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Essai sur les mœurs/Chapitre 150

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CHAPITRE CL.

Du Brésil.

Quand les Espagnols envahissaient la plus riche partie du nouveau monde, les Portugais, surchargés des trésors de l’ancien, négligeaient le Brésil, qu’ils découvrirent en 1500, mais qu’ils ne cherchaient pas.

Leur amiral Cabrai, après avoir passé les îles du Cap-Vert pour aller par la mer australe d’Afrique aux côtes du Malabar, prit tellement le large à l’occident qu’il vit cette terre du Brésil, qui de tout le continent américain est le plus voisin de l’Afrique ; il n’y a que trente degrés en longitude de cette terre au mont Atlas : c’était celle qu’on devait découvrir la première. On la trouva fertile ; il y règne un printemps perpétuel. Tous les habitants, grands, bien faits, vigoureux, d’une couleur rougeâtre, marchaient nus, à la réserve d’une large ceinture qui leur servait de poche.

C’étaient des peuples chasseurs, par conséquent n’ayant pas toujours une subsistance assurée ; de là nécessairement féroces, se faisant la guerre avec leurs flèches et leurs massues pour quelques pièces de gibier, comme les barbares policés de l’ancien continent se la font pour quelques villages. La colère, le ressentiment d’une injure les armait souvent, comme on le raconte des premiers Grecs et des Asiatiques. Ils ne sacrifiaient point d’hommes, parce que n’ayant aucun culte religieux, ils n’avaient point de sacrifices à faire, ainsi que les Mexicains ; mais ils mangeaient leurs prisonniers de guerre, et Améric Vespuce rapporte dans une de ses lettres qu’ils furent fort étonnés quand il leur fit entendre que les Européans ne mangeaient pas leurs prisonniers.

Au reste, nulles lois chez les Brasiliens que celles qui s’établissaient au hasard pour le moment présent par la peuplade assemblée ; l’instinct seul les gouvernait. Cet instinct les portait à chasser quand ils avaient faim, à se joindre à des femmes quand le besoin le demandait, et à satisfaire ce besoin passager avec des jeunes gens.

Ces peuples sont une preuve assez forte que l’Amérique n’avait jamais été connue de l’ancien monde : on aurait porté quelque religion dans cette terre peu éloignée de l’Afrique. Il est bien difficile qu’il n’y fût resté quelque trace de cette religion, quelle quelle fût ; on n’y en trouva aucune. Quelques charlatans, portant des plumes sur la tête, excitaient les peuples au combat, leur faisaient remarquer la nouvelle lune, leur donnaient des herbes qui ne guérissaient pas leurs maladies : mais qu’on ait vu chez eux des prêtres, des autels, un culte, c’est ce qu’aucun voyageur n’a dit, malgré la pente à le dire.

Les Mexicains, les Péruviens, peuples policés, avaient un culte établi. La religion chez eux maintenait l’État, parce qu’elle était entièrement subordonnée au prince ; mais il n’y avait point d’État chez des sauvages sans besoins et sans police.

Le Portugal laissa pendant près de cinquante ans languir les colonies que des marchands avaient envoyées au Brésil. Enfin, en 1559, on y fit des établissements solides, et les rois de Portugal eurent à la fois les tributs des deux mondes. Le Brésil augmenta les richesses des Espagnols, quand leur roi Philippe II s’empara du Portugal en 1581. Les Hollandais le prirent presque tout entier sur les Espagnols depuis 1625 jusqu’à 1630.

Ces mêmes Hollandais enlevaient à l’Espagne tout ce que le Portugal avait établi dans l’ancien monde et dans le nouveau. Enfin lorsque le Portugal eut secoué le joug des Espagnols, il se remit en possession des côtes du Brésil. Ce pays a produit à ces nouveaux maîtres ce que le Mexique, le Pérou, et les îles, donnaient aux Espagnols, de l’or, de l’argent, des denrées précieuses. Dans nos derniers temps même, on y a découvert des mines de diamants, aussi abondantes que celles de Golconde. Mais qu’est-il arrivé ? tant de richesses ont appauvri les Portugais. Les colonies d’Asie, du Brésil, avaient enlevé beaucoup d’habitants : les autres, comptant sur l’or et les diamants, ont cessé de cultiver les véritables mines, qui sont l’agriculture et les manufactures. Leurs diamants et leur or ont payé à peine les choses nécessaires que les Anglais leur ont fournies ; c’est pour l’Angleterre, en effet, que les Portugais ont travaillé en Amérique. Enfin, en 1756, quand Lisbonne a été renversée par un tremblement de terre, il a fallu que Londres envoyât jusqu’à de l’argent monnayé au Portugal, qui manquait de tout. Dans ce pays, le roi est riche, et le peuple est pauvre.

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