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Essai sur les mœurs/Chapitre 122

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CHAPITRE CXXII.

De Charles-Quint et de François Ier jusqu’à l’élection de Charles à l’empire, en 1519. Du projet de l’empereur Maximilien de se faire pape. De la bataille de Marignan.

Vers ce siècle où Charles-Quint eut l’empire, les papes ne pouvaient plus en disposer comme autrefois ; et les empereurs avaient oublié leurs droits sur Rome. Ces prétentions réciproques ressemblaient à ces titres vains de roi de France que le roi d’Angleterre prend encore, et au nom de roi de Navarre que le roi de France conserve.

Les partis des guelfes et des gibelins étaient presque entièrement oubliés, Maximilien n’avait acquis en Italie que quelques villes qu’il devait au succès de la ligue de Cambrai, et qu’il avait prises sur les Vénitiens ; mais Maximilien imagina un nouveau moyen de soumettre Rome et l’Italie aux empereurs : ce fut d’être pape lui-même après la mort de Jules II, étant veuf de sa femme, fille de Galéas Marie Sforce, duc de Milan. On a encore deux lettres écrites de sa main, l’une à sa fille Marguerite, gouvernante des Pays-Bas, l’autre au seigneur de Chièvres, par lesquelles ce dessein est manifesté : il avoue dans ces lettres qu’il marchandait le pontificat ; mais il n’était pas assez riche pour acheter cette singulière couronne tant de fois mise à l’enchère.

Qui peut savoir ce qui serait arrivé si la même tête eût porté la couronne impériale et la tiare ? le système de l’Europe eût bien changé ; mais il changea autrement sous Charles-Quint.

(1518) À la mort de Maximilien, précisément comme les indulgences et Luther commençaient à diviser l’Allemagne, François Ier roi de France, et Charles d’Autriche, roi d’Espagne, des deux Siciles, de Navarre, et souverain des dix-sept provinces des Pays-Bas, briguèrent ouvertement l’empire dans le temps que l’Allemagne, menacée par les Turcs, avait besoin d’un chef tel que François ler ou Charles d’Autriche : on n’avait point vu encore de si grands rois se disputer la couronne d’Allemagne. François Ier, plus âgé de cinq ans que son rival, en paraissait plus digne par les grandes actions qu’il venait de faire.

(1515) Dès son avènement à la couronne de France, la république de Gênes s’était remise sous la domination de la France par les intrigues de ses propres citoyens : François Ier passe aussitôt en Italie aussi rapidement que ses prédécesseurs.

Il s’agissait d’abord de conquérir le Milanais, perdu par Louis XII, et de l’arracher encore à cette malheureuse maison de Sforce. Il avait pour lui les Vénitiens, qui voulaient reprendre au moins le Véronais, enlevé par Maximilien : il avait contre lui alors le pape Léon X, vif et intrigant, et l’empereur Maximilien, affaibli par l’âge et incapable d’agir ; mais les Suisses, toujours irrités contre la France depuis leur querelle avec Louis XII, toujours animés par les harangues de Mathieu Shinner (Scheiner), cardinal de Sion, étaient les plus dangereux ennemis du roi. Ils prenaient alors le titre de défenseurs des papes, et de protecteurs des princes ; et ces titres, depuis près de dix ans, n’étaient point imaginaires.

Le roi, qui marchait à Milan, négociait toujours avec eux. Le cardinal de Sion, qui leur apprit à tromper, fit amuser le roi de vaines promesses, jusqu’à ce que les Suisses, ayant su que la caisse militaire de France était arrivée, crurent pouvoir enlever cet argent et le roi même : ils l’attaquèrent comme on attaque un convoi sur le grand chemin.

(1515) Vingt-cinq mille Suisses, portant sur l’épaule et sur la poitrine la clef de saint Pierre, les uns armés de ces longues piques de dix-huit pieds que plusieurs soldats poussaient ensemble en bataillon serré, les autres tenant leurs grands espadons à deux mains, vinrent fondre à grands cris dans le camp du roi, près de Marignan, vers Milan : ce fut de toutes les batailles données en Italie la plus sanglante et la plus longue. Le jeune roi, pour son coup d’essai, s’avança à pied contre l’infanterie suisse, une pique à la main, combattit une heure entière, accompagné d’une partie de sa noblesse. Les Français et les Suisses, mêlés ensemble dans l’obscurité de la nuit, attendirent le jour pour recommencer. On sait que le roi dormit sur l’affût d’un canon, à cinquante pas d’un bataillon suisse. Ces peuples, dans cette bataille, attaquèrent toujours, et les Français furent toujours sur la défensive : c’est, me semble, une preuve assez forte que les Français, quand ils sont bien conduits, peuvent avoir ce courage patient qui est quelquefois aussi nécessaire que l’ardeur impétueuse qu’on leur accorde. Il était beau, surtout à un jeune prince de vingt et un ans, de ne perdre point le sang-froid dans une action si vive et si longue. Il était difficile, puisqu’elle durait, que les Suisses fussent vainqueurs, parce que les bandes noires d’Allemagne qui étaient avec le roi faisaient une infanterie aussi ferme que la leur, et qu’ils n’avaient point de gendarmerie : tout ce qui surprend, c’est qu’ils purent résister près de deux jours aux efforts de ces grands chevaux de bataille qui tombaient à tout moment sur leurs bataillons rompus. Le vieux maréchal de Trivulce appelait cette journée une bataille de géants. Tout le monde convenait que la gloire de cette victoire était due principalement au fameux connétable Charles de Bourbon, depuis trop mal récompensé, et qui se vengea trop bien. Les Suisses fuirent enfin, mais sans déroute totale, laissant sur le champ de bataille plus de dix mille de leurs compagnons, et abandonnant le Milanais aux vainqueurs. Maximilien Sforce fut pris et emmené en France comme Louis le Maure, mais avec des conditions plus douces (1515) : il devint sujet, au lieu que l’autre avait été captif. On laissa vivre en France, avec une pension modique, ce souverain du plus beau pays de l’Italie.

François, après cette victoire de Marignan et cette conquête du Milanais, était devenu l’allié du pape Léon X, et même celui des Suisses, qui, enfin, aimèrent mieux fournir des troupes aux Français que se battre contre eux. Ses armes forcèrent l’empereur Maximilien à céder aux Vénitiens le Véronais, qui leur est toujours demeuré depuis : il fit donner à Léon X le duché d’Urbin, qui est encore à l’Église. On le regardait donc comme l’arbitre de l’Italie, et le plus grand prince de l’Europe, et le plus digne de l’empire, qu’il briguait après la mort de Maximilien. La renommée ne parlait point encore en faveur du jeune Charles d’Autriche ; ce fut ce qui détermina en partie les électeurs de l’empire à le préférer. Ils craignaient d’être trop soumis à un roi de France : ils redoutaient moins un maître dont les États, quoique plus vastes, étaient éloignés et séparés les uns des autres. (1519) Charles fut donc empereur, malgré les quatre cent mille écus dont François Ier crut avoir acheté des suffrages.

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