Du principe de l'art et de sa destination sociale/Chapitre II

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CHAPITRE II


Du principe de l’art, ou de la faculté esthétique de l’homme.


Le premier qui, en dehors de ses attractions physiques et de ses besoins matériels, sut apercevoir dans la nature un objet agréable, intéressant, singulier, magnifique ou terrible ; qui s’y attacha, s’en fit un amusement, une parure, un souvenir ; qui, communiquant à son hôte, à son frère, à sa maîtresse, son admiration, leur en fit agréer l’objet comme un témoignage précieux d’estime, d’amitié ou d’amour, celui-là fut le premier artiste. La petite fille qui se fait une couronne de bluets, la femme qui se compose un collier de coquillages, de pierreries ou de perles, le guerrier qui, pour se rendre plus terrible, s’affuble d’une peau d’ours ou de lion, sont des artistes.

Cette faculté est propre à notre espèce ; l’animal, comme le philosophe d’Horace, n’admire rien, ne montre de goût en rien, ne distingue point entre le beau et le laid, pas plus qu’entre le juste et l’injuste. Il est sans amour-propre et sans délicatesse, sans bassesse comme sans orgueil, insensible à tout ce que nous appelons beautés et harmonies de la nature. Il se trouve bien comme il est, n’aspire point à la gloire, ne songe point à rehausser sa mine d’un ornement emprunté, à festonner son gîte ; il vit sans cérémonie et sans gêne, à l’abri de l’envie comme du ridicule. Il garde le souvenir de ceux qu’il aime, qu’il hait ou qu’il craint ; privé de son petit, de sa compagne, on le verra mourir de regret ; mais il ne se fera pas une relique de leur dépouille, et de leur souvenir une sorte de culte. Libre, il consomme ses provisions en nature ; on ne l’a jamais vu les faire cuire au soleil, les macérer dans le sel et les épices, ou les combiner entre elles de manière à multiplier ses jouissances. En fait d’art culinaire, il peut en revendre à la sagesse de Pythagore.

J’appelle donc esthétique la faculté que l’homme a en propre d’apercevoir ou découvrir le beau et le laid, l’agréable et le disgracieux, le sublime et le trivial, en sa personne et dans les choses, et de se faire de cette perception un nouveau moyen de jouissance, un raffinement de volupté.

Ainsi déterminé dans son principe et dans son objet. l’art se fait de tout un instrument ou une matière, depuis la plus simple figure de géométrie jusqu’aux fleurs les plus splendides, depuis la feuille d’acantine sculptée sur le chapiteau corinthien, jusqu’à la personne humaine taillée en marbre, coulée en bronze et érigée en divinité. Toute la vie va s’envelopper d’art : naissance, mariage, funérailles, moissons, vendanges, combats, départ, absence, retour, rien n’arrivera, rien ne se fera sans cérémonie, poésie, danse ou musique. L’amant fait le portrait de sa maîtresse ; le mari couvre sa femme de bijoux, de tissus précieux ; le chasseur ne se contente pas de manger son gibier ; il s’entoure d’images de chevaux, de chiens, d’oiseaux et de bêtes fauves ; le chef de clan élève son toit sur des colonnes pareilles aux pins et aux chênes qui soutiennent la voûte sombre des forêts ; la table sur laquelle il prend son repas a des pieds de bélier ou de chèvre ; le vase qui contient sa boisson figure un oiseau dont le cou sert de goulot et le bec d’orifice. Sans cesse occupé de-se relever à ses propres yeux et aux yeux des autres, il soigne sa démarche, son vêtement et son langage, scandant ses discours, faisant des comparaisons et des paraboles, inventant un refrain, un couplet, une complainte, formulant ses sentences et parlant par apophthegmes. S’abstenir des façons grossières, des gestes choquants, des paroles de mauvais augure, est le premier devoir d’un homme bien appris. L'urbanité ou la politesse est le premier et jusqu’à présent le plus positif et le plus précieux des effets de l’art. Tout lui devient occasion ou prétexte : une colombe fugitive, un moineau mort, une mouche écrasée lui inspirent un chef-d’œuvre. Une fois lancée, l’imagination ne s’arrête plus : l’Océan en furie, le désert profond lui révèlent des beautés sans égales ; les objets les plus dégoûtants se transforment en monuments de luxe et d’orgueil : nos paysans savent ce qu’un fumier bien troussé devant une ferme indique chez les demoiselles de la maison de coquetterie et de bravoure. Tel est le fait dans sa nudité ; il s’agit de savoir ce qu’il contient. Essayons-en l’analyse.

Je trouve dans cette faculté d’art, dans ce soin continuel qu’a l’homme de relever sa personne et tout ce qui s’y rapporte par des ornements tantôt empruntés à la nature, tantôt fabriqués de ses mains, trois choses. La première est un certain sentiment, une vibration ou résonnance de l’âme, à l’aspect de certaines choses ou plutôt de certaines apparences réputées par elle belles ou horribles, sublimes ou ignobles. C’est ce qu’indique le mot esthétique, du grec aïsthêsis, féminin, qui veut dire sensibilité ou sentiment. La faculté de sentir donc (sous-entendez la beauté ou la laideur, le sublime ou le bas, l’heur ou le malheur), de saisir une pensée, un sentiment dans une forme, d’être joyeux ou triste sans cause réelle, à la simple vue d’une image, voilà quel est en nous le principe ou la cause première de l’art.. En cela consiste ce que j’appellerai la puissance d’invention de l’artiste ; son talent (d’exécution) consistera à faire passer dans l’âme des autres le sentiment qu’il éprouve.

Cette cause première, fondamentale de l’art en gendre une seconde, de laquelle l’art tirera tout son développement. Doué de cette faculté esthétique. l’homme se l’applique à lui-même : il veut être beau, se faire beau, noble, glorieux, sublime, et le devenir de plus en plus. Lui dénier ce mérite, combattre cette prétention, c’est l'outrager. Si l'art a son principe dans la faculté esthétique, sens poétique, ou comme on voudra l’appeler, il reçoit l’impulsion de l’estime de soi ou de l’amour-propre. La première de ces deux facultés donne le germe ; la seconde est la force motrice, qui produit l’accroissement. Enfin, de l’action combinée de ces deux causes, la faculté esthétique et l’amour-propre, naît une troisième faculté, appelée à jouer dans l’an un grand rôle, mais qui cependant ne lui est pas absolument indispensable, et dans tous les cas demeure secondaire, la faculté limitation. Reproduire, en effet, par la peinture, la statuaire, ou de toute autre manière, un objet qui plaît, c’est en jouir de nouveau, c’est suppléer à son absence et à sa perte, c’est bien souvent l’embellir encore. La poésie, le chant, la musique, la danse, les pompes ou processions, vont au même but.

Retenons donc ceci, à rencontre de ce qu’ont prétendu quelques auteurs, qui ont vu dans la faculté d’imitation le principe de l’art, qu’elle n’est pas du tout, si éminente qu’on la suppose, non plus que l’estime de soi, ce qui constitue l’artiste. De même qu’on peut être un habile versificateur sans être poëte, de même il peut se rencontrer dans un individu une grande aptitude de reproduction ou d’imitation, sans que cet individu puisse se dire artiste. La où manque l’àme, la sensibilité, il n’y a point d’art, il n’y a que du métier. Sur ce point. le public et les critiques, même les plus clairvoyants, sont exposés à se tromper, prenant, sur la foi de leur propre idéal, les illusions du dessin, du modelé, qui sont en eux, pour des signes de génie citez les autres. Dans une époque de charlatanisme comme la nôtre, cette espèce abonde : il n’est pas rare de la voir usurper les honneurs et la réputation dus aux vrais artistes.

Tout cela et ce qui va suivre a été dit par d’autres, je suppose, et je demande pardon au lecteur de le traîner sur ces lieux communs. Mais peut-être les mêmes choses n’ont-elles pas été exprimées comme je les exprime, ni dans l’ordre où je les exprime ; en tout cas, comme nous ne pouvons raisonner de l’art contemporain sans remonter à l’art antique, ni parler de l’art antique sans nous référer aux principes, force était pour moi de ressasser un peu ces éléments. Je hais les idées mal suivies ; je ne comprends que ce qui est clairement exprimé par la parole, formulé par la logique et fixé par l’écriture.

Ce que nous venons de dire, que l’art repose sur une triple base, savoir, faculté esthétique, ou sens poétique, culte de soi, ou amour-propre, et puissance d’imitation, fournit matière à quelques réflexions qu’il est indispensable de consigner ici le plus sommairement possible.

a) En premier lieu, de ce que notre âme a la faculté de sentir, à première vue et avant toute réflexion, indépendamment de tout intérêt, les belles choses, il s’ensuit, au rebours de ce qu’enseignent de grands philosophes, que l’idée du beau n’est pas en nous une pure conception de l’esprit, mais qu’elle a son objectivité propre ; en autres termes, cette beauté qui nous attire n’est point chose imaginaire, mais réelle. En sorte que l’art n’est pas simplement l’expression de notre esthésie[1], qu’on me passe ce néologisme ; il correspond à une qualité positive des choses. Je ne ferai pas là-dessus de longs raisonnements. Il serait inconcevable que l’idée du beau fût une création de toutes pièces de l’esprit humain, sans réalité dans la nature. Qu’est-ce donc que l’esprit, sinon la nature ayant conscience d’elle-même ? Ce qui constitue la beauté, n’est-ce pas l’ordonnance, la symétrie, la proportion, l’harmonie des tons, des couleurs, des mouvements, la richesse, l’éclat, la pureté, toutes choses qui se peuvent mesurer au compas, calculer par chiffres, paraître ou disparaître par une simple addition ou soustraction de matière ? Dans le cheval, les conditions de’la beauté se confondent avec la vigueur, la solidité, la vitesse, la membrure, qualités essentiellement physiologiques, positives. Là-dessus, le vétérinaire, l’officier de cavalerie en savent autant que l’artiste le plus consommé. Lorsque le premier homme, tendant les bras à Eve, la proclama la plus belle des créatures, il n’embrassa pas un fantôme, mais la beauté en chair et en os. Ce qui a tait divaguer ici les métaphysiciens, c’est d’avoir pris une faculté d’aperception pour une faculté de création : de ce que nous avons, par privilège, la faculté d’apercevoir la beauté en nous-mêmes et dans la nature, ils ont conclu que la beauté n’existait qu’en notre esprit ; ce qui revient à dire que la lumière, n’existant pas pour les aveugles, est une conception des clairvoyants.

b) Sans doute le beau n’existe pas pour qui est incapable de le voir ;bien plus, les mêmes objets, quelle que soit leur beauté intrinsèque, n’excitent pas chez tous les hommes la même vivacité de sentiment. C’est un fait que je ne nie point et qu’il importe de relever. Que s’ensuit-il ? Que dans l’œuvre d’art, l’artiste met du sien autant qu’il emprunte à la nature ; en conséquence, que l’art, sans jamais pouvoir se dépouiller entièrement de toute objectivité, demeure néanmoins personnel, libre, mobile : enfin, qu’autant l’artiste montre de spontanéité et d’originalité dans son œuvre, autant le spectateur conserve, a son égard d’indépendance : d’où le précepte si connu : De gustibus et coloribus non disputamdum. Certes, il est des choses sur la beauté desquelles tout le monde est d’accord ; mais il en est un beaucoup plus grand nombre à l’égard desquelles les sentiments sont divisés, sans que pour cela leur beauté doive être tenue pour douteuse. Cette divergence provient de ce qu’il en est de notre faculté esthétique comme de notre mémoire, de notre intelligence, de nos sens : elle n’a pas chez tous la même puissance, la même pénétration ; sans compter que les mêmes objets ou les mêmes aspects ne nous offrent pas à tous un égal intérêt. Souvent le goût est lent à se former ; on aime dans un temps ce que l’on rejette dans un autre ; on se rectifie soi-même. Souvent la personne qu’on doit aimer est celle qui commence par déplaire ; on a vu des amants passionnés se prendre en aversion et déclarer toute leur incompatibilité. Alceste, s’imaginant qu’il aime Célimène, et persistant à l’aimer encore après qu’il a reconnu sa coquetterie, est un homme qui s’ignore lui-même : ce qu’il lui fallait n’était ni la légère Célimène, ni la sa Éliante ; c’était un composé des deux, une personne gaie, spirituelle, séduisante, en apparence légère, au fond raisonnable : telle était la femme d'Orgon, Elmire.

Il n’est pas un homme qui n’ait aimé dans sa vie au moins une jolie femme, ce qui suppose que toutes les femmes sont belles ; et j’abonde dans ce sentiment. Mais, de toutes ces créatures charmantes, il n’y en a ordinairement qu’une qui vous plaise : ce qui veut dire que les-habitudes de notre vie, notre éducation, nos idées acquises, notre tempérament, modifient notre clairvoyance esthétique, et réduisent pour chacun de nous à d’étroites limites le monde de la beauté.

c) Voici qui est plus triste encore : quelle que soit la vivacité première du sentiment, il ne se soutient pas. L’impression est fugitive ; avec l’habitude, l’admiration faiblit ;l’objet adoré devient vulgaire, insipide, déplaisant. Les manifestations de l’art sont comme des feux d’artifice, qu’on admire le temps d’une étoile filante, mais qu’on n’irait pas voir trois jours de suite, et auxquels beaucoup de gens se contentent d’avoir assisté une fois. De là refroidissement de lame, inconstance du cœur et versatilité. De là, après avoir exalté la dignité humaine par l’image du beau, nécessité de la fortifier contre la défection et les aberrations de l’idéal. L’homme en qui la faculté esthétique est déréglée, obligé de chercher sans cesse une nouvelle idole, change de goût, de modes, d’amis, de maîtresses, sans pouvoir se fixer jamais. Tel est le type de don Juan. Détestable travers, qui fait prendre en dégoût le travail, l’étude, la famille, le droit et le devoir, qui produit les vices les plus hideux et les grands scélérats.

d) Dernière observation : la beauté d’un objet peut être en général considérée comme le témoignage de l’excellence de cet objet, de sa puissance et de sa bonne constitution. Le beau est le resplendissement du vrai, a dit Platon. Mais il n’en résulte nullement que la sensibilité esthétique chez l’artiste témoigne de la profondeur de sa connaissance ou de la pénétration de son esprit ; loin de là, on peut dire qu’elle est en raison inverse de l’esprit philosophique. Ce n’est guère qu’à cette condition qu’un artiste atteint aux sommités de sa profession. Sans doute l’art ne repousse pas la science ; il lui est même défendu, à peine de ridicule, de se mettre en contradiction avec elle ; il est condamné à s’y référer à mesure qu’elle se produit. Mais il ne l’attend pas ; il la prévient, dans son éclosion, la dépasse dans sa marche, la préjuge par ses inspirations, et va même, dans les siècles d’ignorance et chez la multitude des esprits faibles, jusqu’à la suppléer. Il en est de même du droit et de la morale : il s’en faut de beaucoup que la puissance esthétique d’un poète, d’un artiste destiné à célébrer les grands hommes, soit une garantie de la fermeté de sa conscience et un certificat de sa moralité. Je pourrais citer des exemples de vertu sévère parmi nos plus éminents artistes : malgré cela, il n’est que trop vrai que les poursuivants de l’idéal, artistes ou non de profession, sont les plus fragiles des humains. Assurément l’art, par sa nature, ne répugne pas à la justice, non plus qu’à la philosophie ; il lui est même interdit, à peine de déchéance, de se mettre en opposition avec le droit et les mœurs. Mais l’art, dans son fougueux élan, n’attend pas plus le droit et la loi qu’il n’attend le savoir ; son évolution est beaucoup plus rapide : il prend le devant, et souvent, jusque dans les sociétés avancées, c’est lui dont. le culte mystique et vague supplée, dans les âmes admiratives et amoureuses, la loi sévère, précise et impérative de la morale.

De ces considérations générales sur le principe et les conditions organiques de l’art, il résulte que, si la faculté esthétique, de même que la faculté philosophique. a sa base tout à la fois dans l’esprit et dans les choses, je dirai même dans l’observation, puisqu’il s’agit ici d’une certaine espèce d’apparences ; si, de même encore que la philosophie, elle a devant elle l’infini de la nature et de l’humanité, elle ne marche cependant pas son égale, elle ne tient pas le haut rang, pas plus dans l’opinion que dans l’histoire. Son rôle est

celui d’un auxiliaire ; c’est une faculté plus féminine que virile, prédestinée à l’obéissance, et dont l’essor doit en dernière analyse se régler sur le développement juridique et scientifique de l’espèce. Le progrès de l’art, s’il y a progrès, n’aura pas sa cause en lui-même : il recevra son accroissement du dehors. Abandonné à ses propres forces, l’art, fantaisiste par nature, ne peut que tourner sur lui-même : il est condamné à l’immobilité.

  1. An-esthésie, insensibilité, terme de médecine, ne s'emplois qu’au sens physiologique.