relevant du même principe, ayant même destination, étant régis par les mêmes règles ; ces règles elles-mêmes étant aussi simples que peu nombreuses, il suffisait à chacun de nous de se consulter lui-même pour être en mesure, après une courte information, d’émettre sur n’importe quelle œuvre d’art un jugement. C’est ainsi que je me suis constitué critique d’art ; et j’engage véhémentement tous mes lecteurs, dans l’intérêt de l’art lui-même, à suivre mon exemple.

Je juge des œuvres d’art par le goût naturel à l’homme pour les belles choses, et surtout par ce que j’ai appris en littérature. A l’exemple de MM. Thiers, Guizot et autres, qui ne sont, j’imagine, guère plus artistes que moi-même, j’ai cru que je pouvais me permettre d’exposer ma façon de voir et de sentir, non pour faire autorité, mais afin que les artistes connaissent leur public et agissent ensuite en conséquence. Je n’ai pas l’intuition esthétique ; je manque de ce sentiment primesautier du goût qui fait juger d’emblée si une chose est belle ou non ; et ce n’est toujours que par réflexion et analyse que j’arrive à l’appréciation du beau. Mais il me semble que les facultés du goût et celles de l’entendement ne sont pas tellement distinctes qu’elles ne se puissent suppléer l’une l’autre :.à ce titre, on verra peut-être avec quelque intérêt les efforts que j’ai faits pour me rendre compte des chefs-d’œuvre de l’art, et me faire en conséquence des règles pour moi-même.

Ma qualité de juge établie, je n’hésite point à en produire les actes. En ce qui touche Courbet, je dis que ceux qui ont jeté le mépris sur les œuvres plus ou moins excentriques de cet artiste, et ceux qui en ont essayé l’apologie, admirateurs et détracteurs, ont fait preuve d’une médiocre judiciaire. Ils n’ont pas su analyser leur homme et le classer ; ils n’ont pas compris qu’en peinture, ni plus ni moins qu’en littérature et en toute chose, la pensée est la chose principale, la dominante ; que la question du fond prime toujours celle de la forme, et qu’en toute création de l’art, avant de juger la chose de goût, il faut vider le débat sur l’idée. Or, quelle est l’idée de Courbet, non-seulement dans tel de ses tableaux, mais dans l’ensemble de son œuvre ? Voilà ce qu’il convenait tout d’abord d’expliquer. Au lieu de répondre, on s’est hâté d’arborer un drapeau sur lequel on a écrit, sans savoir ce que l’on faisait, RÉALISME ; la critique a battu la campagne, et voilà Courbet, grâce à ce sobriquet métaphysique, devenu une sorte de sphinx, auquel depuis dix ans le progrès de l’art français semble accroché.

Je puis à mon tour me tromper : c’est ce dont le lecteur jugera ; mais il me semble que rien n’élait plus aisé, après avoir examiné une demi-douzaine de tableaux du célèbre novateur, les plus significatifs, que d’en dégager la pensée fondamentale ; cela fait, de juger la portée de l’innovation, de lui assigner son rang dans la série des écoles ; de préciser les règles d’après lesquelles Courbet et tous les artistes doivent être jugés, et de leur donner à tous ce qui parait leur manquer encore, la pleine, entière et philosophique conscience de leur mission. Non, Courbet n’est pas un sphinx, et ses tableaux ne sont pas des monstres. Je crains d’abaisser à une question de personne un sujet qui intéresse l’art tout entier ; mais je croirai avoir bien mérité du public et des artistes, et servir le progrès, si, à propos d’un homme, je parviens à jeter les fondements d’une critique d’art rationnelle et sérieuse.

Il est, dans la peinture comme dans les beaux-arts, des règles générales, des principes supérieurs qui relèvent de la raison, et auxquels ni artiste ni philosophe ne se peut dérober. Si l’on peut manquer de goût en ayant raison, il n’y a pas de goût contre la raison. Or ce sont ces principes généraux de critique que je me propose d’établir, à l’aide desquels on pourra juger et classer, non-seulement le peintre Courbet, mais tous les artistes quels qu’ils soient, et marquer la voie. Je veux donner les règles dû-jugement : le public jugera.