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Essai sur les mœurs/Chapitre 111

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CHAPITRE CXI.

Attentats de la famille d’Alexandre VI et de César Borgia. Suite des affaires de Louis XII avec Ferdinand le Catholique. Mort du pape.

Alexandre VI faisait alors en petit ce que Louis XII exécutait en grand : il conquérait les fiefs de la Romagne par les mains de son fils. Tout était destiné à l’agrandissement de ce fils ; mais il n’en jouit guère : il travaillait sans y penser pour le domaine ecclésiastique.

Il n’y eut ni violence, ni artifice, ni grandeur de courage, ni scélératesse, que César Borgia ne mît en usage. Il employa, pour envahir huit ou dix petites villes et pour se défaire de quelques petits seigneurs, plus d’art que les Alexandre, les Gengis, les Tamerlan, les Mahomet, n’en mirent à subjuguer une grande partie de la terre. On vendit des indulgences pour avoir une armée : le cardinal Bembo assure que dans les seuls domaines de Venise on en vendit pour près de seize cents marcs d’or. On imposa le dixième sur tous les revenus ecclésiastiques, sous prétexte d’une guerre contre les Turcs[1] et il ne s’agissait que d’une petite guerre aux portes de Rome.

D’abord on saisit les places des Colonna et des Savelli auprès de Rome. Borgia emporta par force et par adresse Forli, Faenza, Rimini, Imola, Piombino ; et dans ces conquêtes, la perfidie, l’assassinat, l’empoisonnement, font une partie de ses armes. Il demande au nom du pape des troupes et de l’artillerie au duc d’Urbin : il s’en sert contre le duc d’Urbin même, et lui ravit son duché ; il attire dans une conférence le seigneur de la ville de Camerino : il le fait étrangler avec ses deux fils. Il engage, par les plus grands serments, le duc de Gravina, Oliverotto, Pagolo Vitelli et un autre, à venir traiter avec lui auprès de Sinigaglia. L’embuscade était préparée : il fait massacrer impitoyablement Vitelli et Oliverotto. Pourrait-on penser que Vitelli, en expirant, suppliât son assassin d’obtenir pour lui auprès du pape son père une indulgence à l’article de la mort ? C’est pourtant ce que disent les contemporains : rien ne montre mieux la faiblesse humaine et le pouvoir de l’opinion. Si César Borgia fût mort avant Alexandre VI du poison qu’on prétend qu’ils préparèrent à des cardinaux et qu’ils burent l’un et fautre, il ne faudrait pas s’étonner que Borgia, en mourant, eût demandé une indulgence plénière au pontife son père.

Alexandre VI, dans le même temps, se saisissait des amis de ces infortunés, et les faisait étrangler au château Saint-Ange. Guicciardino croit que le seigneur de Farneza, nommé Astor[2], jeune homme d’une grande beauté, livré au bâtard du pape, fut forcé de servir à ses plaisirs, et envoyé ensuite avec son frère naturel au pape, qui les fit périr tous deux par la corde. Le roi de France, père de son peuple, et honnête homme chez lui, favorisait en Italie ces crimes, qu’il aurait punis dans son royaume. Il s’en rendait le complice ; il abandonnait au pape ces victimes, pour être secondé par lui dans sa conquête de Naples : ce qu’on appelle la politique, l’intérêt d’État, le rendit injuste en faveur d’Alexandre VI. Quelle politique, quel intérêt d’État, de seconder les atrocités d’un scélérat qui le trahit bientôt après ! Et comment les hommes sont gouvernés ! Un pape et son bâtard qu’on avait vu archevêque, souillaient l’Italie de tous les crimes : un roi de France, qu’on a nommé père du peuple, les secondait ; et les nations hébétées demeuraient dans le silence !

La destinée des Français, qui était de conquérir Naples, était aussi d’en être chassés. Ferdinand le Catholique, ou le perfide, qui avait trompé le dernier roi de Naples, son parent, ne fut pas plus fidèle à Louis XII : il fut bientôt d’accord avec Alexandre VI pour ôter au roi de France son partage.

Gonsalve de Cordoue, qui mérita si bien le titre de grand capitaine, et non de vertueux, lui qui disait que la toile d’honneur doit être grossièrement tissue, trompa d’abord les Français, et ensuite les vainquit. Il me semble qu’il y a eu souvent dans les généraux français beaucoup plus de ce courage que l’honneur inspire, que de cet art nécessaire dans les grandes affaires. Le duc de Nemours, descendant de Clovis, commandait les Français : il appela Gonsalve en duel. Gonsalve répondit en battant plusieurs fois son armée, et surtout à Cerignola dans la Fouille, où Nemours fut tué avec quatre mille Français (1503) : il ne périt, dit-on, que neuf Espagnols dans cette bataille ; preuve évidente que Gonsalve avait choisi un poste avantageux, que Nemours avait manqué de prudence, et qu’il n’avait que des troupes découragées. En vain le fameux chevalier Bayard soutint seul sur un pont étroit l’effort de deux cents ennemis qui l’attaquaient ; cet effort de valeur fut glorieux et inutile. On le comparait à Horatius Coclès ; mais il ne combattait pas pour les Romains.

Ce fut dans cette guerre qu’on trouva une nouvelle manière d’exterminer les hommes. Pierre de Navarre, soldat de fortune et grand général espagnol, inventa les mines, dont les Français éprouvèrent les premiers effets.

La France cependant était alors si puissante que Louis XII put mettre à la fois trois armées en campagne et une flotte en mer. De ces trois armées, l’une fut destinée pour Naples, les deux autres pour le Roussillon et pour Fontarabie ; mais aucune de ces armées ne fit des progrès, et celle de Naples fut bientôt entièrement dissipée, tant on opposa une mauvaise conduite à celle du grand capitaine ; enfin Louis XII perdit sa part du royaume de Naples sans retour.

(1503) Bientôt après, l’Italie fut délivrée d’Alexandre VI et de son fils. Tous les historiens se plaisent à transmettre à la postérité que ce pape mourut du poison qu’il avait destiné dans un festin à plusieurs cardinaux : trépas digne en effet de sa vie ; mais le fait est bien peu vraisemblable. On prétend que dans un besoin pressant d’argent il voulut hériter de ces cardinaux ; mais il est prouvé que César Borgia emporta cent mille ducats d’or du trésor de son père après sa mort ; le besoin n’était donc pas réel. D’ailleurs, comment se méprit-on à cette bouteille de vin empoisonnée qui, dit-on, donna la mort au pape et mit son fils au bord du tombeau ? Des hommes qui ont une si longue expérience du crime ne laissent pas lieu à une telle méprise : on ne cite personne qui en ait fait l’aveu ; il paraît donc bien difficile qu’on en fût informé. Si, quand le pape mourut, cette cause de sa mort avait été sue, elle l’eût été par ceux-là mêmes qu’on avait voulu empoisonner : ils n’eussent point laissé un tel crime impuni ; ils n’eussent point souffert que Borgia s’emparât paisiblement des trésors de son père. Le peuple, qui hait souvent ses maîtres, et qui a de tels maîtres en exécration, tenu dans l’esclavage sous Alexandre, eût éclaté à sa mort : il eût troublé la pompe funèbre de ce monstre ; il eût déchiré son abominable fils. Enfin le journal de la maison de Borgia porte que le pape, âgé de soixante et douze ans, fut attaqué d’une fièvre tierce, qui bientôt devint continue et mortelle : ce n’est pas là l’effet du poison. On ajoute que le duc de Borgia se fit enfermer dans le ventre d’une mule. Je voudrais bien savoir de quel venin le ventre d’une mule est l’antidote, et comment ce Borgia moribond serait-il allé au Vatican prendre cent mille ducats d’or ? Était-il enfermé dans sa mule quand il enleva ce trésor ?

Il est vrai qu’après la mort du pape il y eut du tumulte dans Rome. Les Colonnes et les Ursins y rentrèrent en armes ; mais c’était dans ce tumulte même qu’on eût dû accuser solennellement le père et le fils de ce crime. Enfin le pape Jules II, mortel ennemi de cette maison, et qui eut longtemps le duc en sa puissance, ne lui imputa point ce que la voix publique lui attribue.

Mais, d’un autre côté, pourquoi le cardinal Bembo, Guichardin, Paul Jove, Tomasi, et tant de contemporains, s’accordent-ils dans cette étrange accusation ? d’où viennent tant de circonstances détaillées ? pourquoi nomme-t-on l’espèce de poison dont on se servit, qui s’appelait cantarella [3] ? On peut répondre qu’il n’est pas difficile d’inventer quand on accuse, et qu’il fallait colorer quelques vraisemblances une accusation si horrible ; que ces écrivains ne se faisaient pas scrupule de charger Alexandre d’un forfait de plus, et qu’on pouvait soupçonner cette dernière scélératesse lorsque tant d’autres étaient avérées[4].

Alexandre VI laissa dans l’Europe une mémoire plus odieuse que celle des Néron et des Caligula, parce que la sainteté de son ministère le rendit plus coupable. Cependant c’est à lui que Rome dut sa grandeur temporelle, et ce fut lui qui mit ses successeurs en état de tenir quelquefois la balance de l’Italie. Son fils perdit tout le fruit de ses crimes, que l’Église recueillit. Presque toutes les villes dont il s’était emparé se donnèrent à d’autres dès que son père fut mort ; et le pape Jules II le força bientôt après de lui rendre celles qui lui restaient. Il ne conserva rien de toute sa funeste grandeur. Tout fut pour le saint-siége, à qui sa scélératesse fut plus utile que ne l’avait été l’habileté de tant de papes soutenue des armes de la religion. Mais ce qui est singulier, c’est que cette religion ne fut pas attaquée alors ; comme la plupart des princes, des ministres et des guerriers n’en avaient point du tout, les crimes des papes ne les inquiétaient pas. L’ambition effrénée ne faisait aucune réflexion à cette suite horrible de sacriléges ; on n’étudiait point, on ne lisait point. Le peuple, hébété, allait en pèlerinage. Les grands égorgeaient et pillaient ; ils ne voyaient dans Alexandre VI que leur semblable, et on donnait toujours le nom de saint-siége au siége de tous les crimes.

Machiavel prétend que les mesures de Borgia étaient si bien prises qu’il devait rester maître de Rome et de tout l’État ecclésiastique après la mort de son père ; mais qu’il ne pouvait pas prévoir que lui-même serait aux portes du tombeau dans le temps qu’Alexandre y descendrait. Amis, ennemis, alliés, parents, tout l’abandonna en peu de temps ; on le trahit comme il avait trahi tout le monde. Gonsalve de Cordoue, le grand capitaine auquel il s’était confié, l’envoya prisonnier en Espagne. Louis XII lui ôta son duché de Valentinois et sa pension. Enfin, évadé de sa prison, il se réfugia dans la Navarre. Le courage, qui n’est pas une vertu, mais une qualité heureuse, commune aux scélérats et aux grands hommes, ne l’abandonna pas dans son asile. Il ne quitta en rien son caractère : il intrigua, il commanda l’armée du roi de Navarre son beau-frère, dans une guerre qu’il conseilla pour déposséder les vassaux de la Navarre, comme il avait autrefois dépossédé les vassaux de l’empire et du saint-siége. Il fut tué les armes à la main. Sa mort fut glorieuse, et nous voyons dans le cours de cette histoire des souverains légitimes et des hommes vertueux périr par la main des bourreaux.

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  1. Ou plutôt contre l’ami des Turcs ; c’est ainsi qu’on avait désigné le roi de Naples Ferdinand.
  2. Ou mieux Astorre. (G. A.)
  3. Voltaire reparle de la cantarella dans le Dictionnaire philosophique, au mot Empoisonnements.
  4. Voltaire avait déjà combattu les insinuations de Guichardin dans sa Dissertation sur la mort de Henri IV, imprimée à la suite de la Henriade, tome VIII de la présente édition.