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Essai sur les mœurs/Chapitre 124

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CHAPITRE CXXIV.

Prise de François Ier. Rome saccagée. Soliman repoussé. Principautés données. Conquête de Tunis. Question si Charles-Quint voulait la monarchie universelle. Soliman reconnu roi de Perse dans Babylone.


Voici un des plus grands exemples des coups de la fortune, qui n’est autre chose, après tout, que l’enchaînement nécessaire de tous les événements de l’univers. D’un côté, Charles-Quint est occupé dans l’Espagne à régler les rangs et à former l’étiquette ; de l’autre, François Ier, déjà célèbre dans l’Europe par la victoire<section end="124a"> de Marignan, aussi valeureux que le chevalier Bayard, accompagné de l’intrépide noblesse de son royaume, suivi d’une armée florissante, est au milieu du Milanais. Le pape Clément VII, qui redoutait avec raison l’empereur, est hautement dans le parti du roi de France. Un des meilleurs capitaines de ce temps-là, Jean de Médicis, ayant quitté alors le service des Impériaux, combat pour lui à la tête d’une troupe choisie. Cependant il est vaincu devant Pavie ; et malgré les actions de bravoure qui suffiraient pour l’immortaliser, (1525, 14 février) il est fait prisonnier, ainsi que les principaux seigneurs de France et le roi titulaire de Navarre, Henri d’Albret, fils de celui qui avait perdu son royaume et conservé seulement le Béarn. Le malheur de François voulut encore qu’il fût pris par le seul officier français qui avait suivi le duc de Bourbon, et que le même homme qui était condamné à Paris devînt le maître de sa vie. Ce gentilhomme, nommé Pomperan, eut à la fois la gloire de le garantir de la mort et de le prendre prisonnier. Il est certain que le jour même le duc de Bourbon, l’un de ses vainqueurs, vint le voir, et jouit de son triomphe. Cette entrevue ne fut pas pour François Ier le moment le moins fatal de la journée. Jamais lettre ne fut plus vraie que celle qu’écrivit ce monarque à sa mère : « Madame, tout est perdu, hors l’honneur[1]. » Des frontières dégarnies, le trésor royal sans argent, la consternation dans tous les ordres du royaume, la désunion dans le conseil de la mère du roi régente, le roi d’Angleterre Henri VIII menaçant d’entrer en France, et d’y renouveler les temps d’Édouard III et de Henri V : tout semblait annoncer une ruine inévitable.

Charles-Quint, qui n’avait pas encore tiré l’épée, tient en prison à Madrid non-seulement un roi, mais un héros. Il semble qu’alors Charles manqua à sa fortune : car, au lieu d’entrer en France et de venir profiter de la victoire de ses généraux en Italie, il reste oisif en Espagne ; au lieu de prendre au moins le Milanais pour lui, il se croit obligé d’en vendre l’investiture à François Sforce, pour ne pas donner trop d’ombrage à l’Italie. Henri VIII, au lieu de se réunir à lui pour démembrer la France, devient jaloux de sa grandeur, et traite avec la régente. Enfin la prise de François Ier qui devait faire naître de si grandes révolutions, ne produisit guère qu’une rançon avec des reproches, des démentis, des défis solennels et inutiles, qui mêlèrent du ridicule à ces événements terribles, et qui semblèrent dégrader les deux premiers personnages de la chrétienté.

Henri d’Albret, détenu prisonnier dans Pavie, s’échappa et revint en France. François Ier, mieux gardé à Madrid, (1526, 15 janvier) fut obligé, pour sortir de prison, de céder à l’empereur le duché entier de Bourgogne, une partie de la Franche-Comté, tout ce qu’il prétendait au delà des Alpes, la suzeraineté sur la Flandre et l’Artois, la possession d’Arras, de Lille, de Tournai, de Mortagne, de Hesdin, de Saint-Amant, d’Orchios ; non-seulement il signe qu’il rétablira le connétable de Bourbon, son vainqueur, dans tous les biens dont il l’avait dépouillé, mais il promet encore de « faire droit à cet ennemi pour les prétentions qu’il a sur la Provence ». Enfin, pour comble d’humiliation, il épouse en prison la sœur de l’empereur. Le comte de Lannoy, l’un des généraux qui l’avaient fait prisonnier, vient en bottes dans sa chambre lui faire signer ce mariage forcé. Ce traité de Madrid était aussi funeste que celui de Bretigny ; mais François Ier, en liberté, n’exécuta pas son traité comme le roi Jean.

Ayant cédé la Bourgogne, il se trouva assez puissant pour la garder. Il perdit la suzeraineté de la Flandre et de l’Artois ; mais en cela il ne perdit qu’un vain hommage. Ses deux fils furent prisonniers (1526) à sa place en qualité d’otages ; mais il les racheta pour de l’argent : cette rançon, à la vérité, se monta à deux millions d’écus d’or, et ce fut un grand fardeau pour la France. Si on considère ce qu’il en coûta pour la captivité de François Ier, pour celle du roi Jean, pour celle de saint Louis, combien la dissipation des trésors de Charles V par le duc d’Anjou son frère, combien les guerres contre les Anglais avaient épuisé la France, on admire les ressources que François Ier trouva dans la suite. Ces ressources étaient dues aux acquisitions successives du Dauphiné, de la Provence, de la Bretagne, à la réunion de la Bourgogne, et au commerce qui florissait. Voilà ce qui répara tant de malheurs, et ce qui soutint la France contre l’ascendant de Charles-Quint.

La gloire ne fut pas le partage de François Ier dans toute cette triste aventure. Il avait donné sa parole à Charles-Quint de lui remettre la Bourgogne ; promesse faite par faiblesse, faussée par raison, mais avec honte. Il en essuya le reproche de l’empereur. Il eut beau lui répondre : « Vous avez menti par la gorge, et toutes les fois que le direz, mentirez » ; la loi de la politique était pour François Ier, mais la loi de la chevalerie était contre lui.

Le roi voulut assurer son honneur en proposant un duel à Charles-Quint, comme Philippe de Valois avait défié Édouard III. L’empereur l’accepta, et lui envoya même un héraut qui apportait ce qu’on appelait la sûreté du camp, c’est-à-dire la désignation du lieu du combat et les conditions. François Ier reçut ce héraut dans la grand’salle du palais, en présence de toute la cour et des ambassadeurs ; mais il ne voulut pas lui permettre de parler. Le duel n’eut point lieu. Tant d’appareil n’aboutit qu’au ridicule, dont le trône même ne garantit pas les hommes. Ce qu’il y eut encore d’étrange dans toute cette aventure, c’est que le roi demanda au pape Clément VII une bulle d’absolution pour avoir cédé la mouvance de la Flandre et de l’Artois. Il se faisait absoudre pour avoir gardé un serment qu’il ne pouvait violer, et il ne se faisait pas absoudre d’avoir juré qu’il céderait la Bourgogne et de ne l’avoir pas rendue. On ne croirait pas une telle farce si cette bulle du 25 novembre n’existait pas.

Cette même fortune qui mit un roi dans les fers de l’empereur fit encore le pape Clément VII son prisonnier (1525), sans qu’il le prévît, sans qu’il y eût la moindre part. La crainte de sa puissance avait uni contre lui le pape, le roi d’Angleterre, et la moitié de l’Italie (1527). Ce même duc de Bourbon, si fatal à François Ier, le fut de même à Clément VII. Il commandait sur les frontières du Milanais une armée d’Espagnols, d’Italiens, et d’Allemands, victorieuse, mais mal payée, et qui manquait de tout. Il propose à ses capitaines et à ses soldats d’aller piller Rome pour leur solde, précisément comme autrefois les Hérules et les Goths avaient fait ce voyage. Ils y volèrent, malgré une trêve signée entre le pape et le vice-roi de Naples (1527, 5 mai). On escalade les murs de Rome : Bourbon est tué en montant à la muraille ; mais Rome est prise, livrée au pillage, saccagée comme elle le fut par Alaric ; et le pape, réfugié au château Saint-Ange, est prisonnier.

Les troupes allemandes et espagnoles vécurent neuf mois à discrétion dans Rome : le pillage monta, dit-on, à quinze millions d’écus romains ; mais comment évaluer au juste de tels désastres ?

Il semble que c’était là le temps d’être en effet empereur de Rome, et de consommer ce qu’avaient commencé les Charlemagne et les Othon ; mais, par une fatalité singulière, dont la seule cause est toujours venue de la jalousie des nations, le nouvel empire romain n’a jamais été qu’un fantôme.

La prise de Rome et la captivité du pape ne servirent pas plus à rendre Charles-Quint maître absolu de l’Italie que la prise de François Ier ne lui avait donné une entrée en France. L’idée de la monarchie universelle qu’on attribue à Charles-Quint est donc aussi fausse et aussi chimérique que celle qu’on imputa depuis à Louis XIV. Loin de garder Rome, loin de subjuguer toute l’Italie, il rend la liberté au pape pour quatre cent mille écus d’or (1528), dont même il n’eut jamais que cent mille, comme il rend la liberté aux enfants de France pour deux millions d’écus.

On est surpris qu’un empereur, maître de l’Espagne, des dix-sept provinces des Pays-Bas, de Naples et de Sicile, suzerain de la Lombardie, déjà possesseur du Mexique, et pour qui dans ce temps-là même on faisait la conquête du Pérou, ait si peu profité de son bonheur ; mais les premiers trésors qu’on lui avait envoyés du Mexique furent engloutis dans la mer ; il ne recevait point de tribut réglé d’Amérique, comme en reçut depuis Philippe II. Les troubles excités en Allemagne par le luthéranisme l’inquiétaient ; les Turcs en Hongrie l’alarmaient davantage : il avait à repousser à la fois Soliman et François Ier, à contenir les princes d’Allemagne, à ménager ceux d’Italie, et surtout les Vénitiens, à fixer l’inconstance de Henri VIII. Il joua toujours le premier rôle sur le théâtre de l’Europe ; mais il fut toujours bien loin de la monarchie universelle.

Ses généraux ont encore de la peine à chasser d’Italie les Français, qui étaient jusque dans le royaume de Naples. (1528) Le système de la balance et de l’équilibre était dès lors établi en Europe : car immédiatement après la prise de François Ier, l’Angleterre et les puissances italiennes se liguèrent avec la France pour balancer le pouvoir de l’empereur. Elles se liguèrent de même après la prise du pape.

(1529) La paix se fit à Cambrai, sur le plan du traité de Madrid, par lequel François Ier avait été délivré de prison. C’est à cette paix que Charles rendit les deux enfants de France, et se désista de ses prétentions sur la Bourgogne pour deux millions d’écus.

Alors Charles quitte l’Espagne pour aller recevoir la couronne des mains du pape, et pour baiser les pieds de celui qu’il avait retenu captif. Il investit François Sforce du Milanais, et Alexandre de Médicis de la Toscane ; il donne un duc à Mantoue (1529) ; il fait rendre par le pape Modène et Reggio au duc de Ferrare (1530) ; mais tout cela pour de l’argent, et sans se réserver d’autre droit que celui de la suzeraineté.

Tant de princes à ses pieds lui donnent une grandeur qui impose. La grandeur véritable fut d’aller repousser Soliman de la Hongrie, à la tête de cent mille hommes, assisté de son frère Ferdinand, et surtout des princes protestants d’Allemagne, qui se signalèrent pour la défense commune. Ce fut là le commencement de sa vie active et de sa gloire personnelle. On le voit à la fois combattre les Turcs, retenir les Français au delà des Alpes, indiquer un concile, et revoler en Espagne pour aller faire la guerre en Afrique. Il aborde devant Tunis (1535), remporte une victoire sur l’usurpateur de ce royaume, donne à Tunis un roi tributaire de l’Espagne, délivre dix-huit mille captifs chrétiens, qu’il ramène en triomphe en Europe, et qui, aidés de ses bienfaits et de ses dons, vont, chacun dans leur patrie, élever le nom de Charles-Quint jusqu’au ciel. Tous les rois chrétiens alors semblaient petits devant lui, et l’éclat de sa renommée obscurcissait toute autre gloire.

Son bonheur voulut encore que Soliman, ennemi plus redoutable que François Ier, fût alors occupé contre les Persans (1534). Il avait pris Tauris, et de là, tournant vers l’ancienne Assyrie, il était entré en conquérant dans Bagdad, la nouvelle Babylone, s’étant rendu maître de la Mésopotamie, qu’on nomme à présent le Diarbeck, et du Curdistan, qui est l’ancienne Suziane. Enfin il s’était fait reconnaître et inaugurer roi de Perse par le calife de Bagdad. Les califes en Perse n’avaient plus depuis longtemps d’autre honneur que celui de donner en cérémonie le turban des sultans, et de ceindre le sabre au plus puissant. Mahmoud, Gengis, Tamerlan, Ismaël Sophi, avaient accoutumé les Persans à changer de maîtres. (1535) Soliman, après avoir pris la moitié de la Perse sur Thamas, fils d’Ismaël, retourna triomphant à Constantinople. Ses généraux perdirent en Perse une partie des conquêtes de leur maître. C’est ainsi que tout se balançait, et que tous les États tombaient les uns sur les autres, la Perse sur la Turquie, la Turquie sur l’Allemagne et sur l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne sur la France ; et s’il y avait eu des peuples plus occidentaux, l’Espagne et la France auraient eu de nouveaux ennemis.

L’Europe ne sentit point de plus violentes secousses depuis la chute de l’empire romain, et nul empereur depuis Charlemagne n’eut tant d’éclat que Charles-Quint. L’un a le premier rang dans la mémoire des hommes comme conquérant et fondateur ; l’autre, avec autant de puissance, a un personnage bien plus difficile à soutenir. Charlemagne, avec les nombreuses armées aguerries par Pépin et Charles Martel, subjugua aisément les Lombards amollis, et triompha des Saxons sauvages. Charles-Quint a toujours à craindre la France, l’empire des Turcs, et la moitié de l’Allemagne.

L’Angleterre, qui était séparée du reste du monde au VIIIe siècle, est, dans le XVIe siècle un puissant royaume qu’il faut toujours ménager. Mais ce qui rend la situation de Charles-Quint très-supérieure à celle de Charlemagne, c’est qu’ayant à peu près en Europe la même étendue de pays sous ses lois, ce pays est plus peuplé, beaucoup plus florissant, plein de grands hommes en tout genre. On ne comptait pas une grande ville commerçante dans les premiers temps du renouvellement de l’empire. Aucun nom, excepté celui du maître, ne fut consacré à la postérité. La seule province de Flandre, au XVIe siècle, vaut mieux que tout l’empire au IXe siècle. L’Italie, au temps de Paul III, est à l’Italie du temps d’Adrien Ier et de Léon III ce qu’est la nouvelle architecture à la gothique. Je ne parle pas ici des beaux-arts, qui égalaient ce siècle à celui d’Auguste, et du bonheur qu’avait Charles-Quint de compter tant de grands génies parmi ses sujets : il ne s’agit que des affaires publiques et du tableau général du monde.

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  1. Cette phrase est passée en proverbe ; mais elle n’est pas tout à fait telle que l’a écrite le monarque français. L’autographe qui est parvenu jusqu’à nous porte : De toutes choses non mest demuré que lhonn et la vie qui est sayne ; ce qui est un peu moins noble. (B.)